NOTE
J'ai pris certainement libertés en m'appuyant sur l'époque victorienne. Dishonored est un subtil mélange entre le steampunk et le dieselpunk, et l'histoire se passe dans les années 1850, j'ai donc mis un peu de nos années 1850 sans que ce soit trop invasif. Enfin, j'espère. Attendez vous à une ambiance victorienne pour certains éléments, certains dialogues, etc.
CHAPITRE 2
Le bout de ses doigts commençait à se friper. Jindosh avait calculé le temps passé dans l'eau avant cette réaction. Il se souvenait, enfant, quand sa mère le mettait dans son bain et que, fasciné, il lui avait demandé l'explication de cette curiosité. Elle avait été incapable de lui répondre. Elle n'avait jamais été capable de lui répondre.
Sur le long terme, l'eau devient un ennemi qui ronge l'épiderme et glace les os. Un corps humain ne résiste pas aux étreintes humides et salées de la mer. Observateur, l'homme de science avait remarqué la peau intacte d'Emily. Des étoiles de sel s'étaient certes imprimées sur les épaules de la sirène, ses cheveux étaient emmêlés et elle portait sur elle une odeur iodée. Autrement, sa peau était intacte. Emily n'avait pas passé tout son temps à barboter dans la mer, elle s'était certainement réfugiée sur la terre ferme. Une vie de poisson errant, bien loin de sa chambre confortable à Dunwall. À cette pensée, Jindosh se mit à rire et l'éclat de sa voix se répercuta sur le carrelage de la salle de bain. L'héritière du trône avait une queue de poisson et elle était actuellement dans son manoir en tant que sujet d'étude. C'était une situation que personne d'autre ne pourrait vivre !
La nuque posée sur le rebord de la baignoire, Jindosh jeta un regard vers la double-porte qui menait à son laboratoire. Il n'avait pas revu sa "patiente" depuis qu'elle s'était endormie : penaude et perdue avant de sombrer dans le sommeil, elle serait certainement plus réactive désormais. C'est ce que l'inventeur espérait en tout cas. Une sirène est un sujet fascinant, mais si elle possédait l'intelligence d'un mollusque, l'intérêt s'essoufflerait vite.
Jindosh se leva et rinça les restes de savon. Alors que l'eau glissait vers la bonde de la baignoire, un tintement résonna depuis sa chambre. Un tintement que l'inventeur connaissait et appréciait même, mais aujourd'hui, il ne voulait pas y prêter attention.
« Huit heures du matin. », observa-t-il en vérifiant la montre posée près du robinet. « Les cambrioleurs se lèvent de plus en plus tard. »
Les soldats mécaniques s'occuperont de l'intrus sans mal, songea Jindosh en prenant une première chemise, laissant une seconde qu'il comptait apporter à Emily. Comme chaque matin, il apportait un soin méticuleux à son apparence, brossant cheveux et moustache, ajustant chaque pièce de vêtement. Impératrice dans sa demeure ou non, c'était une habitude maniaque, un rituel qu'il exécutait. Ses mains touchaient souvent du bois et des plaques de métal et pourtant, pas un résidu n'était oublié sous ses ongles. De même, aucune de ses chemises ne pouvait témoigner du sang qui coulait parfois dans la section anatomie du laboratoire.
Emily ignorait totalement ce qui pouvait se passer sous l'aquarium dans lequel elle se baignait. Elle ne voyait que les deux étages supérieurs du laboratoire, observant l'autoportrait de Sokolov, les nombreux livres et les papiers oubliés au sol. Du rebord de l'aquarium, nouveau perchoir de cet étrange oiseau des flots, Emily ne pouvait pas étancher toute sa curiosité : elle avait compris que Jindosh était un personnage excentrique, mais elle ignorait les mises-en-garde de Sokolov.
La sirène glissa vers le parquet, prenant appui sur ce qui étaient autrefois ses genoux, avançant jusqu'à la balustrade avant de s'accouder dessus. En-dessous, c'était une véritable rosace de verre, de bois et d'engrenages où les projets se mêlaient comme pour brouiller les déductions du simple d'esprit. Des instruments peuplaient les surfaces des meubles, les notes s'étaient multipliées comme des champignons après la pluie. Emily aurait aimé descendre du balcon et parcourir ce qu'elle apercevait seulement de loin. Petite, elle n'avait jamais vu le lieu de travail de Sokolov mais elle l'avait imaginé de cette façon.
Un soldat était en patrouille : ses genoux montaient et descendaient avec une cadence régulière, tranquille. Les engrenages chantaient un hymne proche du murmure, chantant la vie mécanique. Plus la créature observait ces membres en métal, moins elle désirait posséder une paire de jambes artificielles.
L'ascenseur annonça l'arrivée du propriétaire, mais la sirène ne chercha pas à retourner dans son bassin.
« Bonjour, Lady Kaldwin. », Jindosh resta interdit en la voyant. « Vous… On dirait que vous vous tenez comme si vous aviez des genoux ? »
La queue de poisson formait effectivement un étrangle angle droit, comme si la jeune femme s'était agenouillée.
« Bonjour, Jindosh. C'est pour moi ? », Emily pointa vers la chemise et l'inventeur acquiesça.
La sirène enfila le vêtement, un peu trop large pour ses épaules, mais elle était bien plus à son aise.
« Votre position m'intrigue beaucoup et je voudrais vérifier vos articulations. Vous permettez ? »
Jindosh s'assit à ses côtés. Il n'avait pas encore touché cette étrange chimère et craignait presque de briser l'illusion en y posant ses mains. Les écailles étaient humides, lisses. Sous le contact, il devinait qu'elles recouvraient un muscle ferme et de l'os plutôt que des arêtes et une chair filandreuse. Lorsque ses doigts glissèrent vers la nageoire, il eut l'impression de palper un moignon : les os étaient présents, il en était presque certain, mais ils étaient comme noués, agglomérés entre eux. Emily réprima un frisson en se souvenant du son que ses chevilles avaient produit lors de sa métamorphose.
