Chapitre 3
" La voilà !"
Les visages inquiets de Genahaël et Vyrna furent la première chose qu'Amélia vit lorsqu'elle ouvrit les yeux. Il lui sembla s'éveiller d'un songe agréable. L'enfant nain grogna.
" Nous t'avons cherchée partout !"
Le ton de reproche n'échappa pas à la fillette mais elle s'étonna de l'intérêt et de l'inquiétude de ses compagnes à son égard. Un bruit de sifflet retentit soudain.
" C'est le signal, dépêchons nous !"
Tirée sans ménagement de son lit de mousse, Amélia se leva prestement et emboîta le pas de ses compagnes qui se pressaient vers le salon. Elle regarda machinalement ses pieds, surprise de les voir habillés et chaussés. Une forme ronde, douce et ferme, sous ses doigts, se balançait doucement dans la poche de sa robe. En la touchant, Amélia reconnut instantanément la forme d'un abricot. Le souvenir du goût sucré du fruit lui revint de plein fouet. Elle se revit assise sur l'herbe en compagnie de la divinité.
La gouvernante les compta rapidement, levant les yeux au ciel devant certaines tenues extravagantes des midgardiennes. Ces dernières commençaient mal les épreuves. Valériane tenta d'infléchir son raisonnement : être coquette ne signifiait pas nécessairement être dépourvue de toute intelligence ou compétence. Et c'était la première chose dont la gouvernante allait s'assurer. Elle conduisit rapidement la quinzaine de fillettes dans une salle d'étude située non loin de leurs appartements. Cette petite sortie provoqua un certain remue-ménage parmi les humaines, sévèrement rappelées à l'ordre par Valériane, qui ne tolérait aucun désordre. Leur enthousiasme fut cependant rapidement douché lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle d'étude. Haute d'une dizaine de mètres, la pièce offrait un contraste frappant avec l'atmosphère douillette de leur habitation. Les murs étaient tapissés d'étagères de bois vernis, regorgeant d'ouvrages plus ou moins épais. Des tables réservées à l'étude s'étalaient en demi sphère face à un bureau surélevé par une estrade. De hautes fenêtres apportaient une douce luminosité à la pièce sans offrir une vue propice à la déconcentration et à la rêverie. Amélia s'arrêta un instant sur le seuil, impressionnée par la majesté de la salle d'étude. Là encore, elle rencontra un champ de force. Elle observa la réaction de ses compagnes. Certaines humaines frissonnaient, incapables de cacher leur mécontentement face à ce phénomène. Les Elfes Lumineux et Vyrna y semblaient indifférents. Amélia en conclut donc que dans leurs royaumes, ce type de protection était monnaie courante. D'un geste sec, Valériane les enjoignit à s'asseoir tandis qu'elle rejoignait naturellement l'estrade. La fillette, toujours flanquée de ses deux compagnes, obéit docilement. A peine s'était-elles assises, qu'une pile de feuille apparut sur le bureau, ainsi qu'une plume et un encrier.
" Notez vos noms, prénoms, rang et royaume d'origine."
Avec application, les fillettes grattèrent sur le papier les renseignements demandés. Cette tâche achevée, les feuilles s'envolèrent d'elles-même pour se poser sans bruit sur le bureau de la gouvernante.
" Nous commencerons par les mathématiques."
