Chapitre III
Le son des tam-tams retentit dans l'air dense et chaud, imprégné d'exhalaisons putrides. Lent d'abord, leur roulement prend bientôt une cadence effrénée. De concert avec eux, les acclamations et les hululements assourdissants d'une foule d'êtres en démence s'élèvent vers le ciel noir, déchirant le manteau de la nuit. Des centaines de feux embrasent le mur comme autant d'yeux rouges des démons, et le pont commence sa lourde descente vers le côté opposé du fossé gigantesque.
Elle est attachée à une sorte de fourche à l'extrémité du pont. Elle y est crucifiée, les bras étendus. Retenue par des câbles épais, l'énorme construction se déplace lentement. Mais voici que les vociférations montent d'une octave: le bout du pont a touché le sol de l'autre côté. Attachée fermement, elle est seule face à la jungle obscure. Et ils ne sont pas encore inventés, les mots qui pourraient dépeindre sa frayeur et son désespoir.
Elle est leur appât.
Sur la muraille, les tam-tams se déchaînent, en redoublant d'allure. Comme des couteaux barbelés, les cris transpercent la masse opaque des ténèbres. Il va les entendre. Il va venir.
Ils sont postés là, en haut de la muraille, avec leurs mitrailleuses et leurs grenades. À leur aspect, on les prendrait pour des êtres humains, mais ils n'en ont que l'apparence. Ce sont des monstres. Ils sont trop loin pour qu'elle puisse voir leurs visages, mais elle voit. Elle les voit ronger leur frein, exultants d'une joie sadique – les figures affreusement distordues, les narines palpitantes, les bouches ouvertes dans des grimaces d'une atrocité effroyable. La certitude sanguinaire suinte de tous leurs pores.
Il va venir.
Elle se met à se débattre dans ses liens, obstinément, furieusement. Se libérer. Une saccade. Se libérer et courir. Une autre saccade, puis une autre, et une autre, et une autre – jusqu'à ce que ses jointures craquent, jusqu'à ce que le noir lui voile les yeux. Courir dans la jungle, vers lui, l'arrêter, l'éloigner du piège mortel!
Elle aperçoit un mouvement au loin, sur la pente de la montagne sous les arbres, où quelqu'un invisible encore fait remuer les branches sur son passage. Il la sait en danger, et il n'y a pas au monde de force assez puissante pour l'empêcher de voler à son secours.
Une nouvelle saccade, en grinçant des dents, à travers la douleur. Ils vont le mitrailler sous ses yeux. Elle a envie de hurler, de donner, ne serait-ce que par ce moyen, une issue à la terreur et à la souffrance intolérable qui la dévorent de l'intérieur… mais elle se l'interdit, et aucun son ne s'échappe de ses lèvres crispées. Parce que s'il l'entend crier, il ne se précipitera que plus vite dans le guet-apens que l'ingéniosité satanique de leurs ennemis leur a tendu. Inutile de supplier. Inutile d'implorer la grâce. Ils vont le tuer, et elle aussi va mourir. Elle ne supportera pas l'horreur de ce spectacle.
Elle se débat en silence, en serrant les dents à les casser. Encore une secousse. Et encore. Les cordes ne cèdent pas. Elle sait que cela aussi est inutile, qu'elle n'arrivera pas à les rompre, mais elle n'arrête pas. Renoncer est encore plus impossible. C'est comme si elle le tuait elle-même.
La meute d'assassins sur le mur trépigne d'impatience, se démène, ne se contenant plus dans sa frénésie meurtrière. Le mouvement sous les arbres se rapproche, se rapproche toujours, inexorablement. Leurs cimes s'agitent déjà tout près de la lisière.
Une dernière secousse… Trop tard.
Rien ne nous sauvera.
…
Le noir et le silence fondent sur elle. Tout d'un coup, sans transition. Plus de feux, plus de hurlements… ils ont cessé en un instant, comme tranchés par une lame. Est-ce déjà fini? Est-ce qu'elle est morte? D'où alors ces coups de marteau dans les tempes? D'où cette respiration spasmodique qui lui brûle la poitrine et la gorge?
