La chambre, plongée dans la pénombre, était étrangement calme et Lorne repensa avec inquiétude à l'avertissement de Peloquin.
« Tu crois qu'il est… ?
— Chut ! lui intima Krueger. On n'est pas seuls. »
A peine eut-il parlé qu'une lumière crue explosa dans la pièce, forçant les deux démons à se protéger les yeux.
« Krueger ! » beugla une voix féminine.
Lorne ouvrit doucement les paupières et distingua une jeune femme d'une trentaine d'année, le visage marbré par la colère, qui se tenait, tremblante, dans l'embrasure de la porte.
« Et merde…, murmura le croque-mitaine avant de saluer la nouvelle venue d'une voix plus forte : Alice ! Je ne m'attendais pas à…
— Qu'est-ce que tu fous encore ici, hurla-t-elle en s'approchant. Je t'avais prévenu, pourtant ! Je ne veux pas que tu compromettes Jacob dans tes histoires glauques ! Il n'a que dix ans, Krueger. Dix ans ! C'est un gosse. Pourquoi tu ne nous fous pas la paix ?
— C'est lui qui est venu me chercher, Alice, répondit le Démon des Rêves d'un ton docte et posé que Lorne ne lui connaissait pas encore.
— Tu ne me prendras pas mon fils, Freddy. Pas cette fois. Pas encore. »
Elle avait l'air exténuée, et seule la colère paraissait lui permettre de tenir le coup.
« Ça te dépasse, Alice, tenta-t-il de l'apaiser. Il a des responsabilités. Tu ne peux pas décider pour lui.
— Et toi non plus ! Tu n'es pas son père ! »
Lorne, stupéfait, assistait à l'échange sans savoir qu'en penser. L'inhabituelle prévenance avec laquelle il traitait cette femme l'intriguait au moins autant que son attitude face à l'enfant.
Brusquement, Alice éclata en sanglots et Krueger, impuissant, resta les bras ballants, hésitant sur la conduite à tenir. Le pyléen se précipita vers la jeune femme et lui entoura les épaules de ses bras.
« Ça ne serait jamais arrivé si tu n'étais pas retourné le voir ! cria-t-elle dans les bras de Lorne, le visage baigné de larmes.
— Alice, dit soudain Krueger, l'air de comprendre. Où est Jacob ?
— Je ne sais pas où il est ! Il a disparu ! C'est de ta faute !
Elle se dégagea de l'étreinte de Lorne et fondit sur le croque-mitaine, abattant ses poings sur sa poitrine en une pluie de coups qu'il ne chercha pas à éviter. Après quelques secondes, il lui saisit les poignets et tenta de la contenir. Il murmurait des paroles apaisantes et le pyléen vit avec surprise que la jeune femme se calmait, apparemment réconfortée par ce qu'il lui disait.
« On va le retrouver, Alice, promit-il. Mais tu dois me dire tout ce que tu sais. As-tu vu quoi que ce soit qui pourrait nous aider ? »
La jeune femme renifla et secoua la tête, semblant remettre de l'ordre dans ses pensées. Krueger la lâcha et elle recula, les bras étroitement serrés autour de sa poitrine, vulnérable et épuisée.
« J'ai trouvé ça », dit-elle enfin en se retournant vers le petit lit.
Lorne remarqua que la structure en forme de navette spatiale avait changé pour devenir un bateau pirate, et il se souvint qu'ils se trouvaient dans le Monde des Rêves. Rien de ce qu'il voyait ici n'était réel.
Alice avait saisi une boîte de biscuits en métal. Quelque chose remuait à l'intérieur, donnant des coups contre les parois. La petite cantine était fermée par un cadenas à l'aspect bosselé.
« J'ai essayé de l'ouvrir, avoua-t-elle. Sans succès.
— Donne-la moi », lui dit Krueger avec autorité.
Il introduisit une griffe dans la serrure, la fit tourner en jouant un peu et, au bout de quelques secondes, tous entendirent un clic indiquant que le cadenas s'était ouvert. Krueger s'agenouilla pour poser la boîte à terre devant lui. La créature qu'elle contenait s'était calmée et, prenant une longue inspiration, le croque-mitaine ouvrit le couvercle et glissa la main dans l'interstice.
Aussitôt, il poussa un glapissement de douleur et retira vivement sa main gauche à laquelle était accroché un bout de bois. Celui-ci semblait lui pincer un doigt et Krueger secoua la main pour essayer de s'en libérer.