Aussitôt une ligne apparut sur la première feuille blanche du tas. Il s'agissait d'un problème de calcul simple qu'Amélia résolut rapidement. A peine eut-elle inscrit son résultat qu'une seconde ligne apparut, proposant cette fois-ci, un exercice de géométrie, lui aussi relativement aisé. Amélia enchaîna ainsi les problèmes durant une heure, la difficulté allait en croissant et la fillette n'était pas toujours sure de ses réponses. La feuille n'indiquait pas si l'exercice était correctement résolu, se contentant de proposer un nouveau défi lorsque le précédent était résolu. A la fin de temps imparti, les feuilles s'envolèrent vers le bureau de Valériane, malgré les protestations étouffées de certaines fillettes. Elles n'eurent guère le temps de souffler qu'elles enchaînaient avec une nouvelle matière. La journée s'étira ainsi de longues heures. Amélia n'aurait su dire combien de temps elle avait passé à gratter furieusement le papier avec sa plume. En revanche, elle n'avait pas rencontré de difficultés particulières, et c'est donc plutôt satisfaite et contente de son travail qu'elle entendit la gouvernante décréter la fin de la journée. Ravie, elle se leva prestement et tourna un regard interrogateur vers ses compagnes. Genahaël lui fit une légère grimace tandis Vyrna affichait un visage serein. Le reste de la soirée fut consacré à comparer leurs réponses et le niveau de difficulté des épreuves. Ce n'est que lorsque qu'elle fut bien à l'abri sous ses couvertures, cachée dans la pénombre de son alcôve, qu'Amélia se permit de sortir l'abricot de sa poche. Malgré la journée passée dans les plis du tissu, le fruit conservait la douceur et le velouté d'un aliment frais. Lorsqu'elle fendit le fruit, un parfum éclatant se répandit dans toute la pièce, tellement violent que la fillette crut un instant qu'il serait aisément capté par ses compagnes. Plongées dans un profond sommeil, l'enfant nain et l'Elfe Sombre ne réagirent pas. Amélia s'empressa de mordre dans le fruit, soupirant d'aise lorsqu'elle ressentit cette sensation de plénitude et de bien-être. Épuisée par cette journée riche en émotions, la fillette s'endormit rapidement, le noyau d'abricot serré dans sa petite main.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, il faisait encore noir. Comme la veille, Amélia s'habilla sans bruit, à l'affût des respirations tranquilles de ses compagnes. Elle traversa sans peine le salon et s'apprêtait à faire coulisser la porte qui menait au patio lorsqu'une délicieuse odeur attira son attention. Elle s'approcha à petits pas du réfectoire où elle découvrit une magnifique table richement garnie. Le pain encore tiède, laissait s'échapper des volutes de vapeur, des pots de confiture armés de cuillères attendaient sagement qu'on les vide et des carafes en cristal étaient remplies de jus aux couleurs exotiques. A la vue de toutes ces bonnes choses, l'estomac de la fillette réagit instantanément. Elle s'approcha doucement de la table et tendit sa main vers les victuailles. Mais dans sa tête, une petite voix la sermonna vertement. Était-ce un comportement digne d'une princesse de se gaver de nourriture alors qu'une petite plante faible réclamait d'urgence ses soins ? La fillette se sentit honteuse et rebroussa chemin à regrets. Mais des pâtisseries posées sur une table attirent étrangement son attention. Prise d'une soudaine inspiration, elle attrapa une serviette et déposa délicatement trois petits gâteaux au miel, avant de refermer le tissu. Elle réalisa soudain que l'aurore ne tarderait plus à poindre, elle ne devait pas s'attarder davantage sous peine que son absence soit à nouveau remarquée par ses compagnes. Même si la divinité ne lui avait pas expressément interdit de parler de leur rencontre, la fillette ne se sentait pas le droit de l'évoquer. Elle se faufila donc rapidement vers l'extérieur, suivant le cheminement du ruisseau. Étonnamment, il lui semblait ne pas reconnaître le jardin, ne rencontrant aucun des obstacles qu'elle avait eut à franchir la veille. Même le chemin tortueux semblait plus droit. Amélia déboucha sur une petite clairière