OOO

3. Ni blanc, ni noir

La maison était exactement la même.

Franchement, Henry ne savait pas à quoi il s'était attendu.

Caché derrière le mur d'un voisin, il observait depuis quelques minutes sans vraiment savoir ce qu'il faisait là. Perdu dans ses pensées sur le chemin du retour, il était descendu du bus scolaire au centre-ville, comme à l'accoutumée, et c'était comme si ses pieds avaient eu leur propre volonté. Il s'était retrouvé à Mifflin Street comme ça, presque naturellement. Cela faisait des semaines qu'il n'était pas revenu, la vue de la jolie rue tranquille le mettait mal à l'aise.

Apparemment, aucun des voisins n'avait été dérangé par la proximité de Regina. Peut-être le sort avait-il fait en sorte d'y placer seulement des gens qui ne lui voudraient pas de mal.

Il tira sur son pull, gêné par la chaleur montante du printemps. Que faisait-il là ? Pourquoi ne rentrait-il pas ? Il s'en voulait.

Il s'en voulait, mais il ne bougeait pas, et continuait d'observer. Rien ne bougeait.

Que faisait Regina de ses journées ? Personne ne semblait plus s'en inquiéter, comme si le temps passé avait effacé ce qu'elle avait fait. Snow et David voulaient même qu'il la voit ! Pourquoi ? Ce n'était pas ainsi que les histoires finissaient dans son livre. Henry l'avait étudié et lu et relu alors il s'était préparé. Pendant un an, il s'était préparé.

A la fin.

Regina ne l'aimait pas, enfin si, un peu, peut-être, enfin il pensait.

Un soupir de frustration lui échappa. Que faisait-il là, bon sang ?

A l'école, les enfants qui grandissaient enfin commençaient à lui poser des questions. Sur Emma, sur la façon dont le sort avait été brisé, sur tout. Sur les affaires de la ville. Ils partageaient leurs informations, toutes ces choses que leurs parents leur cachaient, et ensemble ils parvenaient à avoir une idée assez claire de ce qu'il se passait à Storybrooke. Henry découvrait que c'était à la fois plus simple, plus amusant et moins excitant d'enquêter lorsque tout le monde se rendait compte des évènements.

Les enfants de nobles étaient pas toujours sympas, en tout cas ceux qui venaient encore à l'école. Mais Mary-Margaret avait mentionné que bientôt tout le monde serait obligé de revenir étudier. Et il y avait les enfants qui semblaient se méfier de lui et des autres, se moquer d'eux par derrière, avec rancœur. Et il y avait ceux, mystérieux, silencieux, qui se tenaient à distance. Comme Simon Wayne. Un grand garçon, d'un an de moins qu'Henry, au regard sombre et au visage fermé. Toujours poli, toujours posé, mais le plus souvent seul.

Quand Henry avait essayé de demander pourquoi il restait à l'écart ainsi, Ava avait haussé les épaules.

« Il y a des rumeurs. Paraîtrait que c'est le fils d'un noir. »

Puis elle s'était moquée de lui quand il s'était insurgé contre ce racisme. Simon n'était pas le fils d'un noir, mais d'un Noir. Un membre de la Garde Noire. Des rumeurs couraient sur le fait que certains anciens soldats de Regina vivaient à Storybrooke avec leur famille. Mais puisque leurs casques avaient toujours caché leurs identités dans l'autre monde, personne ne pouvait affirmer qui ils étaient vraiment.

« Et puis, » avait ajouté Ava, « qu'est-ce que ça changerait ? Les crimes ont été pardonnés, non ? Et un soldat est un soldat. Comme si les gens de tes grands-parents n'avaient jamais tué personne ! »

Il doutait que les hommes de David et de Snow aient incendié des villages entiers et tué des innocents, mais qu'en savait-il, après tout ? Un meurtre n'était-il pas un meurtre ? Mais un soldat n'était pas un assassin, si ? C'était juste un soldat, dans une guerre.

Tout ça était tellement plus compliqué qu'il ne l'avait pensé avant.

Un mouvement dans la maison. Il plissa les yeux, mais de là où il se tenait, il ne pouvait pas percevoir plus qu'une ombre furtive.

Qu'attendait-il ?

Il n'avait pas besoin de la voir. Il n'avait pas besoin de sa mère.

Enfin si, d'Emma. Mais pas d'elle.

Des fourmis s'installaient dans ses pieds, et il bougea un peu pour essayer de les faire passer.

A l'appartement, tout n'était pas aussi parfait qu'il l'aurait aimé. Ça ne l'avait jamais été, parce que tout était compliqué. Emma, Mary-Margaret et David étaient géniaux, mais ils avaient beaucoup de choses à faire, à penser.

Et Emma avait l'air triste. Et perdue. Elle travaillait tout le temps, et quand elle rentrait elle était tellement épuisée qu'elle s'endormait super tôt. Elle parlait rarement à ses parents et tous avaient l'air tendu. Ce n'était pas ce qu'il avait voulu. Il aurait pensé…

Regina lui aurait dit qu'il ne pouvait pas forcer les choses. Que parfois, tout ce dont les gens avaient besoin, c'était de temps. Comme lorsqu'il était petit et qu'il mourait d'envie de jouer avec la petite voisine, si timide.

Grace lui avait demandé comment ils s'organisaient. A son regard confus, elle avait précisé.

« Pour partager ton temps. Entre tes mères. Moi je passe tous mes samedis et mes mercredis avec papa, le reste du temps je suis avec mes parents adoptifs. Mais bientôt on va faire une semaine sur deux, ils essayent de s'arranger avec leurs heures de travail, tu vois. C'est super, comme ça je peux voir tout le monde et tout le monde est heureux. Et toi ? »

Quand il lui avait dit qu'il ne voulait pas voir Regina et qu'il ne vivait qu'avec Emma, elle était restée silencieuse. Mais il n'oublierait pas son regard de si tôt. Même Ava et Nicholas, qui détestaient Regina, avaient semblé un peu choqués. C'est vrai que dans sa famille, personne n'était vraiment heureux.

Regina l'avait élevé, et alors ? Tout ça n'avait été qu'une mascarade pour atteindre Emma. Elle n'était pas sa vraie mère.

« Mais… elle ne savait pas qui tu étais, si ? » lui avait dit Nicholas en fronçant les sourcils. « Comment aurait-elle pu savoir que la Sauveuse était ta mère ? Si elle avait su qui tu étais, elle t'aurait sûrement envoyé à l'autre bout du monde pour être sûre qu'Emma ne viendrait jamais à Storybrooke ! Qu'elle t'adopte, c'était le destin, c'est tout. »

Alors Henry s'était mis à réfléchir. Parce que c'était pas idiot, et qu'il n'avait jamais vu les choses sous cet angle-là. Est-ce que son adoption tenait du hasard ? Du destin ?

Est-ce que ça avait de l'importance ?