Elle réalise que ses yeux sont toujours ouverts. Grands ouverts, ils scrutent les ténèbres. Où est-elle? Après la lumière rougeoyante des feux sur la muraille le noir semble absolu. Le noir d'une tombe. Le silence d'un caveau. Est-ce cela que doit ressentir celui que l'on a enterré vivant?
Les secondes s'enfilent une par une, en cadence avec le rythme des battements dans sa tête. Elle ne bouge pas, en écoutant le silence, figée dans l'étroite étreinte de l'obscurité. Mais déjà celle-ci se fait moins impénétrable. Peu à peu, des contours vagues s'esquissent autour d'elle. Non, ce n'est pas une tombe. Pas encore. Les contours prennent forme, s'accusent, se précisent, pour composer enfin un décor familier.
Sa chambre. Son lit étroit et dur. À droite le mur, le papier peint jauni et sale. En haut, le plâtre écaillé et les traces des taches d'eau sur le plafond bas. Elle s'est réveillée, une fois de plus. Elle s'est réveillée dans son appartement à New York. Elle n'a pas pu le sauver.
Elle est saisie d'un froid soudain. En se passant la main sur le bras, sur la poitrine, elle en comprend la cause. Tous son corps est couvert de sueur que la chaleur étouffante et sa lutte forcenée lui ont fait couler à flots. Les draps et l'oreiller en sont trempés. Elle a du mal à regarder à travers les cheveux mouillés qui lui collent au visage. Dans l'air frais de la chambre mal chauffée la peau humide se refroidit rapidement.
Froide comme la mort est l'étreinte de l'obscurité…
Elle grelotte sous la mince couverture.
Cette fois encore, je n'ai pas pu. Combien de fois déjà? À chaque nuit que ça se renouvelle, j'ai l'impression de me débattre deux fois plus fort… ça sert à rien… toujours à rien…
C'est sans espoir.
N'y aura-t-il donc pas de rémission? Pas de pardon? Est-ce pour l'éternité qu'on l'a condamnée à ce supplice?
Mais je n'arrêterai pas. Même si je dois m'arracher les bras avec ces maudites cordes. Déchirer ma propre chair en lambeaux, comme une louve prise au piège qui se ronge la patte. Jamais je n'arrêterai. Je ne renoncerai pas.
Je te le promets.
Peut-être que c'est cela, son épreuve? Peut-être qu'une fois qu'elle saura se libérer, il leur sera permis de se retrouver. De ne plus jamais se quitter. Et alors, il n'y aura plus de réveil…
…
Ann resta longtemps couchée ainsi, sans bouger, tantôt baissant les paupières, tantôt regardant de nouveau le plafond. Dans le silence, ses oreilles percevaient la calme respiration de Katie, profondément endormie dans son lit dans l'autre coin de la chambre. Les minutes s'écoulaient, le noir d'encre se muait lentement en un gris blafard. Le matin se levait sur la ville. Un matin de printemps.
Assez fainéanter. Le sommeil ne reviendra plus. Ann alluma la lampe liseuse, cadeau de Jack, posée sur la chaise à côté du lit et prit là un cahier dans une reliure usée faite à la main. Le premier exemplaire de la nouvelle pièce de Jack, celui qu'il lui avait donné l'autre jour. Il fallait rafraîchir dans la mémoire les scènes qu'on allait répéter aujourd'hui. Clémence, son héroïne, qui habitait là-dedans, entre les petits caractères noirs couvrant la blancheur des pages, l'attendait.
Mais avant d'ouvrir le cahier, Ann s'attarda un peu pour regarder l'ange agenouillé qui souvent, durant les lentes heures de la nuit, lui tenait compagnie. Il y avait quelque chose d'indiciblement triste et touchant en lui, dans cette prière silencieuse, pleine d'humilité… Pour qui prie-t-il? Pour quelle âme perdue, plongée dans l'abîme de la damnation éternelle, sans foi en la miséricorde ni en la rédemption? Qui sait?
