Au départ : Cela devait ressembler au film « Atonement » ou « Reviens-moi », en français, un film de Joe Wright avec Keira Knightley et James MacAvoy, adapté d'un roman d'Ian McEwan : deux amants, séparés à cause d'un quiproquo qui envoie l'un à la guerre et pousse l'autre à renier sa famille. Finalement, et malgré tous leurs souhaits, l'événement qui semblait à première vue anodin finira par définitivement les séparer. C'était prometteur. Ce morceau en gardera les grandes lignes, mais j'ai souhaitée adapter à ma sauce. Au final, une histoire très sombre.

Le speech : Après sa défaite face aux Avengers, Loki est exilé, sans pouvoirs, sur Terre. Sous la volonté de Thor, il est accueilli à la Tour Stark, là où résident désormais l'ensemble des Avengers. D'abord aigri, il finit peu à peu par se faire à ce nouveau monde, et se lie à Anthony Stark, qui le fait lentement sortir des ténèbres. Bien que désormais allié, il reste une menace potentielle pour le SHIELD et la plupart de ceux qu'il côtoie. Ainsi, lorsqu'il soupçonne un nouveau venu de l'équipe des Vengeurs de vouloir semer le trouble dans la ville, peu sont enclins à le croire. Et, lorsque le drame survient, rien ne pourra empêcher les accusations de transformer ce nouvel Eden en véritable Enfer.

Ce qu'il faut savoir : Loki/Tony, pas encore établi en cet instant de l'histoire. Mention d'un léger Bucky/Steve. Ce chapitre fait mention de symptômes d'un syndrome post-traumatique et de mutilation.

Que dire de plus ? Merci beaucoup pour vos reviews si motivantes, vos avis si généreux, vos favoris si extras ! Vous aimez, et c'est l'essentiel. J'espère que la suite vous plaira tout autant, voire davantage.

Nous avançons, doucement, mais sûrement, dans cette histoire. La relation Tony/Loki prend de nouveaux chemins, et j'inclus Bucky dans l'équation. J'adore ce personnage, et les similitudes qu'il possède avec Loki sont si intéressantes qu'il me fallait lui donner un rôle. J'espère que son implication vous plaira.

Je ne vous en dit pas plus.

Bonne lecture !

Votre serviteur,

AMAZINGmadness.

A entendre : MY BODY IS A CAGE – ARCADE FIRE.


DEUX

« Trauma. »

Depuis cette fameuse nuit écourtée, Stark se complaisait à rester sourd à ses appels et aveugle à sa présence. Ils ne se voyaient de toute façon que très rarement : l'ingénieur passait tout son temps libre entre les Avengers et son atelier. S'occuper de l'ancien dieu millénaire qui peuplait son étage ne faisait apparemment pas parti de ses tâches essentielles, et ce rôle avait donc été confié à Jarvis, qui parvenait toutefois à s'aider de certains des Avengers.

Bien heureusement, Loki possédait un clair attrait pour cette technologie invisible et emmurée qu'était l'intelligence artificielle de Stark. Leurs premiers dialogues avaient toutefois été difficiles – Loki avait cru mourir d'anxiété en entendant cette voix à l'accent étrange provenir du plafond, la première fois -, mais le cap de la rencontre passée, la colocation s'annonçait désormais sous les meilleurs aspects.

Jarvis était là, au moins. C'était assez triste à entendre, assez larmoyant à comprendre, mais Loki savait parfaitement que tous ces superbes héros avaient d'autres chats à fouetter et ne pouvaient se permettre de lui tenir compagnie ou de le chaperonner. L'intelligence artificielle l'accompagnait donc, du lever au coucher, et était parfois même la seule voix, la sienne exceptée, qu'il entendait de la journée.

Il connaissait la solitude, ne s'en plaignait pas vraiment. Au moins, ici, les coups ne pleuvaient pas.

- Vous n'avez dormi que trois heures cette nuit, Loki.

Il ignora le reproche masqué dans la voix si peu robotique de Jarvis. Il haussa les épaules, ouvrit la penderie et en sortit quelques vêtements sans y prêter trop d'attention. Il s'habilla sans plus de goût.

- Messieurs Stark et Rogers prennent leur petit-déjeuner dans le salon. Souhaitez-vous que je les informe de votre réveil ?