Il avait sa vraie famille maintenant. Jamais il ne les trahirait. Jamais…

Quelqu'un se garait devant la maison. D'après ce qu'il se disait à l'école, Regina était rarement vue en dehors de chez elle. De temps en temps chez Granny, ou au port, mais c'était rare.

Un garçon descendit de la voiture, un adolescent. Henry le reconnut, c'était l'aîné des Tanner, il était en dernière année de lycée. Ce qui était arrivé à son benjamin suite à l'attaque d'un gnome avait fait le tour de l'école.

Une fois qu'il eût récupéré deux sacs de courses plein dans son coffre, il remonta vers le porche et sonna. Le souffle coincé quelque part dans sa poitrine, Henry se redressa un peu pour mieux voir.

La porte s'ouvrit. Et Henry put apercevoir Regina. Elle échangea quelques mots avec l'adolescent, lui prit les sacs pour les poser derrière elle, à l'intérieur de la maison. Puis elle sourit. Et Henry avait déjà vu assez de sourires de sa part pour affirmer que ce petit mouvement des lèvres était sincère. Le jeune homme secoua la tête en faisant un pas en arrière lorsqu'elle lui tendit un billet. Elle prit cet air, le même qu'elle avait quand elle répétait à Henry encore et encore de ne pas laisser traîner ses chaussures par terre, et dit quelques mots.

Avec réluctance, l'adolescent accepta l'argent et inclina la tête, sans doute en la remerciant. Puis ils se saluèrent et le jeune Tanner partit.

Henry avait reconnu les sacs. C'était ceux du supermarché. Il n'y avait jamais réfléchi, mais le commerce était tenu par les nains qui refuseraient sans doute de servir Regina. Quelque chose de brûlant enserra son cœur, et le garçon attrapa ses affaires posées plus loin avec un geste brusque.

L'idée que Regina aurait pu mourir de faim sans qu'il s'en préoccupe lui faisait mal au ventre. Pourquoi n'utilisait-elle pas la magie si elle tenait tant que ça à user de ses pouvoirs ? C'était de sa faute aussi, à ne pas tenir ses promesses. Est-ce qu'elle avait toujours eu Tanner pour aller faire ses courses à sa place ?

Et pourquoi Tanner le faisait-il d'ailleurs ? Et si c'était un emploi, pourquoi avait-il tenté de refuser l'argent ?

Ça n'avait pas trop de sens tout ça.

Henry accéléra le pas vers le centre-ville, furieux. Tout semblait lourd à l'intérieur de lui.

Pourquoi ne l'avait-elle plus appelé ? Même s'il ne lui répondait plus, elle aurait pu continuer. Au moins pour s'assurer qu'il allait bien. Emma et ses grands-parents prendraient toujours bien soin de lui, mais quand même. Ne savait-elle pas qu'ils lui donnaient trop de sucreries l'après-midi, et que ça lui faisait mal à l'estomac parfois ? Que parfois, il faisait semblant de se laver les dents parce qu'il n'en avait pas envie et que personne ne s'en rendait compte ? Ne savait-elle pas qu'il n'était pas allé à l'école un temps ? Qu'il dormait sur un matelas parce qu'Emma n'avait pas le temps de s'occuper d'un déménagement ? Que certaines personnes l'avaient insulté dans la rue à cause d'elle ?

Si elle tenait à sa magie noire, elle aurait dû s'en servir pour savoir tout ça.

Est-ce que des gens l'avaient insultée, elle ? Est-ce qu'ils avaient essayé de lui faire du mal ? Est-ce qu'Emma la protégeait toujours ?

Henry serra les dents. C'était ridicule. Regina avait eu l'air bien, il l'avait vue. Elle n'était pas blessée, elle allait bien. La maison était intacte, et puis de toute façon elle avait ses pouvoirs pour la défendre, personne n'oserait s'en prendre à elle. N'est-ce pas ?

Elle était toute seule, mais c'était ce qu'elle méritait, pas vrai ?

Est-ce qu'elle était triste ?

Henry savait qu'il ne devrait pas se poser toutes ces questions. Il était le fils d'Emma. Pas celui de…

Elle ne lui manquait pas, et puis de toute façon peut-être qu'il ne lui manquait pas non plus. Peut-être qu'au début, si elle n'avait cessé de l'appeler et d'essayer de le voir c'était juste parce qu'elle ne voulait pas qu'Emma, Mary-Margaret et David gagnent. Et que maintenant elle s'en fichait.

Il n'aurait pas dû aller à Mifflin Street. Il n'aurait jamais dû y aller.

Elle ne lui manquait pas. Enfin, pas trop. Enfin, elle ne lui avait pas manqué, au début, parce qu'il avait été en colère et puis tout avait été si nouveau. Mais maintenant…

Peut-être que…

Est-ce qu'elle était triste ?

Parce que lui…

Lui, il l'était.

Triste.

O

D'un œil critique, Emma observa le salon autour d'elle.

Le corps avait été emmené peu de temps auparavant. Jeff McDorman avait été trouvé mort par sa voisine, inquiète de ne pas le voir partir à l'aube comme tous les matins. Ça aurait pu être le premier suicide de Storybrooke, mais les détails ne collaient pas.

Son corps avait été retrouvé dans sa baignoire pleine. Mort par électrocution. Seulement, le manque d'appareil électrique dans l'eau ou sur la scène rendait l'exercice difficile. Et puis qui prenait le temps d'utiliser des sels de bain quelques secondes avant de se donner la mort ?

Clairement, McDorman avait eu de la visite.

Une vengeance ? Si tel était le cas, ce serait une première dans des extrêmes pareils. Et pourquoi maintenant ? Emma et le Conseil avaient enfin réussi à apaiser les choses en ville.

Ça n'avait aucun sens.

« Qui était-il ? » demanda t-elle à l'assistant du médecin légiste, resté avec elle pour lui prêter main forte.

Sam Malone haussa les épaules en sortant de la salle de bain.

« Autant que je sache, juste un bûcheron. Je crois que sa famille est morte dans l'autre monde. Une femme et… un fils ? Hum, non, une fille je crois. Elles se sont perdues dans les bois. Ne sont jamais revenues. »

Emma hocha la tête, ouvrit un tiroir, puis un autre. Il y avait une carte affichée au mur. Elle représentait Storybrooke, ainsi que les bois alentours. Avec des points rouges à certains endroits.

« Est-ce que les habitants restent toujours en ville ? »

« Vous voulez dire, est-ce qu'ils évitent la forêt ? Bien sûr. Surtout depuis les gnomes, l'Herbe du Rouge et le reste. »

Alors qu'allait bien faire ce type là-bas ?

La réponse, elle la trouva dans son garage. Et dans sa panoplie de pièges archaïques faits maison.

« Oh putain, » murmura Malone en observant autour de lui.

« Ce n'était pas l'homme le plus sympathique du coin apparemment. »

Emma ne l'avait jamais rencontré, mais la chasse demeurait interdite à Storybrooke. Et elle ne savait pas ce qu'il cherchait à tuer, mais vue la taille des pièges, ce ne devait pas être des lapins.