« Avez-vous déjà essayé de vous tenir debout ?
— Non. Et je ne pense pas que ma nageoire supportera mon poids. »
— Nous allons quand même essayer. »
Il la saisit sous les bras et la souleva. La queue de poisson quitta totalement le sol et la sirène se retrouva comme suspendue. Emily et Jindosh étaient d'une taille similaire et, pendant quelques instants, elle retrouva un semblant d'humanité.
« Appuyez-vous à la balustrade si vous avez besoin. »
Emily suivit le conseil et ses avant-bras tremblaient sur la rampe, plus avec l'émotion qu'avec l'effort. Les nombreuses heures de nage avaient dessiné de belles et solides épaules. Elle en avait assez de mesurer à peine un mètre : depuis sa métamorphose, elle avait l'impression d'être redevenue une petite fille qui était obligée de se hisser partout. De nouveau, elle retrouvait toute sa hauteur.
À peine la pointe de sa queue toucha le sol, la sirène sut qu'elle n'arriverait pas à se tenir debout.
« Je n'y arrive pas. Quelque chose ne va pas, comme si… comme si mes pieds étaient cassés et que je ne pouvais pas tenir en équilibre dessus. »
Les écailles recouvraient la peau mais Jindosh devinait les courbes d'autrefois : les fossettes des reins, les creux du bas-ventre, la silhouette des hanches. Tout était là : tout existait encore mais piégé dans une enveloppe d'écailles. Le savant était persuadé que s'il coupait cette queue dans le sens de la longueur, il ouvrirait un cercueil de chair où des reliques humaines seraient conservées. Malheureusement il ne pouvait pas sacrifier ce sujet juste pour le plaisir de confirmer sa théorie.
À l'étage inférieur, Jindosh avait installé une table couverte d'un drap blanc face à un argengraphe : sa création, qui immortalisait les images, lui permettrait de fixer le corps d'Emily sur du papier argenté comme un collectionneur pourrait épingler un papillon dans un cadre. Il porta son sujet jusqu'au support et lui demanda tout d'abord d'aplatir ses mains sous l'objectif.
« Mais mes mains sont parfaitement normales.
— Et je tiens à le mentionner. Ne bougez surtout pas, il faut une dizaine de minutes à la machine pour capturer l'image et je n'ai pas envie de gâcher mon matériel. »
Emily lutta pour retenir un soupir, quoiqu'elle ne se priva pas pour lever les yeux au ciel. Pendant que l'argengraphe accomplissait sa mémorisation, Jindosh écrivait quelques notes. La sirène tentait de suivre la ronde du soldat mécanique qui, fidèle à son statut d'automate, continuait d'avancer.
« Vous ne mangez jamais, Jindosh ? », demanda Emily dès que la machine quitta son champ de vision.
« Bien sûr que si.
— Je me demandais si vous étiez aussi un automate. J'imagine que vous n'avez pas vraiment le temps de vous occuper des fourneaux. Que dira votre cuisinier lorsqu'il verra qu'il lui faut servir de la gelée d'anguille à une femme poisson ? », le ton était gentiment moqueur : si Emily comptait bien rappeler son rang royal même dans ce manoir éloigné de Dunwall, elle avait cessé d'être peste depuis bien longtemps.
« Il n'y a pas de cuisinier. Je n'ai plus aucun personnel depuis que j'ai réussi à attribuer diverses tâches à mes machines. Et celles de la cuisine ne se mettent jamais en route avant neuf heures.
— Un plat cuisiné par un automate, quelle chance d'essayer ça.
— Estimez-vous heureuse, Lady Kaldwin : mes créations ne parleront jamais de votre cas à l'extérieur, tandis qu'un employé nous entraînerait certainement dans un chantage sans fin. Ah, la prise est finie. Allongez-vous sur le dos. »
Emily obéit et Jindosh recula l'argengraphe pour avoir un cadre plus large.
« Il faut que je puisse prendre votre taille, relevez un peu la chemise. Parfait. C'est assez curieux, ces écailles dispersées sur votre ventre.
— Peut-être que cette sorcière voulait me transformer entièrement en saumon et n'en a pas eu le temps. »
Mais Jindosh ne répondit pas : Emily l'entendait murmurer d'autres réflexions à lui-même. Mains croisées sous la poitrine, elle attendait la fin de ce monologue interminable avant de perdre patience et de le couper :
« Puisque vous n'avez aucun personnel, vous vivez donc seul ?
— Lady Kaldwin, le moment est mal choisi pour les conversations mondaines, et les images vont être floues si vous remuez la mâchoire.
— Je souhaite juste me renseigner, d'autant plus que je vais rester ici un moment. Et mon visage importe peu sur vos argengraphies, Jindosh.
— Mettez-vous sur le côté. »
Une fois de plus, la créature s'exécuta mais elle s'appuya sur un coude et le fixa, déterminée à connaître davantage son hôte, déterminée à connaître l'individu qui l'opérerait. Si elle pouvait lui faire confiance, ne serait-ce qu'un peu, Emily arriverait à appréhender cette épreuve avec plus de sérénité.
« Je vis effectivement seul, bien que je reçois assez souvent des invités, mais rassurez-vous, ils ne sont jamais autorisés à dépasser les salles de réception. Ce qui est privé reste privé.
— Et j'ai donc l'honneur d'être dans votre laboratoire que vos invités n'ont jamais eu la chance d'observer ?
— Vous jouez bien mal la comédie pour une noble. Et j'ignorais que le sarcasme était à la mode à la cour de Dunwall.
— Elle est à la mode dans les mers de Serkonos. Mais je vous assure que je suis vraiment honorée.
— Ne soyez pas trop flattée, Lady Kaldwin : votre cas est plutôt exceptionnel, je n'ai jamais reçu de femme poisson ou d'homme lézard ou que sais-je encore.