Le soir, après la répétition, comme à chaque fois que Jack ne pouvait pas la raccompagner, Ann revenait du théâtre avec Mme Bloom qui habitait pratiquement à deux pas de chez elle. Mme Bloom, une actrice elle aussi, déjà d'un certain âge, travaillait dans ce théâtre depuis presque vingt ans et jouait la tante de Clémence dans le nouveau spectacle. À vrai dire, Ann aurait préféré la solitude, mais lui demandait-on son avis? Mme Bloom appartenait à cette catégorie de gens, assez nombreuse d'ailleurs, qui ont besoin non pas d'un interlocuteur, mais d'un auditeur – de quelqu'un doté d'une patience angélique, qui sache écouter docilement leur bavardage interminable. Ann convenait parfaitement pour ce rôle.
– Quel beau soleil il fait aujourd'hui! On dirait l'été.
Oui, en effet. L'air était saturé de fluides lumineux, et non seulement tous les êtres vivants, mais même les briques des immeubles, engourdis par le froid de l'hiver, semblaient absorber avec gratitude la bienveillante chaleur. Cependant, Ann ne regarda pas le ciel printanier. Au cours des semaines passées, elle avait pris l'habitude de parcourir les rues les yeux rivés au sol. Car on ne pouvait lever la tête ici, sans que le regard tombe aussitôt sur la formidable tour dont l'ombre dominait tous les quartiers environnants. Si elle la voit… Ann doutait fort de sa capacité de tenir le coup. Si elle voit encore les oiseaux infernaux, altérés de sang, tourner autour de leur proie…
– Eh bien, dites-moi donc, est-ce qu'il l'a faite?
Ann était tellement accoutumée à de longs monologues de Mme Bloom qu'une question de sa part la prit au dépourvu.
– Quoi?
– Sa déclaration d'amour, bien sûr! L'a-t-il enfin faite?
Jack. Mme Bloom parlait de Jack. Peut-être qu'elle s'imaginait la voir rougir, "cacher son visage empourpré dans ses mains, ne pouvant reprimer les violents battements de son cœur", comme on écrit dans les romans. Ou quoi d'autre est censée faire une jeune fille surprise par cette question indiscrète?
Peut-être.
– Non, il ne l'a pas faite.
– Pas encore? Ma foi, qu'est-ce qu'il attend donc, le dégel? Quel drôle d'homme! Mais vous en faites pas trop, croyez-moi, chère enfant, ça va pas tarder. Il suffit de voir une fois la façon dont il vous regarde!
Ann fixait le dos d'un jeune homme en pardessus beige qui venait de les dépasser et maintenant s'éloignait d'un pas rapide.
– Vous avez énormément de chance, mon enfant! Quel beau parti pour vous que M. Driscoll! Quel couple splendide vous ferez, quel avenir vous attend avec lui! Et votre carrière, pensez-y, Ann, ce ne sera pas la moindre des choses…
Même après que l'incendie a réduit un jardin fleuri en un amas de cendres, le vent vient parfois agiter la grise poussière et donner un semblant de vie au désert dévasté… Ann objecta, d'un ton calme et égal:
– Si on aime quelqu'un, on l'aime pour lui-même et pas pour l'avenir qu'on pourrait ou non avoir avec lui.
– Oh, vous avez mille fois raison. Que c'est bien dit! Mais les choses pratiques ne sont pas à négliger non plus.
Le jeune homme en pardessus beige disparut définitivement au loin, englouti par le flot des passants. L'ayant perdu de vue, Ann baissa les yeux vers les pointes de ses chaussures.
– Excusez-moi si je m'immisce en ce qui ne me concerne pas, mais c'est que vous me plaisez beaucoup, Ann, et que je veux vous voir heureuse. Depuis que je vous connais, vous êtes toujours si pâle et si triste… c'est pas du tout normal à votre âge. Certes, après ce cauchemar que vous avez vécu…
Ann ne broncha pas. À quoi est-ce que tu t'attendais? À ce que tout le monde ait autant de délicatesse que Jack?
