Voilà donc ce chapitre 2!
Vous me voyez infiniment désolée de l'attente, imprévue au départ, mais le point de vue de Lothìriel s'est révélé délicat...
J'ai longuement hésité sur le vouvoiement entre elle et ses frères. Mais je me suis finalement que c'était mieux, même si ça fait un peu pompeux, au vu des coutumes un peu guindées du Gondor, du moins, telles que je me les imagine. J'espère également que le personnage de Lothìriel ne paraîtra pas trop superficiel (surtout, surtout, si vous voyez l'ombre d'une Mary-Sue, prévenez-moi!).
La fin me paraît un peu abrupte, mais je n'en ai pas trouvé de meilleure.
J'ai surtout voulu montrer ici le quotidien de Lothìriel, tout en laissant imaginer celui qu'elle a affronté durant la guerre.
Bonne lecture, et n'oubliez pas de donner votre avis, bon ou mauvais!
CHAPITRE 2
Sunshine
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Un soubresaut sur la route la réveilla, la faisant se redresser vivement, sous le regard interrogateur d'Alassa, l'une de ses suivantes. Elle ne se souvenait pas s'être endormie. Elle cligna des yeux, s'accommodant à l'afflux trop soudain et trop massif de lumière et ce, malgré les rideaux opaques qui recouvraient les fenêtres du carrosse. Ce dernier était baigné d'une faible lumière orangée, de part la couleur des épais tissus. L'atmosphère à l'intérieur était chaude. Moite. Orageuse. C'était la fin de l'été. La fin d'un bel été. Été qui avait vu la fin de la guerre. Le retour de ses frères et de son père. L'avènement d'un roi pour le Gondor. Le mariage de son cousin. Un bel été.
Lothìriel s'étira et se redressa sur la banquette moelleuse, recouverte de velours écarlate. Elle remonta légèrement sa robe, laissant passer un peu d'air sous son jupon, soupirant d'aise. Elle se laissa à nouveau bercer par le mouvement du carrosse sur la route, menaçant de s'endormir à nouveau. Se reprenant, elle jeta un coup d'œil à ses compagnes de voyage. Vaveth et Dilivia s'étaient, à son instar, toutes les deux assoupies. Alassa avait repris son ouvrage, se concentrant sur sa broderie. Ses cheveux s'étalaient en longues mèches châtaigne autour de son visage, le dissimulant partiellement à Lothìriel, mais elle savait que ce dernier devait afficher une mine concentrée et sérieuse. Elle regarda les motifs s'entrelaçant sur le tissu, au rythme de ses doigts. Parfaits.
Curieuse, elle écarta légèrement le rideau, osant un regard au dehors. Le soleil commençait son déclin mais restait encore haut dans le ciel. L'après-midi devait être à moitié entamée. Autour du carrosse, leur escorte de cavaliers foulait la plaine sèche, aride, de cette fin d'été. Elle plissa le nez avec délice sous les senteurs qui l'assaillaient. Familières. L'herbe séchée. Roussie. Les buissons aux arômes entêtants. Et au loin, la fragrance iodée. Infime mais délicieuse.
Un cavalier se porta juste à sa hauteur, son ombre massive et sombre la faisant sursauter. Elle allait lâcher le rideau lorsqu'elle reconnut le rire clair de son plus jeune frère. Elphir.
« Vous vous êtes une nouvelle fois, Lothìriel !, lui lança-t-il sur un ton où perçait le reproche. Un peu d'attendrissement, aussi. Et moi qui comptais sur votre compagnie…
- Je suis désolée, mon frère. J'espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyé, répondit-elle doucement. Mi-prévenante. Mi-ironique. Sommes-nous loin de notre cité ? », s'enquit-elle. Soudain impatiente.
Elle n'avait aucune idée ni de la distance parcourue depuis leur départ de Minas Tirith, ni de la distance restant à parcourir. Elphir sourit et secoua la tête. Elle croisa son regard bleu. Pétillant.
« Nous sommes en Dor-en-Ernil depuis un bon moment. Nous ne tarderons pas à arriver. J'aperçois déjà la Baie des Havres. », fit-il en désignant du doigt un point devant eux, invisible aux yeux de Lothìriel.
Elle hésita un instant, jetant un rapide coup d'œil à ses trois compagnes. Puis, elle écarta le rideau opaque, laissant pénétrer une vague d'air chaud dans le petit habitacle. Immédiatement, un large sourire naquit sur ses lèvres.
Elle aperçut en premier les hautes tours blanches de Dol Amroth. Lointaines mais éblouissantes sous le soleil. Sur chacune d'elles, au nombre de cinq, flottaient les drapeaux marine frappés du cygne d'argent. L'emblème de leur maison. Les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes, et à certaines, s'étalaient des draps immaculés, sans doute fraîchement lavés, et parfumés de lavande. Elle pouvait même entrevoir le lierre qui enlaçait les pierres blanches et un bout des jardins privés de la Haute Cité, havre de paix qu'elle affectionnait tout particulièrement. En contrebas, elle percevait déjà les bruits si vivants de la ville en ébullition. Cris, tintements, cors annonçant leur arrivée imminente.
Perchée sur son piton rocheux, semblant suspendue dans le vide, la ville apparaissait chaque fois plus impressionnante. Pour elle, en tout cas. Cette vision fit battre son cœur plus vite. Plus fort. Comme s'il reconnaissait son appartenance à ce lieu.
En contrebas de la cité, s'étendait la mer. Bleue. Lisse. Scintillante. Lothìriel cligna des paupières face à cette vue. Elle avait beau avoir souvent emprunté ce chemin vers Minas Tirith depuis son enfance, l'effet était toujours le même à son retour. Qu'importe la durée du séjour.
Elle laissa retomber le rideau en soupirant. Alassa lui lança un regard réprobateur, mais elle tourna la tête, l'ignorant. Une secousse plus forte que les autres réveilla en sursaut Dilivia et Vaveth, dans un petit cri de surprise.
Lothìriel saisit son livre et, avant de s'y plonger, écarta une nouvelle fois le rideau. Inspirant profondément l'air chargé de senteurs. Elle leva les yeux vers Elphir, toujours près d'elle, et vit que son visage s'ornait du même sourire que le sien.
Un sourire qui ne signifiait qu'une chose. Qu'un seul bonheur.
Ils rentraient chez eux.
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Lothìriel pénétra dans la chambre. Silencieuse. Aussitôt, elle grimaça, puis fronça les sourcils, jetant un vague coup d'œil à la silhouette allongée dans le grand lit en bois massif. L'air de la pièce était capiteux. Lourd. Renfermé. Elle se dirigea vers la fenêtre close, et les rideuax tirés d'un pas décidé.
