Mary Winchester était une femme au foyer exemplaire.

Elle élevait ses deux jeunes enfants avec brio, était souriante et généreuse, cultivait son jardin, traînait son mari à la messe tout les dimanches, préparait de bons petits plats et des cookies au chocolat pour les enfants du quartier. Depuis peu, elle s'était même inscrite au club de coutures.

Et en plus d''être la femme d'intérieure idéale, Mary Winchester était belle. Une beauté fraîche et naturelle. Elle avait de longs cheveux blond/châtain clair qui pendaient élégamment dans son dos, une peau légèrement pâle et de beaux yeux vert tirant sur l'ocre. Un visage fin lui conférait une certaine grâce et ses lèvres fines ne rendaient ses sourires que plus éclatant.

Nul besoin de dire qu'elle était appréciée et son mari, quelque peu envié par la population mâle du voisinage.

Ce matin-là ressemblait à tout les autres matins. John s'était levé aux aurores pour se rendre à son garage, elle s'était levée quelques minutes – d'un sommeil étrangement lourd- après lui pour pouvoir lui dire au revoir et était partie se doucher avant que ses enfants ne se réveillent. Une fois lavée, Mary s'était rendue dans la cuisine pour préparer le déjeuner des petits.

Sur un coup de tête, elle décida de préparer des muffins au chocolat, les préférés de Dean et entreprit donc de rassembler les ingrédients. Quelques minutes plus tard, elle enfournait deux demi-douzaine de petits gâteaux. C'est ce moment-là que Sam, son dernier-né, qui avait eu six mois hier, se mit à pleurer.

- Hey...Souffla-t-elle en le prenant dans ses bras. Et alors, Sammy? On a faim? Murmura-t-elle à son fils avant d'embrasser son petit front.

Alors qu'elle s'arrêtait un instant avant de sortir de la nurserie, un désagréable frisson lui parcouru l'échine. Une sueur froide comme elle n'en n'avait plus connu depuis des années. D'un regard scrutateur, elle parcouru la chambre des yeux mais rien ne pouvait expliquer son impression. Mary soupira avec résignation... Rien ne pourrait lui faire oublier ses racines et tout les réflexes qu'elle avait acquis était bel et bien incrustés en elle pour toujours.

Lentement, elle descendit les escaliers, parlant doucement à son bambin qui continuait de pleurnicher dans ses bras. Délicatement, elle l'installa dans son relax pour lui donner son biberon. C'est à ce moment-là, alors que Sam buvait son lait avec gloutonnerie, qu'elle se rendit compte que quelque chose n'allait pas.

Dean ne s'était pas réveillé. Dean était le premier à se réveiller quand son frère pleurait. Autant pour râler – surtout- que pour s'assurer qu'il allait bien.

Un sentiment bien connu de méfiance mêlée d'inquiétude la pris soudainement. Elle n'était pas du genre à s'inquiéter d'un tout petit rien mais cela coupler à ses impressions du matin ne l'enchantait guère.

Elle laissa Sam dans son relax, il ne risquait rien, là; grimpa les marches rapidement et poussa la porte de la chambre de son aîné. Un soupir imperceptible passa ses lèvres quand elle vit son fils dormir paresseusement, emmêlé dans ses couvertures. Un rapide coup d'œil sur sa montre lui indiqua qu'il était 8h et donc plus que temps de réveiller le dormeur.

- Dean, mon ange... Réveilles-toi, Dean. Souffla-t-elle en passant une main dans les cheveux de son fils.

- Maman? Fut la réponse à moitié endormie.

- Oui, mon coeur, dépêches-toi, ton frère est tout seul en bas...Lança-t-elle, sa main toujours dans les cheveux de Dean.

Le petit garçon se redressa brusquement, les yeux grands ouverts, et regarda autour de lui avec frénésie.

- C'est pas possible...Murmura-t-il entre ses dents et Mary fronça les sourcils.

- Ca va pas, Dean?

- Hein? Ho si! Ca va bien maman... Lui rétorqua son fils avec un sourire qu'elle ne lui avait jamais vu. Sam est en bas?

- Oui. Dans son relax.

- Il va bien?

- Oui. Pourquoi? Ca ne va pas mon poussin? Souffla sa mère doucement.

