C'est avec satisfaction qu'Albafica achève de brosser ses longs cheveux. Depuis cinq jours, il n'a pas arrêté, enchainant les contrats et les siestes dès qu'il pouvait se le permettre. Il a eu beau faire son possible pour tenir le plus longtemps possible, son corps réclame du repos. Ses muscles sont endoloris, des courbatures l'élancent à la moindre occasion.
Mais c'est enfin terminé !
Les négociations ont pris fin, Thèbes a obtenu sa victoire, par conséquent ils vont rentrer chez eux dès le lendemain matin.
La brosse chuchote à son oreille en glissant dans ses mèches : « tu vas pouvoir te reposer enfin ! » Le jeune homme sourit en la reposant et regarde le soleil couchant disparaitre de l'autre côté du port. La grande statue de Poséidon semble lui sourire et partager sa bonne humeur. Machinalement, il allume la petite bougie près de la représentation du Dieu, posée à son chevet, et commence à retirer les vêtements de la commode afin de les ranger dans sa malle de voyage.
Pas de contrats ce soir, juste ses bagages à faire pour le retour et une bonne soirée bien méritée après tous ses efforts. Peut-être devra-t-il travailler encore un peu sur le bateau qui va les ramener, mais ça ne le dérange pas vraiment, ce ne sera jamais autant que durant ce séjour à Knossos.
Un discret coup donné à la porte lui fait lever le nez de ses affaires :
- Entrez !
Lugonis pénètre dans la chambre. Son visage grave interpelle immédiatement Albafica qui repose dans l'instant la boîte contenant les rubans qu'il accroche parfois dans ses cheveux.
- Il y a un problème, Maître ? s'inquiète-t-il tandis que le battant est refermé.
- Pas exactement, mais du changement à prévoir… Assis-toi, tu es le principal concerné.
Le danseur prend immédiatement place sur le bord de son lit sans oser poser davantage de questions, les réponses ne vont de toute façon pas tarder à arriver.
Lugonis cherche visiblement ses mots et sous son sérieux, Albafica devine également que quelque chose lui a fait énormément plaisir et qu'il a du mal à contenir sa joie. Loin d'être rassuré, il attend patiemment en sentant une sourde angoisse sournoise lui nouer la gorge. Il le sent : il ne va pas aimer ce qu'il va entendre.
Finalement, le Maître reprend la parole et annonce sans plus de détour :
- Tu ne rentres pas avec nous, tu restes ici.
Stupéfait, Albafica le regarde en se demandant s'il a bien entendu. Une main glacée vient compresser son cœur et répand un froid dans tout son corps.
- Comment ça ?
Il suit Lugonis des yeux tandis que celui-ci traverse la chambre jusqu'à la fenêtre :
- Le Roi d'Egine t'a acheté en guise de cadeau d'anniversaire pour le Roi Minos. Contrat particulier, bien sûr.
Acheté… ?
- L'évènement à lieu demain soir, tu es donc obligé de rester étant donné que les représentants de Thèbes reprennent la mer au matin.
- Et pourquoi je ne rentre pas par le prochain navire ? Avec les négociations réussies, les bateaux vont être fréquents… commence le jeune homme avec hésitation, les mains crispées sur les genoux.
Sans le regarder, le Maître réplique en croisant les bras sur le torse :
- Parce que tu ne dépends plus de moi. Aiakos d'Egine t'a acheté au prix fort : tu es le cadeau pour son frère, mais à partir de maintenant tu appartiens également à la Maison des Arts de Knossos. Tu prendras dorénavant tes ordres auprès du responsable : Perdée. Ainsi, si le Roi Minos est satisfait de tes prestations, il t'aura sous la main quand bon lui semblera. Il va de soi qu'en même temps tu auras certainement différents contrats à remplir pour le compte de la Maison des Arts, comme avec moi, ça ne te changera pas beaucoup.
Non, bien sûr, j'ai juste un nouveau Maître, on vient de m'acheter comme un vulgaire objet et je me retrouve dans une ville totalement inconnue… Comme si le Roi de Crète allait forcément vouloir plusieurs tête à tête avec moi, ce qui n'est absolument pas du tout certain. Vous auriez pu me louer, vous l'avez déjà fait, et je serai rentré à la maison dans quelques jours. A partir de quel montant avez-vous estimé que je n'avais plus la valeur d'un homme, d'un être humain, mais celle d'une marchandise ?