— Le fait que je sois une sirène vous impressionne plus que mon titre d'héritière au trône, visiblement. »
La prise était finie : maintenant, elle devait se tenir sur le ventre. Les poses étaient moins fatigantes que celles des séances de peinture. La future impératrice n'était pas particulièrement narcissique, elle était beaucoup moins coquette que sa mère et partageait plutôt le côté désinvolte de son père, se contentant du minimum. Elle se souvenait de ces journées où des artistes venaient pour immortaliser son portrait : ses caméristes lui nouaient les cheveux dans tous les sens, tartinaient du maquillage sur ses lèvres et ses paupières et elle avait alors la sensation d'étouffer. Aujourd'hui, après avoir passé seize mois à l'état quasi-sauvage, elle aurait aimé que ses servantes la chouchoutent un peu.
« Vous passiez tout votre temps dans l'eau ? », la sirène sursauta quand la question la tira de ses pensées.
« Non. Ce serait comme marcher sans arrêt. Quand je voulais me reposer, je trouvais des endroits cachés comme des criques ou des grottes. C'est une chance que Serkonos soit une île montagneuse.
— Vous n'avez jamais eu d'instinct animal ? Pas de perte de mémoire ?
— Je rêvais souvent de faire un festin de planctons. », Jindosh la regarda surpris mais elle enchaîna vite avec un sourire franc. « Je plaisante. Non, je suis restée parfaitement humaine avec mes souvenirs, mes goûts et… mes émotions. »
Il y avait eu de ces soirs sans étoiles où Emily recouvrait son visage avec ses mains et pleurait à chaudes larmes, frappant sa queue de poisson contre les parois d'une grotte pour blesser cette partie maudite de son corps. L'idée du suicide ne l'avait jamais frôlée, mais l'envie de couper cette queue avec un canif l'avait déjà hantée pendant de longues semaines.
« Je suis et je reste Emily Kaldwin. »
Jindosh s'apprêta à lui répondre quand un son résonna depuis le bureau. Emily avait entendu cette sonnerie auparavant, avant que l'inventeur n'arrive, mais elle n'avait pas compris ce qu'elle annonçait.
« Il est neuf heures ?
— Non, cette sonnerie n'annonce pas l'action des machines en cuisine. », elle annonçait l'avancée d'autres machines. Celles qui mettent à mort et concluent un combat. L'intrus avait rejoint la liste des audacieux morts dans ce manoir.
« Excusez-moi un instant, Lady Kaldwin.
— Je dois vous attendre ici ? », Jindosh éluda la question et l'abandonna dans le laboratoire. Emily fixait l'argengraphe : la prise était finie. Même le cerbère en métal l'ignorait, continuant toujours sa promenade automatique. Tout ce manoir suivait déjà un rythme précis et il n'y avait pas de place pour un nouvel engrenage.
Une immense tache de sang avait fleuri au milieu de la pièce, débordant sur un luxueux tapis bon à être jeté. Au-dessus du cadavre, un soldat mécanique attendait. Une de ses quatre lames était devenue grenat : l'éclat du métal était noyé par le liquide sirupeux. Le voleur avait essayé de se faufiler entre les pattes de l'oiseau mécanique et une des ailes coupantes l'avait tranché en deux.
Une étrange machine avait déjà commencé à s'affairer près du corps : possédant six pattes, le ventre de cette fourmi d'acier abritait brosses et serviettes reliées à différents flacons de produits. Ce n'était pas une fourmi ouvrière, plutôt une fourmi ménagère capable de détecter le sang et lavant aussi bien qu'une soubrette.
Le soldat ne réagissait pas et attendait toujours : le programme de déplacer l'intrus une fois éliminé n'était pas encore tout à fait au point. Jindosh soupira et frappa dans ses mains.
« Soldat, débarrassez-vous du corps. »
L'automate se pencha tout de suite et les lames récupérèrent les parties divisées, libérant la place pour que son semblable puisse accomplir son devoir. Un morceau d'intestin glissa du torse avec un bruit humide, attirant l'attention de l'inventeur. Jindosh stoppa la machine.
« Soldat, amenez le corps au laboratoire, section anatomie. », son imagination était inspirée par ces jambes séparées du reste du corps. Une idée naissait : le corps était mort mais Jindosh pourrait essayer de réunir les deux parties, de les rassembler. S'il y parvenait, il pourrait peut-être recommencer l'expérience sur un sujet vivant et de sexe féminin tout en maintenant son cobaye en vie. Et si le succès se répétait, Jindosh saurait comment remplacer la queue de poisson d'Emily par de vraies jambes. Une opération bien plus risquée que des prothèses mécaniques. Mais l'esprit brillant n'avait jamais résisté aux challenges complexes.
La sirène était assise au bord de la table. Les minutes étaient passées pendant qu'elle inspectait les alentours : l'atelier était un mélange de luxe et de pratique. Des blocs d'olivier embaumaient l'air et le bois travaillé avait laissé ici et là une fine pellicule de poussière, tentant de rivaliser avec la propreté qui régnait dans la pièce.
« Vous passez tout votre temps à travailler, ici. Vous non plus vous ne mangez jamais ? », lança Emily à l'automate. Puis l'ascenseur annonça le retour de l'inventeur qui lui présenta ses excuses, accompagné d'un fauteuil roulant :
« Vous devez mourir de faim, Lady Kaldwin, nous allons reporter le reste de l'étude pour plus tard. Venez. »
Le laboratoire inférieur possédait plusieurs fauteuils roulants pour transporter les corps : pour une fois, l'une d'elles servirait à une vivante. Jindosh souleva la sirène de la table et la déposa dans la chaise.
« Un moyen de transport pratique. », observa Emily, soulagée de ne plus être transportée comme un paquet.
« Il reste tout de même assez limité.
— Vous voulez parler des escaliers ?