« Non, Lothìriel, s'il vous plaît… »
Elle ignora la voix fluette, geignarde, et tira sur les rideaux d'un geste sec, avant d'ouvrir la fenêtre. Inondant la pièce des rayons crépusculaires. Avec l'air frais de la soirée, un parfum de jasmin pénétra dans la pièce et elle respira mieux. Alors, seulement, elle se tourna vers sa belle-sœur. Soupirant de voir cette dernière dissimuler son visage de ses bras. Agacée. Mais inquiète.
« Je vous avez pourtant dit d'aérer votre chambre durant la journée, ce me semble…L'air vicié est source de maladie… » reprocha-t-elle.
Elle l'avait aussi recommandé aux domestiques avant son départ. Mais Elaebrylla avait dû être intraitable. Elle avisa la maigre silhouette de cette dernière, surplombée d'un ventre proéminent. Son teint brouillé. Les larges cernes qui s'étalaient sous ses yeux noisette, sans éclat. Et ses cheveux ternes, emmêlés sur ses épaules. Elle avança un fauteuil près du lit. Prise d'une bouffée d'empathie. Inévitablement.
« Il suffit que je parte quelques jours, et voilà comment je vous retrouve ? Ne pourriez-vous plus vous passer de moi ? » lança-t-elle d'une voix enjouée. Qui sonna creuse.
La tentative de plaisanterie n'eut guère l'effet escompté. Elaebrylla se contenta de tourner un regard vide vers la fenêtre. Lothìriel songea que voir son mari pourrait lui faire grand bien. Amrothos avait été absent depuis des mois et, à peine revenu, stagnait aux écuries plutôt que de venir saluer son épouse. Elle pinça les lèvres à cette idée. Leur mariage avait certes été arrangé, comme beaucoup, mais ils étaient mariés depuis près de deux ans à présent, et Elaebrylla était une épouse douce et charmante, qui méritait autrement plus d'égards. A son sens, en tout cas. Son frère restait plus sceptique. Elle soupira. Elle irait lui parler plus tard. Pour la énième fois.
Elle recouvrit la main frêle de la sienne, plus ferme, et l'étreignit. Doucement.
« Allons, ce sera bientôt fini…, souffla-t-elle. Le plus dur est derrière vous. Il ne vous reste plus qu'une poignée de jours. Encore un peu de patience…
- Un peu de patience, oui…
- Après cela, vous pourrez à nouveau vous lever, et nous irons nous promener le long des quais, ou sur la plage. Nous nous assiérons sous les tonnelles fleuries des jardins. Le jasmin embaume délicieusement en cette saison. Vous paraîtrez à nouveau aux banquets, et pourrez écouter les musiciens elfiques que mon père ne manquera pas de faire venir. Amrothos vous fera danser, avant de vous reconduire à vos appartements, où vous admirerez ensemble le fils vigoureux que vous lui aurez donné… »
Elle s'interrompit, le sourire aux lèvres à cette évocation. Et constatant, satisfaite, celui qui ornait le visage de son amie. Rêveur.
« Oh, Lothìriel… Vous êtes une magnifique conteuse !, murmura-t-elle. Si seulement tout cela pouvait être vrai… »
Lothìriel connaissait ses angoisses quant à son accouchement. Elle savait aussi que ces dernières étaient fondées. Elaebrylla était frêle, et affaiblie par son alitement prolongé. Forcé. Ayant déjà fait deux fausses couches, toutes les guérisseuses le lui avaient conseillé. A son grand désarroi. La jeune femme douce et rêveuse avait alors semblé dépérir progressivement. Comme si son enfant aspirait ses maigres forces. Lothìriel aussi restait inquiète face à sa délivrance. Plus que sa belle-sœur, c'était son amie qu'elle risquait de perdre. Elle frissonna à cette idée. Soudain transie. Et étreignit plus fort la main d'Elaebrylla.
« Ca le sera. Tout se passera exactement ainsi. », assura-t-elle. Fermement. Espérant attirer sur elles un sort favorable.
Elaebrylla eut un pauvre sourire. Peu dupe de cette pauvre tentative.
« Que les Dieux vous entendent… »
Elle pinça les lèvres. Les Dieux l'entendraient. Ils étaient favorables à Dol Amroth. Ils l'avaient toujours été. Et comme pour appuyer ses dires, elle sentit sous sa main un coup donné par l'enfant. Elle sourit largement à Elaebrylla. Confiante. Optimiste. Comme elle l'avait toujours été. Ces derniers mois n'avaient pas changé cela. En dépit d'autres choses.
« Ne vous êtes-vous pas trop ennuyée durant ces quelques jours ? », s'enquit-elle. Changeant de sujet. Volontairement. Les angoisses n'étaient jamais bonnes à ressasser.
En réalité, ils étaient restés près de deux semaines à Minas Tirith. Elaebrylla haussa les épaules, bougeant dans le large lit. Grimaçant légèrement en étreignant son ventre.
« Pas plus qu'à l'ordinaire. C'est sans doute votre compagnie qui m'a le plus manquée… »
Lothìriel sourit. Elle lui avait manquée aussi.
Elle se leva pour allumer quelques bougies, éclairant la pièce, rapidement plongée dans l'obscurité par le déclin rapide du soleil. Puis, elle vint se rasseoir près de son amie, s'installant confortablement dans le large fauteuil rembourré. Appuyant sa tête contre le dossier de ce dernier, elle étira ses jambes, encore engourdies du voyage tout juste achevé. L'air de la nuit, doux, était chargé de mille fragrances. Elle inspira d'aise. Il était bon de revenir chez soi. Un chez-soi paisible. Calme. Plus qu'il ne l'avait été depuis près d'un an. Ce chez-soi qu'elle avait toujours connu. Adoré.
« Comment était-ce, ce mariage ? », questionna Elaebrylla, interrompant le fil de ses pensées. Et de ses rêveries.
Elle se cala plus confortablement encore dans le fauteuil.
« Dois-je tout vous raconter ?, fit-elle, malicieuse.
- Oh, oui ! Que j'ai l'impression d'avoir été avec vous… »
Cette dernière remarque lui étreignit un instant le cœur de tristesse. Avant qu'elle ne se lance dans un récit détaillé de son séjour. Prenant soin de n'omettre aucun détail.
Elle commença par le scintillement de Minas Tirith sous le soleil. Les bruits vivants de la ville. Les travaux de reconstruction. La Cour de la Fontaine. Paisible. Le désert des champs du Pelennor, où avaient combattu ses frères.
Puis, elle en vint à la cérémonie. La beauté de Dame Eowyn. L'éclat de ses yeux à la vue de son futur époux. La magnificence de sa robe. La finesse de ses bijoux.