« Hum, Shérif ? »

« Oui ? » interrogea Emma en se tournant vers lui, n'aimant guère le ton hésitant de Sam.

Le quarantenaire à la peau sombre ne parlait jamais pour ne rien dire et toujours avec assurance.

« Ce sont des pièges à loup. »

« Et… ? »

« Il y a deux sortes de loups à Storybrooke. Et peu importe lesquels la victime cherchait à atteindre, les chasser étaient proscrits par une loi de la reine. »

Emma soupira.

« Peine de mort, je suppose ? »

« Oui. »

Bien sûr, Regina aurait sûrement pu user de magie pour électrocuter McDorman. Mais outre le fait que ça ne ressemblait pas à ses méthodes, ce serait insulter l'intelligence de Regina que de lui attribuer un crime aussi maladroit. Elle aurait sans aucun doute eu la présence d'esprit d'au moins laisser un appareil électrique dans l'eau. Et si elle avait voulu faire passer un message, elle aurait fait en sorte que tous les habitants puissent le voir, et si ça n'avait pas été le cas, elle aurait fait disparaître toute trace de chasse au loup de la maison.

Sans compter que les résidus de magie dans l'air n'étaient en aucun cas propres à celle de la sorcière. Emma l'avait plusieurs fois détectée ces derniers temps, à travers toute la ville, sans parvenir à l'attacher à un quelconque individu. Et ce n'était pas celle d'un vampire, apparemment, puisque les fées ne la détectaient pas, elles.

« Ce n'est pas Regina. »

« Je sais, » affirma Malone. « Mais c'est quelqu'un qui connaissait nos lois ou protégeait les loups. »

McDorman avait peut-être perdu sa famille à cause d'une meute ou d'un loup-garou. Ca expliquerait pourquoi il avait décidé de s'en prendre à ces créatures. Emma ne connaissait pas l'identité des métamorphes, et elle s'était virulemment opposée à la moindre mention d'un registre les forçant à se faire connaître. Ils se tenaient tranquilles, alors ils avaient le droit de vivre leur vie tranquille sans discrimination.

Mais une chose était sûre. Quelqu'un, ou quelque chose, venait de commettre un meurtre aidé de la magie. Il fallait trouver l'assassin et l'arrêter.

Et Emma devrait tôt ou tard honorer sa promesse à Gold, qui la harcelait chaque jour, sans compter le vampire...

Merde. Il fallait qu'elle agisse, qu'elle trouve des solutions.

« Où allez-vous ? » interrogea Malone en la suivant à l'extérieur vers le véhicule de patrouille.

« Chercher un peu d'aide. Je serai chez Granny. »

O

Tout ce qu'elle souhaitait, c'était être laissée en paix. Enfin, la plupart du temps.

Perfectionner la potion qui la soulageait lors des crises et chercher un moyen plus efficace de survivre à ce maléfice qui polluait ses veines.

Avoir la chance de passer du temps avec son fils un jour prochain.

Et pourtant plus les jours passaient et plus cette ville semblait incapable de se souvenir de qui elle était et que les habitants étaient censés la haïr et (ou) être terrifiés par elle.

De ces deux catégories de personnes, Kathryn ex Nolan aurait normalement dû faire partie de la première. Mais si Regina voyait bien de la rancœur dans son regard, elle y voyait aussi de l'exaspération, de la curiosité et une touche quelque peu vexante d'amusement.

Et pour cause, puisque depuis que Regina avait ouvert sa porte (non sans méfiance) et l'avait trouvée debout devant elle, sur son porche, elle n'avait prononcé un mot.

« Je t'ai connu de meilleures manières. Machinations et enlèvements mis à part. »

« Que fais-tu ici ? » fut tout ce que Regina trouva à dire.

Mais elle se tenait droite, impérieuse, et c'était déjà pas si mal.

« Bonjour à toi aussi, » répondit la blonde en haussant un sourcil. « Tu as du café ? »

Sans attendre de réponse, elle poussa la porte, frôla Regina pour forcer le passage et pénétra dans la maison.

« Oh, mais je t'en prie, fais comme chez toi, » marmonna Regina en la suivant.

Kathryn se dirigea directement vers la cuisine, où elle ouvrit un placard, prit une tasse et se servit un café, sans oublier d'attraper l'un des muffins que Regina venait de sortir du four.

Puis elle s'installa à la table, comme si elles faisaient ça tous les matins.

« Je peux savoir ce que ça signifie ? »

Pour toute réponse, Kathryn jeta quatre journaux sur la table.

« Est-ce que tu as lu la presse ces derniers jours ? »

« Le journal ? » questionna Regina en haussant un sourcil et en s'asseyant en face de la fille de Midas. Elle jeta un œil sur les périodiques. « Non. Je ne le reçois plus depuis… » Elle soupira. « Le livreur ne vient plus ici. »

Regina avait tué ses parents dans l'autre monde, difficile de se plaindre dans ces conditions.

« Et puisqu'apparemment tu n'as rien trouvé de mieux que de jouer les ermites, tu n'es au courant de rien. »

« Les affaires de cette ville ne sont plus mon problème. »

Et surtout, elle avait bien eu assez à faire entre comprendre sa magie, lutter contre le maléfice qui essayait de la tuer et toutes les requêtes qu'elle avait reçues des habitants.

« Lis. »

Regina lui aurait bien rétorqué une remarque bien sentie sur le fait de lui donner des ordres, mais son regard venait de tomber sur le morceau d'un gros titre qui attira immédiatement son attention. D'un geste brusque, elle se saisit du journal en question et le déplia. Ce qu'elle lut la poussa à dévorer les quatre journaux. Son sentiment de colère, d'inquiétude et d'effarement alors qu'elle refermait le dernier devait être clairement visible sur son visage.

« Tu n'as pas réagi lors des gueguerres de mon père et des autres pour un éventuel contrôle de Storybrooke, alors que nous autres au Conseil Municipal avons eu un mal fou à enrayer leur soif de pouvoir. Tu n'as pas réagi quand des gnomes ont attaqué des enfants et que personne ne parvenait à faire quoi que ce soit, même si les petits ont miraculeusement été sauvés. » Une lueur étrange et pétillante dans ses yeux semblait défier Regina à ces mots, comme si elle savait. « Tu n'as pas réagi quand Emma Swan s'est enlisée dans les demandes des habitants et a passé son temps à essayer de faire son travail comme elle le pouvait. Tu n'as pas réagi quand certains de nos homologues royaux ont essayé de faire passer un projet pour un établissement d'enseignement privé pour l'élite et que Snow, moi-même et quelques alliés nous sommes débattus avec les lois de ta ville pendant trois jours sans dormir pour enfin trouver la solution légale pour les contrer. Un décret dont tu aurais pu nous révéler l'existence en trois secondes. »

« Tu as un but ? »

« Je ne sais pas ce que tu fais, si tu te morfonds, si tu complotes ou si tu profites de ta retraite, mais il est grand temps que tu agisses. »

Le regard soudain dur, Kathryn tapota l'un des gros titres du doigt.