« Saloperie ! », cria-t-il en constatant qu'il n'arrivait pas à s'en débarrasser.
Chose curieuse, le bout de bois en question avait l'air de gigoter. Lorne distingua nettement de petites excroissances qui battaient l'air tandis qu'il était bringuebalé en tous sens.
« Arrête ! ordonna-t-il. C'est une mandragore ! »
Il se précipita vers Krueger et lui immobilisa la main. Celui-ci grimaçait, et il lâcha une bordée de jurons tous plus fleuris les uns que les autres.
« Enlève-moi ça, putain !
— Ça vient, ça vient », dit Lorne en saisissant délicatement la petite créature.
Il parvint à lui faire lâcher prise, mais, à peine eut-il libéré le croque-mitaine que la mandragore se mit à hurler, un petit couinement suraigu désagréable qui obligea Kruger et Alice à se protéger les oreilles de leurs mains. Lorne fronça les sourcils et, avisant un mouchoir posé sur la table de chevet, le fourra dans la bouche de la racine.
« Bordel ! c'était quoi, ça ? hurla Krueger une fois que la mandragore se fût tue.
— Une race ancienne, répondit Lorne en empêchant la créature d'enlever son bâillon. Végétale. Les mandragores ont des propriétés curatives hors du commun, mais aussi la capacité de tuer rien qu'avec la voix.
— De tuer ? On n'est pas morts, Einstein !
— C'est un bébé, dit Lorne. Il peut tout au plus vous assommer. Une mandragore adulte peut tuer en moins d'une seconde.
— La Harde Hurlante…, murmura Krueger.
— Probablement, admit le pyléen.
— Pourquoi t'as rien senti, toi ?
— Je suis immunisé. »
Il observa la petite mandragore réduite au silence, dont les yeux noirs et ronds lançaient des éclairs de colère.
« Je commence à comprendre pourquoi les Associés Principaux t'ont assigné cette mission, Greene.
— Moi aussi », répondit Lorne, non sans songer que, si les Associés étaient au courant pour les mandragores, il aurait gagné du temps à être prévenu.
Que savaient-ils d'autre qu'ils n'avaient pas jugé utile de lui divulguer ?
« Il faut trouver la Harde, dit Lorne. Si on met la main sur l'armée, on trouvera Jacob.
— Excusez-moi, l'interrompit sèchement Alice, mais vous êtes qui au juste ? »
Lorne hésita devant l'air revêche de la jeune femme. Il était bien temps pour elle de se préoccuper de son identité maintenant qu'elle s'était allée à pleurnicher dans son col…
« C'est Lorne, Alice, répondit Krueger à sa place. Un ami. Il peut nous aider à sauver Jacob.
— Un ami, renifla-t-elle dédaigneusement. Tu as des amis, toi, maintenant ? »
Le croque-mitaine haussa les épaules sans répondre et Lorne sourit en sentant la connivence houleuse qui unissait ces deux-là.
A la mention de Jacob, la mandragore avait cessé de se débattre dans sa main. Surpris, il baissa les yeux vers elle et la vit désigner son bâillon avec insistance.
« Si je l'enlève, tu ne cries pas ? »
La créature secoua la tête et Lorne obtempéra. La racine étira ses petits bras noueux, mimant un bâillement, et cligna plusieurs fois des yeux. Elle était… ouais, mignonne. Enfin, elle se redressa dans la main de Lorne et désigna une porte fermée à l'autre bout de la pièce.
« Qu'y a-t-il là derrière ? demanda Lorne en s'approchant.
— Rien du tout, répondit Alice. C'est un placard. »
La mandragore piaffait d'impatience, sautillant sur place dans la large paume du démon et Lorne posa la main sur la clenche.
Une force colossale le souleva du sol, le propulsant contre une armoire qui s'affaissa en craquant sous son poids. Sonné, Lorne se redressa péniblement et resta ébahi devant le tourbillon qui venait d'apparaître là où s'était trouvée la porte quelques secondes auparavant. Noir, bardé d'éclairs, le vortex dégageait une puissance telle que les objets les plus petits s'envolaient, attirés par la force de l'aspiration, avant de disparaître, avalés par les ténèbres. Tombé à côté de lui, le bébé mandragore tirait sur sa chemise en montrant le passage, surexcité.
« Il veut qu'on entre là-dedans, dit Lorne sans entrain.
— Ouais, et ta sœur ? grogna Krueger.