Enfin, elle décrivit la fête. Le banquet. Les mets raffinés. La musique. Les invités. Le magicien blanc. Impressionnant. Les hobbits. Étranges. Le nain. Bruyant. Les rohirrims. Sombres. Les elfes. Gracieux. Les étoffes chatoyantes. Les danses s'enchaînant. Le roi et la reine. Sublimes. Tout.
Jusqu'à en avoir la bouche sèche. Le tournis. Jusqu'à ce que le sommeil la prenne et qu'elle s'endorme lourdement, bercée de souvenirs de danses étourdissantes et de musique délicieuse.
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Lothìriel dévala les escaliers, encore embrumée de sommeil. Elle se tressa les cheveux en chemin. Dans la cour, elle entendait déjà le cliquetis familier des armes. Cette scène, elle avait l'impression de l'avoir vécu des dizaines de fois. Comme toujours, l'angoisse lui étreignit le cœur, la glaçant jusqu'aux os, et elle réprima une vague nauséeuse. Derrière elle, elle entendait les pas de Vaveth, et son souffle court. Elle accéléra.
Lorsqu'elle parvint enfin dans la cour du palais, à peine baignée de la lumière de l'aube, ses trois frères étaient déjà à cheval, entourés d'une nuée de soldats. Prêts à partir. Déjà. Lothìriel savait qu'au moins le double les rejoindrait en cours de route. Amrothos, son frère aîné, l'aperçut en premier et soupira en descendant de cheval. Ses deux autres frères l'imitèrent en la voyant à leur tour. Elle songea qu'elle devait offrir un piètre tableau. Les yeux rougis de sommeil. La chevelure indisciplinée. Sa robe froissée passée en toute hâte. Ercirion lui étreignit doucement l'épaule, la couvant de son regard vert.
« Que se passe-t-il ?, interrogea-t-elle.
- Un de nos éclaireurs a aperçu un groupe d'Orcs dans les Collines de Tarnost. Nous partons leur couper la route.
- Un groupe d'Orcs ? Mais je croyais que la guerre était terminée ! », s'exclama-t-elle. Puérile. Naïve.
Elle avait pourtant appris à ne plus l'être au cours de l'année écoulée. Mais Dol Amroth semblait si identique qu'autrefois, qu'elle-même avait tendance à redevenir celle qu'elle était jadis.
Amrothos grimaça avant de donner une tape sèche sur le torse d'Ercirion.
« La guerre est terminée, Lothìriel… », souffla son frère aîné avec patience. Comme on s'adresse à une enfant.
Elle fronça les sourcils. Le spectacle qu'ils offraient tous les trois, lourdement armés, et vêtus de leurs armures, ainsi que l'angoisse qui lui vrillait les entrailles, lui affirmaient pourtant le contraire. Elle allait l'affirmer tout haut lorsqu'Ercirion reprit la parole :
« Il y a seulement quelques petits détails à régler…
- Quelques petits détails ?, fit-elle, sa voix dérapant dangereusement dans les aigus. Pourquoi ne pas m'avoir prévenue ?
- Nous ne voulions pas vous réveiller… », argua Elphir. Penaud.
Elle l'aurait giflée. Ne pas la réveiller ? Alors que c'était peut-être la dernière fois qu'elle les voyait ? Elle le gratifia d'un regard sombre qui le fit se détourner. Avant que cette dernière pensée n'atteigne son cœur en une étreinte glacée. La faisant tressaillir.
« Je pensais que tout était fini… », souffla-t-elle. A peine audible.
Elle avait été ridicule.
« La paix ne se fait pas en un jour… », fit remarquer Amrothos, durement, comme pour conclure ses propres pensées, avant de remonter à cheval.
Elle se mordit la lèvre pour l'empêcher de trembler. Combien de fois les avait-elle vus ainsi ? Partant se battre. Risquant la mort. Un trop grand nombre. Et voilà qu'alors que la guerre était sensée être terminée, tout continuait ? Elle pouvait tout supporter. Elle avait beaucoup supporté. Les privations. Une ville attaquée. Assiégée. La gestion d'une garnison. Celle d'une ville. D'une région entière. Mais voir partir les siens, sa famille, vers une possible mort était toujours trop dur. Toujours. C'était un cauchemar. Sans fin.
La main d'Elphir vint caresser sa joue et elle s'aperçut que des larmes menaçaient à ses yeux. Elle cligna des paupières. Plusieurs fois. Parvenant à les retenir. Elle avait l'habitude. Elle le serra contre elle, aussi fort qu'elle en était capable.
« Soyez prudents !, glissa-t-elle à son oreille, tandis que les boucles brunes de son frère lui chatouillaient le visage.
Il s'arracha à son étreinte et elle enlaça Ercirion, tandis qu'Amrothos effleurait ses cheveux d'une caresse.
« Allons, Lothìriel, vous savez bien que nous revenons toujours ! », lança Elphir en s'éloignant rapidement.
La gorge nouée, elle les regarda s'éloigner, ayant l'impression d'être déchirée en deux. Comme si une part d'elle-même voulait les suivre, par-delà les collines. Ils disparurent bientôt. Si vite. Trop.
Le pas lourd, elle regagna sa chambre, et se précipita à la fenêtre de celle-ci. Nimbé de la clarté de l'aurore, le groupe de cavaliers étaient déjà presque hors de son champ de vision. Le cœur douloureux, elle se laissa choir sur le bord de sa couche, ne quittant pas des yeux l'horizon rougeoyant. Jusqu'à ce que le disque solaire écarlate se grave sur ses rétines, la faisant cligner douloureusement des paupières et détourner le regard. Les dernières paroles de son frère martelaient ses pensées. Litanie d'espoir. Sans cesse renouvelée.
Tu sais bien que nous revenons toujours.
C'était vrai. Ils revenaient toujours. Mais d'autres ne revenaient pas. N'étaient pas revenus. Gresan, le maréchal-ferrant. Falencir, le mari de Vaveth. Roldasuil, celui de Berrìel. Et tant d'autres dont elle était allée réconforter les femmes. Les filles. Les sœurs. Tant d'autres. Si nombreux. Trop nombreux.
Mais eux, revenaient toujours, lui martela son esprit. Oui, ils reviendraient.
Et puis, emplie de cet espoir, mêlé à l'angoisse qui l'habitait, elle resongea à sa naïveté en croyant que la guerre était terminée. Après ce qu'elle avait vécu ces derniers mois, elle s'était, depuis le retour de son père et ses frères, laissée berner par une chimère bienfaisante. Pâle copie de la vie d'antan. Qu'elle aurait tant aimé retrouver. C'était peut-être là une faiblesse qu'elle pouvait s'accorder. Quelques temps, du moins.
