Voici la suite :)
Je m'aperçois que je suis déjà bien avancée dans l'histoire, et donc ça implique deux choses : je vais pouvoir publier à peu près régulièrement et l'histoire sera plus longue que prévu...
Bon, je vous rassure, ça commence à "bouger", dans ce chapitre ;)
N'hésitez pas à laisser des commentaires et/ou à suivre cette histoire, ça fait toujours plaisir :D
Bonne lecture !
Chapitre 3
Mnémosyne
Shun reposa le cadre sur l'étagère. Un pli perplexe barrait son front – il ne parvenait toujours pas à s'expliquer le fait que, alors qu'il avait eu à plusieurs reprises la photographie sous les yeux, il ne remarquait réellement son amie d'enfance que maintenant.
Il ne l'avait pas oubliée petit à petit. Un souvenir se serait estompé, prenant cette dimension onirique qu'on lui prête, lorsqu'on se le remémore, ou lorsqu'il revient spontanément à votre mémoire. Il s'était réveillé un matin, comme si rien de tout cela n'était arrivé, comme si Kay n'avait pas existé. Shun porta la main à sa bouche, horrifié. Il l'avait laissée tomber, c'était aussi simple que cela.
Un grondement s'éleva, semblant sourdre du sol.
– Huh ?
La secousse fut si soudaine et violente qu'il ne put conserver son équilibre qu'en plaquant un bras au mur. Tout vibrait sous sa main et sous ses pieds ; les livres, sur l'étagère, s'animèrent d'une gigue folle et glissèrent, s'étalèrent au sol dans des chocs sourds, en une pluie de papier froissé ; quelques bibelots suivirent le mouvement et s'écrasèrent en miettes. Le cadre photo trembla, glissa vers le rebord de son rayonnage, bascula. Shun tendit les doigts, mais le support lui échappa et inscrivit une courbe gracieuse dans le vide, avant que le verre n'éclate contre une arrête de l'étagère et termine sa course sur le plancher.
Le monde tangua pendant d'affreuses secondes.
oOo
Dans la chambre d'hôpital, Miho et Seika tombèrent à genoux au sol. Les murs oscillaient ; la lumière blêmit, vacilla, s'éteignit tout à fait. Le plafond se fissura, des fragments de plâtre s'en détachèrent et se fracassèrent un peu partout. Le lit vibrait si fort que le corps inerte sous les draps tressaillait.
– Aide-moi ! cria Seika à Miho.
L'interpellée obtempéra. Toutes les deux, elles rampèrent sur le carrelage froid, faisant fi des secousses qui les faisaient trembler jusqu'aux os. Elles s'agrippèrent aux montants, se redressèrent, et tandis que Miho, autant qu'elle le pouvait, maintenait le lit immobile, Seika, penchée sur Seiya, le protégeait de son corps.
oOo
Saori poussa un cri lorsque la berline qui les ramenait au manoir dérapa violemment sur la chaussée. Hyôga, sur le siège passager, fut projeté contre la portière. Dans un crissement de pneus strident, le chauffeur perdit le contrôle de la voiture, parvint à la rétablir de justesse, non sans avoir frotté, dans un effroyable grincement de tôle, contre la rambarde de sécurité.
– Qu'est-ce qu'il se passe ? cria l'homme en stoppant la berline en travers de la route.
Sous leurs yeux, l'asphalte se fissurait, craquait, s'ouvrait. La lueur des réverbères pâlit, clignota.
Puis le calme revint, aussi vite qu'il avait été brisé.
– Ojou-sama, vous n'avez rien ? demanda le chauffeur en se tournant vers sa maîtresse.
– Tout va bien... répondit Saori.
D'autres véhicules s'étaient immobilisés sur la route, certains en biais, d'autres en partie dans le vide. Les passagers descendaient, regardant autour d'eux d'un air déconcerté, hébété. Quelques piétons s'attardèrent pour aider à dégager certaines voitures arrêtées en biais, ou dont un essieu s'était retrouvé dans le vide.
Hyôga tendit la main vers l'autoradio et chercha une station émettrice. La voix d'une speakerine résonna bientôt dans l'habitacle.
« ... peu de dégâts suite au tremblement de terre de faible magnitude qui vient juste de secouer la ville. Dans le reste de l'actualité... »
– Ce n'était qu'une petite secousse, admit l'homme au volant. N'empêche qu'elle a surpris tout le monde.
Lorsque la chaussée fut dégagée, il redémarra la berline et conduisit Hyôga et Saori au manoir.
oOo
Le dragon aveugle sentit d'abord monter le grondement du sol, pareil à un orage dans le lointain, avant qu'il ne se transforme en violente secousse. Déséquilibré, Shiryû tomba de sa chaise et se retrouva le nez dans la terre battue. Son bol de riz roula le long de la table et déversa son contenu près de son visage. Le jeune homme se redressa sur les coudes en toussant, appela.
