La vraie liberté, c'est d'avoir un endroit que l'on peut appeler "chez soi", un endroit où reposer ses ailes.

Plus que n'importe quel détenu, Bréval était prisonnier. Moins que n'importe quel humain, Bréval n'avait d'endroit qu'il pouvait appeler "chez lui" : la France l'avait renié, et il avait trahi l'Allemagne. Il n'avait plus nul part où aller. Et, ainsi que dans la fable, on le lui fit bien voir. Mourir déshonoré en France, ou vivre déshonoré en Allemagne ne serait qu'un seul et même supplice. Comme deux versants d'une même médaille...

Pendant plusieurs jours, Heydrich les avait laissés pourrir, enchaînés au mur d'une vaste cellule carrelée de blanc comme le Maudit en avait utilisé tant. Plusieurs jours interminables, sans eau, sans nourriture et sans force. Dans les délires nés de son extrême état de faiblesse, le fantôme d'un grand chien blanc taché de noir parut se glisser entre eux à plusieurs reprises.

Puis neuf Unterscharführer S.S. noirs vinrent, comme des ombres, détacher les corps de ses deux compagnons de cellule pour les emmener. Bréval les regarda partir, sans un mot d'adieu : à quoi cela aurait-il servi ? On ne se dit au revoir que quand on sait qu'on peut se recroiser un jour. On ne se dit adieu que quand on imagine qu'on se retrouvera plus tard. On ne dit rien, quand on sait qu'il n'y a plus rien à espérer. De toutes façons, Bréval savait que même dans la mort, ils ne sauraient désormais plus se rejoindre : ce qui l'attendait, lui, serait pire que ce que David et La Castagne allaient vivre. Heydrich les haïssait tous les deux, certes ― et Maupertus aussi, bien sûr ― de l'avoir fait échouer. Tandis que le Maudit, lui, l'avait trahi. La seule chose qui attendait Bréval, désormais, qui l'appelait, qui lui tendait les bras, qui lui murmurait à l'oreille, c'était l'Enfer. Après tout, ne l'appelait-on pas le Maudit ?