L'An 845

District de Shiganshina

L'ambiance était relativement lourde et étouffante dans le Hall principal de l'orphelinat. C'était la pause méridienne. Les enfants courraient dans tous les sens tandis que les adultes qui étaient censés les surveiller papotaient bruyamment entre eux. Dans un coin reculé à demi-dissimulé par l'obscurité des lieux, un jeune garçon scruta attentivement du regard les environs. Sur le moment il parut hautement agacé et gavé car le vieux grincheux prenait une éternité à se pointer à l'orphelinat.

Celui-ci s'employait presque tous les samedis à passer au peigne fin les alentours des endroits malfamés et à surveiller les fauteurs de troubles. Toutefois, ce samedi-là le blond avait réussi à obtenir un jour de libre pour qu'ils puissent passer du temps ensemble. Mais il était en retard, comme à l'accoutumée. Ne supportant plus les jacassements incessants des autres orphelins et n'y tenant plus sur place, il prit la décision de faire une petite balade le temps que l'adulte irresponsable se montre enfin.

Les mains dans les poches et soupirant d'une profonde lassitude, le roux serpenta péniblement une rue étroite longeant l'église principale du district, ordinairement peu fréquentée. Pourtant, ce jour présent elle semblait totalement inondée par des commerçants ambulants qui tentaient désespérément de vendre leurs marchandises.

Un encombrement tumultueux qui le dérangea amplement.

Les insupportables marchands, seulement soucieux de gagner de l'argent et en compétition entre eux, lui brisèrent sincèrement les tympans. Disons que son humeur déjà maussade à la base s'aggrava encore plus. Au milieu de cet environnement mouvementé il se sentit terriblement oppressé. Il transpira énormément. Sa gorge se noua. Il se frotta les yeux. Enfin, il se toucha sans arrêt les cheveux. De vieux réflexes qui se manifestèrent seulement lorsqu'il était nerveux.

« Je déteste vraiment la foule » se souffla t-il d'une voix épuisée.

Il retint brusquement un faible gémissement franchir ses lèvres lorsqu'il ressentit une vive douleur en provenance de son pied gauche. Quelqu'un lui avait visiblement marché dessus, il constata en grimaçant légèrement. Son visage tomba lorsque la personne fautive ne prit même pas la peine de s'excuser et l'obligea à reculer davantage en lui criant dessus :

- Pousse-toi morveux, tu ne vois pas que tu gênes !

Il ne pipa mot et décida de l'ignorer superbement. Pourtant, il se recula de quelques pas lorsqu'il entendit les balbutiements indiscrets de la foule lui parvenir aux oreilles. Il écarquilla grandement les yeux. Les sujets des conversations s'orientèrent tous vers l'arrivée imminente des troupes du Bataillon d'Exploration qui ne tardèrent pas à se montrer. Le jeune enfant fit à la fois émerveillé et abasourdi d'entendre les sabots ferrés des chevaux claquer sur les pavés et de voir les soldats afficher des mines complètement déterrées et abattues.

« Que s'était-il passé pour que leur expression soit aussi sombre !? » Songea t-il interloqué.

La réponse lui vint quasiment au même moment que les soldats défilèrent le long de l'allée.

Il constata amèrement que la moitié des effectifs des soldats du bataillon semblaient s'être cruellement réduits. Il manquait effectivement plusieurs guerriers à l'appel. Il s'en souvenait que la veille de leur départ le corps armée lui avait paru bien plus important en nombre. Une vieille dame se dégagea subitement de la foule pour s'accroupir aux pieds des soldats en leur demandant incessamment la même question:

- Dites moi est-ce que le sacrifice de mon fils a servi à quelque chose ?

Pourtant la réponse paraissait évidente. Même si l'expédition s'était soldée par un échec cuisant, sa mort ne sera jamais en vain. Après tout si personne ne donnait du sien et ne cherchait à découvrir la vérité sur les Titans la cause humaine sera perdue à tout jamais. Il ne fallait pas être idiot pour saisir cela car un jour viendra où les Titans passeront à travers ces murs protecteurs et les hommes seront contraints de se défendre pour tenter de survivre.

Or les hommes qui vivaient paisiblement dans cet enclos, ignoraient le danger imminent qui les guettait constamment. En outre, ils critiquaient inlassablement ces courageux hommes du Bataillon d'Exploration, tentant de mener un combat seul sous l'incompréhension visible des autres. Ce combat c'était celui de l'humanité. Et cela leur était inconnu et était susceptible de le rester jusqu'à ce que les hommes rencontrent enfin leur prédateur naturel.

Mais ils n'étaient pas prêts de le comprendre. Les bourdonnements sévères et affligeants de la foule en témoignaient. Les soldats qui souffraient déjà suffisamment de la perte de leurs compagnons étaient ciblés et tenus responsables pour l'échec de cette expédition militaire. Les malheureux guerriers étaient décrits comme des "demeurés" et des"écervelés" qui menèrent une lutte perdue d'avance contre des adversaires bien plus forts qu'eux.

Des langues de vipères qui n'avaient aucune compassion, voilà ce qu'ils étaient.

Son regard se dévia de cette scène rendue écœurante par les remarques abjectes et injurieuses de la foule et s'attarda un instant sur un groupe d'enfants de son âge qu'il reconnut aussitôt.

Le premier était un blondinet à la silhouette svelte qui disposait des traits agréables à regarder et qui se faisait régulièrement disputer par des enfants plus grands que lui. Il lui était familier même s'il ne connaissait pas personnellement. Depuis qu'il l'avait tiré d'une mauvaise impasse un beau matin celui-ci le suivait à chaque fois qu'il en avait l'occasion et cela commençait sérieusement à l'ennuyer.