Dean grimaça sous les surnoms que sa mère lui donnait mais tenta de la rassurer. Oui, il allait bien. Non, il n'était pas malade. Oui, c'était un cauchemar. Non, il ne voulait pas lui dire.

- Allez-viens, et n'oublie pas; on va doucement dans les escaliers, une marche après l'autre. Lui rappela-t-elle avec un sourire.

- Heu... oui.

La suite ne fut qu'une succession de difficultés. Etait-il censé pouvoir se laver seul? S'habiller seul? Parler correctement? Jusqu'à quel point? Et comment devait-il se comporter? Il du faire appel à toute sa mémoire pour se souvenir de ce que Sam était capable de faire vers 4-5 ans. Il eut un sourire quand il se rappela que cela avait été sa période du « j'peux faire tout seul! ».

Et d'abord comment s'était-il retrouvé dans son lit? La chambre de Sam était redevenue une nurserie normale avec son papier-peint bleu clair et ses frises colorées. Aucun cadavre ne traînait sur le sol et pas un grain de sel ne semblait s'être égarés sur le sol de la petite chambre...

Encore une fois, Dean remercia Castiel silencieusement. Mais pouvait-il réellement intervenir à ce point? Franchement, si les anges devenaient les nettoyeurs des chasseurs... Bon. Peut-être que leur petit voyage lui avait garanti quelques possibilités supplémentaires. Et qui sait? Peut-être que Castiel continuerait de veiller sur lui? Il l'espérait même si jamais il ne l'aurait avoué à l'emplumé.

- Le déjeuner est prêt, Dean... Lui lança sa mère quand il arriva dans la cuisine... Et j'ai fait des muffins au chocolat!

Dean regarda sa mère, toute souriante, aller et venir dans la cuisine comme s'il avait fait cela toute sa vie. Rien n'aurait pu être moins vrai et Dean le savait...

- Dépêches-toi, Dean! On va être en retard à l'école. S'impatienta Mary en déposant un bol de céréales sur la table.

Dean cligna plusieurs fois des yeux avant d'opiner doucement. La situation lui semblait toujours affreusement surréaliste. Sam gazouilla joyeusement et Dean se dirigea immanquablement vers lui. D'un geste presque mécanique, il lui embrassa le front en prenant appui sur ses avant-bras.

- Fais attention Dean, le relax pourrait tomber si tu t'appuies dessus... lui souffla sa mère et Dean du prendre sur lui pour ne rien lui rétorquer.

Gentiment, il avala ses céréales, mis le manteau et le petit sac à dos que sa mère lui tendis et attendis. Sa mère lui jetait de fréquents regards inquiets. Il se doutait qu'il ne devait pas être aussi bavard que d'habitude mais ho! La situation était plus qu'irréelle, non?

Et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il se retrouva dans une petite classe aux couleurs trop vives. De multiples dessins étaient accrochés sur les murs, un petit tableau noir était fixé sur le plus large mur, plusieurs petites tables à quatre places étaient éparpillés dans la salle... Et une dame avec un sourire doux vint saluer sa mère.

- Mme Winchester! Scanda la jeune femme avec bonne humeur.

- Bonjour Kimy... Lui répondit Mary avec un sourire avenant.

- Hey, Dean, bonhomme... Le salua la dénommée Kimy en ébouriffant au passage ses cheveux. Et bonjour, Sam... Gagatisa-t-elle en se penchant sur la poussette de son frère.

Dean resta statufié sur place. Il n'avait aucune foutu idée de ce qu'il était sensé faire. Ni dire. Ni pensé. Alors il resta parfaitement immobile, feintant la parfaite indifférence...

- Dean! Le gronda doucement sa mère. Ce n'est pas parce que tu fais la tête depuis le matin que tu dois être impoli... Dis bonjour à ton institutrice. Lui ordonna-t-elle.

- B'jour. Souffla-t-il avec un sourire contrit qu'il savait parfaitement inadapté.

- Et bien, Dean, c'est pas la forme aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu si timide!

- Il est comme ça depuis le matin, je ne sais pas trop pourquoi... Lui expliqua sa mère, légèrement embêtée.

- Ce n'est rien... Il va vite reprendre ses bonnes vieilles habitudes et on ne pourra plus l'arrêter de parler...