Il fronça les sourcils, considérant un instant la requête. Il n'avait pas croisé Stark depuis deux semaines, n'avait pas parlé à Rogers durant les dix derniers jours. Le fait de les savoir si proches, ensemble de plus, était assez intriguant, voire suspicieux.

- Hey, Rudolph ! Justement, on était en train de parler de toi.

Il avança d'un pas prudent dans le salon, jetant un regard méfiant aux deux hommes attablés au comptoir qui longeait le plan de travail de la cuisine. Stark avait l'air littéralement épuisé. La lumière tamisée ne parvenait pas à cacher ses cernes, et la posture quelque peu affalée qu'il adoptait avait le don d'exacerber le tout. À ses mots, Rogers se tourna à son tour vers lui, et Loki fut étonné de lui voir un air tout aussi éreinté. Cela l'inquiéta un peu. Une inquiétude qui alla crescendo en voyant que tous deux buvaient. De l'alcool. À six heures du matin.

- Avez-vous quelque chose de particulier à fêter ?

Faisant comme si leur tourner le dos ne provoquait pas en lui une quelconque angoisse, Loki se pencha vers le réfrigérateur qu'il venait d'ouvrir, y prit la bouteille de jus d'orange et s'en servit un grand verre, sans leur daigner le moindre regard. Ceux des deux héros ne le quittait pourtant pas, il en avait bien conscience.

- Tu … Y a quelque chose de changé … Tu t'es coupé les cheveux, Rudolph ?

Loki peina à résister à la volonté de rouler des yeux. Il se tourna à nouveau vers eux, s'appuyant nonchalamment contre le réfrigérateur clos. Bien assez loin d'eux, un point stratégique pour parvenir jusqu'à la sortie, qui menait droit au couloir et aux ascenseurs, avec le bloc de couteaux aiguisés à sa portée, sur le plan de travail. Juste au cas où.

Il avait décidé de couper ses cheveux le même jour où il avait décidé de jeter de manière définitive les loques de son armure. Cette dernière était de toute manière en lambeaux, inutilisable. De plus, il était désormais un mortel, un être humain, la tenue d'apparat n'était donc plus de rigueur. Concernant les cheveux, ils avaient poussés bien plus que de raison, et lui donnait un air sauvage, fou, dont il avait voulu se débarrasser. Ils étaient désormais bien plus courts, et dépassaient à peine sa nuque. Se voir ainsi avait été libérateur. Bien que son visage gardait des traces de la maigreur et des coups, ne plus voir cette profusion capillaire autour avait comme calmé ses traits, les avait rajeunis. Ce n'était effectivement qu'une impression, mais pour lui cela était suffisant.

- Je vous plais, ainsi, Stark ?

Rogers s'étouffa avec sa gorgée de vodka, un mince plaisir qui lui tira un léger sourire. Stark n'eut que l'indécence de lui proposer une œillade lubrique et un sourire somme toute évocateur, qui ne lui tira rien de plus que de l'ennui. Le provoquer était si simple. Mais, tellement libérateur.

- Oh, bébé, n'oses même pas supposer des choses qui pourraient me plaire.

Loki cacha son sourire dans son verre. Il ne parvenait même pas à comprendre comment ce genre de commentaires pouvaient réussir à lui plaire. Comment le regard de Stark sur lui pouvait paraître brûlant, parfois. Il se détourna cette fois, en y pensant. Il posa son verre avec un peu trop de force sur le plan de travail de métal.

- Vous parliez de moi ? Autour d'un verre, à l'aube ? Je ne suis pas un expert quant aux rites midgardiens, mais je peux parier que celui-ci est somme toute particulier ...

Lorsqu'il osa à nouveau tourner son regard vers les deux héros, ceux-ci se regardaient, quelque peu gênés, mais déterminés. Rogers finit par passer une main dans ses cheveux clairs, remuant de façon mal à l'aise sur son tabouret de cuir noir, se raclant la gorge.

- On pensait … Enfin, je me suis dis …

- Steve voudrait te présenter un de ses potes. Du genre, traumatisé et manipulé. Un peu comme toi, quoi.