Puis, elle se jugea plus sévèrement. Elle n'avait cru que ce qu'elle voulait croire. Ce n'était pourtant pas dans ses habitudes. Elle était plus perspicace que cela. Elle faisait face à la réalité. Prenait les problèmes à bras-le-corps. Ne se laissait pas berner par de telles illusions. Elle s'était laissée aveuglée par ses espoirs. Elle n'en tombait que de plus haut à présent. Et que plus douloureusement.
Amrothos avait raison. Et elle aurait dû le savoir, également.
La paix ne se faisait pas en un jour.
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Lothìriel bascula son visage vers le ciel, goûtant avec délice les rayons chauds du soleil sur sa peau. Bercée par le doux clapotis de l'eau et les mouvements oscillants de la petite embarcation, elle aurait facilement pu s'endormir. Paisible. Cette petite promenade en mer, accompagnée de son frère, lui rappelait le temps d'avant. Avant la guerre. Immanquablement.
Elle entrouvrit les yeux et laisser son regard flotter autour d'elle. Tout autour d'eux, la mer. Lisse. Calme. D'un bleu profond. Magnifique. Elle s'étendait à l'infini. De l'autre côté, Dol Amroth les surplombait de toute sa hauteur. D'un point de vue tout à fait différent que celui auquel elle était plus habituée. Mais familier tout de même. Autrement impressionnant. Vue ainsi, en contrebas, la cité était d'autant plus imposante. Semblant émerger de la falaise aux écueils acérés. Dangereux. Meurtriers, parfois. La lumière, encore matinale, ne parvenait pas à s'infiltrer dans tous les recoins de la pierre, créant un étrange patchwork clair-obscur, scintillant sous les reflets du soleil venus ricocher sur les vagues. De l'ensemble émanait une impression de puissance, presque irréelle.
Elle reporta son attention sur Elphir. Le plus jeune de ses trois frères, d'un an son aîné, somnolait, confortablement installé sur le fond de l'embarcation, les mains serrées que son arc, qui ne le quittait plus. Elle détailla son visage rond au teint halé, qu'encadraient des boucles brunes, indisciplinées. Son nez était légèrement dévié, cassé plusieurs fois. Au combat ou lors d'une des multiples bagarres auxquelles il avait pris part. Ses lèvres charnues s'étiraient en un sourire rêveur. Elle se demanda s'il dormait vraiment. Elle en doutait.
Elle s'étira et soupira d'aise. Leur père n'avait autorisé cette petite escapade qu'au terme de multiples supplications. Les pirates, notamment ceux d'Umbar, avaient été nombreux à sillonner ces eaux durant la guerre. Elle en savait quelque chose. Et même si cette dernière n'était guère achevée, comme l'avaient montré les derniers évènements, on n'avait plus aperçu de navire aux voiles noires depuis des semaines. Peut-être avaient-ils tous péri à Minas Tirith ? Ou bien avaient-ils décidé de rester sur leurs îles sauvages ? Lothiriel fit la moue. L'une comme l'autre, ces hypothèses étaient peu probables.
« Elphir ? », appela-t-elle.
Un grognement enroué lui répondit. Preuve qu'il ne dormait pas. Ou qu'elle l'avait réveillé.
« Où pensez-vous que soient les pirates d'Umbar ? »
Ce dernier haussa les épaules, gardant les yeux clos.
« Peu importe tant qu'ils restent loin d'ici ! »
Elle était certes d'accord avec lui, mais cela ne répondait guère à ses questions.
« On n'en a plus revu depuis votre retour, ni pour piller, ni pour marchander…, insista-t-elle.
- Croyez-moi, ils réapparaîtront bien assez vite… », grinça Elphir, visiblement sûr de ses dires.
Elle remarqua l'étreinte de ses doigts sur son arc, faisant presque crisser le bois de ce dernier.
« Ercirion dit qu'il en a tant massacré durant le siège de Minas Tirith qu'ils n'oseront plus jamais quitter leurs îles… », objecta-t-elle.
Cette hypothèse la berçait d'espoir. Mais d'un sentiment étrange aussi. Du plus loin qu'elle se souvînt, elle avait toujours vu les corsaires aux alentours de Dol Amroth. Leurs hautes silhouettes, à la peau tannée, et toutes vêtues de cuir sombre, de même que leurs visages sombres et tatoués, à défaut de lui devenir sympathiques, s'étaient rendues familières. Âpres négociateurs, ils étaient craints sur tous les marchés de la Côte. Leurs poissons étaient cependant les plus gros et les meilleurs et leurs coquillages les plus scintillants.
Mais avec la guerre, les pirates marchands étaient devenus pillards et meurtriers. Brisant les fantasmes enfantins. Terrorisant les ports, et incendiant les marchés prospères auxquels ils participaient autrefois.
« Leurs îles sont arides et stériles. Elles ne peuvent suffire à leur survie. Nous les reverrons bientôt, d'une manière ou d'une autre. Quant à Ercirion, il est arrogant et présomptueux, comme à son habitude. Ce n'est pas lui qui décima les corsaires sur les Champs du Pelennor mais l'Armée des Morts du roi Elessar. Vous ne devriez point boire ses paroles comme vous le faîtes ! », reprocha Elphir. Et elle songea qu'en effet, elle aurait dû se méfier des vantardises de son frère. Une fois de plus.
« D'ailleurs, notre frère devrait avoir mieux à faire que de se vanter de la sorte… », ajouta-t-il, l'air de rien.
Lothìriel fronça les sourcils. Elle n'était pas dupe. Il venait de changer de sujet. Sciemment. Comme tous les membres de sa famille, il n'aimait guère l'entendre s'interroger sur des sujets masculins, comme la guerre, bien qu'il fût celui qui réponde le plus patiemment à ses questions. Ils avaient certes raison, ce n'était guère des sujets de conversation pour une Dame. Du moins, à présent qu'ils étaient tous rentrés. Cependant, elle restait curieuse. Trop. C'est pour cela qu'elle tiqua face aux dernières paroles d'Elphir.
« Et qu'est-ce qu'Ercirion aurait de mieux à faire, selon vous ? »
Son frère lui offrit un large sourire victorieux, dévoilant une dent manquante, perdue à la Porte Noire.
« Se préoccuper de son prochain mariage, par exemple… »
Elle en resta coite, écarquillant les yeux sous le coup de la surprise.
« Son mariage ?, balbutia-t-elle. Incrédule.
- Si fait, confirma Elphir.
- Mais avec qui ? », questionna-t-elle.