— Vous êtes tellement courageux, tous les deux ! Moi, je vais y aller ! affirma Alice d'un ton décidé.
— Oh là fillette ! Pas question ! C'est un travail de mec, ça, rétorqua le croque-mitaine en la retenant par le bras. Toi, tu restes ici au cas où Jacob reviendrait par ses propres moyens. »
Elle se débattit un instant et abandonna en voyant l'expression déterminée sur le visage du Démon des Rêves.
« Ramène-le moi, dit-elle, suppliante.
— Je te le promets, répondit Krueger, solennel. Greene ?
A son appel, Lorne se releva, la mandragore agrippée à sa chemise. La petite racine remonta le long de son dos pour prendre place sur son épaule, ses brindilles chatouillant le cou du pyléen. Il regarda Krueger et, hochant simultanément la tête, ils sautèrent tous les deux dans le maelström orageux.
.
Ils marchaient depuis une dizaine de minutes lorsque Lorne, le premier, rompit le silence.
« Qui est Alice ?
— Une des mes plus anciennes adversaires, dit Krueger avec un respect non feint dans la voix. Un Maîtres des Rêves. Tu sais que je ne me suis jamais fait battre que par des gonzesses ? Alice, elle, m'a vaincu deux fois. Enfin, la deuxième fois, Jacob l'avait bien aidée.
— Jacob, c'est ton fils ? » hasarda Lorne.
Krueger s'arrêta et fixa le pyléen d'un air menaçant.
« Non, dit-il enfin, une fois que Lorne eut baissé les yeux. Son père s'appelait Dan Jordan. Je l'ai tué avant la naissance de Jacob.
— Mais Alice et toi, vous êtes… »
L'expression qu'il lut sur le visage de Krueger le dissuada de terminer sa phrase. Il ne s'était pourtant pas gêné, lui, en parlant de Peloquin…
« Jacob n'est pas mon gosse, affirma le croque-mitaine qu'un ton qui ne souffrait aucune réplique. J'ai déjà une fille et, crois-moi, c'est bien assez le bordel avec elle sans y rajouter un deuxième gniard.
— OK, OK, céda Lorne. Jacob n'est pas ton gosse. »
N'empêche qu'il venait d'assister à une scène de dispute d'un genre dont seuls les couples séparés peuvent se targuer. Mais, sentant le sujet sensible, et peu désireux de rompre cette récente démonstration de tolérance de la part de son improbable partenaire, il décida de ne pas insister.
Depuis son épaule, la mandragore les guidait à travers un dédale de galeries qui semblaient creusées sous la terre. Les parois étaient tapissées de racines épaisses comme sa cuisse et le sol détrempé glissait, les faisant fréquemment trébucher.
« T'es sûr qu'on peut lui faire confiance, à ton topinambour ? murmura Krueger en baissant la tête pour éviter une branche.
— C'est une mandragore, corrigea Lorne à mi-voix tandis que, à côté de son oreille, la petite créature brandissait le poing en direction du croque-mitaine. Et oui, je crois qu'on peut se fier à elle. Elle a l'air de tenir à ce que nous retrouvions Jacob.
— Ouais, ou alors elle nous conduit droit dans un piège, maugréa le Démon des Rêves.
— Dans les deux cas, nous mettrons la main sur la Harde Hurlante, répondit Lorne, sentencieux.
— Youpi », lâcha Krueger avant de pousser un juron étouffé en dérapant dans une flaque.
Lorne lui fit signe d'être plus discret et le croque-mitaine leva un majeur prolongé d'une lame étincelante dans sa direction.
Le tunnel se faisait moins étroit à mesure qu'ils progressaient et, rapidement, ils purent marcher sans courber le dos. La mandragore leur indiqua le chemin de droite à l'embranchement suivant et les deux démons s'y engagèrent prudemment, à l'affût du moindre bruit qui leur indiquerait une autre présence que la leur. Après plusieurs minutes de marche chaotique dans la boue fangeuse, ils débouchèrent dans une salle arrondie. Lorne avait l'impression d'évoluer dans un terrier géant. Dissimulées dans les ombres, il distingua des niches, creusées dans la paroi et fermées par des branches noueuses. La mandragore s'agita sur son épaule et le pyléen accéléra le pas pour atteindre les minuscules cellules.
« Jacob ! », s'exclama-t-il en découvrant le petit garçon endormi dans l'une d'elles.