recouverte de mousse, sous laquelle le ruisseau avait disparu. La fillette était persuadée qu'elle n'avait pas emprunté ce chemin la veille, mais le murmure de l'onde se fit plus fort. Guidée par ce doux bruit, elle traversa sans bruit la clairière. Cachée par les lichens, une petite statuette se dressait à l'extrémité opposée. Amélia s'agenouilla et entreprit de nettoyer la pierre des mousses qui l'enveloppaient. Quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître dans les traits gravés, le visage de la divinité : ses longs cheveux, sa couronne de fleurs et même l'immense corbeille qu'elle tenait dans ses mains. La fillette scruta le sol, à la recherche d'un passage, cherchant à capter le murmure du ruisseau. Elle s'éloigna de quelques pas mais le bruit de l'onde la ramenait inlassablement à la statuette. Amélia finit par s'asseoir devant et l'observa avec attention. Il y avait quelque chose d'étrange dans la façon dont avait été sculpté l'objet, comme s'il manquait un élément. C'est alors qu'elle réalisa que la corbeille était vide. S'agissait-il de faire une offrande ? Amélia sut ce qui l'avait poussé dans la cuisine. Outre la faim, elle avait inconsciemment souhaité offrir quelque chose en retour à la divinité. La main tremblante, elle déposa doucement la serviette qui contenait les gâteaux au miel dans la corbeille vide. Un éclair vert traversa les yeux de pierre de la statuette. La fillette sentit un basculement, comme si elle se retrouvait la tête à l'envers. Fermant les yeux sous le coup de cette manœuvre peu agréable, elle ne consentit à les rouvrir que lorsque la sensation ne fut apaisée. Elle reconnut avec soulagement le lac et le verger de la divinité. Cette dernière finissait tout juste d'apparaître de l'onde. Elle adressa un doux sourire à la fillette. Toujours intimidée par cette belle jeune femme, elle s'inclina respectueusement. Aussitôt le petit arrosoir doré se matérialisa à ses pieds. Pressée, Amélia s'en saisit et s'avança rapidement à travers le verger. Elle n'eut aucune difficulté à retrouver son abricotier malgré l'étendue du jardin. La plante était toujours là et la fillette remarqua avec joie, qu'une feuille ornait désormais la tige verte. Elle arrosa soigneusement la motte d'herbe et guetta la réaction de l'arbuste. Comme la veille, la plante réagit aux soins qui lui avaient été portés. En réponse, elle gagna en taille et en circonférence. Émerveillée par cette croissance rapide, la fillette en aurait presque sauté de joie. Mais le regard de la divinité qu'elle sentait peser sur son dos l'en empêcha. En revanche, elle ne put retenir un large sourire, mélange de fierté et de plaisir. Comme la veille, la divinité lui proposa un petit déjeuner composé uniquement de fruits. Mise en confiance par la gentillesse et la bienveillance de la jeune femme, Amélia osa goûter des fruits inconnus. L'un en particulier lui sembla particulièrement tentant : un petit fruit rose orangé dont la peau était légèrement rugueuse. Elle s'en saisit et l'examina avec attention. Elle pouvait sentir les effluves envoutantes du fruit malgré sa coque. Cependant, elle ignorait comme le déguster. Embarrassée, elle hésita un instant à reposer le fruit, mais cela lui paraissait extrêmement grossier. Comme toujours, la divinité sembla sentir son trouble. D'un geste aérien et gracieux, elle attrapa le même fruit. La fillette suivait avec attention le mouvement des doigts sur la coque. Débarrassé de son enveloppe rose, le fruit se révélait d'un blanc presque laiteux, cachant en son sein un noyau d'un noir intense. Une fois encore, le goût transporta Amélia à travers le temps et l'espace, mais pas à la manière de l'abricot. Ces fruits étaient décidément étranges. La divinité avait cessé de manger, et voyant la fillette rassasiée, fit disparaître le déjeuner. Amélia se rendit soudain compte que les gâteaux qu'elle avait déposé en guise d'offrande devant la statuette, se trouvaient toujours dans sa poche. Avec précaution, elle sortit la serviette et la déposa sur l'herbe. Le regard de la divinité se fit intéressé.
" C'est pour vous, afin de vous remercier."
