Troisième partie
Il ne l'a pas vue depuis trois ans, cinq mois et douze jours quand il la rencontre par hasard.
Il est avec Amy, ce jour-là. Amy porte depuis quelques mois un joli rubis monté en bague à la main gauche, ce qui n'est pas tout à fait la même chose qu'un diamant monté en bague et leur convient tout à fait à tous les deux.
Elle est avec un bébé dans une poussette – une petite fille rousse qui ne doit pas avoir plus d'un an – et un type qui porte des sacs de fruits et de légumes. Il est blond, expansif et souriant, et Michael voudrait pouvoir éprouver une hostilité automatique mais, quand il croise le regard de Sara, celui-ci est exempt du voile terne qu'il avait dans ses souvenirs. Ca stoppe net ses intentions belliqueuses.
« Leo, Michael. »
Il la rencontre par hasard. Presque par hasard. Au bout de trois ans, cinq mois et douze jours, il ne pouvait pas être sûr à cent pour cent qu'elle venait encore ici chaque dimanche matin.
« Amy, Sara. »
Les yeux d'Amy dessinent un cercle parfait, passant de lui, à Sara, à Leo, au bébé et reviennent sur lui. Elle murmure quelque chose à propos de la nécessité impérieuse d'acheter des tomates, et Leo, avec une courtoisie exemplaire, lui propose de lui montrer où se trouve un primeur qu'il serait criminel qu'elle ne connaisse pas.
Sara pose une main sur la tête du bébé. « C'est Charlotte.
- Elle est jolie. » Il effleure le front de la fillette d'un doigt hésitant.
- Merci, » fait Sara avec une fierté affichée et assumée.
Son plan, se rend-il compte, s'arrêtait là, il n'avait pas envisagé ce qu'il pourrait dire ou faire après trois ans, cinq mois et douze jours. Du coin de l'oeil, il voit Leo et Amy choisir les tomates dont Amy et lui n'avaient pas besoin quinze minutes plus tôt, et il se penche légèrement vers Sara.
« Dis-moi quelque chose à propos de Leo.
- Quelque chose ?
- N'importe quoi. »
Elle réfléchit pendant quelques secondes avant de lui murmurer : « Il a un tatouage. En haut du bras gauche. Une espèce d'oiseau. » Elle sourit franchement. « Le truc le plus ridicule que j'aie jamais vu. »
Elle le rappelle alors qu'il a fait demi-tour pour rejoindre Amy et ses tomates.
« Michael ? Tu me dois toujours un repas. »
Il se sent soudain attaché au sol, ancré dans la réalité bien plus solidement qu'il l'a été depuis longtemps, bien plus solidement qu'il devrait l'être.
-O-
Lincoln le regarde fixement et silencieusement pendant de très longues secondes lorsqu'il lui dit qu'il a rencontré Sara par hasard, l'autre jour, et en fin de compte « Retourner là où elle allait les jours où elle y allait, ça élimine l'aspect hasardeux du truc, Mike.
- Je voulais juste savoir comment elle allait.
- Et ? » demande Lincoln, pas parce que c'est la chose polie à faire mais parce qu'il aimait bien Sara. Elle a laissé Michael dans un état qui n'était pas beau à voir mais pour autant que Lincoln sache, la réciproque est vraie. Et il doit reconnaître que son opinion sur une femme qui a contribué à son évasion et sa réhabilitation est un peu partiale.
« Elle va bien. Elle s'est mariée, elle a une petite fille. » Linc continue de le regarder. « Elle travaille à l'hôpital, en neurologie. » Linc ne le quitte pas du regard. Même quand il se lève pour aller se resservir un café, en proposer un à son frère. « On déjeune ensemble la semaine prochaine. »
Et Linc ne le regarde plus. Il se laisse retomber en arrière, contre le dossier du canapé, et ferme les yeux.
« Michael... Ne fais rien de stupide. »
Il pose les tasses de café sur la table et se rassoit.
« Tu penses que déjeuner avec Sara est stupide ?
- Je pense... » Il rouvre les yeux. « Je pense que de tous les trucs stupides que tu as faits, y compris ceux que tu as faits pour moi, ça décroche la timbale. »
Avec un soupir résigné, il lui tend la manette de la Play Station.
-FIN-
28 février-2 mars 2007