Krueger se précipita à ses côtés et le soulagement qui perçait dans le soupir qu'il exhala n'échappa pas à Lorne. L'enfant ouvrit les paupières et un sourire ravi illumina sa figure lorsqu'il aperçut les démons.
« Je savais que t'allais venir !
— Bien obligé, gamin, dit Krueger d'un ton léger, ta mère m'a passé une sacrée soufflante.
— T'as l'habitude ! », ricana Jacob, moqueur.
Lorne laissa au croque-mitaine le soin de casser les barreaux végétaux qui verrouillaient l'accès à la prison et s'éloigna pour explorer les autres.
Il se figea devant la troisième et appela doucement son partenaire. Celui-ci vint le rejoindre, Jacob dans les bras.
« Qu'est-ce qu'il y a, Greene ? Bordel de merde ! »
Ouais, c'était gross-modo ce que Lorne avait eu envie de dire en voyant le locataire inattendu de cette cellule. Un crin immaculé en dépit de la saleté des lieux. Des mèches multicolores s'échappant en pagaille d'une crinière fournie. Et une corne unique, spiralée, parsemée de paillettes, plantée en plein milieu du front.
La licorne !
Lorne contempla bouche bée la créature merveilleuse, réalisant qu'ils allaient peut-être pouvoir sauver leur peau auprès du Seigneur des Ténèbres.
Enfin… si celui-ci n'accordait pas trop d'importance aux apparences.
« Elle est toute petite », pouffa Jacob.
C'était le moins que l'on puisse dire. Petite et obèse, aurait dit Lorne. Quelques soixante centimètres au garrot et un ventre qui trainait presque par terre. La licorne avait des airs de l'Âne dans Schreck. Curieux, l'équidé les observait avec passion, sa tête courtaude animée de mouvements secs, comme celle d'un pigeon. Un bruit de ballon qui se dégonfle retentit soudain dans la cellule et, rapidement, une odeur nauséabonde se répandit autour d'eux, les obligeant à prendre leur distance.
« La licorne, elle a pété, rigola Jacob.
— Ben mon salaud ! dit Krueger, le nez froncé.
— Il faut l'emmener avec nous, s'affola Lorne. C'est notre chance d'échapper au Seigneur des Ténèbres !
— Qu'est-ce qu'il va lui faire ? »
Ça, le pyléen aurait été bien en peine de le lui dire. Même s'il se doutait bien qu'il ne comptait pas s'en faire une mascotte.
Krueger se chargea de la libérer, râlant lorsque la licorne lui lâcha une nouvelle rafale de flatulences pestilentielles dans la figure.
« Toi, le poney, tu me fais ça encore une fois et je te fourre un bouchon dans le cul », grogna-t-il, la main devant le nez.
La mandragore sauta de l'épaule de Lorne à l'encolure de la minuscule licorne, et l'étrange équipage revint sur ses pas pour retrouver le vortex qui devait les ramener dans le Monde des Rêves.
« Au fait, on est où exactement ? demanda Lorne
— Aucune idée, avoua Krueger.
— C'est une sorte de rêve dans le rêve, intervint Jacob, que le croque-mitaine portait sur son dos pour lui éviter de marcher pieds nus. Un monde créé de toute pièce à partir du Monde des Rêves.
— Putain, ronchonna Krueger, comment ont-ils pu faire ça sous mon nez ?
— Et le mien, ajouta le garçon, contrit. Je n'ai rien vu non plus.
— Il faut trouver un moyen de détruire cet endroit, décida Lorne. Dès qu'on aura mis Jacob et la licorne à l'abri, on… »
Il s'interrompt brusquement et tourna sur lui-même, inspectant les environs.
« Quoi ?
— Je ne sais pas… j'ai cru entendre quelque chose…
— Les mandragores ? s'inquiéta Krueger.
— Au fait ! » s'écria Jacob en fouillant dans sa veste de pyjama.
Il en sortit deux paires de cache-oreilles et s'en colla une sur la tête. Il tendit la seconde à son porteur qui la regarda d'un air dégoûté.
« Vas-y, mets-les ! l'encouragea le gosse. C'est pour te protéger.
— Il a raison, approuva Lorne, les lèvres serrées pour ne pas rire.
— Allez vous faire foutre tous les deux ! Hors de question que je mette un machin pareil !
— Sois raisonnable, l'exhorta le pyléen. Souviens-toi qu'elles peuvent te tuer d'un simple cri.
— M'en fous, suis immortel, marmonna le Démon des Rêves.