DISPARITION D'EMILY : SON CORPS RETROUVE SUR LA PLAGE

« Dix heures après sa disparition. Etranglée. Il manquait ses yeux. »

« Storybrooke a un shérif. »

« Qui enquête et est prête à retourner cette ville pour retrouver l'assassin. Mais elle est seule. Et à ce qu'on dit, elle a le Dark One sur le dos au sujet d'une dette. La ville fait confiance à Emma, mais elle ne connait pas nos anciennes règles, elle ne connait rien de notre monde. C'est une faiblesse qui l'empêche de faire son travail correctement. »

« Il suffit à cette idiote d'employer un adjoint. J'avais débloqué le budget pour cela avant ma destitution, et ça m'étonnerait que Johns l'ait révoqué. »

« Il l'a doublé. Mais Emma a eu du mal à faire accepter au Conseil son choix. »

« Ah oui ? »

« Ruby Lucas, » s'amusa Kathryn. « Un loup-garou ne faisait pas l'unanimité, mais Emma s'est battue comme une diablesse face au Conseil avec son éloquence habituelle. Tu aurais adoré. »

« J'en suis sûre. »

« Ruby est compétente. Mais il va lui falloir un peu de temps pour être pleinement formée et acceptée. Et pour le moment, Emma ne semble pas vouloir arrêter son choix sur un second adjoint. »

« Ça n'explique toujours pas ce que tu fais là. »

« Je suis là au nom du Conseil, du Maire et du Shérif, » informa Kathryn, et son ton très professionnel se trouvait quelque peu trompé par l'étincelle amusée au fond de son regard. « Pour une requête. »

« Oh ? » répliqua Regina, méfiante et intriguée. « Et quelle est-elle ? »

« Nous te demandons de travailler pour Storybrooke en tant que consultante, spécialiste de la magie. »

« Je te demande pardon ? »

« C'est un nouveau poste. Rattaché au bureau du Shérif. »

« C'est ridicule. »

« C'est nécessaire. Johns est un bon administratif, mais il contrôle difficilement les dissensions dans ses rangs et la ville connaît de plus en plus de troubles surnaturels difficiles à enrayer. Les gens s'inquiètent, ils commencent à avoir peur, et tu peux imaginer à quel point les fées sont utiles. Nous avons besoin d'une personne ayant une connaissance poussée du monde magique, des sorts et des êtres surnaturels. L'idéal est bien entendu une personne ayant des pouvoirs elle-même pour défendre la ville ainsi qu'une excellente connaissance de Storybrooke. En somme, Regina, nous avons besoin de toi. »

« Je n'ai aucune – »

« Et franchement, tu nous le dois bien. »

« Excuse-moi ? »

« Tu nous as tous maudits, et tu as fomenté mon assassinat. Sans parler du fait qu'il va bien falloir que tu travailles, ou as-tu l'ambition de braquer des banques ? »

« Je ne vois pas pourquoi je – »

« Un homme a été retrouvé mort alors qu'il s'en prenait aux loups. Bon, personne ne le pleure vraiment, mais il va bien falloir que l'affaire soit résolue. Un autre homme a été retrouvé assassiné, et même si Emma garde les détails secrets, des rumeurs commencent à circuler. Et maintenant, une enfant est morte. Et à l'instant même où tu as posé tes yeux sur le journal tu as su qui est l'assassin. C'était clair dans ton expression. Tu connais chaque habitant de cette ville, si ce n'est de nom au moins de nature. Et je ne pense pas me tromper en pensant que certains sont des monstres, et je ne parle pas de métamorphes. »

« Ce n'est pas mon problème. »

« Nous sommes coincés dans cette ville. Dans ta ville, Regina. Vas-tu vraiment laisser un détraqué assassiner un à un les enfants de Storybrooke ? » Kathryn termina son muffin et se leva avec élégance. « Le Maire attend ta réponse. »

« Il est hors de question que je fasse quoi que ce soit pour le Conseil. »

« Merci pour le petit-déjeuner, » lança tranquillement Kathryn, ignorant totalement ses mots. Elle attrapa un autre muffin et commença à se diriger vers la sortie. « Divines, tes pâtisseries, comme d'habitude. Passe une bonne journée. »

Regina l'a laissa partir sans la raccompagner. Après tout, ce n'était pas comme si Kathryn avait fait montre de politesse en s'invitant comme une sauvage.

Si ces crétins pensaient une seule seconde que…

La radio s'alluma sur une chanson au rythme soutenu et un courant chaud l'entoura soudainement.

« Sérieusement ? » murmura t-elle.

Le son de la musique augmenta. Approuvait-il vraiment la proposition de Kathryn ? Peut-être pensait-il qu'elle ne sortait pas assez, ou lui en voulait-il de ne plus gérer la ville.

C'était étrange. Il se manifestait peu ces derniers temps, mais il semblait aussi plus présent, plus intense.

Elle avait l'impression qu'il la surveillait. Surtout lorsqu'elle expérimentait ses pouvoirs. Depuis la semaine passée et le loup-garou blessé, elle avait compris une nouvelle chose sur l'effet du maléfice qu'elle avait inhalé. Les crises intervenaient lorsqu'elle se servait trop intensément de sa magie. Le poison s'était comme harnaché à son pouvoir, si elle l'utilisait, elle le réveillait et son corps en subissait les conséquences.

Du moins, c'était le cas pour la magie noire. Mais pour la magie blanche…

Oh, Regina ne réussissait pas encore à maîtriser entièrement ce pouvoir, il lui était trop peu familier. Le simple fait qu'elle en soit capable lui paraissait toujours effarent. Comment était-ce seulement possible ? Au cours des derniers mois, elle s'était bien sûr exercée, peu sûre d'elle, stupéfaite de sentir ce changement dans sa magie. Elle avait réussi des petites choses, faire pousser des fleurs par exemple. Les nourrir grâce à la magie blanche était délicat, et demandait des émotions et une volonté complètement différentes de son pendant plus sombre. Lors de son apprentissage sorcier, peu de choses hormis tuer lui avaient posé autant de problèmes que les sorts de soin étudiés ces derniers mois.

Etre parvenue à réparer les tissus et refermer la blessure du loup-garou avait été un exploit en soi.

Personne ne se douterait qu'elle, la Méchante Reine, avait pu accomplir un tel acte.

Et franchement, parfois, elle en doutait elle-même.

Mais avec cet exploit, elle avait découvert cette chose essentielle sur sa santé et le maléfice. Si user de magie noire déclenchait le plus souvent des crises violentes, ce n'était pas le cas de la magie blanche.

Dommage. Regina ne pouvait que se reposer sur ses pouvoirs plus sombres pour se défendre.