— Ça et les mécanismes de la demeure. Je doute que vous y compreniez quelque chose. »
Emily était estomaquée, toutefois elle tint sa langue. Habituée à explorer tout, depuis les caves les plus profondes jusqu'aux toits les plus hauts, la Tour de Dunwall n'avait plus aucun secret pour l'héritière. Si elle ne comptait pas violer l'intimité de l'Inventeur en Chef, il venait de la mettre au défi sans le vouloir. Certaines habitudes étaient tenaces et Emily entendait recommencer ses escapades pour contredire son hôte.
Emily put découvrir le manoir de jour : sous les rayons du soleil de Karnaca, la sensation de chaleur se confirmait. Avec le fauteuil roulant, ils étaient contraints de prendre un chemin plus long et l'invitée découvrit une nouvelle partie du Manoir Mécanique, comme l'étrange carrousel dans les appartements privés de Jindosh. Emily comprenait mieux pourquoi l'inventeur l'avait rabaissée quant à la compréhension du fonctionnement du manoir, ceci dit, elle ne doutait pas qu'elle apprendrait très vite à manier ces leviers.
À mesure qu'ils descendaient, la jeune femme sentait un courant d'air frais et humide. En plus d'entendre le bruit d'une cascade très proche. Elle se demandait dans quel genre de demeure Jindosh vivait.
« Vous êtes bien silencieuse. Ma demeure vous laisse sans voix ?
— La faim me laisse sans voix. »
Elle n'était pas un poisson qui mordait si facilement à la pêche aux compliments.
« Mes soldats mécaniques sont plus impressionnants, je vous l'accorde. Ne faîtes pas semblant, j'ai vu votre air ébahi hier et j'ajouterai que vous aviez bel et bien perdu votre voix.
— Et j'ai vu le vôtre, d'air ébahi, quand vous avez remarqué ma queue de poisson. »
Jindosh se mordit l'intérieur de la joue, tout en refusant de s'avouer vaincu par la répartie d'Emily.
« Votre problème perd de son attrait en fait : je pense vraiment que vos jambes sont toujours là, modifiées mais présentes.
— Une excellente nouvelle dans ce cas, j'avais prévu un marathon après l'heure du déjeuner.
— Soyez patiente, Lady Kaldwin, bientôt vous pourrez courir comme autrefois. Votre situation a par contre un nouvel attrait pour moi… »
La sirène n'avait pas entendu cette dernière phrase à peine murmurée. La cascade couvrait les sons et apportait une bouffée de fraîcheur dans ce creux de montagne. Les lueurs de l'eau se répercutaient sur les murs taillés à même la pierre et Emily était frappée par ce contraste de température et de lumière. Ici, dans les entrailles de la pierre, tout était dans les tons verts et anthracite.
Jindosh poussa le fauteuil roulant jusqu'au milieu de la cuisine. Un cube en fer chauffait, remplaçant certainement un four traditionnel, si ce n'est qu'au-dessus, une lignée de montres indiquait la température, le temps, l'heure et d'autres mesures qu'Emily n'arrivait pas à deviner. Plus loin, un large bocal contenait une eau en ébullition prête à être mélangée à du thé ou du café. La sirène nota aussi la présence d'une création en forme de scarabée qui avait sur sa carapace une plaque chauffante, servant de poêle. Les machines s'affairaient, chauffaient, remuaient sans s'interrompre comme de stoïques employés de maison, imperturbables même face au maître des lieux.
Emily avança son siège et regardait les plats qui se préparaient : ils étaient tantôt sucrés, tantôt salés.
« Prenez ce que vous voulez. » proposa Jindosh, se servant une tasse de café.
« Je vous laisse choisir d'abord, vous êtes l'hôte après tout.
— Je vais me contenter de mon café. »
Et l'homme tourna les talons.
« Vous ne restez pas ?
— J'ai une expérience qui ne peut pas attendre. Mais pour votre sécurité, restez dans cette partie. Je n'ai aucune envie d'écrire à l'Impératrice pour lui expliquer que sa fille a été réduite en poussière par un portail foudroyant. »
Ou que l'héritière avait été écrasée entre deux pans de mur ou qu'elle avait été prise pour cible par un soldat agressif. Emily n'en avait aucune envie non plus. Elle attrapa une tasse de thé noir et observa Jindosh revenir vers l'ascenseur. Il ne la mettrait pas dans la confidence : l'expérience resterait un mystère pour le moment. Un étrange sentiment acerbe s'empara d'elle, vexée : Emily estimait être une patiente, une personne à aider, mais l'Inventeur la considérait certainement comme un simple échantillon de laboratoire, un sujet d'expérience.
Elle avala l'infusion en regardant les machines. Elles aussi l'ignoraient. La jeune femme prit un grain de raisin et l'envoya sur le sommet du bocal. Le fruit rebondit et disparut derrière une fenêtre d'intérieur. La jeune femme soupira : le personnel à la Tour de Dunwall était si sérieux que c'en était lassant, mais au moins, il réagissait quand elle les cherchait.
Un plouf discret résonna. Intriguée, la sirène fit rouler sa chaise hors de la cuisine, arrivant sur un balcon intérieur. Juste en dessous, une cascade souterraine se jetait dans un bassin naturel. Le bruit était amplifié et des gouttelettes dansaient avec frénésie comme des insectes un jour d'été. Emily grignotait le raisin et s'approcha du bord, un sourire aux lèvres.
L'eau était très tentante.
« Tu es bien plus belle comme ça. »
La main de la sorcière terminait d'égaliser les mèches noires sur une délicate nuque brune. La couleur était si chaude qu'elle ne résista pas à y déposer furtivement les lèvres. Billie Lurk sursauta au contact et passa ses doigts dans ses cheveux : ils étaient fluides comme la brise maintenant.
« Maintenant, je peux te le dire : je détestais ce carré que tu avais, il te durcissait le visage.
— Mon visage est dur, Claudia. »
Billie leva les yeux vers la femme. Vers cette femme réellement belle.