— Ça fait un mal de chien…, suggéra Lorne. Tu veux vraiment qu'on sache que le croque-mitaine s'est fait mettre minable par des racines de topinambour ?
— De mandragore.
— C'est pas comme ça que je présenterai la chose, sourit Lorne, fallacieux.
— Vous faites chier », souffla Krueger, résigné.
Il s'empara du cache-oreilles et, soulevant son chapeau, l'ajusta sur son crâne chauve.
Émergeant sous le fedora, les boules de fourrure noires qui lui cachaient les oreilles lui donnaient un air totalement ridicule. Lorne et Jacob se regardèrent et pouffèrent de rire en même temps.
« Le premier qui rigole, je le donne à bouffer au poney », tonna Krueger avec mauvaise humeur.
Lorne fut le premier à les voir. Il cessa de rire et leva les bras lentement, attirant l'attention de ses compagnons. Tout autour d'eux, des racines de la taille d'un doberman les encerclaient, menaçantes. Elles s'approchaient à pas comptés, resserrant progressivement le cercle dans lequel elles les avaient confinés.
Krueger posa Jacob à terre et se posta devant lui. Le bébé mandragore se cacha dans la crinière de la licorne et celle-ci piaffa et se cabra dans un concert de pets. Lorne, le cœur battant, se prépara à la confrontation, regrettant de n'avoir pris aucune arme avec lui.
Sur un signal invisible, les mandragores se ruèrent soudain sur eux, et la première vague les heurta de plein fouet. Lorne balança quelques coups de poings avant de s'en prendre un dans l'estomac qui le plia en deux et le força à reculer. Krueger lacérait tout ce qui passait à sa portée dans un rire hystérique. La licorne ruait, écornant de ses sabots la moindre mandragore qui passait à sa portée. Voyant que la défense des démons tenait, les créatures tentèrent leur va-tout et hurlèrent. Lorne vit le Démon de Rêves grimacer et plaquer les mains sur les cache-oreilles, mais la protection semblait suffisante pour le préserver de l'arme la plus redoutable de la harde. Le pyléen frappait à l'aveugle sans se soucier de savoir ce qu'il atteignait et il commençait à espérer qu'ils puissent venir à bout de leurs ennemis lorsqu'un nouveau contingent leur tomba dessus à l'improviste, les submergeant. Il sentit la morsure de dizaines de petites mains griffues lui égratigner la poitrine et les membres et l'attirer inexorablement au sol. Derrière lui, Krueger gronda tandis que les mandragores tentaient de lui arracher ses cache-oreilles pour le rendre vulnérable à leur cri. Jacob et la licorne avaient disparu et Lorne paniqua. Le poids des racines sur son corps devint de plus en plus important, l'écrasant et l'empêchant de respirer. Il ferma les yeux pour les empêcher de les lui transpercer.
Il n'avait plus qu'une carte à jouer et il espéra que le moment était bien choisi. Il avait préféré patienter jusqu'à la dernière minute pour être sûr de toucher un maximum d'assaillants, mais il ne pouvait pas attendre plus longtemps ou ses compagnons – et lui-même, songea-t-il, curieusement détaché – allaient mourir.
Il prit une profonde inspiration et, se concentrant, fit vibrer ses cordes vocales à une fréquence bien précise pour laisser sortir de sa gorge une note unique, assourdissante, fruit de longues années d'entrainement intensif. Le si bémol, sa plus belle conquête.
Aussitôt, la pression exercée sur son corps se relâcha et il se redressa sans lâcher la note suraiguë. Autour de lui, les racines se tortillaient au sol, torturées par la fréquence insoutenable pour leur système nerveux. Certaines étaient déjà inertes et se faisaient piétiner par d'autres qui tentaient de s'enfuir en couinant et tombaient à leur tour peu après.
Il vit Krueger se relever à ses côtés, les mains sur les oreilles et regarder, éberlué, l'amoncellement de mandragores terrassées. Lorsqu'il fut certain de n'en avoir oublié aucune, Lorne se tut et le silence retomba, presque choquant après un tel débordement sonore.
Lentement, Krueger baissa les mains et ses yeux exorbités balayèrent l'espace autour d'eux. Il semblait retenir sa respiration, craignant peut-être que le répit ne soit que temporaire.
« Elles sont mortes ? dit-il enfin, brisant le silence pesant.
— Oui, répondit Lorne d'une voix rauque.
— Toutes ?