L'avantage, c'était qu'elle n'en aurait plus besoin pour trouver le chasseur de loups. Quelqu'un d'autre l'avait déjà fait à sa place, et elle ne savait si elle devait s'en inquiéter ou le remer…cier.

Le chasseur de loups. Se pourrait-il que… ?

Elle reprit le journal, relut l'article. Fronça les sourcils. Lorsqu'elle sentit les flux magiques s'intensifier autour d'elle, elle se tendit.

Il dut sentir le changement en elle, parce que la radio s'alluma toute seule et un air enjoué flotta dans la cuisine.

Oh non.

Mue par un mélange de panique, de colère et de culpabilité, elle sauta sur ses pieds et alla éteindre l'appareil.

« Non, » dit-elle fermement. « Il n'y a pas de quoi se réjouir. »

Il ralluma la radio, choisissant cette fois-ci une station qui passait un morceau de musique classique toute en puissance. Une nouvelle fois, elle coupa court.

« Tu penses être un héros ? Est-ce que tu es responsable de la mort de cet homme ? »

Pourquoi lui parlait-elle ? Il ne comprenait pas les mots, mais ses émotions, ses intentions, les fluctuations que ses sentiments provoquaient dans sa magie.

Un petit bip provenant du four lui répondit par l'affirmative.

Il avait provoqué la mort de cet homme.

Honnêtement, Regina se réjouissait que le crétin ne soit plus de ce monde. Mais était-ce à cause d'elle qu'il avait décidé de le tuer ? Copiait-il sa manière de penser, d'agir ? Ou avait-il simplement choisi de protéger les loups ? Et d'ainsi protéger l'équilibre précaire de la ville ?

Storybrooke comptait quelques milliers d'âmes. Pourquoi ne s'inspirerait-il que de Regina ?

Mais l'idée qu'il puisse décider de mettre fin à la vie de n'importe quel habitant qu'il considérerait comme un danger lui faisait froid dans le dos.

« Ne fais plus jamais ça. Il y a d'autres façons d'agir. Il aurait pu être arrêté et emprisonné. »

Ridicule. Son sourire cynique fut ravalé de justesse. Elle ne croyait qu'à moitié à ce qu'elle disait. Enfin, disons plutôt au quart.

Elle ? En train de donner une leçon de morale ? Non mais franchement…

Malheureusement elle n'avait pas le choix.

Avec un peu de chance, il jetterait l'ironie, l'incrédulité et le doute pour ne garder que son choc et son inquiétude, et il ne recommencerait pas.

D'ailleurs, pourquoi s'en être pris au chasseur mais pas à l'assassin de la petite fille ? Etait-il réellement régi par des règles, lui aussi, comme toute forme de magie ? Ou la goule était-elle trop puissante pour lui ?

Si elle l'avait senti comme Regina, peut-être avait-elle trouvé un moyen de le contrer.

Alors dans son cas ce serait au commun des mortels de se débrouiller. Une potion pourrait peut-être aider à la localiser…

Enfin, ça, c'était si jamais elle décidait d'aider tous ces idiots incapables, les mêmes qui l'avaient mise au placard.

Oh, l'ironie.

O

Avec le recul, user de sa magie pour tenter de localiser cette vieille goule n'avait pas été une riche idée.

Tout ça parce que les paroles de Kathryn avaient tourné et retourné dans son esprit. Comme la photo de cette fillette souriante qui avait connu une si horrible fin.

Comment aurait-elle pu rester à ne rien faire alors qu'une tueuse d'enfants se promenait en liberté dans les rues et risquait de s'en prendre à Henry ?

Une nouvelle quinte de toux fit trembler tout son corps, ses voies respiratoires se rétrécirent et elle porta l'inhalateur à sa bouche avant de presser l'appareil. La potion qu'il contenait s'infiltra dans ses poumons et la soigna doucement, libéra sa respiration avant de soulager ses muscles, sa fatigue et sa migraine.

Elle ferma les yeux et laissa sa tête reposer contre le dos du canapé. Elle avait été à deux doigts de l'évanouissement et de la catastrophe. Tout ça pour ne parvenir qu'à restreindre le champ de recherche. C'était toujours ça, supposa t-elle.

Une fois la douleur plus diffuse, Regina contempla l'idée d'aller s'allonger un peu. Quinze heures venaient seulement de sonner mais ce n'était pas comme si elle avait autre chose à faire que terminer le roman palpitant qu'elle était en train de lire.

Lentement, elle se redressa et attendit que les derniers vertiges passent. Son pied venait de toucher la première marche des escaliers quand la sonnette résonna dans la maison.

« Sérieusement ? » marmonna t-elle.

Hormis le jeune Tanner, Archie et apparemment Kathryn, personne ne venait la déranger chez elle. Même quand les habitants avaient voulu son aide, ils avaient fait en sorte de la croiser à l'extérieur.

Derrière la porte se cachait Ruby Lucas, et Regina aurait volontiers fait une remarque détachée sur sa tenue sobre si elle n'avait pas été aussi épuisée.

« Miss Lucas, » salua t-elle avec un faux sourire. « Si c'est pour appuyer la demande du Conseil, sachez que Kathryn était là ce matin et que vous n'aurez pas une réponse différente. »

« Hein ? Ah, non. Non. Je ne suis pas là pour ça. »

La jeune femme fronça le nez, comme si une odeur l'incommodait, et Regina interrogea ce fait jusqu'à ce qu'une information lui revienne en mémoire. Les sens des loups-garous les plus puissants pouvaient se développer au-delà même de l'entendement. Des rumeurs parlaient même de créatures capables de sentir les émanations magiques. Se pouvait-il que Miss Lucas puisse sentir le maléfice en elle ? Ou la magie qu'elle venait d'inhaler pour se maintenir en vie ?

« Et pourquoi êtes-vous ici, dans ce cas ? »

« Vous êtes au courant pour Gold ? »

Elle devait avouer que tant qu'il restait loin d'elle, elle préférait ne pas penser à lui depuis le puits. Pas tant qu'elle n'aurait pas récupéré tous ses pouvoirs.

« Vous devez passer trop de temps près de Miss Swan, votre éloquence s'en ressent. Félicitations pour votre nomination d'ailleurs. »

« C'est au sujet d'Emma aussi, » continua Ruby, déterminée, comme si elles avaient des conversations régulièrement. « Il y a quelques jours, il lui a demandé d'honorer un contrat qu'elle avait passé pour sauver la petite Alexandra. Elle doit quitter la ville avec lui. »

Le sang de Regina se glaça. Quand Kathryn l'avait évoqué, elle avait supposé que le contrat n'était qu'un jeu pour Rumple, un moyen pour lui de s'assurer que les Charmants resteraient loin de ses affaires. Mais quitter la ville ? Il devait avoir trouvé un moyen de passer la frontière sans perdre ses souvenirs.

