Partie II : Bac à sable
« En débutant, tu sais ce que j'ai appris ? Comment repérer un assassin. Disons que t'arrêtes trois types pour le même meurtre. Tu leur fais passer une nuit en cellule. Le lendemain matin, ton coupable c'est le type qui dort. T'es coupable, tu sais que t'es pris, tu dors. Tu baisses ta garde. »
Ω
En 1983…
Verity mangeait dans la cuisine en formica lorsque le téléphone du salon retentit.
Aujourd'hui, la mère avait laissé son fils à la crèche. C'était la première fois. Elle était peut-être maintenant femme au foyer, mais elle estimait que voir des jeunes enfants ferait du bien à Jim. Margaret lui avait assuré que cela développerait sa sociabilité. En effet, James passait pour un enfant peu sociable, renfermé sur lui-même. Presque aucun sourire ne venait orner son visage poupon aux petits cheveux et aux grands yeux noirs. Même les chatouilles n'arrivaient pas à lui arracher un rire.
Pour autant, et contrairement à ce que se plaisait à dire Mrs Shevington, Jim n'était pas ce qu'on appelait un « anormal », un « handicapé mental » qui ne parlait pas ou alors baragouinait trois mots peu cohérents. Non, au contraire, il était redoutablement intelligent derrière ce masque. Pour tout dire, il semblait toujours faire les choses avec un but bien défini et il possédait un langage maîtrisé.
Cette dernière chose, Verity était la seule à le savoir. Lorsqu'il y avait un peu de monde, Jim était identique à n'importe quel enfant, quoiqu'un peu renfermé. Toutefois, un jour, la brune l'avait entendu parler tout seul dans sa chambre en manipulant avec une délicatesse surréelle un livre en carton. Au début, elle avait cru avoir rêvé, mais plus elle y pensait, plus elle en était persuadée. Verity était convaincue d'avoir entendu Jim se parler à lui-même à propos d'un vulgaire dessin animé — Bibifoc, qu'ils mettaient de temps en temps à la télévision.
Elle n'en avait parlé à personne, craignant de passer pour une folle, mais elle était devenue encore plus distante. Madame Moriarty faisait maintenant bien attention à ce qu'elle pouvait dire lorsque son fils était dans les parages. Bien entendu, elle n'était pas une mauvaise mère et s'occupait avec attention du bien-être de son enfant, mais le côté affectif était inexistant. Elle n'arrivait pas à s'y attacher. Verity aimait se rassurer en se disant que son mari et sa sœur lui donnaient une dose d'amour largement suffisante.
Toujours est-il qu'elle avait été ravie lorsqu'on l'avait prévenue qu'une place dans la crèche du quartier était disponible. Il n'y en avait pas beaucoup et les parents hésitaient à donner leur enfant. Cela l'arrangeait.
Verity abandonna sa préparation pour madeleines sur le plan de travail et décrocha le téléphone en prenant un ton aimable :
« Allo ? Madame Moriarty a l'appareil, que puis-je pour vous ?
- Bonjour, Madame, je suis Miss Clough de la crèche…
– Ah ? Il y a un problème ?
– Euh… Oui. Plutôt. Pourriez-vous passer le plus rapidement possible ? demanda d'une voix mal assurée la jeune femme qui gardait son fils. »
Ce manque d'informations irritait la brune qui ne put s'empêcher de dire avec brusquerie :
« Mais que se passe-t-il ? Il est arrivé quelque chose à Jim ?!
- Non, pas à lui. Il va bien. Mais il vaut mieux que vous veniez le reprendre, on ne va pas pouvoir le garder. Excusez-moi, je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps au téléphone. À tout à l'heure. »
Sur ce, Miss Clough lui raccrocha presque au nez. Ces employés de crèche étaient bien incompétents et Verity comprenait maintenant la raison pour laquelle sa voisine ne voulait pas y envoyer sa fille. Mais c'était surtout que cela l'embêtait bien d'y aller.
Elle mit plus d'une demi-heure avant d'arriver devant le bâtiment morne de couleur grise. Il y avait bien un pauvre soleil à côté de la pancarte indiquant le nom de l'établissement – la Crèche des petits bouts, mais il paraissait bien solitaire.
À l'intérieur, cela braillait de tous côtés. C'était sombre, la peinture orange bien qu'ayant été faite récemment semblait déjà vieillie. Miss Clough — une grande fille un peu gauche aux cheveux châtains, tentait de séparer deux petites filles qui se bataillaient pour un cube en tissu. Elle était visiblement toute seule pour une vingtaine d'enfants. Cela n'étonnait pas Verity qu'elle ne s'en sorte pas.
La brune se racla la gorge pour attirer son attention. La pauvre employée la remarqua enfin.
« Ah… Euh…
- J'espère que vous ne m'avez pas fait venir pour vous contenter de me sortir des onomatopées. »
La voix de Verity avait claqué d'une façon sèche. Ce n'était pas quelqu'un de très aimable au naturel, mais si quelqu'un venait interférer dans ses projets, elle n'était même plus sympathique. Or, la pauvre Miss Clough venait d'entrer avec pertes et fracas dans cette catégorie.