Même si elle avait murmuré ces paroles, la divinité les entendit parfaitement. De ses doigts fins et blancs, elle attrapa l'un des trois gâteaux. Sous l'effet du plaisir, ses joues rosirent et elle sembla soudain plus jeune, comme une enfant. A les voir ainsi installées dans l'herbe, on aurait pu croire deux sœurs partageant un moment de complicité. Le ciel se mit soudain à rougeoyer, signe qu'il était temps pour Amélia de quitter l'enclave du verger. La divinité la raccompagna à travers le buisson de ronces, comme la veille.
" N'oublie pas de revenir voir ton arbre, il se languit de ta présence."
La fillette se demanda bien comment un arbre pouvait éprouver de tels sentiments, mais elle se contenta d'adresser un signe d'au revoir et partit rapidement.
Ce rituel se répéta inlassablement durant tout le temps où Amélia résida dans l'aile réservée aux enfants de la neuvième lune. Cependant, la fillette voyait venir le moment où elle recevrait son affectation, comme se plaisait à le rappeler Valériane. Comment ferait-elle alors pour prendre soin de son arbre ? La divinité ne paraissait pas troublée par les questionnements de l'enfant et ne tenta pas de la rassurer ou de lui donner la solution à cet épineux problème. Et Amélia se refusait toujours à parler de la divinité à qui que ce soit. Son angoisse monta d'un cran, lorsque la gouvernante annonça subitement un matin que certaines fillettes allaient les quitter dès aujourd'hui. L'enfant nain, l'Elfe Sombre et Amélia se regardèrent avec inquiétude, elles s'étaient attachées les unes aux autres, formant une petite famille. Même si Amélia sentait qu'elles ne pourraient pas rester éternellement ensemble, il était trop tôt pour elle. Valériane finit par appeler six midgardiennes sur les huit que comptait le groupe, ainsi qu'un Elfe Lumineux.
" Les épreuves s'arrêtent là pour vous. Vous allez être conduites au Palais des Courtisanes, où vous débuterez votre apprentissage."
Cette annonce provoqua les sourires moqueurs des Elfes Lumineux à l'encontre des humaines mais aussi de celle des leurs qui avait été appelée. Laissant leurs affaires derrières elles, les sept fillettes partirent aussitôt vers leur nouvelle vie.
Le Palais des Courtisanes jouxtait immédiatement le Palais Divin. L'égalant presque par le faste et la beauté des lieux, les heureuses élues se félicitèrent d'avoir été choisies pour vivre dans un tel palais. Mais sous le luxe et l'opulence se cache une vérité bien moins radieuse, car le Palais des Courtisanes n'était rien de moins qu'une cage dorée. Leur sort n'avait rien d'enviable, car à présent elles n'étaient plus maîtresses de leur destinée. Mais choyées, dorlotées et traitées comme des reines, la plupart des femmes ne s'en rendaient même pas compte. Élevées dans un but bien précis, elles n'imaginaient pas une autre vie. Les plus chanceuses étaient mariées à des nobles, dans le but d'établir des alliances politiques, au sein d'Asgard ou des Neuf Royaumes. D'autres étaient condamnées à servir au harem, papillons affolés et affolants qui se brûlaient les ailes lors des fameux banquets divins.
Bien sûr les fillettes ignoraient absolument tout de ce qui attendait véritablement leurs compagnes, mais elles savaient, et en particulier les Elfes Lumineux, que leur statut serait inévitablement inférieur au leur.