Il ne fit que jeter un regard mauvais en direction de Stark, se demandant comment diable une personne pouvait provoquer chez lui autant d'attrait que de répulsion, sa concentration tournée vers la mine hésitante de Rogers. Celui-ci semblait perdre ses moyens, chose que Loki n'avait encore jamais vu.

- Oui, eh bien … Tony dit que tu fais pas mal de cauchemars, que tu récupères difficilement et …

- Tony dit réellement cela ?

Il coula un regard de pure fureur vers le propriétaire des lieux. Un temps, il pensa faire quelque chose, peut-être lui balancer le verre, peut-être attraper l'un des couteaux et le lui lancer dans la gorge. Il serra sa main gauche, encore quelque peu gourde, bougea lentement les doigts. Il osa regarder réellement Stark en face, et nota qu'il semblait mortellement sérieux, malgré tout l'alcool qu'il ne cessait d'ingurgiter. Dans son regard, cette étincelle étrange n'avait de cesse de briller.

- Je pense que nous avons tous l'idée que te faire voir un psy serait une erreur. Enfin, je ne sais pas ce que tu en penses, mais …

- Est-ce là un de vos guérisseurs centré sur l'étude de la psyché ? Va-t-il me faire parler de mon enfance, entre toutes autres choses ? De mon Œdipe non réglé ?

Les deux mortels le regardèrent étrangement, si bien que Loki n'eut d'autres choix que de continuer, dans un soupir accablé.

- J'ai eu le temps de lire et de découvrir bien des choses, depuis que je suis arrivé. Et, non, ce n'est définitivement pas une bonne idée.

- Okay, alors, nous nous sommes dits qu'il serait peut-être bien d'employer une autre méthode, pour tenter de … te faire aller mieux. Peut-être qu'en parlant un peu avec le pote de Rogers, en échangeant des trucs d'ex prisonniers et ce genre de trucs méga libérateurs, tu parviendrais à te sentir un peu mieux … Tu vois ?

Il les regarda tour à tour, tenta de percevoir où était la blague, la tromperie, dans cette proposition. Ils semblaient mortellement sérieux. Tant que Loki en eut un peu peur. Parler, s'épancher sur l'épaule d'un autre ? Quelle était cette comédie ? Il était un Prince Ase. Les Princes ne pleuraient pas.

Il ressentit plus de stupeur que de colère. La surprise de savoir que son état les inquiétait réellement, qu'il n'était pas si insignifiant, à leurs yeux. Il sentit ses mains se mettre à trembler. Lorsqu'il parla, sa voix fut éraillée.

- Je n'ai besoin de personne.

- C'est pas ce que Jarvis dit. T'as dormi combien de temps, cette dernière semaine ? T'as mangé combien de vrais repas ? T'as passé combien de temps amorphe sur ton lit ? Combien de temps accroupi dans un coin de la salle de bains ? T'as ouvert combien d'entailles dans ton bras, aujourd'hui ?

Les mots de Stark laissèrent dans la pièce un long silence, froid et profond. Rogers détourna les yeux, mal à l'aise. Stark, lui, ne se pria pas pour le jauger. Loki découvrit dans son regard bien plus que de la colère : il y avait également pas mal d'inquiétude, et aussi quelque chose qu'il eut du mal à comprendre immédiatement, quelque chose comme de la compréhension, comme de l'indulgence.

Il tira machinalement sur sa manche. Les plaies, en-dessous du tissu noir, se rappelèrent à son bon souvenir.

Finalement, Stark engloutit un énième verre et tourna les talons, disparaissant dans le couloir attenant. Loki sentit quelque chose en lui se serrer. Il tourna son regard vide vers Rogers, qui ne fit que lui adresser un pâle sourire, le couvant d'un regard bien triste.

- Je pense que Bucky sera très heureux de te rencontrer, et inversement. On se voit demain, Loki.

Il ne parvint qu'à bredouiller son salut. De nouveau seul, il posa ses deux mains contre le métal du plan de travail, profitant un instant du silence revenu, prenant la peine de respirer profondément afin d'endiguer les émotions qui montaient lentement dans sa gorge.

Il repoussa du bout des doigts le bloc de couteaux qui trônait face à lui.