Complètement submergée, elle bégaya :
« Je… J'ai mis Jim dans la pièce où l'on sert à manger… Juste là ! indiqua-t-elle en pointant du doigt une porte bleu canard. Agatha ! Lâche ça tout de suite ! »
Verity ne s'attarda même pas sur cette scène qui lui semblait du dernier des ridicules. Elle trouva Jim assis sur une des petites chaises des tables rondes. Miss Clough lui avait laissé des feuilles et des crayons, mais il n'en avait fait aucun usage.
« Jim… Qu'est-ce que tu as bien pu faire pour te faire renvoyer d'une crèche ? »
Comme elle s'y attendait, le petit l'ignora. Il prit même, avec un dédain visible, un crayon pour dessiner ce qui ressemblait vaguement à un bonhomme.
« Tu sais que ça ne prend pas avec moi. Arrête ça immédiatement et explique-moi pourquoi je vais devoir t'avoir avec moi toute la journée ! ordonna-t-elle avec fermeté. »
Comme pour se moquer d'elle, James la regarda droit dans les yeux et demanda avec une maladresse feinte :
« Maman… Fâchée ? »
Verity soupira, tira une chaise bien trop petite pour elle et s'assit dessus tout en tirant sur sa jupe patineuse rose fluo.
« Okay Jim. Qu'est-ce que tu veux ? Ça te sert à quoi d'être comme ça ? Tu as deux ans et demi. C'est bien, c'est gentil. Mais si tu continues à te comporter comme ça, je vais être obligée de t'envoyer chez le psychiatre et là ça va être moins drôle… Je suis ta mère. Certes pas la plus extraordinaire, mais je peux quand même faire de mon mieux. Maintenant, dis-moi ce que tu as fait. »
Le petit garçon en salopette verte hésita quelques instants puis abdiqua :
« Ce n'est pas de ma faute… Dès que je commence à leur parler, ils pleurent… Ce ne sont que des bébés ! »
Voir un enfant si jeune se mettre à parler aussi bien avait quelque chose de déroutant. Toutefois, Verity Moriarty n'était pas femme à se laisser dérouter pour si peu. De plus, cela lui prouvait bien qu'elle n'était pas si folle.
« Qu'est-ce que tu leur as dit ?
- Je leur ai simplement raconté des histoires…
- Quelles histoires ?
- Des histoires qui font peur ! Y'en a plein qui passent à la télévision !
- Un enfant de cet âge n'est pas spécialement conscient de la mort à cet âge. Enfin, d'admettons. Qu'est-ce que tu as fait d'autres ?
- Mais rien ! Je les ai juste regardés !
– Jim… Il va vraiment falloir que nous établissions des règles… »
En 1985…
Voir son fils rentrer en « Primary School » avait été un soulagement pour Verity. S'occuper d'un enfant taciturne était épuisant. Après le fameux incident de la crèche, elle avait pu établir un semblant de relation avec lui. Quiconque d'attentif aurait pu remarquer que le lien qui avait fini par se nouer entre les deux n'était pas basique. Elle ne ressemblait pas à celui qu'on voyait habituellement entre une mère et son fils. C'était plus une complicité d'esprit que de sentiments. Toutefois, Stephen ne remarqua que le côté positif de la situation : sa femme et son petit s'entendaient comme larrons en foire. Même s'il devait bien avouer que voir son fils de cinq ans s'amuser avec des additions avait quelque chose d'étrange. Au moins, il était soulagé de le voir parler normalement.
Et il était enfin l'heure que son petit monde rentre en collision avec celui d'autres êtres de son âge.
Au fond d'elle-même, elle se doutait que son petit Jim ne s'intégrerait pas. Son côté refermé et lunatique ne lui attirerait sans doute pas beaucoup de sympathie. Néanmoins, elle se disait qu'il faudrait tôt ou tard qui sache se tenir en société.
Verity ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait prédit que James ne rencontrerait pas un franc succès. À une exception près. Exception qu'elle ne s'expliquait pas, mais qui ne la dérangeait en aucune façon. C'était trois mois après sa rentrée que Jim avait commencé à véritablement s'attirer l'antipathie de ses gentils petits camarades. Il ne leur parlait pas, ne jouait pas avec eux. Bref, il était différent d'eux et les regards noirs qu'il leur lançait de temps à autre n'arrangeaient pas la situation. L'enseignante, Miss Bright, avait bien essayé de leur rendre moins ombrageux, mais cela avait été un flamboyant échec. Sans doute parce que Jim détestait qu'on lui parle comme s'il était un enfant.
Toujours est-il qu'un jour, ce qui devait arriver, arriva. Lors de la récréation, le jeune Moriarty n'était pas particulièrement joueur. Toutefois, il aimait dessiner dans le bac à sable des figures assez complexes avec un bâton. Cela pouvait sembler terriblement austère pour une petite boule d'énergie, mais cela lui convenait. Alors qu'il finissait un bonhomme plutôt bien proportionné, un groupe d'enfants arrivèrent.