Elle n'était pas dupe : les compliments de Claudia n'étaient que de petits cadeaux quotidiens, des bouquets de mots déposés au creux de son oreille. Mais quand Billie disait à Claudia combien elle était belle, c'était une vérité authentique. Ses cheveux étaient du feu filé, mariant différentes nuances de roux. Et de sa mâchoire jusqu'à ses hanches, le corps de Claudia était un ciel blanc où des constellations s'étaient figées en points brûlants. Tout ce que Billie aimait.
Les yeux noirs scrutaient la gorge, le chignon noué, à la recherche de ce qu'elle avait l'habitude de dévorer du regard. Mais Claudia avait changé. Claudia était devenue une sorcière, vénérant Delilah Copperspoon et obéissant à Breanna Ashworth. Cette idolâtrie avait apporté sur son teint un éclat étrange qui rappelait la lumière des marécages. Les taches de rousseur étaient devenues ternes, noyées dans ce vert glauque. Quant à ses cheveux, le feu avait perdu de sa chaleur.
« Et des cheveux comme Delilah ? Tu ne voudrais pas ? »
Billie se leva : son silence insinuait qu'elle refusait d'imiter Delilah. Elle ne partageait pas la même fascination pour la sorcière aux épines que sa bien-aimée. Désormais, elle en ressentait même une certaine jalousie. Depuis que Clara et Billie avaient rejoint les sorcières de Karnaca, la rouquine se coiffait de la même manière que Breanna et loin de s'attirer les moqueries, elle était même adulée pour cette imitation.
Le front posé contre la fenêtre, Billie regardait la nuit tomber sur la ville : le ciel s'embrasait et se parait de quelques diamants célestes, tandis que le canal en-dessous s'enlaidissait, perdant ses reflets et se noyant dans l'ombre. Billie aurait aimé s'y jeter et nager jusqu'à la mer. Elle avait toujours rêvé de bateaux, de voyages, de baignades : elle voulait être capitaine des océans, capitaine de sa vie.
Mais elle n'était maîtresse de rien.
Elle était dans cet appartement fleuri dans les Jardins de Cyria, dans cette forêt miniature où les tiges s'emmêlaient comme des corps amoureux. Elle était avec Claudia, obsédée par Delilah et ses pouvoirs et Billie était obligée d'approuver cette passion toxique. Elle se demandait à quoi aurait ressemblé sa vie si cet assassin talentueux n'était pas mort devant elle. Petite gavroche dans l'ombre, elle avait vu cet homme si puissant se battre de façon presque surnaturelle. Et pourtant, un garde avait réussi l'inimaginable : sa balle avait percé le crâne de l'assassin, étalant sa cervelle sur les pavés de la rue.
Billie était hantée par ce souvenir. Elle avait vu plusieurs personnes perdre la vie, sa regrettée Deirdre par exemple, mais celle de cet assassin la tourmentait. Cette mort lui donnait la sensation d'une occasion à jamais manquée. Mais pourquoi ? À quoi aurait ressemblé sa vie s'il avait survécu et si elle était allée lui parler ? La face du monde en aurait-elle été changée ? Elle ne le saurait jamais.
« J'ai hâte d'être à demain. Hâte que Breanna envoie nos sœurs à Dunwall pour libérer Delilah. »
Nos sœurs ? Billie crispa ses poings : bien qu'orpheline, elle refusait d'avoir ces femmes dévoreuses d'hommes pour sœurs.
« Je me demande en quoi le Protecteur Royal sera changé ? En petit cochon ? Non ! Mieux : en gros rat ! Et sa femme… voyons… Une sardine ? Non, elle pourrait rejoindre son monstre de fille. »
Claudia termina d'agrafer ses bas à son porte-jarretelle. Elles avaient passé la journée au lit, respirant le parfum des fleurs au-dessus de leur tête, regardant le soleil danser avec les ombres de l'appartement, s'aimant sur les draps de coton.
Billie n'était plus certaine du terme, n'était plus certaine de l'amour qu'elles partageaient. Il y a cinq ans, Claudia et Billie avaient partagé les caresses les plus douces, les baisers les plus chauds, les conversations les plus intimes. Mais le cœur généreux de Claudia s'était replié depuis plusieurs mois : il ne pouvait plus accueillir Billie, Breanna et Delilah en même temps. L'une des trois devrait bientôt laisser sa place et Billie savait qu'elle serait la sacrifiée.
« J'aurais tellement aimé être là !
— Où ?
— À Dunwall, quand l'héritière a été transformée ! »
Billie retint un soupir. La transformation d'Emily Kaldwin était un sujet qui revenait souvent dans la bouche de Claudia.
« Si tu veux voir des sirènes, il y en a plein à la foire aux monstres dans le vieux quartier. On pourra y aller demain si tu veux.
— Celles-là sont fausses, Billie. », ricana la sorcière.
« D'accord, ce sont des poissons greffés à des poupées mal peintes. Mais l'effet est saisissant, je t'assure.
— Ce n'est pas pour voir une sirène, Billie. C'est pour voir l'héritière transformée en sirène ! L'humiliation et la beauté réunies. C'est typique de Delilah. Elle détruit quelque chose pour le rendre encore plus beau. »
Billie ne partageait pas cet avis : la sorcière avait plutôt enlaidie la femme qu'elle aimait.
Claudia souhaitait intégrer les plans de Breanna. Elle n'était qu'une jeune ensorceleuse qui devait encore faire ses preuves, freinée par Billie qui était plus timorée. Ses sentiments pour Billie étaient sincères et si elles devenaient sœurs, la novice serait comblée. Pourtant, Billie était hermétique aux charmes et sorts, frôlant ce monde avec timidité. Ou avec méfiance. Les deux femmes s'étaient déjà disputées à ce propos et Billie évitait d'être aussi franche que d'habitude, ne supportant plus d'être la cible de la colère de Claudia.
« Je vais demander à participer à la libération de Delilah à Dunwall.