Il n'était pas un héros loin de là. Mais s'il l'avait aidé ce jour-là c'était seulement parce qu'il détestait la violence gratuite et ce que ses agresseurs lui faisaient subir n'était tout simplement pas tolérable. Certes il comprenait que le garçon soit reconnaissant envers lui mais il ignorait la raison pour laquelle celui-ci portait un intérêt particulier pour sa personne. Après tout il n'était qu'un typique délinquant que nul appréciait.

Cela restera sans l'ombre d'un doute un mystère pour toujours.

Il ne lui avait pas encore adressé la parole et le fera probablement jamais. Même s'il mourrait d'envie de l'interroger sur son comportement pour le moins étrange. Mais il ne le fera pas car il se savait terrifiant. Son regard était dur et sa conduite très mature pour un enfant de dix ans intimidait grandement les personnes qui le côtoyaient. D'ailleurs, le blondinet faisait partie de ces personnes qui étaient effrayées par sa simple présence.

Alors pourquoi s'entêta t-il à le suivre comme un chien perdu !? Il n'en savait strictement rien.

Il détourna précipitamment le regard lorsque l'objet de ses pensées releva subitement la tête en sa direction et commença à le scruter à son tour. Agacé, il fit mine de rien et se concentra sur le second garçon du groupe. La lueur d'admiration était encore lisible sur son fin visage. Mais l'expression qu'il aborda à cet instant précis n'était franchement pas beau à voir.

Apparemment celui-ci supportait très peu les critiques ignobles des habitants à l'encontre de ses prétendus "modèles".

Le roux grimaça. Il n'avait jamais pu encadrer cet enfant. Pour lui, ce n'était qu'un crétin impulsif qui ne savait uniquement tenir de grands discours. Ils se joignaient pourtant sur un même point: celui d'être conscient de vivre comme un rat dans un foutu enclos. C'était leur seul point commun. La ressemblance s'arrêtait là. L'autre prenait tout à la légère, contrairement à lui.

Les Titans n'étaient clairement pas de la rigolade. Même avec une bonne volonté et un entraînement intensif, l'homme ne faisait assurément pas le poids face à la puissance démesurée de ceux-ci. Pourtant, il en avait jamais rencontrés dans sa vie. Mais il pouvait ressentir leur énergie surhumaine graviter autour des murs. Ils étaient sans l'ombre d'un doute à la recherche d'une faille pour pénétrer dans l'enceinte du village et ravager tout sur leur passage.

Une rage meurtrière les animaient

Ce pauvre garçon dont il ignorait le nom n'avait aucune idée concrète de ce qu'était véritablement un Titan. Et il osait déclarer haut et fort qu'il allait intégrer le Bataillon d'Exploration pour nous débarrasser de ces monstres. Plus ridicule, tu meurs. La réalité était toujours très loin de ce que l'on pouvait s'imaginer.

Il laissa un soupir lui échapper tandis que son regard se posa finalement sur la dernière personne du groupe. C'était une jeune fille aux traits vachement similaires à ceux des "ninjas" qu'il rencontrait fréquemment dans ses rêves. Celle-ci ne le dérangeait pas plus que ça. Hormis lorsqu'elle attardait son regard perçant sur son tatouage au front comme si elle tentait de déchiffrer le caractère inscrit dessus.

Enfin, il ne comprenait pas son attachement apparent au crétin et ne voyait franchement pas en quoi elle peut être intimidante. Une simple fille qui était loin de l'impressionner comparée à d'autres qu'il avait connu dans une vie antérieure.

L'image d'une jeune kunoichi avec un gigantesque éventail surgit soudainement dans son esprit, et un nom qui lui parut étrangement familier jaillit comme une étincelle : "Temari". Néanmoins les rêves dans lesquelles elle apparaissait, étaient toujours vagues et imprécis. Mais une voix dans sa tête lui souffla que celle-ci était une combattante redoutable et disposait d'un caractère bien à elle.

Une voix masculine qui s'éleva furieusement dans les airs, l'interrompit dans ses réflexions :

"Oi petit garnement que crois-tu faire !"

Son attention qui était portée sur la jeune fille se tourna à présent sur la scène singulière qui se jouait devant lui. Le protagoniste principal n'était nul autre que le gamin insupportable qui semblait encore avoir fait des siennes. Il n'était même pas un peu surpris. Il considérait ce garçon comme à un véritable aimant à problèmes. Manifestement l'énergumène n'avait fort peu apprécié les dires d'un quelconque marchand qui s'était ouvertement moqué des soldats du Bataillon. Honnêtement, il trouvait les remarques de certaines personnes très déplacées mais ce n'était pas un facteur valable pour laisser s'emporter ainsi.

Qui plus est, l'adulte en question était beaucoup plus robuste que lui. Cela ne servait donc à rien de tenter une approche brute. Puis, si tu cherchais à lui expliquer à quel point son comportement était digne d'un lâche, cela envenimera davantage la situation et tu t'attireras des ennuis inutilement. Vaux mieux réfléchir un minimum avant que d'agir sur un coup de tête. Mais même ça, un aimant à problèmes tel que lui ne sera jamais en mesure de comprendre.

"Pathétique" se marmonna t-il dans sa barbe alors qu'il regarda le groupe d'enfants détaller à toute vitesse, loin de cette foule impressionnante.