« Pourquoi a-t-il besoin que Miss Swan l'accompagne ? »

« Apparemment il a un fils dans ce monde, et il a besoin d'elle comme guide et comme détective. »

« Un fils… ? »

Alors tout ça, toutes ces machinations, sa vie gâchée, c'était pour retrouver un fils ? Mais quand avait-il eu un fils ? Et quel âge aurait-il ? Et… Rumple, un fils ?

« Ouais, on a tous fait cette tête. Emma a réussi à le faire patienter, mais il a proféré quelques menaces et ils partent aujourd'hui, enfin, maintenant. »

« Maintenant ? »

« Elle n'a pas eu le choix. Même pas eu le temps de prévenir qui que ce soit, à part Henry. Il a déboulé au poste complètement bouleversé en me demandant de faire quelque chose parce que Snow est en réunion et David chez un client du Refuge. Je suis géniale, je suis d'accord. Mais contre le Dark One ? Je ne vaux rien. Vous, par contre,… »

« En quoi cela me concerne t-il ? Miss Swan a un pacte à honorer, qu'elle se débrouille. »

Mais alors même qu'elle prononçait ces mots, Regina sentait la crainte l'envahir. Ce n'était pas le moment pour Emma de quitter Storybrooke, et si elle ne revenait pas ?

Si elle ne revenait jamais ?

« On ne peut pas laisser le Dark One emmener Emma. Qui sait ce qu'il lui ferait ? On a besoin d'elle ici. Des gens l'aiment ici. Je ne suis pas encore de taille à gérer les affaires du poste seule, sans parler d'Henry. Il n'est vraiment pas prêt à la perdre. »

Ce que Miss Lucas ignorait, c'était que Regina ne pourrait pas se servir correctement de sa magie avant une bonne nuit de sommeil réparateur. Elle serait impuissante ou presque face à Gold, et elle doutait fort qu'Emma veuille de son aide. Après cette conversation houleuse au sujet de la garde d'Henry, le Shérif avait apparemment tout fait pour l'éviter. Et l'oublier, sans doute, comme on effaçait la concurrence, ou les secrets honteux.

« Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre vous deux, mais c'est ridicule. Emma a soutenu votre nomination en tant que consultante. Snow et Kathryn en ont eu l'idée, au fait. Et vous vous souvenez d'Henry ? Ce fils que vous avez élevé, plutôt adorable, trop malin pour son bien, les yeux pétillants ? Là, il aurait bien besoin que ses parents décident enfin d'enterrer la hache de guerre une fois pour toute. Et pendant qu'on polémique Emma est en route pour un voyage dont elle ne reviendra peut-être pas parce que Gold aura abandonné son corps dans une ruelle quelque part. »

« Un peu dramatique, non ? Il n'aura aucun pouvoir de l'autre côté et je suis certaine que Miss Swan sait parfaitement se défendre dans ce monde. »

« Vous faites confiance à Gold pour ne pas se retourner contre elle si elle ne trouve pas son fils ? »

Bien sûr que non.

L'inquiétude la submergeait déjà. Quelle idiote elle était, incapable de contrôler ses sentiments, même après ces semaines d'isolement…

« Vous venez ou pas ? »

Elle fusilla Ruby du regard, mais finit par la suivre dans l'allée. Elles étaient presque à la voiture de patrouille quand elle nota le léger boitillement de l'adjoint. Comme si elle favorisait une jambe pour épargner l'autre. Une blessure presque guérie.

Une… ?

Son cœur manqua un battement alors qu'elle montait côté passager. Avait-elle vraiment guéri la meilleure amie de Snow-White sans le savoir ?

Ca expliquerait pourquoi Ruby n'avait pas craint de venir jusque chez elle lui demander son aide pour sauver la fille de son ennemie mortelle.

Et pourquoi, la dernière fois qu'elle était allée chercher un petit-déjeuner chez Granny, la vieille gérante avait refusé qu'elle paye. Regina avait été trop agacée pour chercher le fin mot de l'histoire et avait préféré éviter de remettre les pieds dans l'établissement.

Oh, bon sang. Elle avait guéri la meilleure amie de Snow.

Qui conduisait comme le ferait un chien sous substance.

« Vous pourriez éviter de nous tuer avant que nous arrivions ? »

« Nous arriverons entières, » balaya Ruby tranquillement, continuant de foncer à travers les rues puis sur la route menant à la sortie. « Et surtout, nous arriverons à temps. »

« Et vous avez un plan ? »

« Aucun. Et vous ? »

Regina ne daigna pas répondre. Elle pouvait essayer d'embobiner Rumple, mais elle ne réussirait pas, elle le savait bien. Que faisait-elle là ?

La vérité était simple et tenait dans un prénom et une émotion.

Pathétique, voilà ce qu'elle était. Ce qu'elle avait toujours été et serait apparemment toujours. Cora avait eu raison.

Finalement elles aperçurent les voitures du shérif (cette fichue coccinelle jaune) et du Dark One.

Tous les deux se tenaient tout près de la frontière, en pleine discussion. Ils se tournèrent vers elles lorsqu'elles descendirent de voiture, et Regina sut au regard narquois de Gold qu'elles n'avaient aucune chance.

Condamnée à toujours perdre.

L'anxiété la gagna.

Puis elle sentit un courant la frôler, une magie chaude, douce, qui imprégna les lieux et caressa sa nuque, et elle respira mieux. Elle n'était pas certaine de savoir ce qu'il voulait lui dire, mais elle comprenait qu'il était de son côté.

Et que Rumple n'en savait rien.

« Venues pour dire au revoir, sans doute ? »

Ce sale petit fourbe. Gâcher leurs vies ne lui avait pas suffi, il fallait qu'il s'en délecte.

« Ruby ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

L'expression d'Emma aurait pu être comique. Incrédule. Lasse.

Regina ne laissa pas l'adjointe répondre, une colère sourde montant en elle.

« Finalement décidée à fuir, Miss Swan ? »

« Pas maintenant, Regina. »

« Je vous rappelle que mon fils compte sur vous. Je ne vois pas comment vous pourrez l'élever et veiller sur lui si vous quittez cette ville. »

« Je n'ai pas le choix, » gronda Emma.

« Effectivement, elle n'a pas le choix, et le temps presse, » rappela Rumple d'un ton joyeux.

« Et vous vous en allez sans dire au revoir à vos amis ? A vos chers parents ? Qu'en est-il de vos responsabilités ? »

« Ce n'est que pour quelques jours. »

« Emma, ne pars pas, » demanda Ruby. « Pas seule avec lui. »

« Vous n'avez pas confiance en moi ? » interrogea Rumple, narquois. « Amusant, venant d'une dévoreuse de chair humaine. »

« Est-ce que Belle sait que vous avez menacé la vie de son fils pour qu'Emma vous suive ? »

« Excusez-moi ? » s'exclama Regina, en faisant plusieurs pas vers eux, son sang soudain glacé, la rage l'aveuglant presque.

Un gloussement fut sa première réponse et elle leva la main vers lui avant de plus y réfléchir.