La question lui avait brûlé les lèvres. Elle l'aurait su si Ercirion s'était épris d'une quelconque demoiselle présente à la Cour. A moins qu'il ne l'ait rencontrée à Minas Tirith. Elle avait dû parler tout haut car Elphir, se redressant, lui répondit :
« Il ne s'agit pas d'une amourette, mais d'une alliance. Notre père a besoin de soldats et la donzelle a une dot conséquente. Vous ne l'avez jamais vue à la Cour. C'est la fille unique d'Hagir d'Ethring. Caella, me semble-t-il…
- Oh… », laissa-t-elle échapper, encore sous le coup de la surprise.
Un mariage arrangé, donc.
« Comment Ercirion prend-il la nouvelle ? »
Elphir fit la moue. Comme si la réaction de leur frère ne le satisfaisait guère.
« Plutôt bien, à vrai dire. Mieux que je ne le pensais… A sa décharge, la demoiselle est réputée fort belle. »
Lothìriel eut un sourire moqueur.
« Voilà qui devrait lui suffire, en effet ! », railla-t-elle. Sans méchanceté, cependant. Elle soulignait simplement l'importance accordée par Ercirion aux apparences. Il était ainsi. Elle l'aimait ainsi.
Elphir ricana, et elle sourit un peu plus.
« Votre tour arrive, mon frère !, lança-t-elle, malicieuse.
- Certainement pas ! », répliqua-t-il. Fermement.
Elle haussa les sourcils. Sceptique. Et moqueuse, face à sa réaction. Puérile.
« Et le votre, Lothìriel ? », contra-t-il.
Elle haussa les épaules. Indifférente face à la boutade. Oui, son tour viendrait-il sans doute bientôt. Rapidement ou non selon les besoins d'alliance de son père. Un riche marchand ou un seigneur de la Côte. C'était là son destin, elle le savait. Depuis toujours. Une fille se devait de servir son père. Et quel autre moyen pour cela que le mariage ?
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Lothìriel leva les yeux de son livre, détendant sa nuque endolorie. Puis s'étira discrètement. Confortablement installée dans le bureau de travail de son père, un livre sur les légendes des Valars entre le mains, elle observa Imrahil à la dérobée. Ses longs cheveux d'ébène étaient disciplinés en plusieurs tresses entrelacées, à la manière elfique. Ils laissaient entrevoir ses oreilles aux bouts légèrement pointus, témoignage de son ascendance elfique. Machinalement, Lothìriel porta la main aux siennes. Identiques. Vêtu d'une élégante tunique bleu marine qui mettait en valeur sa stature imposante, il écrivait une missive, l'air visiblement soucieux.
Devant lui, sur son plan de travail, s'étendait une large carte où s'étalaient divers pions, de différentes couleurs. Les positions de chacun dans la traque des Orcs et hors-la-loi fuyant le Mordor. Lothìriel en connaissait chaque mouvement. Sous prétexte de tenir compagnie à son père, elle l'étudiait à la dérobée presque tous les jours. La couleur verte, représentant le Rohan, était la plus étendue au-delà de ses bases. Elle se demanda si cela était bien prudent de la part de leur roi. D'autre part, leur mobilité, d'un jour à l'autre, l'intriguait. La laissant perplexe.
Son père releva la tête et croisa son regard. Elle ne détourna pas le sien assez rapidement.
« Vous avez une question ? », demanda-t-il.
Il ne la connaissait que trop bien. Elle hésita. Il n'aimait pas la mêler aux affaires politiques. Pas toujours, en tout cas.
« Si vous croyez que je n'ai pas remarqué que vous lorgniez sur cette carte depuis plus de dix jours, vous sous-estimez mon sens de l'attention, ma fille… »
Elle rougit sous cette remarque, honteuse d'avoir été découverte à son insu. Finalement, elle referma brusquement son livre et se lança, tout en se redressant dans son fauteuil.
« Comment les soldats du Rohan peuvent-ils se déplacer aussi vite de jour en jour ? », questionna-t-elle, curieuse.
Son père sourit mais ne la reprit pas, ce qui lui laissa espérer qu'il allait assouvir sa curiosité.
« Ce sont des cavaliers. Les meilleurs qui soient, et qui possèdent les meilleurs chevaux de notre monde. Ils sont bien entraînés et encore formés à la guerre. Ils se déplacent vite et sont redoutables. Sans eux, nous ne saurions tenir le rythme face au rythme de développement des Uruk-Kaï.
- Vous en connaissez ?
- J'ai combattu à leurs côtés lors de cette guerre. Sur les Champs du Pelennor et devant la Porte Noire. Je ne connais pas de guerriers plus valeureux. »
Lothìriel tiqua devant le respect évident qu'éprouvait son père face à ses cavaliers.
« Mais n'est-ce pas dangereux pour eux d'être si loin de leur contrée ? Les Orcs sont aussi présents en Rohan..., fit-elle remarquer, posant la deuxième question qui la travaillait quant à cette carte.
Imragil secoua la tête, riant doucement.
« Le Rohan n'a cédé que deux éoreds de 120 cavaliers au Gondor. Il en reste plus de cent en Rohan. »
Lothirìel écarquilla légèrement les yeux. Cela lui paraissait une armée colossale.
« Leur roi est un grand guerrier, il sait ce qu'il fait. Laissez-lui donc ce travail, Lothìriel ! », se moqua son père. Et elle sut que la conversation était close.
A nouveau, elle étudia la carte, soulagée -et un peu honteuse de l'être- en constatant que peu de renégats évoluaient en Dor-en-Ernil.
Un bruit de ferraille et des éclats de voix la firent sursauter et se précipiter vers la fenêtre béante. En contrebas, ses frères s'entraînaient dans la cour, avec d'autres soldats. Apparemment, dans la bonne humeur. Parfois, elle aurait aimé se joindre à eux.
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Une brise légère vint soulever ses cheveux et ceux de ses trois suivantes. Chaude. Caressante. Chargée d'embruns qui lui picotèrent le visage. Lothìriel observa avec une pointe d'envie les reflets d'or dans les cheveux virevoltants de Dilivia. Elles déambulaient sur les quais, menées par leur maîtresse. Cette dernière s'enivrait des odeurs, des couleurs, des sons. De tout ce qui avait bercé son enfance.
« Que c'est bon de sortir enfin du palais… », soupira Alassa à ses côtés.
Lothìriel se contenta d'acquiescer. Ces mots résumaient tout. Elle fouilla dans la poche de sa robe et en sortit quelques pièces de cuivre, qu'elle tendit à sa suivante.
« Alassa, allez donc me trouver des coquillages. Ceux dont nous avons parlé… »
Elle comptait en faire un mobile pour son futur neveu. Elle regarda sa suivante s'avancer vers les étals, se faufilant dans la foule, dense, en ce jour de marché. Elle-même n'avait pas le droit d'adresser la parole aux marchands. Mais Alassa n'avait pas son pareil pour dénicher des merveilles.