– Shunrei ! Où es-tu ?
La main fraîche de son amie toucha son bras. Elle l'attira à l'abri contre un mur, sous le linteau protecteur d'une des portes. Shunrei tremblait, mais pas à cause de la secousse. Shiryû l'enveloppa de ses bras et la serra contre lui, susurrant des paroles réconfortantes. Il sentait le cœur de Shunrei battre follement dans sa poitrine. Les meubles grinçaient, la vaisselle soigneusement rangée tintait avec force. Le chevalier aveugle entendit les bols de céramique cogner les uns contre les autres avant de se briser.
Et ce fut tout, brusquement.
Shunrei finit par se relever au bout de quelques instants, puis aida Shiryû à se remettre sur ses pieds.
– Je vais te resservir un bol de riz, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine.
– Merci...
Il tâtonna en direction de la table, grogna lorsque son pied heurta durement la chaise renversée. Tout en la redressant et en s'asseyant, le chevalier se maudit de rien pouvoir faire de mieux que de dépendre de Shunrei. Il l'entendit s'activer, revenir, ramasser le riz gluant qui était tombé par terre lors de la secousse ; quand les effluves chauds du bol fumant lui parvinrent aux narines, il comprit que la jeune fille lui en avait apporté un autre. Il fit courir ses doigts sur le bois de la table, estima mal la distance qui les séparait de la céramique, laissa tomber les baguettes. Sans rien dire, Shunrei les saisit et les lui glissa dans la main. Shiryû se sentit bête, encore une fois, pataud, diminué et honteux. Même si son amie ne se plaignait jamais, manifestant plutôt sa joie de l'avoir à ses côtés, le soignant du mieux qu'elle le pouvait, le chevalier se considérait plus comme un fardeau. Sa vue lui revenait, petit à petit, mais trop lentement, bien trop lentement... Et lorsqu'il ouvrait les yeux, le monde se bornait à un amalgame de couleurs informes. Oh, si seulement le vieux maître était encore là, peut-être pourrait-il lui venir en aide... mais l'armure d'or désespérément vide était retournée à son temple, et y attendait un successeur, tandis que celle du Dragon dormait, à l'abri sous la cascade de Rozan.
oOo
L'objet était tombé face contre terre. Des éclats de verre effilé formaient comme une auréole autour du châssis de bois, qui s'était brisé en buttant contre l'arête de l'étagère. Shun le retourna avec précaution, retira soigneusement les débris restés collés sur la photographie et retira celle-ci de son cadre. Il la lissa du plat de la main. Kay souriait toujours, figée par le temps, comme eux tous sur le papier glacé.
Une conversation étouffée lui parvint de derrière la porte. Shun se releva, glissa la photo dans la poche arrière de son jean et sortit sur le palier.
oOo
Situé à la jonction de plusieurs plaques tectoniques, le Japon subissait des milliers de secousses telluriques chaque année ; aussi, quand la berline se gara sur l'allée du Manoir Kido, Saori et Hyôga, tout comme Shun, n'accordaient-ils plus grande importance à cet incident sans gravité. La jeune fille prit toutefois le temps d'appeler l'hôpital. À l'autre bout du fil, Seika la rassura, et Saori raccrocha bientôt, soulagée. Elle lissa le devant de sa robe.
– Les travaux avancent bien, constata Hyôga en déposant son sac et l'urne contenant son armure dans le hall d'entrée au double escalier monumental.
– Il y a encore beaucoup à faire, répondit Saori d'une voix douce, mais les ouvriers travaillent d'arrache-pied...
Il lui avait fallu attendre leur retour d'Elysion pour poursuivre la réparation des dégâts provoqués par Docrates et l'incendie du Ennetsu Saint. Si une grande partie de l'aile est avait été remise en état, le corps principal et le reste du bâtiment se couvraient d'échafaudages, où évoluaient les ouvriers à longueur de journée. Il n'y avait pas un moment, semblait-il, où ils n'eussent retrouvé un objet ayant appartenu au vieux Mitsumasa Kido ou à sa petite-fille – le linteau gravé d'une cheminée, un petit clavecin fondu, un fauteuil carbonisé... Par déférence, ils apportaient aussitôt leurs trouvailles à leur légitime propriétaire, qui restait stoïque malgré la peine ravivée par ces souvenirs. Déblayer les ruines de ce qui était le Manoir Kido, puis nettoyer, étayer, rebâtir les murs... tout cela prendrait du temps, et Saori montrait une patience à toute épreuve.
Saori avisa Tatsumi dans un coin, occupé à relever un vase tombé sans heurts sur le tapis de l'entrée.