« Ah ah ah… » prévint Rumple en secouant les doigts en signe de menace. « On ne voudrait pas en venir là, si ? »

« Regina, » pria Emma d'une voix basse, douce.

Son regard était désolé, son corps tendu. Mais ce ne fut pas pour ça que Regina se raisonna. La magie autour d'eux venait de s'intensifier, plus un son ne provenait des bois. Elle put voir l'incompréhension dans l'expression de Rumple, la crainte dans celle d'Emma, la curiosité dans l'attitude de Ruby.

« Les tours de passe-passe ne m'impressionnent pas, » lui rappela Rumple tranquillement.

Mais il y avait une lueur de méfiance dans ses yeux, et Regina se contenta de lui sourire. Lorsqu'enfin la magie atteint son paroxysme, Rumple appela son pouvoir à lui, essaya de les atteindre d'un sort.

Ruby attrapa le bras d'Emma pour l'attirer à elle et la protéger, mais Regina ne bougea pas. Elle se contenta d'observer l'énergie dorée enserrer Rumple, bloquer ses pouvoirs et le tirer pile sur la ligne de peinture au sol. Pile sur la barrière.

Il s'étrangla avec sa salive sous le choc, et observa Regina et Emma, son regard empli de haine, essayant de déterminer laquelle de leur magie parvenait ainsi à le soumettre.

« Nous n'y sommes pour rien, » lui confia Regina, baignant dans un mélange de soulagement, de joie et de satisfaction.

« C'est quoi ce bordel ? »

Mais la sorcière ignora Emma, trop occupée à se rapprocher de Rumple. Elle sentait de la magie provenir de son écharpe, et l'effleura du bout des doigts. En voyant la panique s'immiscer dans le regard de son ancien maître, elle sourit avec machiavélisme.

« Il y a beaucoup de choses que j'aimerais dire à cet instant, » lui confia t-elle, « aucune plaisante, mais je pense que nous avons tous assez perdu de temps avec toi. »

« Si tu crois que tu as gagné… » gronda t-il.

Elle lui sourit et tira sur l'écharpe jusqu'à la lui retirer.

« Il ne fait pas si froid, » remarqua t-elle tranquillement en faisant un pas en arrière.

La magie s'intensifia de nouveau. Rumple sentit la barrière commencer à l'avaler et il essaya de se dégager avec effroi.

« Regina… ! »

Un flash doré.

Un flash doré. Ce fut tout ce qu'il fallut pour que celui qui avait tant joué avec toutes leurs existences sortent de leur vie. Il se retrouva sur le dos, dix mètres derrière la barrière, à tenter de reprendre son souffle.

« Ben merde, » souffla Ruby en l'observant avec fascination.

Rumple… Non. Monsieur Gold se redressa, confus, observa autour de lui pour tenter de comprendre ce qu'il faisait là, au milieu de nulle part. Il pourrait toujours essayer, il ne retrouverait jamais la ville.

Storybrooke venait de le recracher à tout jamais.

Le courant chaud de magie dansa un instant autour de Regina qui sourit. Il apprenait. Pas de mort cette fois-ci.

« Est-ce qu'il… Il n'a plus ses souvenirs ? »

« Bien fait pour cet enfoiré, » se réjouit Ruby en l'observant errer sur la route, boitillant lentement.

« Ne me regardez pas comme ça, » se défendit Regina en tentant vaillamment d'étouffer un minimum sa satisfaction mesquine. « Ce n'était pas moi. »

« Alors c'était quoi ? » demanda Emma en se tournant brusquement vers elle.

Regina lui donna l'écharpe et haussa les épaules.

« Le problème est réglé, c'est tout ce qui importe. Je pense qu'Henry vous attend. »

Et puisqu'il était trop dur de rester près d'Emma, et puisqu'elle ne souhaitait qu'une chose, aller célébrer ça et se reposer, Regina utilisa sa magie pour se téléporter chez elle.

Elle le payerait par une nouvelle crise, mais sur le moment, cela lui parut la meilleure solution.

Et peut-être la plus lâche, aussi.

Et alors ?

O

Plus personne ne voulait la laisser en paix ! Elle devrait raser cette ville entière et en finir, ça devenait ridicule !

Depuis quand une heure du matin était un horaire décent pour une visite ? Regina maugréa en enfilant sa robe de chambre et s'engagea dans les escaliers, tout en se demandant si envoyer une boule de feu à la tête de l'imbécile lui vaudrait plus d'ennuis que de satisfaction.

Elle ouvrit la porte en grand, prête à incendier (verbalement) l'individu qui osait interrompre cette nuit de sommeil dont elle avait tant besoin après l'utilisation trop fréquente de ses pouvoirs, mais…

« Miss Swan, » découvrit-elle, stupéfaite.

Emma tira un peu sur sa veste rouge, baissa les yeux une seconde, mal à l'aise, puis leva la tête.

« Hey, » salua t-elle maladroitement, tentant d'apparaître plus sûre d'elle.

« Un problème ? »

« Il faut qu'on parle. »

« Je suis certaine que nous pourrions parler lorsque le soleil est levé. A demain, Miss Swan. »

« Regina, » reprocha Emma en levant les yeux au ciel et en bloquant la porte. Elle eut l'audace de plonger son regard fatigué et sombre dans le sien et Regina sentit son ventre se serrer. « Il faut qu'on parle. »

Incapable apparemment de résister, elle laissa entrer le shérif chez elle et ferma la porte. Cependant elle n'avança pas dans la maison et croisa les bras contre elle.

« Bien. De quoi vouliez-vous parler ? »

« Est-ce que tu pourrais juste… arrêter ça ? »

« Arrêter quoi ? » défia Regina.

Emma détourna les yeux et soupira.

« Il est une heure du matin, Miss Swan. »

« Eh bien je voulais passer plus tôt, mais quelqu'un devait contacter les autorités de Boston anonymement pour les prévenir de la présence d'un homme confus sur la route. Je suis presque certaine que s'il parle d'une ville inexistante, il finira interné. Puis j'ai dû rassurer tout le monde, et ensuite il y a eu toute la paperasse au poste et… »

Elle s'empêtrait dans ses mots. Regina essaya de rester froide, mais ce déballage verbal ressemblait tellement plus à la Emma d'avant qu'à celle qui lui avait refusé froidement de voir son fils…

« Pourquoi être venue ? » interrogea t-elle, prenant soin de garder son ton dur et distant.

Il y eut une hésitation chez Emma. Une expression étrange, comme si elle tentait de rester forte, elle aussi. De se cacher. Et puis, soudain, ses épaules s'affaissèrent alors que son regard si terne rencontrait le sien, et elle laissa ses bras tomber le long de son corps.

« J'ai vraiment merdé, » souffla t-elle, sa voix presque tremblante.

Regina fronça les sourcils.