X

James Barnes avait un regard fuyant. Même assis ainsi dans le canapé du salon, les bras passés sur le dossier, les jambes nonchalamment croisées, il était assez facile de voir que son attitude bien calculée n'était que de la comédie. Ses yeux scannaient chaque mouvement, et Loki savait pertinemment qu'il avait repéré chaque sortie et entrée, chaque menace au moment même où il était entré dans la pièce. C'est ce que lui même était du genre à faire.

Alors, ils étaient tous les deux là, assis comme des idiots, l'un en face de l'autre, à se jauger du regard, sous l'attention particulièrement agaçante de Rogers, Stark, Barton et Romanoff, installés autour d'eux. Les quatre héros échangeaient des banalités, et Barnes y répondaient parfois, en riant de ce rire enjoué que Loki savait factice, mais auquel les autres ne semblaient pas vraiment prêter attention. Ils essayaient très clairement de détourner la gêne qui entourait cet entretien si particulier. Sans pourtant réellement y parvenir.

Loki ne parvenait tout simplement pas à desserrer les mâchoires. Il voguait constamment entre l'apathie et la colère, ne sachant pas vraiment s'il devait se laisser aller au désespoir ou s'il devait réduire le monde en un tas de cendres. S'il devait tenter de parler avec l'homme ou s'il devait fracasser son joli minois. Il existait encore des choses à l'intérieur de lui qui l'empêchait de choisir entre ces deux solutions si prometteuses, quelque chose comme une dignité qui n'avait pas été totalement piétinée, comme un self control qu'il avait pensé ne plus savoir maîtriser. Et puis, la curiosité, également. Cet homme là semblait en effet particulièrement commun, mais les ombres qui voguaient dans ses yeux et son bras de métal étaient des éléments qui parvenaient, toutefois, à intriguer Loki.

Finalement, Stark et Barton finirent par s'éloigner, avec quelques mots sur des pizzas qu'ils allaient commander, et après un instant – et un dernier regard inquiet de Rogers vers son protégé -, les deux autres Vengeurs finirent par les suivre.

- Alors, c'est toi, Loki. Le grand Loki.

Barnes fit claquer sa langue contre son palais, détourna la tête en riant doucement. Assit dans un des fauteuils de cuir noir peuplant l'énorme salon de l'étage commun, Loki observa l'ancien soldat sans répliquer. Ses longs doigts blancs pianotaient légèrement contre les accoudoirs, en un geste nerveux. Devant son manque de réaction, Barnes se pencha en avant, ramenant ses coudes sur ses genoux. Le cliquetis métallique de son bras et le recalibrage qui en découla tirèrent une œillade teintée de nervosité à son interlocuteur, ce qui le fit sourire amèrement.

- Je suis tombé d'un train, il y a longtemps. C'était haut, je suis très mal retombé. Ils ont préférés me couper le bras, et se sont très certainement dit que m'en mettre un plus performant à la place serait une bonne idée.

Il bougea ses doigts faits de métal, et Loki observa avec une certaine fascination la matière se plier à la volonté de l'homme. Ses mouvements restaient fluides, malgré l'âpreté et la dureté du métal utilisé. Cela n'était pas magique, mais cela aurait pu l'être. C'était un geste de science très précis et très avancé, implanté sur le corps d'un soldat lambda de la Seconde Guerre Mondiale, et cela tira bien des questions dans l'esprit de Loki.

Barnes l'observait fixement, penché ainsi vers lui. Peut-être avait-il eut des instructions de la part des Vengeurs, de Rogers en particulier, dont il semblait assez proche ? Peut-être devait-il trouver une faille, trouver le moyen de le faire parler sur quelque chose en particulier ?

Loki bougea un peu dans le fauteuil, croisa les jambes. Il baissa le regard sur ses ongles, le visage inexpressif.

- Vous couchez avec Rogers ?

Barnes cligna plusieurs fois des yeux, comme incrédule. Il se redressa, l'observant avec un regard élargi par la surprise. Loki releva le regard vers lui à l'instant où le rire l'emportait sur son ébahissement.