Elle promena son regard sur la multitude de navires amarrés aux quais de la basse-ville de Dol Amroth. De petites embarcations, pour la plupart. Appartenant à des marchands. Ceux-ci arrivaient de la Côte ou parfois, plus rarement, de bien au-delà, de contrées inconnues et exotiques, et dont Lothìriel adorait toujours les récits farfelus. Elle songea que quelques mois auparavant se massait ici une toute autre flotte. Imposante. Sombre. Immense. Les navires de guerre avaient sillonné la Baie de Havres, la privant de tout charme.
A présent, on aurait presque cru croire à un simple cauchemar, tant le décor était redevenu identique. Les voiles gonflées par le vent formaient un patchwork de couleurs chatoyantes, enhardies par le soleil éclatant. Les marchands haranguaient de leurs voix criardes les passants, dont certains se laissaient tentés par les coquillages étincelants, les fruits gorgés de sucre, ou les étoffes peu communes, aux motifs tape-à-l'œil. Leurs vendeurs étaient eux-mêmes vêtus de ces dernières, incarnant des personnages hauts en couleurs, aux visages burinés par le soleil, celui-ci se reflétant sur leurs crânes lisses, et faisant briller leurs longues barbes tressées.
Le ressac des vagues faisait doucement s'entrechoquer les coques des navires, et le vent sifflait un air aléatoire et entêtant entre les mats et les voiles. Lothìriel huma avec appétit l'odeur de poisson grillé s'échappant des auberges alentours. Malgré l'heure encore matinale, certains étaient déjà attablés en terrasse, étalant leurs jambes sur le mince passage, forçant la foule à d'autant plus zigzaguer.
De temps à autre, un villageois la reconnaissait, la saluant poliment. Elle lui adressait alors un sourire, sous l'œil réprobateur de Vaveth, qui la poussait aussitôt devant elle.
Soudain, un cri vint briser la quiétude des lieux. Suivi de battements sourds que tous connaissaient bien. Des battements de tambour. Les tambours d'Umbar. En quelques secondes, les quais devinrent un véritable capharnaüm. Lothìriel tourna la tête pour apercevoir, entrant dans la baie, trois bateaux aux voiles noires. Familiers. Dangereux. La peur se mit à pulser dans ses veines, et son sang vint battre à ses tempes au même rythme que les tambours. Elle se rappela sa conversation avec Elphir. Incongrument, elle songea qu'il se vanterait d'avoir eu raison. Les pirates d'Umbar étaient de retour.
Elle poussa un petit cri en se sentant entraînée par la foule. Cette dernière était fébrile. Terrorisée. Il y avait de quoi. Ces derniers mois, les attaques des corsaires avaient fait plus de victimes que la guerre elle-même. Elle avait déjà assisté à ce genre de raid, mais depuis les fenêtres du palais…
Elle entendit la voix de Vaveth derrière elle. Trop loin derrière elle. Elle ne parvint même pas à la localiser, prise dans le flot anarchique de passants. Elle n'avait d'autre choix que de le suivre. Les cris et les gémissements s'intensifiaient de minute en minute. Non loin d'elle, elle vit un homme aux cheveux blancs tomber, l'entendit hurler. Puis, plus rien. D'effroi, elle cria en trébuchant elle-même, mais parvint à agripper d'une main tremblante la robe de la femme devant elle, toute hurlante. Elle aurait voulu la supplier de se taire.
Dans le vacarme, elle entendit plusieurs bruits de chutes et d'éclaboussures. Des gens poussés à l'eau ou s'y étant jetés volontairement ? Elle se demanda s'ils n'avaient pas raison, avant de se reprendre. Elle devait garder son sang-froid. Absolument. Les quais finiraient bientôt, débouchant sur la Grande Rue de la ville. Il y aurait alors plus de place pour tout ce monde.
Une première flèche siffla, faisant s'envoler ses résolutions. Elle cria au même titre que tous les autres. Instinctivement, cependant, elle baissa la tête. Une femme à quelques mètres d'elle n'eut pas ce réflexe. La flèche l'atteignit en plein cou, dans une giclée de sang rouge. Elle écarquilla les yeux de terreur, détournant la tête, tremblante comme une feuille. La foule sembla s'immobiliser un instant. Un instant seulement. Puis, une panique pure s'empara de tout le monde. Les cris redoublèrent. Cris de peur. De douleur. D'agonie. Tandis qu'une pluie flèches s'abattaient sur eux.
Lothirìel était bousculée de toutes parts, tentant de suivre le rythme, pour ne pas se faire piétiner. Elle trébucha, plusieurs fois. Sur des corps étendus sur le sol. Conservant son équilibre de justesse. Elle gémit de dégoût en sentant son pied s'enfoncer dans une flaque de liquide chaud. Poisseux. Une vive douleur vint étriller son bras droit et la main qu'elle y porta s'en trouva imbibée de sang. Elle se força à ne pas y faire attention, gardant la tête courbée.
Elle jeta un bref regard au-dessus d'elle, tentant de se repérer grâce aux toits et aux enseignes des auberges. Un brouillard sombre l'en empêcha, et elle réalisa que les toits de chaume flambaient. L'incendie se propageant rapidement sous les flèches enflammées qui s'y échouaient, toujours plus nombreuses. L'odeur âcre de la fumée ne tarda pas à les envelopper. La faisant tousser et lui piquant les yeux. Quant elle avait plus que jamais besoin de ces derniers.
Elle fut violemment bousculée et alla heurter un mur. Gémissant sous le choc. Elle eut l'impression que se dernier se répercutait dans tout son corps. Elle étreignit son bras blessé et se recroquevilla dans le renfoncement de la porte, protégeant sa tête de son autre bras. Protection vaine. Un coup d'œil furtif en direction des navires lui indiqua qu'ils approchaient rapidement.
Elle balaya la foule du regard. Des yeux affolés. Des visages rougis, parfois ensanglantés. Des corps contorsionnés par la panique. Des bouches béantes sur des hurlements. Stridents. Déchirants. Elle eut envie de se boucher les oreilles en entendant des cris d'enfants. Que faisaient-ils tous ? C'était ridicule ! Les catapultes. Il fallait les utiliser. Envoyer des messagers vers la Haute-Cité. Prévenir les chevaliers. Vite.
Elle tenta de le leur crier. Plusieurs fois. En vain. Sa voix n'était ni assez forte, ni assez assurée. Rien de tout cela ne semblait effleurer l'esprit des habitants de Dol Amroth. Seulement guidés par un instinct de survie des plus primitifs. La fuite.