« Quoi ? »

« J'ai complètement merdé, » répéta Emma avec un petit rien de mouillé dans la voix et une expression ironique bien triste. « Quelle Sauveuse, » railla t-elle en détournant les yeux. « Je ne fais que me débattre avec des trucs qui me dépassent. Je me suis fait entraîner dans un contrat magique par Gold sans pouvoir m'en dépêtrer… Et le gamin… » Quelque chose se coinça dans sa gorge, et sa voix trembla. « Le gamin dort toujours sur un matelas. Et je savais, que c'était pas bien pour lui, de rater plusieurs jours de classe, mais je m'en fichais, et ces derniers temps, je sais pas… Il n'a pas l'air heureux. Et maintenant une pauvre gosse est morte et d'autres enfants pourraient subir le même sort et je ne sais pas… »

Elle se tut, serra les dents. Et Regina ne savait pas trop que faire de cette Emma-là, tremblante et amère et perdue, qui ne portait soudain plus sa colère comme un bouclier.

« Je ne suis pas une Sauveuse. »

C'était n'importe quoi. Et Regina était trop fatiguée pour jouer à ça maintenant et…

Et les larmes dans les yeux d'Emma serraient son cœur, sa pâleur lui coupait le souffle. Pourquoi était-elle si faible, bon sang ? Pourquoi devait-elle toujours laisser ses émotions la guider ?

« Mais tu l'es, » affirma t-elle, presque malgré elle.

Emma leva son regard quasiment gris vers elle, surprise.

« Pas toi, » lui reprocha t-elle.

« Tu as brisé la malédiction, tu essayes de les défendre et de les protéger. Tu les aides, même s'ils se comportent tous comme des idiots dégénérés. Tu n'as pas besoin de tout savoir et de tout contrôler pour qu'ils te considèrent comme leur Sauveuse. »

« Je ne veux pas être… »

« Comme si tu pouvais t'en empêcher. »

Emma fronça les sourcils, mécontente, chercha à contrer son argument. Ne le put pas, bien sûr. Elle mourrait pour sauver un inconnu.

Regina ne l'avouerait jamais, mais c'était peut-être la première chose qu'elle admirait chez elle.

« Regina… » commença Emma avec hésitation, « je suis désolée, si… A propos d'Henry, je… Je n'aurais pas dû. Te dire ces choses. Refuser que tu le gardes. »

« Tu ne voulais pas que la Méchante Reine le corrompe, » ironisa Regina, incapable de cacher la tristesse dans son ton.

« Ce n'était pas ça ! » contra Emma avec une véhémence qui fit sursauter l'autre femme. « Bon sang, tu n'es vraiment pas différente d'eux. »

« Pardon ? »

« Ne sois pas si indignée. » Et l'humour illumina presque ses yeux. Presque. « Vous êtes tous les mêmes, vous autres, personnages de contes de fées. Le Bien, le Mal, Sauveurs, Méchants. C'est pour ça que cette ville ne tourne pas bien rond. Bien sûr que ce que tu as fait est horrible. Et voir la vie… la vie que j'aurais pu avoir, de l'autre côté… Une part de moi était folle de rage, c'est vrai. Et c'était peut-être un peu par vengeance, oui. Je ne suis pas parfaite, tu devrais le savoir depuis le temps. Dans ton monde, j'étais… » Elle leva les yeux au ciel, s'agita de nouveau, fit quelques pas. « Inutile. Ridicule. Je veux dire, j'ai aidé, bien sûr, et fait quelques trucs bien cool, mais je n'en serais sans doute pas revenue sans les autres. Ici, à Storybrooke, pendant la malédiction, c'était facile, d'être le héros. Le héros d'Henry. Mais là-bas, ou de retour ici… » Elle s'arrêta, sa voix baissa. « J'ai l'impression que je ne fais que courir derrière les choses. »

« Tu ne peux pas sauver tout le monde à toi seule. »

« Ah oui ? Je croyais que c'était mon rôle ? »

« Ne sois pas stupide, » reprocha Regina un peu plus fermement. « Ils te respectent tous, et ce ne serait pas le cas si tu ne faisais pas ton job correctement. Tu es loin d'être incompétente. »

« Peu importe. Je suis seulement venue pour m'excuser. Avec quelques semaines de retard, » ajouta t-elle. « Tu m'as sauvé la vie, et j'ai pas été fichue de ravaler assez mes rancœurs pour avoir une conversation décente alors que tu essayais. C'était nul. »

« Henry ne voulait pas me voir de toute façon, » murmura Regina malgré elle.

« Et j'ai envenimé les choses. Je voulais juste… je voulais le garder pour moi. »

L'aveu, bas et amer, poussa Regina à lever un regard surpris vers elle. Emma observait les escaliers, les bras croisés.

« Je… Je peux comprendre ça, » répondit-elle doucement.

« Ça ne me donne pas raison. »

« Non. »

« Bref, je suis juste venue… J'avais besoin… Il fallait que je te dise ça. Et Henry va bien. Il a de bonnes notes, principalement parce que Mary-Margaret est celle à l'aider pour ses devoirs. » Elle se gratta un instant le cou, mal à l'aise. « Il joue peut-être trop aux jeux vidéo. Il s'est fait des copains, tu sais. Et… hum, il a grandi. On a dû lui acheter un nouvel uniforme et quelques fringues. Et il lit toujours autant. Mais ces derniers temps… Il pose moins de questions, et je crois… je crois… Enfin, il tient peut-être de moi. Impulsif. Il réfléchit après avoir agi. Tu vois. Je vais y aller. Te laisser dormir. »

Soudain consciente qu'elle était en pyjama, ne sachant que penser de ce revirement, Regina hocha la tête et ouvrit la porte d'entrée sans un mot.

« Bon… Je repasserai. Il faudrait qu'on en parle. D'Henry, je veux dire. Et aussi de ce qu'il se passe en ville. Et – »

« Ça n'aurait rien changé. »

« Pardon ? »

Regina prit une inspiration, et enterra son dégoût d'elle-même face à son besoin de rassurer cette femme.

« Il ne t'apprécie pas parce que tu es la Sauveuse, ou parce que tu le laisses se pourrir les dents et la santé avec trop de sucreries. Il t'aime parce que tu es toi, ça ne changera pas. »

La tête baissée, Emma renifla un peu. Regina eut une soudaine envie de tendre la main vers elle, de l'étreindre peut-être.

C'était grotesque.

« Bonne nuit, Miss Swan. »

Avec un petit bruit provenant du fond de sa gorge, Emma réussit à reprendre le pas sur ses émotions. Elle hocha la tête et se détourna d'elle. Ses pas se figèrent sur les marches, et Regina vit qu'elle observait les sept petites poupées de bois et de paille tressées qu'elle avait posées près de son entrée comme le voulait la tradition. Un instant, elle crut qu'Emma les reconnut, en comprit la signification, mais finalement le Shérif continua son chemin dans la nuit.

Et Regina retourna se coucher.

Mais eut bien du mal à dormir.

OOO