– Ça a dû être horrible! M. Driscoll a dit que vous aviez été longtemps malade… et je comprends, il y avait bien de quoi. D'abord, sur l'île – un véritable enfer sur terre, cet endroit! – rien que d'y penser ça me donne la chair de poule…
Oui, c'est ce qu'elle était, l'île, pour eux tous. Pour ceux qui y avaient trouvé la mort. Pour ceux qui en étaient rescapés. Pour ceux à qui les survivants avaient conté leur aventure. Un enfer sur terre, regorgeant de toutes les horreurs que la fantaisie exubérante d'un dément peut produire… Pour le monde entier, mais pas pour Ann. Parce que pour Ann, elle était belle. Belle de cette beauté majestueuse qu'il lui avait apprise à voir en elle. Belle par ces moments remplis d'une douceur sans limite qu'ils y avaient partagés. Et même s'il n'y avait rien de tout cela, toujours pour Ann elle serait belle – rien que par le simple fait que c'était son île à lui…
– … et ensuite ici… vous croyez que tout ça est fini, vous vous estimez en sécurité, et voilà que le cauchemar recommence…
Malgré toute l'affection compatissante que Mme Bloom tâchait d'instiller dans sa voix, son regard brilla d'une curiosité avide. Faudrait-il la blâmer? L'homme est ainsi fait: si quelque chose lui fait peur, cette peur même le capte, le séduit, l'excite comme une sorte de drogue. C'est ce qui fait que les enfants aiment entendre raconter des histoires qui font peur, c'est ce qui fait que les gens au cinéma, les yeux collés à l'écran, savourent les scènes les plus épouvantables… Et se rend-on jamais compte de ce qui est le meilleur dans tout cela? Même les tripes serrées par la poigne de la peur, même sentant les cheveux se dresser sur le crâne et la sueur froide glisser sur le front, on sait bien: c'est ailleurs, c'est il y a longtemps, c'est à quelqu'un d'autre que cela est arrivé. Mais ici, mais maintenant, ça n'arrivera pas. Bien sûr qu'à moi ça n'arrivera jamais! Le soir – comment en serait-il autrement? – je rentrerai à la maison pour souper avec ma femme et mes gosses, et le souvenir de la belle peur que j'ai eue viendra parfois me chatouiller – oh, si agréablement! – la mémoire…
De la lâcheté? Ou simplement la recherche des sensations fortes et fraîches dont on est privé dans la vraie vie? Un peu d'assaisonnement est toujours le bienvenu, quel que soit le met que l'on prépare. Et quoi de plus piquant que la saveur du danger imaginaire pour pimenter l'existence banale et fade?
– Je n'essaie même pas de me faire une idée de ce que ça a été pour vous. Être captive de cette créature monstrueuse acharnée après vous… Heureusement qu'ils ont pu l'abattre! Je crois que moi, à votre place, je n'y aurais pas survécu. Je serais sûrement morte!
Pas un muscle ne bougea sur le visage sans expression de la jeune femme, lorsque, d'une voix dépourvue d'émotion, elle répondit la vérité:
– Oui. Moi aussi, j'ai failli mourir ce matin-là.
Qu'est-ce qu'on sent quand on heurte le sol après avoir sauté d'une telle hauteur? A-t-on seulement le temps de sentir quoi que ce soit? Qu'est-ce qu'on pense dans ces quelques secondes que dure la chute? Lui aussi ne l'avait pas su. Son âme s'était déjà envolée, elle s'était envolée d'entre les bras d'Ann, de leur faible étreinte qui s'efforçait en vain de la retenir encore ne serait-ce qu'un petit instant… et ce n'avait été qu'un corps inanimé que la gravitation implacable et indifférente avait entraîné vers la terre.
Deux corps inanimés: l'un gisant en bas, sur le pavé, mutilé, sanglant, entouré de la foule qui était accourue pour se repaître de sa propre peur, et l'autre resté en haut, au sommet de la tour, sur l'acier froid de la petite plate-forme battue par le vent en furie – tout aussi mort que celui-là, sous sa trompeuse apparence d'un être vivant…
– Mais tout est bien qui finit bien, convenez-en, Ann. M. Driscoll est un vrai héros! Vous avoir sauvée deux fois, et au péril de sa vie… Votre histoire à vous deux, c'est terriblement romantique! Comme au cinéma, ne trouvez-vous pas? Une jeune fille est enlevée et terrorisée par un monstre, un vaillant héros la sauve, et, comme il se doit, ils tombent amoureux l'un de l'autre… Si après cela il l'épouse, quoi de plus naturel?
Quoi de plus naturel.
Ann se mit à rire.