C'était assez étrange, le voir rire ainsi. C'était comme si le fait même de rire était une chose ardue, quelque chose qui avait été profondément oublié et qui revenait aujourd'hui difficilement à sa mémoire. C'était un rire simple, libérateur et vrai. Un rire oublié. Peut-être qu'en fait Stark et Rogers n'avaient pas mentis, peut-être qu'il était réellement ce qu'il prétendait être …

- Qu'est-ce qui pourrait te faire penser une telle chose ?

- Il parle de vous avec beaucoup de tristesse.

- Ah ?

- Je pense que cela prouve qu'il tient beaucoup à vous, qu'il s'inquiète pour vous.

Barnes haussa un sourcil, un sourire au coin des lèvres. Ce que lui disait Loki ne semblait pas le surprendre, ou alors il possédait une parfaite maîtrise de ses émotions, et là il n'aurait su clairement pu appréhender l'entièreté de ce qui se jouait.

- On n'en couche pas moins ensemble.

Le sourire finit par s'effacer.

- Il m'a fallu environ quatre mois pour comprendre qui il était vraiment. Trois de plus pour parvenir à comprendre qui j'étais réellement. Donc, on ne va pas tout de suite en venir à ce genre de … choses.

Loki le regarda longuement, l'observa détourner les yeux. Il y avait quelque chose de grave dans son regard, d'hanté. Quelque chose de profondément brisé.

- Je suis tombé d'un pont, il y a longtemps. C'était, ma foi, très haut, et je suis retombé au plus mauvais endroit possible. Thanos me pensait utile, mais il trouvait également que j'étais trop insolent, alors lui et les autres ont décidés qu'il fallait m'améliorer. J'étais sous l'influence du Tesseract, avant, pendant et après l'invasion de New-York. Thanos avait réussi à me briser assez pour que la magie de l'artefact soit assez puissante pour parvenir à s'implanter dans mon esprit. Il a fallu, je ne sais pas vraiment, peut-être deux mois environ pour me sevrer entièrement de son influence. Pour arrêter les voix dans ma tête.

Le silence qui s'ensuivit ne fut pas aussi lourd que Loki aurait pu le penser. Barnes le regardait simplement, sans jugement, sans peine, sans pitié. Il dardait sur lui un regard perçant, calculateur. Il ne fit que porter son verre, reposant sur la table basse qui les séparaient, à ses lèvres, en haussant doucement des épaules.

- Okay. J'avoue, on a déjà couché ensemble, avant. Mais, c'était la guerre, et c'est clairement ce que Steve pense. À l'époque où l'urgence, la mort, l'emportaient sur à peu près tout. Rien à voir avec aujourd'hui. Stark parle de toi de la même façon d'ailleurs, tu sais.

À son tour, Loki but une gorgée de l'alcool fort qui résidait dans son verre, l'éloigna en souriant légèrement.

- Je sais.

Le sourire qui étira les lèvres de Barnes était franc, et moqueur, et amusé. Il marmonna quelque chose dans son verre, peut-être du russe.

Il se pouvait que Loki finisse par l'apprécier, finalement.

X

- Je pensais que vous n'aviez plus d'armures.

La constatation souleva un claquement métallique dans l'atelier, ainsi qu'un juron très coloré lorsque la tête de Stark émergea de sous un établi. Loki ignora le regard ébahi que lui lança le propriétaire des lieux en le voyant ainsi pénétrer dans son antre.

- M-mais … Jarvis, j'avais dit aucun visiteur.

- Avec tout mon respect, Monsieur, les accès de Loki n'ont pas été restreints. Vous n'avez jamais pris la peine de m'en avertir.

- Saloperie d'IA bien pensante.

Cela parvint à tirer un sourire à Loki, alors qu'il effleurait des doigts la nouvelle armure rutilante de Stark, ne pouvant s'empêcher d'être fasciné par l'avancée technologique qu'elle représentait, et d'être amusé par les échanges burlesques de l'intelligence artificielle et de son créateur.

Stark, échevelé, éreinté, apparu dans son champ de vision, semblant bien renfrogné de s'être ainsi fait déranger dans ses travaux. Il avait les bras croisés sur son t-shirt trop ample, cachant cette paire de jean qui tombait bien bas sur ses hanches. Ses cheveux étaient un fouillis désordonné, sa barbe une chose désormais indomptable. Il ressemblait presque à l'adolescent qu'il n'était plus depuis longtemps. Cela fit bondir le cœur de Loki bien trop étrangement dans sa poitrine. Il se détourna de lui en toussotant pour masquer sa gêne.