Les deux femmes continuèrent de parler un moment alors que d'autres parents déposaient à leur tour leur enfant. Un garçon légèrement plus petit que lui lui fit un rapide signe de la main, auquel il répondit tout aussi rapidement. Et deux autres garçon vinrent rapidement le voir. L'un était brun et avait de grand yeux bleu qui semblaient lui manger la moitié de la figure tandis que l'autre était roux et parsemé de taches de rousseur. Dean n'avait strictement aucun souvenir des deux garçons.

- Hey Dean! Viens! Le héla le rouquin en s'installant à une des tables.

Malgré lui, Dean s'avança d'un pas lourd en jetant un dernier regard à son petit frère qui babillait en regardant sa main, très intéressé, dans sa poussette.

- Comment ça va? Lui demanda le rouquin. Et! Tu va pas croire! Enchaîna-t-il avant d'avoir sa réponse. Papa a donné à moi un vrai gant de Base-ball! Et une balle signée!

- Ha... C'est bien...

Et la journée continua ainsi, lentement. Dean avait réfléchi longuement en écoutant d'une oreille très distraite le babillage du roux. Azazel était mort. Sam n'avait donc pas de sang de démon en lui. Ce qui signifiait pas de pouvoir, pas d'armée démoniaque mais rien n'empêchait un autre démon dévoué à la cause de reprendre le flambeau... Lucifer pouvait encore trouver le moyen de sortir de sa prison. Mais il connaissait les pièges à présent. Et il avait toute une vie à rattraper. Mais pourrait-il vraiment devenir chasseur en faisant partie d'une famille? Enfin... Comment le pourrait-il?

- Dean... Tu n'écoutes pas... Lança la voix de Kimy dans la classe. Allez, dis-moi, quelle lettre vient après le C?

Dean cligna plusieurs fois des yeux, ayant besoin de toute sa concentration pour se re-situer dans l'instant présent. Il n'était pas un chasseur. Il n'était qu'un enfant de presque 5 ans.

- D... Souffla-t-il d'une voix faible.

Le reste de la journée lui parut floue. Le rouquin et l'autre garçon semblèrent se lasser de son mutisme et le laissèrent pour s'installer à une autre table. Et il se retrouva seul dans la cour de récrée. Les enfants chahutaient joyeusement et il remarqua que Kimy le regardait avec inquiétude.

Il fini par s'isoler dans un coin reculé de la cour, là où personne ne pouvait vraiment le voir.

- Castiel! Héla-t-il. Castiel!

- Je suis là. Lança une voix derrière lui.

- Putain! Tu n'a toujours pas appris qu'on n'apparaît pas dans le dos des gens! Gronda le petit bonhomme de 4 ans.

- Dean...

- Non! Rugit-il en se plantant devant l'ange. Qu'est-ce que je suis sensé faire maintenant? Feindre être un gosse de 4 ans? Buter sur les mots et réprimer toutes les insultes que je connais? Me retenir de balancer à ma mère que je sais qui elle est?

- Oui. Répondit simplement Castiel.

- Et comment suis-je sensé faire ça? Hein! Et après?

- Après, la décision t'appartient...

- Mais le danger n'est pas écarté... Il y aura toujours des démons et des fantômes...

- Oui. Répondit encore une fois Castiel.

- Donc...

- Donc... Tu choisis. Soit tu continues et tu fais de ton mieux pour te préparer, soit tu vis ta vie et tu profites de la famille que tu as toujours rêvé d'avoir.

- Mais les gens que l'on a sauvé... Que mon père a sauvé.

- Je suis désolé. On ne peut pas sauver tout le monde...

- Le choix que tu me proposes est faussé. Je ne peux pas laisser tomber comme ça...

- Si tu peux. Et personne ne pourra te juger.

- Même pas ton paternel? Rétorqua laconiquement Dean.

- C'est grâce à lui que tu es là, Dean.

- Dean? Lança une voix près d'eux et l'instant suivant Castiel disparut et Kimy arrivait. A qui parlais-tu? S'enquit-t-elle.

- A personne, m'dame. Souffla-t-il en tentant un sourire, toujours faux, mais qui sembla rassuré l'institutrice.

- Qu'est-ce qui ne va pas, Dean? David m'a dit que tu ne lui avait même pas adressé un seul mot.

- Rien. Suis zuste fatigué. Murmura Dean d'une voix malhabile en tentant les yeux de chien battu que Sammy faisait si bien.