— Quoi ? Breanna n'acceptera jamais.
— Elle a remarqué combien j'étais motivée. Elle sait que je ferai n'importe quoi pour Delilah.
— Et devenir sa favorite ? », Billie avait entendu ces murmures dans les arbres du Conservatoire. Les sorcières réclamaient les faveurs de Delilah comme des opiomanes à la recherche du dragon à chasser. Perchées sur les branches sinueuses, elles partageaient des rumeurs et cherchaient à éliminer celles qu'elles jugeaient indignes d'être aimées. Le ventre collé contre l'écorce, elles riaient et susurraient, se moquant du nom de Billie Lurk, celle qui serait abandonnée par Claudia.
« Nous pourrions être ses favorites. Toutes les deux. Viens avec moi, Billie. Montre à Breanna que tu es prête à la rejoindre. Que tu es prête à accepter Delilah comme notre impératrice légitime. »
Billie releva la fenêtre pour laisser entrer une brise fraîche. Elle ne supportait plus le parfum des pétales boursoufflés, des pistils luisants, des épines aiguisées. Sa bouche avala l'air marin, celle qu'elle préférait. Sa langue pouvait presque sentir le sel. Malgré tout, Billie était coincée dans cet appartement botanique et cette pensée la rendait triste.
Elle ne serait ni capitaine des océans, ni capitaine de sa vie.
Claudia s'était levée et s'approchait en silence. Ses ongles effleurèrent la peau de Billie, dessinant des arabesques depuis son oreille jusqu'à son épaule.
« Tu n'es pas aussi modeste, d'habitude. J'ai confiance en toi, Billie. Tu es digne d'être une sorcière grandiose. Nous serons redoutables, magnifiques et fortes. Plus personne ne nous fera du mal. Nous serons comme ces rosiers qui s'enlacent. Nous serons comme ces arbres qui résistent aux siècles. »
Comme des lianes, les bras de Claudia s'enroulèrent autour de sa taille. Billie sentit sa poitrine contre son dos, son souffle au creux de son cou. Claudia était capable de la charmer, sorcière ou non, elle était capable de la séduire par quelques mots, quelques contacts.
« D'accord. Si Breanna accepte, je viendrai avec toi à Dunwall. »
Dans son élan de joie, Claudia attrapa son visage et l'embrassa. Leurs lèvres s'accordaient comme les bouches de deux plantes carnivores.
Avec un organisme mort, l'expérience ne pouvait pas être un réel succès. Toutefois, Jindosh avait repéré suffisamment de points essentiels pour avoir une solide base de connaissance. Le sujet étant de sexe masculin, il devrait recommencer son étude avec une femme pour maitriser le cas d'Emily. Il nota dans un coin d'esprit qu'il devrait consulter les rubriques funéraires des journaux, peut-être même se renseigner auprès de l'asile dirigé par Amos Finch qui se trouvait vers le nord de Karnaca.
La partie anatomie avait été nettoyée et les restes du corps jetés, libérant Jindosh et lui rappelant que son estomac protestait, affamé. Il devait être aux alentours de midi : le temps avait filé et l'inventeur espérait que la sirène ne s'était pas aventurée vers des endroits dangereux. Son projet avançait tellement bien, une fin tragique et précipitée serait frustrante.
Malheureusement la cuisine était vide. Les machines travaillaient, indifférentes à l'inquiétude de Jindosh. La chaise roulante n'était plus dans la pièce : elle était partie. Il s'aventura sur le balcon et aperçut au moins le fauteuil près de la rambarde, mais aucun signe de la sirène.
« Lady Kaldwin ? »
Jindosh se pencha au-dessus de la rambarde et la créature était là.
Emily nageait dans les remous de la cascade.
Quand la sirène était entrée dans l'eau douce, elle avait tout d'abord passé de longues minutes à flotter sur le dos, observant le plafond de verre. Ces multiples ciels superposés lui avaient donné le vertige. Se laissant couler au fond, son corps avait frôlé les pierres noyées, cherchant des trésors imaginaires mais aucun coffre n'avait atterri dans ce lac. Puis elle était partie s'amuser sous la cascade : l'eau était fraîche et douce, glissant sur sa peau et avalant le sel qui s'y était incrusté, débarrassant ses cheveux du sable, les plaquant sur son visage, l'aveuglant.
Jindosh enjamba la barrière, empruntant le même chemin que la sirène. Les pierres étaient escarpées à certains endroits, mais un escalier naturel s'était formé, formant des marches inégales et peu espacées.
« Je vous avais demandé de rester dans la cuisine. », observa Jindosh, s'asseyant sur une marche grossière, près de la chemise qu'Emily avait soigneusement pliée avant d'entrer dans l'eau.
« Je suis toujours vivante. C'est que ce n'est pas un endroit dangereux. »
Ils devaient hausser la voix pour couvrir le bruit des remous. Emily s'écarta de la cascade et, profitant que ses cheveux soient mouillés et lisses, les tordit en chignon, puis la chimère s'approcha du rebord, s'accoudant sur la roche.
« Je ne sais pas si c'est parce que je suis une femme ou une noble, mais vous semblez penser que je suis une jeune demoiselle en détresse, n'est-ce-pas ?
— Une enfant gâtée, plutôt. Mais les deux figures peuvent se rapprocher.
— Peu de nobles et de femmes auraient survécu dans ma situation, Jindosh. J'ai passé seize mois à survivre dans la mer, j'ai pourtant réussi à manger à ma faim et à échapper à tous les dangers. Et par danger, je veux dire les hommes, leurs harpons, leurs filets et les prédateurs marins. Si j'étais vraiment celle que vous imaginez, j'aurais été croquée par un requin depuis bien longtemps.
— Vous avez échappé à un requin ?
— Six fois. Ils étaient plus attirés par le côté poisson que le côté humain. », elle réussit à arracher un sourire à Jindosh.