Les épreuves reprirent de plus belle et les tests collectifs se muèrent en des entretiens individuels. C'était toujours la gouvernante qui officiait, les fillettes n'avaient jusqu'alors rencontré aucun autre adulte. La salle d'étude semblait dotée de capacités particulières, lui permettant de s'adapter aux besoins des épreuves. Un matin, Amélia eut la surprise de découvrir que les étagères avaient cédé la place à un magnifique ciel étoilé. La fillette se revit un instant face à l'immensité du cosmos sous le dôme du Bifröst. Ce jour là, l'épreuve portait sur l'astronomie. Sans repères temporels, Amélia n'aurait su dire combien de minutes s'étaient écoulées depuis son entrée dans la salle. Mais lorsqu'elle en ressortit, le soleil amorçait déjà sa descente vers l'horizon. Ses compagnes ne la questionnèrent pas sur son épreuve : elles avaient compris qu'un sort agissait sur leur esprit, leur faisant oublier les questions qui leur avaient été posées. Si certaines fillettes semblaient souffrir du rythme soutenu qui leur été imposé, Amélia s'en trouvait presque heureuse. Sa curiosité naturelle et son don pour les études étaient à coup sûr, de véritables atouts dans cette situation. Au fil des jours, leur groupe devint de plus en plus réduit, les fillettes échouant à certaines épreuves, étaient immédiatement affectées. Un matin, ce fut le tour de Genahaël. L'enfant nain ne parut pas plus surpris que cela. Les épreuves abordaient le thème de la magie, domaine où les nains n'étaient doté d'aucun pouvoir.
" Vous serez affectée à l'Atelier Royal."
Il était universellement connu que les nains étaient de formidables artisans, n'étaient-ce pas eux qui avaient forgé le puissant marteau de Thor, Mjöllnir ? La joie se lisait sur le visage de Genahaël. Nul doute qu'il s'agissait là d'un grand honneur pour l'enfant nain. Elle adressa un rapide signe de la main à ses deux compagnes avant de disparaître. Le cœur d'Amélia se serra, mais ses yeux restèrent secs. L'inquiétude se fit grandissante pour la fillette. Bien qu'initiée à la magie par Maîtresse Page, Amélia était totalement ignorante de certaines formes, et notamment celle des Elfes en général. Vyrna avait bien tenté de lui expliquer comment créer des champs de force, sans résultat. Elles en vinrent à conclure qu'elle ne possédait pas le don nécessaire à cette forme de magie. La dernière humaine avait quitté le groupe la veille, et Amélia se retrouvait désormais seule avec deux Elfes Lumineux et l'Elfe Sombre. Elle sentait bien que le temps des épreuves était révolu pour elle et elle se préparait mentalement de son mieux à quitter le groupe pour sa nouvelle affectation. Son seul moment de répit, elle le passait dans le verger de la divinité. Elle n'aurait su dire depuis combien de jours, elle était sur Asgard. Le temps semblait s'écouler différemment ici, s'étirant plus lentement. Son abricotier semblait pousser à une vitesse folle, mais la fillette soupçonnait que c'était la magie de la divinité qui était à l'œuvre, et non pas l'eau dont elle l'aspergeait quotidiennement et presque religieusement chaque matin. L'arbre la dépassait maintenant largement. La frêle tige verte s'était muée en un tronc solide d'où s'épanouissaient des branches vigoureuses couvertes de feuilles. Amélia avait même eut la surprise de découvrir une petite coque verte, soigneusement cachée dans la verdure. La fillette espérait seulement qu'elle aurait le temps de voir le fruit mûrir et de le cueillir elle-même.
Le lendemain, la gouvernante Valériane annonça que les épreuves secondaires s'arrêtaient là. Amélia se figea, prête à être renvoyée du groupe. Mais il n'en fut rien à sa grande surprise.
" Vous voici à l'aube de l'ultime épreuve."
Un silence religieux accompagna cette déclaration.
" Demain, vous serez admise devant le Conseil du Destin."