Un nouveau mouvement de foule la contraignit à se tasser sur elle-même, se serrant le plus possible dans un coin du porche de l'auberge. Terrifiée à l'idée de se faire piétiner. Ou brûler vive, tandis que les brins de paille enflammés étaient soulevés par la brise marine, attisant l'incendie. Alors que la mer était si proche… Et que se passerait-il lorsque les pirates débarqueraient ? Un sanglot lui échappa.
Soudain, un bruit de cavalcades. Pareil au tonnerre. Et une voix familière résonna, couvrant le tumulte affolé de la foule.
« Tous aux catapultes ! Vite ! »
Amrothos la dépassa à vive allure, fendant la foule, les sabots de son cheval battant le pavé dans un bruit de tempête. Tous semblèrent se calmer à la vue de la garnison de chevaliers qui le suivait. Et surtout, des archers, qui décochaient déjà des flèches meurtrières en direction des voiles noires. La foule se décida enfin à suivre la même direction, s'écoulant docilement, vers le but désigné par Amrothos. Les catapultes. Les habitants de Dol Amroth semblèrent enfin avoir recouvré la raison.
Lothìriel bondit de son abri, fonçant droit devant elle, vers les tuniques frappées du cygne. Amrothos étaient déjà loin mais elle aperçut la chevelure désordonnée d'Elphir, dans le chaos. Réunissant ses forces, elle hurla le prénom de son frère, tentant de se diriger vers lui, à contre-courant, bousculée de toutes parts. Se protégeant le visage de ses bras. La tête bourdonnante. Les jambes flageolantes. La respiration courte.
Au bout du troisième appel, il tourna la tête dans sa direction. Enfin. Elle eut l'impression de voir son visage se décomposer, avant que ses traits ne se durcissent et qu'il pousse son cheval vers elle. Elle lui tendit la main, remerciant tous les Dieux lorsqu'il s'en saisit fermement, la hissant derrière lui. Immédiatement, elle s'agrippa fermement à lui. Enfouissant son visage dans son cou et l'étreignant de toutes ses forces. Inspirant profondément son odeur pour tenter de chasser celle de la fumée, qui semblait avoir imprégné ses narines. Iode. Cuir. Lavande. Cela la détendit un peu. Mais tandis qu'il lançait son cheval au galop vers la Haute-Cité, elle sentit son corps secoué de tremblements et de sanglots irrépressibles. Elle ferma les yeux. Fortement. Jusqu'à voir de petites étoiles danser devant ses paupières closes. Pour ne plus rien voir de cet atroce spectacle.
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La porte s'ouvrit enfin, la faisant sursauter, tirée de la somnolence à laquelle elle s'était laissée aller. Cela faisait plusieurs heures qu'elle attendait là. Elle ne savait même plus combien. Combien de temps à se tenir là ? A faire les cent pas. Priant les Dieux pour leur miséricorde. Encore et encore. Inlassablement. Tressaillant à chaque nouveau cri.
Le travail avait commencé en fin d'après-midi. Suivant les conseils de la guérisseuse, elle avait entraîné Elaebrylla dans les jardins, la forçant à marcher le long des allées bordées de lavande, orangers et jasmin. Jusqu'à ce que la nuit les enveloppe. Que la douleur devienne trop insupportable. Depuis, elle avait attendu.
Observant avec inquiétude le ballet mouvementé des domestiques. Arrivant des linges propres et des seaux d'eau chaude. Repartant avec des linges souillés et de l'eau trouble. Guettant les pas fébriles des guérisseuses. Leurs regards, leurs gestes, leurs expressions dès que la porte s'entrouvrait.
Un hurlement la fit se figer sur place. Plus fort que les précédents. Plus long. Entrecoupé de sanglots. Et puis, un vagissement. Braillard. Rauque. Infime. Un premier cri. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux sous l'émotion. Et le soulagement. Et elle attendit encore. A l'affut du moindre cri, du moindre soupir d'Elaebrylla. Pétrie d'angoisse, mais étourdie de bonheur.
Enfin, enfin, la porte s'ouvrit. Une guérisseuse l'autorisa à rentrer. Son sourire la fit presque écater en sanglots. Elle se précipita auprès d'Elaebrylla, aveuglée de larmes. Larmes de joie. Elle lui étreignit les mains de toutes ses forces. Son amie sourit, les traits tirés de fatigue, mais apaisée.
« Oh, Lothìriel, vous aviez raison…, souffla-t-elle.
- Oui !, balbutia-t-elle, d'une voix éraillée. Oui ! Tout ira bien à présent ! »
Un nouveau vagissement retentit, en provenance du berceau en bois, au pied du lit. Elle se figea, coulant un regard vers Elaebrylla.
« Un garçon…Il est si beau ! Prenez-le… », dit-elle en désignant le berceau.
Elle hésita un instant. Se redressant, elle approcha du berceau, en effleurant le bord du bout des doigts. A l'intérieur était emmailloté son neveu. Si petit. Retenant son souffle, elle effleura sa joue ronde du bout des doigts. Un simple effleurement. Sur la peau si douce. Rosée. Fragile. La bouche s'ouvrit aussitôt sur un mélange de gémissement et de bâillement. Celle de Lothìriel s'entrouvrit aussi, sous l'émerveillement.
Du petit bonnet qu'il portait s'échappaient déjà les mêmes boucles sombres que toute sa fratrie. La gorge nouée, elle tendit les bras, le soulevant avec la plus grande délicatesse. La petite main vint agripper une mèche de cheveux épars sur son épaule. Et une larme roula sur la joue de Lothìriel. Après toutes ces souffrances, toute ces privations, toutes ces angoisses, le bonheur. Le bonheur pur. Enfin.
Elle s'approcha de la petite fenêtre. Les lumières de l'aube illuminaient la ville de mille couleurs chaudes. Incongrues, parfois, lorsqu'elles rencontraient le miroir de la mer. Devenant alors mauves, roses, ou vertes. Scintillantes. Les tours blanches semblaient un bijou dans l'écrin des collines arides environnantes. Le spectacle était magnifique.
Elle souleva un peu plus le petit corps, le serrant contre elle.
« Regarde… Regarde, fils d'Amrothos, souffla-t-elle. Regarde ta Cité. »
Le nouveau-né entrouvrit les paupières. Un instant seulement. Mais elle y entrevit un éclat bleu bien familier.
Dol Amroth avait un nouvel héritier.