« Les requins ne digèrent pas l'humain. », précisa le savant. « La plupart du temps, ils recrachent le membre qu'ils ont avalé. Mais vous auriez eu peu de chance de revoir vos "jambes".
— Et il y avait un autre danger... », Emily hésitait à poursuivre. Elle n'était pas sûre de pouvoir faire confiance à Jindosh : elle ne trouverait aucune épaule amicale avec lui, ni protection. Certainement qu'il défendrait son échantillon unique tant qu'il y avait matière à étudier, mais ce ne serait pas par compassion. Il ne la plaindrait ni la soutiendrait. « Je ne suis pas certaine, mais à force d'avoir entendu des conversations, des rumeurs, je pense que des sorcières rôdent encore. Peut-être à ma recherche.
— Des sorcières au service de Delilah ?
— Oui. Delilah n'était pas seule lorsqu'elle est venue à la Tour de Dunwall. Beaucoup ont été emprisonnées mais je doute qu'elles n'étaient qu'une vingtaine. Elles sont certainement plus.
— Je ne vois pas pourquoi elles seraient après vous, Lady Kaldwin. Delilah a cherché à vous bannir, elle y est parvenue. Lorsque vous retournerez chez vous, vous deviendrez très certainement une cible de choix. Mais pour l'instant, vous n'êtes plus rien. »
Et lorsqu'elle redeviendra l'héritière, quand elle retrouvera son monde, Emily devra être prête. La jeune femme refusait que son père soit le seul à faire face aux partisantes de l'usurpatrice : Emily, en tant que future impératrice, défendrait sa famille, son nom et son héritage.
« Et si vous vous inquiétez pour ici, je vous rappelle que mon manoir est bien gardé. Vous avez seulement vu mes soldats en patrouille, mais vous devriez les voir en plein combat.
— Ils sont redoutables ?
— Le mot est faible. » répliqua Jindosh, sortant une cigarette de son veston.
« J'ai un petit service à vous demander, Jindosh.
— Je vous écoute. »
Avec un petit geste timide, elle désigna sa cigarette.
« Cela fait des mois que je n'ai pas fumé. Vous accepteriez de m'en donner une ? »
Jindosh en extirpa une autre et la tendit à la naïade. Elle coinça la cigarette entre ses doigts, grilla le bout avec un briquet et enflamma le tabac d'une inspiration profonde. La fumée s'enroula au fond de sa gorge avant de s'échapper en volutes à travers ses lèvres entrouvertes. C'était un bonheur qu'elle savoura.
« Merci.
— Un plaisir. »
Avec les cheveux enroulés sur sa nuque, Jindosh la voyait sous une apparence plus humaine. Plus civilisée.
Une main soutenant son menton, l'autre tenant sa cigarette, Emily observait le sol en verre au-dessus de leur tête. Jindosh avait callé son dos contre la pierre lisse et regardait la queue de poisson qui dansait sous l'eau. Les mouvements d'Emily étaient parfaitement humains : elle n'ondulait pas, elle pliait et détendait ses jambes.
« Allez-vous me parler de cette expérience qui ne pouvait pas attendre ? »
Narcissique, l'homme de science aurait aimé expliquer entièrement son projet, mais il redoutait qu'Emily dresse des barrières d'éthique et qu'elle refuse de coopérer. Quoiqu'il n'avait pas besoin d'expliquer l'origine de l'idée et comment il la pratiquait. Après une nouvelle bouffée, il avoua son intention :
« J'ai dessiné cette nuit les premiers croquis pour vos jambes mécaniques. Je reste persuadé que le pommier sera parfait, mais une alternative s'est présentée.
— Une alternative au pommier ? Je vous assure que le bois me laisse indifférente. Peu importe qu'il s'accorde ou non avec ma peau.
— Non, non, pas une alternative au bois. Une alternative aux jambes mécaniques. »
Emily le fixa, bouche bée.
« C'est-à-dire ?
— Une greffe de jambes.
— L'idée est… »
Insensée. Elle le dévisagea et des vagues de questions déferlèrent dans son esprit.
« Mais je… Les jambes de qui, tout d'abord ? Et vous n'êtes pas chirurgien, vous êtes inventeur, mécanicien. Des machines et un corps humain, ce n'est pas la même chose !
— Vous faîtes erreur : le corps est une machine. Absolument complexe, oui, mais une machine à analyser. Certaines personnes donnent leur corps à la science. Avec ou sans leur consentement d'ailleurs. Si une femme entre vingt et vingt-cinq ans, blanche, entre un mètre soixante-cinq et un mètre quatre-vingt décède, ses jambes seront récupérées. Ne me regardez pas avec cet air horrifié, bien sûr que je vérifierai si les jambes sont en bon état.
— Les jambes d'une personne morte ?
— À peine décédée, il faut qu'elles soient fraîches. »
Emily n'était pas séduite par l'idée d'être à moitié mécanique, mais celle de posséder la moitié de corps d'une autre n'était pas plus réjouissante. Alors qu'elle n'arrivait pas à apprivoiser sa partie animale, accepter une partie étrangère, appartenant à une autre humaine, serait une épreuve qu'elle n'était pas sûre de relever. Sa paume glissa sur sa queue de poisson, une paume qui rêvait d'effleurer une cuisse, un genou. En retrouvant un corps entier, ses courses reprendraient, son entraînement aussi. Elle serait complète à nouveau.
« Où comptez-vous trouver des jambes ?
— Un hôpital, une morgue, une prison. Les lieux ne manquent pas. »
Emily écrasa sa cigarette dans un rire nerveux.
« Une prison ? Choisissez une candidate sans tatouage : si la prochaine Impératrice a des dagues ou des crânes tatoués sous la ceinture, je n'ose pas imaginer les rumeurs qui seront inventées.
— En tant qu'héritière, c'est vous qui lancez la mode dans les salons, la tendance serait originale.
— Vous pensez être capable de faire une telle opération ?
— Votre question est presque blessante, Lady Kaldwin. Je ne vous en parlerai pas si je pensais l'opération impossible.