Celui qui pense que le rire ne sert qu'à exprimer la joie, n'a jamais entendu un rire qui ressemble, même de loin, à celui-ci. Où est-il, ce doux tintement d'une clochette d'argent que Jack rêvait d'entendre à nouveau un jour? C'est au grincement du sable sec, c'est au bruit d'un éboulement de pierres dans les montagnes arides qu'il faudrait le comparer.
– Ann! Pourquoi riez-vous comme ça?
Un vaillant héros sauve, en risquant sa vie, une belle jeune fille des griffes d'un monstre féroce. Elle tombe amoureuse de lui, et il fait d'elle sa femme. Quoi de plus naturel!
Tout le sarcasme amer, toute l'ironie atroce se déversèrent dans ce rire rauque qui tordit sa bouche et figea son visage comme un masque de bronze.
Naturel! Cela veut dire ce qui est conforme aux lois de la nature. Cela veut dire ce que la nature, dans sa sagesse et sa sévérité maternelle, nous prescrit, ce qu'elle exige de nous, le jugeant nécessaire pour notre survie et notre prospérité. Ce qu'elle autorise et ce qu'elle bénit, avec une inaltérable constance, de génération en génération, depuis des siècles et des siècles innombrables. L'ordre immuable que rien ne peut casser. La règle que personne n'a ni le droit ni le pouvoir d'enfreindre impunément…
– Pour l'amour de Dieu, Ann! Vous me faites peur. Pourquoi riez-vous?
Le soleil s'était plongé dans l'océan, et les eaux, transformées par le feu céleste en or liquide, s'étaient refroidies peu à peu. La nuit tropicale avait déroulé dans les cieux son velours noir et y avait allumé des myriades de lampions. D'en bas, de la sombre épaisseur de la jungle, mille bruits mystérieux montaient vers le promontoire rocheux de la montagne qui servait de trône au vieux roi de l'île. Il était là, comme chaque nuit depuis de si nombreuses années, assis paisiblement, élevé haut au-dessus de son domaine. Mais cette nuit, rien n'était plus comme avant – ni ne le sera jamais, car cette nuit, il n'était plus seul. Pour la première fois, il partageait avec une autre créature vivante ces minutes de quiétude et de beauté sublime.
Lorsque les dernières lueurs roses se moururent à l'horizon, Ann se tourna pour lui faire face. L'air sérieux et calme, il fixait pensivement l'océan, en faisait semblant d'être absorbé uniquement par cette contemplation et de ne pas prêter attention à quoi que ce soit d'autre. Une démonstration très convaincante, mais Ann fut loin d'en être dupe. Tout à ce qu'il était capable de penser en réalité, c'était elle, l'étonnante créature qu'il berçait dans le creux de sa main et qui lui était devenue chère d'une façon si nouvelle et si bizarre.
Cachant aux coins de la bouche un sourire mi-espiègle, mi-câlin, Ann regardait son visage trompeusement impassible. Puis, ne sachant plus résister, elle passa légèrement la main le long de sa paume, sur la peau chaude et rugueuse, jusqu'à la naissance des poils sur le poignet. Il tressaillit. La surprise, la confusion, l'émoi se mêlèrent dans son expression lorsque son regard se précipita vers elle, et tout à coup, Ann eut une révélation.
Personne ne t'avait touché comme ça auparavant! Personne ne t'avait jamais touché avec amour!
Elle en fut bouleversée. Habitué à la rage sanguinaire et à la furie aveugle des combats sans fin, aujourd'hui pour la première fois il avait connu la douceur et la tendresse, et cela devait être pour lui la découverte d'un monde nouveau. Ce monde, grâce à lui elle aussi l'avait découvert – dans cette délicieuse sensation d'enivrement que lui procurait l'incroyable aura de force et d'absolue protection émanant de lui. Pour deux cœurs assoiffés, ce fut comme la fraîcheur bienheureuse de la rosée après une longue chaleur torride.
Un sourire rayonnant s'épanouit sur le visage d'Ann. Elle répéta sa caresse, plus hardiment cette fois. Ça te fait plaisir, n'est-ce pas? Une corde secrète, ignorée jusqu'alors, vibrait quelque part à l'intérieur d'elle. Ça te fait plaisir!