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Le palais grouillait d'animation, les serviteurs s'agitant en tout sens, telles des nuées d'insectes bourdonnants. Des cuisines aux écuries, tout n'était qu'effervescence. Ce n'était pas tous les jours que Dol Amroth accueillait un prince. Et si Faramir restait leur cousin, il était aussi l'ambassadeur du roi, prince de surcroit. De plus, la soirée verrait également la présentation à la Cour de la fiancée d'Ercirion, Caella d'Ethring.
Lorsque Lothìriel pénétra dans la grande salle de Dol Amroth, cette dernière, illuminée de mille feux, était telle qu'elle l'avait imaginée. Le haut plafond et la dalle de marbre blanc donnaient une impression de grandeur et de pureté. Partout, des corbeilles de jasmin et de fleurs d'oranger embaumaient l'air. Les tables étaient déjà bien garnies et la plupart des invités avaient déjà pris place. Les domestiques s'affairaient à remplir leurs coupes, dans le brouhaha des conversations débutantes. En fond sonore, une harpiste égrenait ses notes pures.
Elle s'avança dans la salle, saluant brièvement son père, en pleine conversation avec Amrothos. Ercirion et Elphir n'étaient pas encore là, de toute évidence. Elle adressa un sourire à Elaebrylla, reparaissant pour la première fois en public depuis la naissance de Wilhelm. Elle se présenta finalement devant son cousin.
Comme lors de son mariage, elle ressentit un pincement au cœur. Qu'elle s'empressa d'ignorer. Battant des paupières. Ce n'était ni le lieu ni l'endroit. Mais il était toujours étrange de voir Faramir seul. L'ombre d'un absent planait derrière lui. Inexorablement. Douloureusement. Boromir. Sûr de lui. Rieur. Optimiste. Le manque était là. Toujours. La douleur. Ce temps-là était révolu. Définitivement.
« Je suis ravi de vous revoir, ma cousine… », dit doucement Faramir, sincère.
Elle lui offrit un large sourire, s'inclinant légèrement.
« Moi de même. J'espère que le séjour vous sera agréable. »
Elle s'adressait autant à lui qu'à Dame Eowyn, à ses côtés. Elle croisa le regard de cette dernière et lui sourit, avant de se détourner. La voix d' Eowyn la fit se retourner. Etonnée. Il n'était guère d'usage à la Cour du Gondor qu'une femme prenne spontanément la parole.
« Pourquoi ne pas vous asseoir près de moi, Damoiselle Lothìriel ? Nous pourrions ainsi faire connaissance. »
Lothiriel fronça imperceptiblement les sourcils, avant de croiser son regard bleu. Pur. Serein. Faramir n'avait pas bronché, se joignant à la conversation entre Amrothos et son père. Un brin hésitante, elle alla prendre place auprès de sa cousine par alliance. Cette dernière lui offrit un large sourire.
"Nous n'avons guère eu le temps de parler lors de mon mariage. Je le regrette. Rattrapons cela aujourd'hui..."
Lothiriel inclina la tête en signe d'assentiment et observa sa voisine a la dérobée, comme cette dernière faisait signe à un domestique, qui vint aussitôt remplir son verre. Elle fut à nouveau étonnée. Le liquide ambré était de la bière. Elle se mordit la lèvre pour ne pas exprimer tout haut sa curiosité. Aucune femme de sa connaissance n'en buvait. Ses doigts fins, magnifiques étaient sertis de bagues fines. Ses cheveux d'or étaient couronnés d'un bijou elfique délicat. Son teint pâle, rehaussé d'une robe grenat, paraissait éclatant. Lothiriel remarqua une longue chaîne ornée d'un pendentif en forme de cheval, serti d'émeraude. Elle se rappela les exploits au combat de Dame Eowyn. Cela lui paraissait improbable, au vu de la personne qui se tenait à ses cotes. Gracieuse. Avenante. Douce. Improbable. Et pourtant, c'était bien cette même personne qui avait tué le roi sorcier. Son imagination, toujours fertile, lui faisait ici défaut.
"J'espère que votre voyage s'est bien passé...", commença-t-elle aimablement, ne sachant trop comment engager une conversation. Dame Eowyn restait pour elle, en dépit de leur tout nouveau lien de parenté, une parfaite inconnue.
-Très agréablement, je vous remercie. Le paysage était pour moi inconnu et je l'ai découvert avec plaisir. je ne suis guère habituée à en voir de pareil. À vrai dire, je n'avais jamais vu la mer jusqu'à aujourd'hui. De plus, le trajet est plutôt court, ce qui rend le voyage d'autant plus agréable."
Lothiriel fronça les sourcils. Le trajet, court ? Il fallait plus de trois jours de voyage jusqu'à Minas Tirith.
"Pour moi, ces trois jours de voyage semblent toujours interminables, confia-t-elle.
-Trois jours ? Nous n'en avons mis que deux...", avoua Eowyn, visiblement sceptique.
Devant l'air étonné de Lothiriel, elle sembla comprendre.
"Oh ! J'oubliais de préciser que nous avions fait le trajet à cheval..., précisa-t-elle.
- Vous êtes venue à cheval depuis Minas Tirith ? s'exclama Lothiriel, ahurie.
- Bien sûr !"
À nouveau, elle sembla réaliser la portée de ses paroles. Aussi s'empressa-t-elle de s'expliquer :
"Dans mon royaume, personne ne voyage en carrosse. Les carrosses ralentissent en cas d'attaque. Ils sont peu pratiques pour la fuite, vous en conviendrez. Je savais monter à cheval avant même de marcher. Je ne me déplace qu'ainsi. Qu'il plaise aux dieux qu'il en soit toujours ainsi !"
Elles furent interrompues par l'arrivée d'Ercirion. Aussitôt, un murmure s'éleva dans la foule. A son bras, une beauté impressionnante. Caella. Elphir n'avait pas menti. Elle était sublime. Elle adressa un sourire crispé à Imrahil, s'inclinant devant lui, avant que son fiancé ne l'entraîne à la table, prendre part au banquet.
"Et bien, vous voilà nantie d'une nouvelle sœur magnifique..., constata Eowyn. Elle fera sans aucun doute sensation à la Cour de Minas Tirith."
Lothìriel eut l'impression que ses paroles comportaient un brin d'ironie.
"Vous avez dit ne jamais avoir vu la mer... Que diriez-vous d'une promenade sur la plage, demain ? Nous pourrions peut-être proposer à ma future belle-sœur de nous accompagner..., proposa-t-elle.
-Volontiers ! On raconte que les plaines du Rohan ressemblent à la mer. Je serais ravie de vous les faire découvrir un jour..."
Lothìriel sourit, enchantée de cette idée.
Voilà ce qu'il fallait. Des lendemains. Des projets. De nouvelles rencontres. De l'espoir.
Et la vie continuait. Avançait. Enivrait. À nouveau.
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