« James… Tu joues avec nous ? Il manque quelqu'un… expliqua d'une voix aiguë et fluette une petite fille habillée comme un sapin de Noël aux cheveux blonds. »
La réponse fut sans appel :
« Non. Je suis occupé. »
Les enfants sont des êtres possédant de formidables ressources. Dans la tête de Mickey Bishop, un problème était égal à une solution. Raisonnement fort simpliste, mais qui juste là avait plutôt bien fonctionné.
C'est pourquoi il effaça d'un large mouvement de pied le travail du jeune Moriarty. Un sourire franc apparut alors sur sa face constellée de taches de rousseur et il lança :
« Bah maintenant, c'est bon non ? Tu peux venir avec nous ! »
Jim l'observa du coin de l'œil avec un regard qui n'augurait rien de bon. Pour autant, il se fit violence et reprit son activité en les ignorant. C'était son moyen pour évacuer sa colère, pour se contrôler. Il savait que s'il ouvrait la bouche, il allait les faire pleurer. Or, Verity lui avait dit que ce n'était pas une bonne chose, qu'il fallait plutôt faire illusion.
« Arrête de nous ignorer ! piaffa la fille aux boucles blondes. »
Comme son opposant persistait dans comportement, elle fit la seule chose qui lui venait à l'esprit : elle attrapa une poignée de grains jaunes et la lança à la figure de Moriarty. Par réflexe, ce dernier ferma les yeux. Toutefois, quelques particules de sable rentrèrent dans sa bouche et se perdirent dans ses cheveux bruns.
« Arrête Anna ! Miss Bright nous a dit de pas jeter du sable ! brailla Mickey. »
Pourtant, cela ne l'arrêta pas et elle continua. Le comportement passif de Jim encouragea les autres qui participèrent à la fête à leur tour. Ils ne pensaient pas mal. Ils ne se rendaient pas bien compte de ce qu'il faisait. Ce n'était pas par méchanceté. C'était pour rire. James attendit que cela se termine, les yeux fermés. Pour l'instant, il ne bougeait pas, mais dans sa tête ce n'était que partie remise. Toutefois, il n'eut pas besoin de planifier une vengeance.
Moins de trois minutes après le début de ce petit manège, il entendit des cris stridents. En rouvrant les yeux, il put constater que quelqu'un était venu à son secours. C'était une petite fille habillée en rose pâle. Ses cheveux noirs et raides comme des baguettes de tambour avaient été coupés juste en dessous de ses oreilles. Ses traits asiatiques lui avaient valu quelques moqueries tout comme l'absence totale de vie dans son regard. James les comparait souvent à ceux des poissons morts. Il n'était pas spécialement proche de Yuka, mais comme elle parlait encore moins que lui, ils étaient presque toujours ensemble lorsqu'il fallait un binôme.
À cet instant, elle s'employait à mettre en pièces méthodiquement les assaillants de Jim. Ils fuirent sans vraiment demander leur reste pour aller prévenir la maîtresse lorsqu'ils se rendirent compte qu'ils n'arriveraient pas à arrêter cette furie : le jeune Moriarty n'en était pas certain, mais cela ne l'aurait pas étonné qu'Anna eût le nez cassé. Les phalanges de Yuka étaient à vif. Jim n'était pas souvent surpris du comportement de ses semblables. Cependant, là, il faisait face à quelque chose qui le laissait perplexe.
« Pourquoi as-tu fait ça ? Tu vas avoir des ennuis…
- Parce que je les aime pas… »
C'était une raison tout à fait concevable pour Jim. Lui-même, lorsqu'il n'appréciait pas quelque chose, n'hésitait pas à tenter de le détruire. Ce qui expliquait sans doute le malheureux incident de la soupière de sa Grand-Mère, mais c'était une autre histoire. Tandis qu'il passait sa main dans ses cheveux pour retirer tout ce qui n'allait pas dedans, Yuka restait stoïque. Était-elle morte à l'intérieur ?
« Tu ne les aimes pas ?
– Non. Ils font trop de bruit. Ils sont stupides.
- Alors, pourquoi être intervenue lorsqu'ils s'en prenaient à moi ? Tu aurais pu faire ça n'importe quand.
- Ça donne une meilleure excuse. »
C'est à partir de ce jour que Yuka resta collée à Jim Moriarty. Pourquoi ? Personne n'eut jamais la réponse : cette fille était sans doute un mystère pour les autres ainsi que pour elle-même et son absence de sentiments n'aidait pas le processus.
N.D.A. : Voici la nouvelle partie ! J'espère qu'elle vous a plu ! Personnellement, ce n'est pas celle que je préfère mais ça va.. Je crois suffisamment en elle pour la poster ! X) J'ai pas grand-chose d'autre à dire sinon à dans deux semaines pour la prochaine partie !
Crédits : les personnages appartiennent à leurs ayants-droits respectifs et les OC m'appartiennent.