Bien malgré elle, Amélia se sentit frissonner. Elle jeta un coup d'œil à Vyrna, qui semblait ne pas pas mener plus large qu'elle. S'ensuivirent des recommandations diverses et variées sur la tenue à adopter lors de ce fameux conseil, tant sur le plan vestimentaire que de l'attitude. La gouvernante semblait à la fois excitée et inquiète, car c'était aussi son avenir qui se jouait à travers ces fillettes. Les deux Elfes Lumineux ne parurent pas vraiment affectés par cette annonce. Ignorant royalement Amélia et Vyrna, elles s'enfermèrent dans leur chambre jusqu'au soir. Amélia aurait aimé retourner dans le jardin, mais elle ne voulait pas laisser l'Elfe Sombre seule. Cette dernière semblait perpétuellement sur ses gardes, craignant un mauvais coup de la part de ses presque semblables. Même si leur nombre avait considérablement diminué, leurs menaces flottaient toujours dans l'air, de même que le champ de force que Vyrna avait préféré maintenir. Plus inquiète du sort de son abricotier que du sien, Amélia décida de ne pas attendre le matin. Attendant que sa compagne soit profondément endormie, elle se glissa sans bruit dans le jardin. Elle ignorait cependant si elle pourrait avoir accès au verger à cette heure de la nuit. La lune dispensait suffisamment de lumière pour qu'elle puisse cheminer sans difficultés. Le jardin prenait une dimension apaisante et magique. La clairière s'offrit bientôt à ses yeux. Dans la pénombre, la mousse verte avait des reflets phosphorescent, de petites boules de lumière s'échappaient des creux rocheux, donnant au cercle, un aspect magique. Même la statut de la divinité semblait luire doucement. La fillette s'agenouilla et déposa un morceau de gâteau aux amandes. Elle avait remarqué l'attirance de la divinité pour le sucré. Malgré sa crainte, elle sentit aussitôt le basculement familier. A la lumière de l'astre lunaire, le lac prenait une teinte d'encre, qui le rendait presque inquiétant. La fillette attendit sagement que la surface calme se ride pour laisser apparaître la jeune femme. En vain. Délaissant le lac, Amélia s'enfonça dans le verger. Une légère brise faisait s'agiter les feuilles, distillant un doux murmure. Cette mélopée se teinta rapidement de mots puis de phrases, provoquant la stupeur de l'enfant : le verger lui sembla soudain vivant. Elle se faufila sans bruit sous les branches. Son abricotier était lui aussi animé par le vent, murmurant de douces paroles. La fillette se réfugia à son pied, les épaules caressées par les branches les plus basses. Le murmure se fit plus intense et Amélia tendit l'oreille pour en capter les sonorités. L'arbre lui chuchotait des paroles réconfortantes, la rassurant sur son avenir prochain. Il semblait ressentir les sentiments et les émotions contradictoires de l'enfant, ces interrogations qui agitaient son cœur et que la divinité n'avait jamais cherché à calmer. Lentement, le murmure s'éteignit et le vent cessa de souffler. Les feuilles et les branches redevinrent immobiles. Épuisée, la fillette s'endormit au pied de son arbre. L'abricot, mûr à point, se détacha de l'arbre et vint se poser en douceur sur la main entrouverte de l'enfant.
Une puissante odeur de sous-bois réveilla Amélia. La fillette se redressa, les yeux plein de sommeil. Elle se trouvait dans la petite clairière tapissée de mousse. Le souvenir de sa nuit passée lui revint soudain en mémoire. L'abricot qu'elle tenait dans sa main, roula sur le lichen. Elle le reconnut instantanément : c'était le fruit de son arbre. Le cycle s'était achevé. Joyeuse, la fillette se releva rapidement, désireuse de montrer son trésor à la divinité. Mais là où aurait du se trouver la statuette, ne subsistait qu'un cercle de terre noir, dépourvu de mousse. L'accès au verger avait disparu. La fillette aurait voulu retrouver le mur de ronces et le passage de la crevasse, mais déjà l'astre flamboyant habillait le ciel de volutes orangées. L'enfant jeta un dernier regard à la clairière, persuadée qu'elle ne reverrait plus cet endroit, pas plus que le verger ou la divinité. De l'autre côté du jardin, sa nouvelle vie l'attendait.
