[MANHATTAN, NEW YORK, ÉTÉ 1982]
Dimanche était enfin arrivé, et Dean avait donc décidé de marcher jusqu'à Central Park. C'était une longue marche, mais il sentait comme un besoin de se dégourdir les jambes, et il ne voulait pas rester dans le Bronx une journée complète. Il n'aimait pas vraiment son quartier, qui était réputé pour sa haute violence et sa délinquance. Dean avait donc du laisser la magnifique Impala de son père à son frère Sam, en attendant de trouver un meilleur appartement où sa voiture chérie ne courait aucun risque. Il arriva à midi passé à l'entrée du parc. Tous ceux qui n'étaient pas encore partis en vacances étaient rassemblés sur de grands plaids de toutes les couleurs qui parsemaient un des rares endroits verts de la ville. Dean ferma les yeux et prit une longue inspiration. L'air plus frais s'engouffrait dans ses poumons, chassant celui, vicié, des rues de New York. Il s'assit sur un des rares bancs encore disponibles. Il pencha la tête en arrière, laissant les tâches de soleil qui perçaient à travers le feuillage de l'arbre sous lequel il était assit danser sur son visage. La douce chaleur se répandit à travers les pores de sa peau. Alors qu'il profitait paisiblement de la caresse partielle du soleil sur son visage, une voix l'interpella :
« - Vous n'attendez personne ? »
Dean ouvrit les yeux et sourit. Il reconnut Castiel Novak, l'étranger aux yeux bleus du garage, le poète usé par la mélancolie. Il avait un sachet marron à la main et portait le même jean que Dean avait vu le jour où il était venu au garage. Son t-shirt gris flottait avec la brise, comme ses cheveux, et Dean pensa à cet instant que tant de grâce était impossible pour un être humain. Il lui répondit avec son sourire charmeur habituel :
« - Non, je vous en prie. »
L'homme s'asseya au bout du banc, ouvrit son sac et soupira. Dean ne le lâchait pas des yeux, examinant minutieusement chaque plis que faisait son jean. Son estomac émit un petit couinement, comme pour l'avertir qu'il n'avait rien mangé depuis son départ et que la marche qu'il avait fait l'avait affamé. Il fouilla au fond de sa poche et en sortit trois billets d'un dollar chiffonnés, un bouton de sa seule chemise et la dernière lettre de Sam et Jess complètement froissée et légèrement arrachée. Il soupira, et se leva pour repartir.
« - Si vous avez faim, il me reste quelques trucs. »
Dean se retourna vers Castiel Novak qui lui tendait le sac marron, un léger sourire aux lèvres. Dean se rassit et prit le sac en remerciant poliment l'homme qui le lui avait tendu. Il prit le pain rond qui attendait patiemment au fond et mordit avidement dedans. Il essaya de parler, la bouche pleine, et les mots inaudibles sortirent dans le désordre de sa bouche. L'homme près de lui se mit à rire, avec ce rire cristallin qu'ont les enfants. Il tendit la main droite à Dean :
« - Castiel. »
Dean la lui serra en répondant :
« - Dean. »
Castiel semblait attendre que Dean finisse de manger pour parler. Quand ce dernier eut terminé, il engagea la conversation :
« - Je suis désolé, avoua-t-il, c'était un reste de mon repas de ce midi, mais vous sembliez avoir vraiment faim, et... »
Il baissa les yeux vers la poche de Dean où il avait remis les trois misérables billets plus tôt.
« - Et ce qu'on vend à trois dollars n'est pas toujours sain.
- À trois dollars on peut acheter trois hot-dog, lui répondit Dean en haussant les épaules.
- C'est ce que je dis, ce n'est pas sain, répliqua Castiel avec un sourire.
- Merci quand même, murmura Dean. »
Ils restèrent là, sans parler, le vent emmêlant les boucles naissantes des cheveux de Castiel. Dean se sentait bien, et heureux, sans que cette situation ne lui apparaisse bizarre. C'est Castiel qui parla le premier :
« - Si jamais vous avez encore faim, j'ai encore des pains ronds dans mon appartement.
- Volontiers, lui répondit Dean avec un sourire. »
Ils se levèrent et marchèrent en discutant de choses et d'autres. C'est ainsi que Dean apprit que Castiel avait bel et bien écrit le livre qu'il avait acheté en début de semaine, qu'il avait deux frères aînés et qu'il adorait Elvis Presley. Dean, quant à lui, restait dubitatif face à ce chanteur. Il avait certes fait de bonnes chansons mais il préférait les musiques comportant moins d'émotions. Le temps semblait passer à une vitesse folle, et lorsque les deux hommes arrivèrent devant la porte d'entrée de l'appartement de Castiel, un silence gêné s'installa. Castiel se retourna vers Dean, dos à la porte, les mains derrière le dos. Ils restèrent plusieurs minutes sans parler, et Castiel brisa ce silence pesant :
« - Je préfère te prévenir, je ne couche pas avec n'importe qui. »
Dean s'étrangla avec sa salive. Il écarquilla les yeux en reculant de quelques pas.
« - Je ne suis pas… Enfin... »
Il avait du mal à parler, tant il était désarçonné. Castiel ne bougea pas, mais le bleu de ses yeux se fit moins intense.
« - Je vais y aller, dit rapidement Dean. »
Il sortit de l'immeuble le plus vite possible, sans courir. Il n'était ni gay ni bisexuel, il aimait les femmes, il en était sûr.
[BRONX, NEW YORK, ÉTÉ 1982]
Dean avait marché le plus vite possible pour rejoindre son appartement. Arrivé, il se laissa tomber sur le canapé, et resta là, inerte, pendant plusieurs minutes. Il n'était pas fâché que Castiel l'eut pris pour un… Eh bien un gay. Il se sentait perdu. Il se redressa vivement, prit le téléphone qui était posé sur la commode près de la porte, et appela son frère. Les bruits secs de la composition du numéro sur le cadran le faisait sursauter à chaque fois.
« - Oui ?, décrocha une voix féminine.
- Sam ?, demanda Dean.
- Je te le passe !, s'exclama Jessica dont Dean venait seulement de reconnaître la voix. »
Dean patienta quelques instants, tapotant sur la commode du bout des doigts.
« - Dean ?
- Sammy !, répondit Dean, qui ressentait une profonde voix de parler avec son frère.
- Tu n'as pas oublié notre mariage j'espère, plaisanta son frère cadet.
- Tu parles ! Rien que pour le buffet je serai là !
- Je vois, c'est rare que tu appelles, quelque chose ne va pas ? »
Le ton de la voix de son frère se fit plus douce à ces derniers mots. Ils ne parlaient jamais de ces choses-là son frère et lui, et Dean commença à se demander pourquoi exactement il appelait son frère.
« - Dean ? Toujours là ?, s'inquiéta Sam.
- Oui, oui, je voulais simplement prendre des nouvelles, se dégonfla Dean.
- Oh ! Eh bien, il ne fallait pas te donner cette peine ! Répondre à notre lettre aurait... »
La ligne coupa et il n'entendit plus que la sonnerie intermittente suraiguë. Dean pesta et jeta rageusement le combiné sur sa base.
« - Et merde ! »
Il se dirigea vers le frigidaire, prit une bière, la décapsula et s'effondra sur son sofa. Contre toute attente il s'endormit vite cette nuit-là, n'ayant même pas fini sa bière. Sa longue marche, 6,1 miles (soit presque dix kilomètre) l'avait épuisé, et il plongea dans un sommeil sans rêves.