- Ne me regarde pas ainsi, Alba, reprend Lugonis en tournant les yeux vers lui et en devinant ses pensées. Je n'ai pas eu le choix. Je ne pouvais pas prendre le risque de contrarier Aiakos d'Egine, tu connais sa réputation.
- Bien sûr… répond Albafica d'une voix neutre, le visage n'affichant aucune émotion.
Vous êtes en train de chercher des excuses. Je sais parfaitement que cet Aiakos ne vous aurait pas fait peur, surtout dans la mesure où je suis le Danseur qui vous rapporte le plus. Vous n'avez pas cédé facilement, j'en suis persuadé, vous avez négocié et pas qu'un peu…
Comprenant certainement que ses arguments ne sont pas en train de convaincre le jeune homme, il ajoute d'une voix douce :
- Tu sais bien que je te considère comme mon fils, Alba, c'est moi qui t'ai élevé. Me séparer de toi est un déchirement.
Si vous le dites… C'est fou ce que vous avez l'air sincère, il ne manque plus que les trémolos dans la voix et je pourrais presque vous croire…
Le Danseur se force à sourire et se remet debout :
- Je le sais, oui, je comprends parfaitement, Maître.
Clairement soulagé par sa réaction, Lugonis semble tout de suite beaucoup plus à l'aise et vient le serrer dans ses bras :
- Bonne chance pour la suite, Albafica. Tu peux rester ici jusqu'à demain matin. A midi au plus tard, tu dois rejoindre Perdée, il te donnera les instructions nécessaires et t'attribuera certainement une chambre ailleurs.
Le jeune homme acquiesce sans rendre l'étreinte pour autant, n'arrivant toujours pas à croire qu'en seulement quelques instants sa vie a pris une tournure dont il n'a absolument rien décidé… le pire étant peut être de constater que son Maître ne parait même pas réellement attristé de le laisser en arrière.
Apparemment toujours aussi satisfait de son affaire et constatant qu'une nouvelle fois le Danseur ne fait pas d'histoire, le Maître prend congé, estimant qu'ils n'ont plus rien à se dire.
Le sourire forcé effacé, Albafica reste seul dans sa chambre lentement envahie par la pénombre de la nuit qui s'installe. Seule la flamme vacillante de la petite bougie devant la statue lui apporte un semblant de réconfort et fait briller ses yeux un peu plus humides que la normale.
Si réellement j'avais été votre fils, comme vous le prétendez, jamais vous ne m'auriez abandonné ainsi. Vous me laissez derrière vous, comme un objet usagé en échange de quelques pièces d'or, peut-être des diamants ou pierres précieuses. Moi qui croyais que je comptais plus que ça à vos yeux… Cruelle désillusion.
Démoralisé, il reprend sa boîte à rubans dans les mains et la pose dans sa malle en se demandant si le nouveau Maître le laissera garder ses affaires.
Tout recommencer à zéro…
Albafica passe une main sur son visage. Il se sent las. La décision de Lugonis l'a comme assommé pour plusieurs heures et se combine à l'angoisse de se retrouver bientôt en tête à tête avec le Roi de Crète en personne. Il ne l'a vu que le premier soir, pas assez longtemps pour se faire une réelle opinion à part se dire qu'il paraissait jeune. Tout le monde sait que le Roi d'Egine a tendance à piétiner facilement les autres si quelque chose le contrarie, son frère est-il pareil ? Plus sage ? Pire ? En tout cas, en tant que Souverain, il n'a pas du tout les mêmes contraintes imposées qu'aux clients normaux. Autrement dit, si lui, Albafica, fait un geste maladroit ou dit une malheureuse parole qui n'est pas au goût de Minos de Crète, il ne sera pas protégé comme il aurait pu l'être face à un autre client.
Quoique… C'est Lugonis qui ajoute des termes aux contrats pour qu'on ait le droit de se défendre ou de se rétracter en cas de problèmes, de non respects… rien ne me dit que Perdée agit de la même façon.
Avec un soupir, le jeune homme ferme la malle et va à la fenêtre. Il croise frileusement les bras en appuyant son front contre l'encadrement.
Moi qui me plaignais de ma vie, en comparaison de ce qui m'attend ici elle n'était peut-être pas si déplaisante.
Ses yeux se lèvent vers la statue du Dieu des Sept Mers, forme sombre mais rassurant, se découpant sur la brillante voûte céleste.
Heureusement que vous êtes là…
Un petit chapitre désolée, la suite dans quelques temps :)