- D'accord... Allez viens... Souffla-t-elle alors en posant une main sur son épaule.

Plus tard, quand Mary passa le chercher, elle discuta un long moment avec Kimy mais elle paraissait rassurée quand elle lui prit tendrement la main. Sa mère insista pour qu'il fasses ses devoirs alors il s'était retrouvé à devoir compléter l'alphabet. Il avait du se rappeler de faire quelques erreurs. Il s'était forcé à paraître joyeux, à avoir de l'entrain, à buter sur quelques mots tout en couvant Sammy du regard. Sa mère fut surprise quand il insista pour donner à manger à Sammy mais céda malgré tout. Il s'en occupait bien. Évidemment.

. . .

- Papa!

Cela avait été plus fort que lui. Voir son père en chair et en os, jeune et avec un sourire sur les lèvres avait été la goutte d'eau de la journée. Le trop plein d'émotions. Il bondit carrément dans les bras de son père qui le réceptionna dans un éclat de rire gras.

- Hey! Champion! Tu n'es pas encore au lit? Souffla John en le positionnant correctement sur sa hanche.

Dean se sentait étrange, là, dans les bras de son père. Il se souvenait à peine de ce que cela faisait d'être ainsi étreint. Avec douceur. Juste avec douceur. Sans désespoir, douleur ou détresse. C'était étrange et c'était bon.

- Allez, hop, au lit! Lança son père en grimpant les marches de l'escalier. Demain, je suis à la maison, je pourrai passer du temps avec toi...Lui dit-il en lui ébouriffant les cheveux.

- Papa...Souffla Dean dans le cou de son père.

- Oui? Lui répondit John en le déposant dans son lit.

- C'est bien qu't'sois là... Murmura-t-il doucement avec sérieux.

John haussa un sourcil, haussa légèrement les épaules et lui répondit un « toi aussi » rapide en le bordant.

- Je laisse la veilleuse allumée, ok?

- Non...

- Tu es sûre? Lui demanda son père, sincèrement étonné. Même pas deux jours plus tôt, son fils lui avait fait un scandale parce qu'il n'était pas venu faire fuir les monstres sous son lit.

- Oui.

- D'accord mon grand. Dors bien. Souffla-t-il en laissant la porte entrebâillée.

. . .

A partir de là, Dean fit de son mieux pour prétendre. Il n'avait jamais été doué pour l'hypocrisie mais la dissimulation, il connaissait. Et si au début, il s'était vraiment senti heureux de cette vie – assister aux premiers pas de Sam devant la cheminée avec sa mère qui bondissait de joie et son père se gaussant de la précocité de son cadet était exceptionnelle- la duplicité commençait à lui peser. Et Dieu! Il se sentait tellement seul. Castiel était toujours là bien sur mais ses visites étaient rares ...

Chasser le naturel, il revient au galop, hein?

Dean avait fini par s'isoler avec le temps. La compagnie des enfants de son âge ne lui disait rien et son frère... Sam était encore trop jeune pour comprendre quoi que se soit et même s'il avait pu lui parler, il n'aurait pas pu alléger son fardeau...; car Son Sammy n'était plus. La réalisation l'avait frappé comme une gifle. Ce Sam ne serait pas comme celui qu'il avait connu. La relation si particulière qui le liait à lui ne pourrait pas se développer. Ho... Il s'en occupait et Mary semblait ravie de l'attention que Dean portait à son jeune frère mais il n'aurait pas à assumer ce rôle de mère protectrice et de père encourageant...Il ne serait que le frère ainé un peu trop sur-protecteur...Peut-être était-ce un bien? ... ou peut-être pas.

Ses parents aussi s'éloignaient doucement. Car Dean était adulte en fin de compte, ce qui faisait de lui un enfant étrange, silencieux, aux blagues déplacées. Sa mère faisait comme si de rien n'était tandis qu'il surprenait souvent son père entrain de le regarder, les sourcils froncés, essayant; toujours en vain, de comprendre à quoi pensait son fils.

Et les jours s'écoulèrent lentement, le suivant ressemblant toujours au précédant, dans cette vie paisible et si normale. Dean était tout à fait conscient qu'actuellement sa marche de manœuvre était drastiquement réduite.

C'est ainsi que l'année de ses huit ans, il se décida enfin à bouger. Que pouvait donc devenir Missouri Mossley?