— Je ne vous demande qu'une chose, alors. Je veux que la prisonnière ou la malade ou qu'importe sache qu'elle léguera ses jambes à quelqu'un. Et je veux qu'elle soit d'accord.
— Léguer ses jambes à l'héritière du trône ? Pensez-vous vraiment que la personne aura le choix ?
— Vous ne lui direz rien quant à mon identité. Surtout que personne ne sait ce qui m'est arrivée, ma queue de poisson est un secret d'état.
— Je tenterai d'obtenir l'accord de votre bienfaitrice, Lady Kaldwin, si c'est la seule condition pour que vous me laissiez mener cette expérience, le prix n'est pas élevé. »
Jindosh oublia volontairement de mentionner que les sujets dans les asiles et les prisons avaient peu de droits. Les aliénés, prisonniers et malades anonymes ne connaissaient jamais le repos d'une sépulture, ne connaissant que la table froide d'un laboratoire ou les caves sombres de cultes interdits. Mais Emily n'aurait pas à s'en inquiéter : seule la survie à cette opération était le point essentiel.
L'inventeur souriait lorsqu'il se détourna, laissant Emily enfiler sa chemise, prête à l'accompagner pour déjeuner.
Jessamine roula sur le matelas, caressée par le drap, caressée par les mains de Corvo. Il l'enveloppait d'une chaleur amoureuse, embrassant son épaule, sa nuque, ses cheveux dénoués. Allongée sur le ventre, elle savourait ces doigts qui dessinaient la ligne de ses omoplates jusqu'à la cambrure de ses reins, s'aventurant sur la courbe de ses fesses. Corvo sentait tous les muscles se contracter sous son contact. Il sourit quand il entendit Jessamine gémir : ses doigts étaient arrivés entre les cuisses, exerçant une légère pression pour la faire languir.
« Allonge-toi sur le dos. », murmura-t-il et sa reine obéit. Uniquement habillée d'ombres, dans toute sa féminité, Jessamine restait quand même l'Impératrice de sa vie, celle qu'il aimait. De jour, il la regardait avec tendresse, heureux à chaque fois qu'il pouvait la toucher, marcher à ses côtés. Mais de nuit, Corvo l'aimait avec un amour brûlant, autorisé à laisser ses désirs diriger ses gestes. Il commença à embrasser les seins de Jessamine, sentant les cuisses de sa femme enserrer sa taille.
Elle touchait les épaules de Corvo : il était aussi fort qu'il y a dix ans. Et elle savourait cette force : quand ils étaient seuls, il pouvait l'empoigner, la serrer dans ses bras comme un passionné, oubliant les titres et les règles de convenance. Bientôt, elle sentit les cheveux de Corvo effleurer l'intérieur de ses cuisses. Après les baisers, la langue vint se blottir entre les deux lèvres et Jessamine se cambra, un air ravi sur le visage, prête à fondre.
Un bruit de verre brisé résonna dans le couloir. Cassant l'étreinte des deux amants.
« Qu'est-ce que c'était ? »
Corvo écarta la couverture, attrapa un pantalon et se rua hors de la chambre, l'épée au poing. Il n'y avait aucune lumière dans le couloir mais la vision des ténèbres permettait au Protecteur Royal de scruter le lieu, et ceux au-delà. Quelques silhouettes féminines étaient à peine perceptibles.
Quatre gardes avaient rejoint Corvo.
« Seigneur Corvo, nous avons entendu du bruit.
— Il venait de là-bas. Bertram, restez près de la chambre de l'Impératrice, nous allons voir ce qui se passe. »
Le dénommé Bertram acquiesça et, silencieux, l'équipe avança : aucun obstacle ne leur barrait la route pour l'instant. Mais Corvo accéléra la cadence quand il comprit : les silhouettes cherchaient à entrer dans une pièce secrète. Une pièce où était retenue la prison de l'usurpatrice. Il se dirigea vers elles sans explications, suivi par les gardes.
« Sortez les revolvers. Utilisez-les si les intrus ne se rendent pas. », conseilla Corvo, tandis que lui n'était qu'avec son épée. Il se jugeait toutefois assez bon pour rivaliser avec des sorcières. Les silhouettes étaient parfaitement dessinées maintenant et en se collant à la porte qui les séparait, Corvo pouvait entendre les cambrioleuses.
« … Que tu es maladroite, Adela ! Ta mère a copulé avec un ours ?
— Tu peux la fermer : ta voix disgracieuse va attirer toute la garde !
— Ça suffit ! »
Elles murmuraient comme des serpents en colère, crachant leur venin. Corvo fit un signe à l'un des gardes qui ouvrit la porte et tint en joue les trois femmes qui étaient dans la pièce. Une lampe posée à leurs pieds projetait des ombres monstrueuses sur les murs, déformées par les trophées de chasse, collées aux portraits royaux.
« Plus un geste. »
Les sorcières levèrent aussitôt les mains, stoïques.
Elles étaient dociles, étrangement paisibles. Corvo redoutait que des épines ne leur soient envoyées en plein visage, il craignait une attaque surprise. Leur petit nombre était suspect : elles n'étaient que trois…
L'un des gardes tomba alors à terre, le torse transpercé par un pic qui se mit à fleurir, s'abreuvant du sang du mort pour donner vie à quelques bourgeons. Corvo le regarda avec horreur : le coup venait de derrière.
« Nous vous retournons l'ordre, messieurs : plus un geste. »
Une sorcière, le bras recouvert de lianes et de feuilles pointues, tendait la main vers eux, prête à tuer à nouveau. Derrière Corvo et les deux gardes vivants, Clara pouffait, excitée comme une enfant. Billie, Adela et elle avaient volontairement fait du bruit pour attirer la garde dans cette pièce restreinte. Elle attrapa la main de Billie et, un large sourire sur la face, elle murmure :
« Delilah, nous arrivons ! »