- C'est mon labo. Privé, tu comprends ?

- Vous avez une mine affreuse.

- Dit celui dont les cernes bouffent la moitié du visage. Allez, chéri, je bosse, là.

- Vous aviez peut-être raison. À propos de James.

Il sentit la perplexité de Stark bien plus qu'il ne la vit. Sentant le silence s'allonger, il finit même par se tourner vers le génie, s'inquiétant quelque peu de son absence de réaction.

- James ?

Il avait les sourcils haussés, son esprit éreinté tentant de rassembler les liens entre cette information et ce qu'il savait. Loki soupira. Depuis quand n'avait-il pas dormi ? Le Jotun passa une main sur ses yeux, d'agacement ou de fatigue, il n'aurait su le dire.

- Barnes, si vous préférez.

Loki avait souhaité faire un effort. Montrer qu'il commençait à comprendre que Stark s'inquiétait pour lui et qu'il en était reconnaissant. Tenter de lui dire que ses actions pourraient peut-être lui permettre de se reprendre. James et lui avaient longtemps discutés, et cela avait été assez libérateur. Tous deux partageaient en fait bien plus qu'il n'aurait pu le penser dans un premier temps. Et, il devait cela à Stark, malgré tout. Stark qui n'avait de cesse de s'enfermer dans son laboratoire, ces derniers jours.

Il avait pensé lui faire plaisir. C'était comme cela que l'on appelait cela, n'est ce pas ? Lui montrer que ses efforts n'étaient pas vains et qu'il en était même un peu touché. Il pensait que cela apaiserait un peu l'étrange tension qui régnait entre eux depuis son arrivée sur cette planète grotesque.

Mais, à ces mots, le visage de Stark s'assombrit. Sans qu'il ne comprenne pourquoi, Loki le vit se détourner, jurer dans sa barbe et lancer la clef à molette qu'il avait dans les mains sans aucun égard sur la table métallique la plus proche. Lorsqu'il daigna de nouveau se tourner vers lui, son regard était empoisonné de colère.

- Ai-je dis quelque chose de mal ?

Le corps de Loki se raidit, dans l'expectative. Sa main gauche avait encerclée son avant-bras droit, naturellement. Son pouce appuyait si profondément sur sa chair qu'une certaine douleur fut bientôt ravivée parmi ses plaies endormies.

Stark allait-il le frapper ? En avait-il seulement la force, l'envie ? Loki ne souhaitait pas réellement le savoir, ni le découvrir.

- James, quoi. Tu le connais depuis deux jours, et il est James. Ça va faire deux semaines qu'on vit ensemble et je ne suis encore que Stark. Et, arrêtes de me vouvoyer, putain. Tu m'as jeté d'une tour, t'as bien le droit de me tutoyer. Et, je t'ai déjà vu à poil, aussi.

Stark dû très vite s'apercevoir de son effarement, car il lui jeta un dernier regard coléreux, avant de soupirer et de s'approcher, ignorant ses pas à reculons, et lui arracha la main de son avant-bras maltraité.

- J'ai un prénom. Anthony. Ou Tony. C'est mieux Tony, plus court, plus simple.

Avant que Loki n'ait pu émettre le moindre son, la moindre protestation, il attrapa fermement son bras droit, souleva vivement la manche qui le masquait, et contempla avec une sourde colère les marques qui s'accumulaient sur la peau bien trop pâle. Loki tenta d'arracher son bras à la poigne du génie, mais celui-ci ne semblait pas vouloir le lâcher de si bon cœur. Sans qu'aucune colère ne vienne monter en lui, il cessa de se débattre, impuissant, observant à son tour Stark tracer du bout de ses doigts les lignes qui s'imprimaient dans sa chair.

Stark commentait, jurait, mais il ne parvenait pas même à l'entendre. De ses mots, il n'entendit rien, de ses questions, il n'aurait su répondre. Il n'y avait plus que la peau chaude de ses doigts sur sa chair meurtrie et froide. Il n'y avait plus que cette impression d'incertitude, cette vision de la vie contre l'intolérable destruction qu'il représentait dès à présent et représenterait sûrement toujours.

