Maladie terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie. Ce mal, c'est la haine de la vie et l'amour de la mort ; c'est l'obstiné suicide. Alfred de Vigny.


Je suis une ombre.
Voilà.

Quel est ce maléfice sournois ? Insidieux et perfide, il s'introduit en moi, me laissant désespérément vide. Je tourne en rond, je ne me regarde plus ; je ne me sens plus ; je ne respire plus.

Je meurs un peu. Beaucoup.

Je m'oublie comme les autres s'y prennent, l'indifférence me mord, m'annihile, m'inexiste.

Je suis une ombre. Invisible et glissante, je traverse et transperce les murs dans le plus olympien des silences. Personne ne peut percer mes pas, personne ne peut retrouver ma trace : je suis morte, je n'existe plus qu'une larme. Je suis lasse. Je suis vide. Je suis trouée de l'intérieur, béante à en mourir. Je n'apparais plus, je ne peux plus articuler un mot : tout s'essouffle dans ma bouche, avant d'en être sorti. Plus rien ne s'échappe de mon corps, sinon la vie.
Je n'ai plus de sang, ni de larmes à verser : je n'ai plus la force de m'endolorir, de me brûler à nouveau et de continuer la torture. Je ne me traverse plus avec les lames, j'ai cessé d'essayer de périr.

Voir deux cygnes s'éloigner outrepasse ma douleur, je n'arrive plus à songer. Les rayons du soleil se reflètent sur vos plumes et je meurs encore plus de m'y voir reflétée. Je suis une ombre qui vogue au dessus de vous et la douceur de l'eau sur votre dos me rassure. La tête plongée dans le froid et dans l'insaisissable, les piques de l'astre s'épuisent, éreintées de heurter la surface molle et pourtant intraitable qui me noiera comme ma chute abyssale.

Cette tour, je m'en souviens lorsque j'en ai sauté, j'ai rêvé de pouvoir m'en éloigner le plus rapidement possible et enfin, lorsque j'ai senti le sol se glisser sous mon corps, mes os imploser et mon sang éclabousser, je me suis sentie vivante. J'étais devenue un phénomène digne d'intérêt pour les quelques secondes que les Dieux m'avaient accordées : la mort la plus rapide et la plus atroce qui existe. Contempler les cygnes s'envoler gracieusement dans le ciel, tandis que le corps mou qui avait essayé de les imiter s'était piteusement affalé sur la terre. Mais à présent, je vole aussi haut qu'eux ; je n'ai plus conscience ; je n'ai plus de corps.

Je ne suis plus rien, je ne me regarde plus, je ne me sens plus, je ne respire plus. Je ne vis plus ni n'existe davantage.

Je meurs doucement, dans la douleur hivernale, et mon âme si putride s'éloigne de mon corps et s'envole aux côtés des cygnes et bien plus haut encore. Maintenant, je disparais dans les orages et deviendrai la pluie qui siège dans vos yeux d'amoureux. Bientôt fini, je disparais.

Je ne suis plus.

J'étais une ombre, et voilà ce que je suis devenue.