– En attendant, reprit la jeune fille d'une voix plus enjouée, tu es le bienvenu ici, Hyôga. Je vais demander à Tatsumi de monter tes affaires...
– Oh, non, laissez, ce n'est pas la peine, répliqua Hyôga.
– Hyôga ! s'exclama une voix familière du haut des escaliers.
Shun dévala les marches au risque de perdre l'équilibre. Une accolade chaleureuse scella les retrouvailles des deux chevaliers. Hyôga remarqua toutefois les traits tirés, les cernes sous les yeux de son frère d'armes, malgré sa joie visible à le revoir. Son regard si vert ne brillait plus avec autant d'éclat.
« Nos derniers combats nous auront tous marqués, à des niveaux différents... », songea le russe avec amertume.
Saori les invita à prendre le thé dans le petit salon. Au dehors, sur l'horizon, les lueurs des réverbères créaient un halo plus clair qui estompait les dernières taches roses du crépuscule.
Tatsumi revint, les bras chargés d'un plateau sur lequel trônaient une théière et trois tasses. Il déposa son fardeau sur la table, les servit, puis repartit. Au moment où la porte se refermait sur lui, Shun sortit un papier froissé de la poche de son jean et le tendit à Saori.
– Excusez-moi, Saori-san... Vous rappelez-vous de Kay ?
La jeune fille prit délicatement la photographie des doigts du chevalier et la contempla un instant sans rien répondre. Des volutes de vapeur aux senteurs de Gyokuro passèrent devant ses yeux. Enfin, elle releva la tête.
– Quand ces souvenirs te sont-ils revenus, Shun ?
– Il me semble que... lorsque nous sommes sortis d'Elysion... non... ça a commencé... au moment où... où Hadès m'a...
Shun déglutit, affreusement gêné, et détourna le regard. Se remémorer le seigneur des Enfers sonder son âme, investir son corps de sa noirceur sans fond... avoir l'horrible sensation, à nouveau, de la présence étrangère qui pénétrait sa conscience et l'engloutissait tout entier... qui palpait ses souvenirs, malgré la réticence de son hôte, qui forçait ses défenses, une à une... Il frémit, sa peau soudain grenue de chair de poule. Le jeune homme sentit la main de Saori sur la sienne et, au milieu de ses larmes qu'il contenait de plus en plus difficilement, aperçut son sourire.
– Ce ne sont pas les souvenirs d'Hadès, dit Saori. Ce sont les tiens.
Elle retira sa main. Shun se sentit soulagé, et reconnaissant, pour ces paroles.
– Et toi, Hyôga ? reprit-elle.
– Je ne l'ai pas bien connue, n'étant pas très lié à Shun à l'époque... Mais je me rappelle que vous rentriez souvent de l'école ensemble. Pourtant... c'est étrange...
– Quoi donc ? l'encouragea doucement la jeune fille.
– C'est assez difficile à expliquer... Je me rends compte que je ne l'ai jamais totalement oubliée, mais ma mémoire l'a mise de côté... Et ça me revient spontanément alors que je n'y avais plus pensé depuis... six ans ?
– Sept, corrigea Saori. Kay a disparu il y a sept ans, quelques semaines avant votre départ pour les différents camps d'entraînement. Et sans nous en rendre compte, nous l'avons oubliée.
– Mais... comment est-ce possible ? demanda Shun. J'ai mis cette photographie en évidence quand je suis revenu de l'île d'Andromède, à côté de celle de mon frère et moi... pourquoi cela ne m'est pas revenu à ce moment-là ?
– Je pense que nous avons tous été sous l'influence d'un sort de mémoire très puissant, expliqua Saori.
– Un sort de mémoire... chuchota en écho Hyôga, dubitatif.
– Oui... Et la disparition d'Hadès doit être liée à cette résurgence. Pour toi, Shun, c'est le seigneur des Enfers lui-même qui a brisé ce sort, et c'est en voyant cette photographie que tu as compris... N'est-ce pas ?
Il hocha la tête, incapable de proférer un mot. La jeune fille se tourna vers le chevalier du Cygne.
– Tu t'es rappelé de Kay lorsque Shun a mentionné son prénom.
– J'en ai bien l'impression...
– Quant à moi... Lorsque nous sommes revenus sur Terre, j'ai retrouvé un des carnets de grand-père. Il y parlait de Kay. C'est en lisant son prénom que tout m'est revenu.
– Cela explique beaucoup de choses, admit Hyôga. Mais qui serait assez puissant pour lancer un sort à tant de monde, y compris vous, Athéna ?
– C'est simple, répondit Saori avec un petit sourire. Ce ne peut être que l'œuvre de la déesse de la mémoire, Mnémosyne...