Il eut envie de pleurer. Du genre, vraiment.

- Faut que t'arrêtes de faire ça. Je sais, c'est dur. Cette impression de n'être plus rien, de n'être vivant que lorsque le sang coule, je sais ce que ça fait. Faut que tu t'accroches à autre chose. Faut que tu parviennes à surmonter la sensation, à l'oublier.

Il lâcha le bras de Loki après avoir délicatement replacé le tissus au-dessus des plaies, avec une douceur certaine.

- Et, arrêtes d'avoir peur de moi. Tu peux avoir confiance en moi.

- Vous … Tu as délibérément tout dit à Rogers.

Loki ignora le fin sourire qui illumina un instant le visage de Stark au passage du vouvoiement au tutoiement. Il ne le regarda pas, de toute façon. Une espèce de boule de nerfs, d'émotions et de choses étranges s'était blottie au creux de sa gorge, et il avait la désagréable impression qu'un seul mot, qu'un seul regard, parviendrait à la faire imploser. Et, dès lors, comment survivre ? Il avait l'impression que, s'il se mettait à pleurer, il ne parviendrait plus jamais à s'arrêter.

- Je l'ai fais pour t'aider. Tout ce que je fais, c'est pour t'aider. Tu es dans mes appartements, tu as tous les privilèges possibles, tu es libre. Le SHIELD a demandé à te récupérer, Coulson voulait te mettre dans une belle petite cellule, au début, mais j'ai tout fais pour que tu puisses rester ici. Tout dire à Rogers, oui c'était pas la meilleure idée du siècle, mais au moins maintenant t'as un nouveau pote. James.

Ses dents grincèrent sur le prénom, et cela intrigua bien plus Loki que le reste de ses paroles. Une vague de colère naquit en ses entrailles en l'entendant ainsi se vanter de tant de choses, comme il sentait l'orgueil et la fierté, ces ruines éparses qui continuaient pourtant de subsister en son sein pourrissant, se répandre en son ventre, mais elle s'étouffa bien vite en l'entendant ainsi saccager le prénom.

Quelque chose se rappela à sa mémoire, une chose flétrie et saccagée, une émotion qu'il avait ressentie bien des fois, qu'il avait connu par cœur, qui l'avait tenu éveillé la nuit, parfois, jadis. Cela s'appelait la jalousie. Oui, cette bonne vieille jalousie, celle qu'il connaissait si bien, cette rancœur perfide aux accents doucereux, ce poison increvable qui anéantissait tout amour et toute bonté.

Était-il possible que Stark fut jaloux ? De quoi, réellement ? Loki n'osait imaginer que ce fut de James et de cette espèce d'étrange lien qui les unissaient. Cela semblait trop présomptueux, même pour lui, et surtout bien trop effrayant. Comme l'avait dit Stark, il n'était là que depuis deux semaines. Bien trop peu pour espérer établir de solides liens entre deux personnes, bien trop peu pour penser qu'une affection avait pu réellement se lier entre eux. De plus, Stark restant constamment enfermé dans son atelier ou étant toujours de sortie, et lui-même ne sortant guère de sa chambre, ils s'étaient très peu côtoyés. Cela ne pouvait aider. Cela ne pouvait être cela.

Un énorme gouffre sembla s'ouvrir à l'intérieur de lui. Doucement, il se mit à reculer vers la sortie.

- Merci, vous … tu … pour tout.

Il vit les sourcils de Stark se froncer, son visage s'assombrir. Mais, avant qu'il n'ait pu émettre le moindre son, Loki avait déjà tourné les talons, disparaissant rapidement dans l'escalier, quittant l'étrange endroit et son propriétaire.

X

Asgard lui manquait.

Aussi étrange et malsaine que cette sensation puisse être, il ne pouvait s'en départir. La quiétude lui manquait. New-York, en comparaison à son Royaume, était un vivier d'hommes et de femmes, d'enfants, grouillants et jacasseurs, une ville qui ne dormait jamais vraiment, un essaim où les abeilles fouineuses et minuscules n'avaient de cesse d'aller ça et là, de se déverser qu'importe le temps, qu'importe l'heure.