Il fit un mouvement indécis, comme pour lever son autre main. Ann inclina la tête d'un côté, les étincelles de moquerie lutine dansaient dans ses yeux. Sois pas si timide! Son sourire l'encourageait. Il soupira bruyamment, et puis, encore hésitant, encore peu assuré, se décida enfin. De son énorme doigt il toucha les cheveux de la jeune fille, en écartant une mèche qui lui tombait sur le front, et caressa sa joue. Elle-même n'aurait pu donner à son geste plus de délicatesse si elle avait voulu toucher les ailes d'un papillon.
Il l'attira plus près de lui, tout contre sa poitrine. Elle regardait les cicatrices blanchâtres qui couturaient la peau presque noire. Les marques qui sont restées des batailles furieuses dont avait été remplie l'existence du guerrier solitaire… L'une d'elles était fraîche, saignante encore. Tu t'es si bravement battu aujourd'hui… Comme un héros!.. Et personne, toujours personne pour adoucir sa peine, pour apaiser sa solitude. Si puissant, et si vulnérable…
Elle frémit, horrifiée soudain à la pensée que, chaque jour de cette existence brutale et douloureuse, la mort guettait ses pas, tapie sournoisement dans l'humide obscurité de la jungle. Toujours à l'affût, déguisée en quelque prédateur sans nom, elle attendait son heure, et mille fois déjà ses griffes et ses crocs auraient pu avoir raison du puissant guerrier. Dans chaque combat, dont son corps portait les marques indélébiles, la mort traîtresse aurait pu triompher. Et le géant vaincu se serait éteint, seul, sans secours ni reconfort, dans la caverne funéraire, sur un lit de pierres à côté de ses ancêtres – un tas d'os blanchis par les intempéries, comme eux…
Et alors, elle ne l'aurait jamais rencontré. Ne l'aurait jamais connu.
Une ombre sinistre descendit sur eux et sembla obscurcir la clarté étoilée de la nuit. Ann secoua la tête, se hâtant de la dissiper. À quoi bon se tourmenter en imaginant des choses qui auraient pu être? À quoi bon trembler à l'idée des malheurs qui ne se sont pas produits? Tu n'es plus seul maintenant. Je suis avec toi…
Elle sourit doucement et tendit le bras. Ses doigts touchèrent une vieille cicatrice, la parcoururent sur toute sa longueur, voulant chasser tout souvenir de la douleur passée. Une légère rougeur vint colorer ses joues, et elle se délecta de cette sensation, en se laissant baigner dans l'immense océan de tendresse qui la submergea. Oui, à moi aussi, ça me fait plaisir…
Ann s'abandonna à cette émotion si étrange et si forte qui était née en elle presque à son insu, qui s'était emparée d'elle, et qui la tenait désormais à sa merci, comme une captive, ne lui laissant plus de libre arbitre, plus de choix, ni même la volonté ou l'envie de choisir. Essayait-elle de réfléchir, pour s'expliquer à elle-même la nature de cette émotion? À quoi bon de stupides explications? Ce qu'ils ressentaient était tellement plus profond et tellement plus vrai que tous les mots que l'on pourrait trouver pour le décrire! Un sentiment qui vit au-delà de toutes les raisons, de toutes les conventions, de tous les calculs… Un sentiment qui a transcendé les limites du possible et brisé les entraves du rationnel et du légitime pour réunir deux âmes créées l'une pour l'autre.
Les mots… On leur donne tant d'importance. On y attache tant de prix. Mais en vérité, que sont-ils? Rien que des intermédiaires, en fin de compte. Qu'est-ce qui nous les rend nécessaires, sinon notre propre imperfection? Les mots bâtissent une passerelle invisible entre deux âmes qui veulent communiquer l'une avec l'autre, un sentier fragile à travers le précipice qui les sépare. C'est cette mince passerelle qu'empruntent nos pensées et nos sentiments pour trouver le chemin vers une autre personne. Mais si deux âmes sont si étroitement enlacées qu'il n'y a plus aucune espace les séparant? Si le moindre mouvement, la moindre pulsation de l'une se reflète instantanément dans l'autre, comme dans un miroir parfait? À quoi les mots serviraient-ils alors?