Même à cette heure tardive, il pouvait voir du haut de la terrasse de l'étage attribué aux appartements de Stark – et aux siens, bien entendu – les new-yorkais s'activer, la ville illuminée par les phares des voitures, par les fenêtres dispersant leurs lumières, par les bars et magasins toujours ouverts, par l'éclairage nocturne constamment présent. New-York était bruyante, malfaisante, suintante, dégueulasse. La ville était en constante ébullition. New-York était un chaos perpétuel.

Tout en cette ville respirait ses actes passés. Les bâtiments éventrés et laissés en l'état pour commémorer l'attaque, les expositions et événements divers qui célébraient la bravoure et l'héroïsme des Avengers pendant la bataille, les publicités et lives retransmis sur Time Square, les monuments qui avaient été érigés en mémoire des victimes … Comment s'attacher à ces êtres si insignifiants, qui ne pouvaient le voir que comme le véritable monstre qu'il se représentait être ? Comment parvenir à vivre ainsi, dans une contrée si lointaine, une vie misérable et mortelle, qui plus est ?

Asgard lui manquait. Mais, il haïssait Asgard.

Il détestait Odin. Il détestait Thor. Il détestait les gardes du Roi. Il détestait les conseillers du Roi. Il détestait les amis de Thor. Il détestait les courtisanes. Il détestait les guerriers. Il détestait les nobles. Il détestait les paysans. Il détestait les injustices. Il détestait la brutalité. Il détestait la violence. Il détestait l'or.

Et, il haïssait Asgard.

Pourquoi n'avait-il pas donné ce Royaume en pâture à Thanos ? Pourquoi Midgard, et pas Asgard ? La question avait longtemps tournée dans son esprit.

Qui mérite de vivre, qui mérite de mourir ?

Il s'était posé cette même question bien des fois. Avant le couronnement de Thor, après sa chute du Bifrost, entre les mains de Thanos, pendant la bataille de New-York, dans les cellules d'Asgard, sur son lit d'hôpital. Il voulait mourir. Il voulait vivre. Il voulait tant que les autres paient, alors qu'il lui semblait être le seul responsable quant à ses actes.

Il voulait que Thanos paie pour l'avoir forcé à choisir.

Oh, Odin avait dû adoré la punition. Voir son fils adoptif payer ses erreurs, le voir être amené à choisir qui doit vivre ou mourir, le voir jouer au Dieu qu'il se plaisait d'être, le voir être ravagé par la folie et le dégoût lorsque le choix avait été fait, alors qu'il s'était tant vanté d'avoir tenté d'annihiler le peuple Jotun, bien des années auparavant. Il avait dû tant en rire.

Pourtant, Loki n'avait fait que tenter de les protéger de la menace. Eux, les Ases qui l'avait enfermé dans une cellule, il avait tenté de leur épargner la destruction. Pour sa mère, pour les mages, pour celles et ceux qu'il avait aimé, pour les autres Royaumes qu'il considérait avec affection, avec sympathie, avec doléance. Il avait choisi Midgard pour eux tous. Et, ils l'avaient jeté en prison et torturé, pour cela.

C'était une histoire sordide.

Oui, New-York puait, ne dormait jamais, était cupide et bruyante, froide et grise, mais New-York était son dernier recours. Il se devait de se faire accepter par elle. Qu'importe qu'il soit nostalgique d'un temps où Thor était toujours son frère et Odin son père, d'une époque où il était encore un Prince millénaire. Il n'était plus temps de se morfondre.

Il s'appuya contre la rambarde et baissa les yeux vers le sol, bien des étages plus bas. Un groupe traversait la rue, simples fourmis comme il les regardaient de son si haut perchoir. Il ne pouvait les entendre rire, mais il parvenait à les imaginer.

Ils fêtaient l'anniversaire de Banner. Stark avait lourdement insisté pour qu'ils fassent quelque chose, malgré les pressants refus du principal intéressé. Et, ils faisaient quelque chose. Loki avait refusé d'y participer, et cela ne les empêchaient apparemment pas de célébrer.

Le groupe qui traversait la rue s'éloigna en riant.

Et, Asgard lui manquait. Terriblement.


J'espère que ce chapitre vous aura plu, je vous dis à bientôt pour la suite ! Bonne journée !