— J'espère. Je ne pourrai pas reproduire ça avant plusieurs heures », avoua le pyléen.
Krueger hocha la tête et pivota sur lui-même pour observer les alentours.
« Jacob ? », cria-t-il, soucieux.
Un hennissement lui répondit et la licorne apparut au milieu d'un amas de branchages, s'ébrouant et secouant sa crinière pleine de brindilles. Le bébé mandragore était accroché à son encolure et il salua les deux démons en agitant avec enthousiasme l'un de ses bras minuscules. Comment avait-il échappé à la note fatale ? Lorne l'ignorait et il inspecta attentivement les lieux au cas où une autre racine aurait elle aussi survécu.
« Jacob ? », répéta Krueger en avançant parmi les cadavres végétaux.
Devant l'absence manifeste de menace, Lorne décida de se joindre à lui et ils cherchèrent le garçon au milieu des branches inertes.
« Bel organe, le félicita le croque-mitaine.
— Merci. On dirait bien qu'on a anéanti la Harde Hurlante.
— On dirait, répondit Krueger, circonspect. Disons que tu as fait une grosse part du boulot.
— Disons que sans toi, je ne serais jamais arrivé jusqu'ici.
— Un travail d'équipe, alors ? proposa le Démon des Rêves.
— Ça y ressemble. Les complémentaires chromatiques… En plus, on a la licorne.
— Elle a une sale gueule, ta licorne. Je voyais ça autrement. Jacob ?
— Elle te comprend, tu sais ? » s'offusqua Lorne en se gardant bien d'avouer que lui aussi l'imaginait un poil plus majestueuse.
Et moins pétomane.
« En fait, poursuivit Krueger, toute cette histoire est franchement ridicule. Un Hulk famélique, une licorne obèse et un topinambour. Tu parles d'une équipe à la con.
— Tu oublies le croque-mitaine toasté, lui rappela Lorne.
— Je vais rayer ça de mes mémoires, soupira le Démon des Rêves, navré.
— Tes mémoires ? ricana Lorne.
— Ouais, quoi ? Je consigne tout ce que je fais, j'ai le droit, non ?
— Bien sûr, l'apaisa le pyléen, c'est… juste surprenant. Tu me feras lire ?
— Si tu veux, Greene, dit Krueger en haussant les épaules. Jacob ! »
Il exhala un soupir agacé et secoua la tête en se mordant la lèvre.
« Merde ! Où est ce gosse ? », grinça-t-il.
Un hurlement d'effroi lui répondit et tous deux pivotèrent simultanément. Lorne poussa un cri de surprise et faillit tomber en arrière en constatant qui était le maître de la Harde Hurlante.
« Impressionnant, rugit une voix qu'il connaissait bien. Je ne m'attendais pas à ce que vous arriviez aussi loin.
— Papa ! », pleura Jacob, prisonnier de la poigne puissante du Seigneur des Ténèbres.
Le gamin, les yeux révulsés, pendait lamentablement au bout du bras noueux du faune gigantesque, les lèvres bleuies et la face blafarde.
« Lâche-le, connard ! hurla Krueger, le corps penché en avant, le visage déformé par la colère.
— Que je le lâche ? dit le Seigneur des Ténèbres, la voix plus profonde et menaçante que jamais. Et pourquoi ferais-ça, démonirique ?
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Œil pour œil, croque-mitaine, répondit-il. Un fils pour un fils. »
Krueger éclata de rire et, se redressant, se coula brusquement dans une attitude nonchalante.
« Mais t'as fumé quoi, sale bouc ? J'en ai rien à foutre, moi, de ce gosse. C'est pas le mien ! »
Il aurait pu être crédible sans les griffes qui s'agitaient avec frénésie au bout de son gant, apparemment douées d'une vie propre. Lorne, consterné, vit son aura écarlate prendre de la substance, décuplée à l'idée de perdre ce fils qu'il niait avec la plus grande véhémence.
« Attendez, Seigneur ! cria Lorne en s'avançant entre le faune et Krueger. Nous avons la licorne. Je suis sûr que nous pouvons trouver un arrangement. »
Le Seigneur des Ténèbres posa son regard jaune sur le pyléen. Ses pupilles verticales se rétrécirent et un rictus dédaigneux déforma ses lèvres noires.
« Un arrangement ? répéta-t-il lentement. La licorne est un dû, Lorne. Pas une monnaie d'échange. Comment oses-tu marchander avec moi ce que je possède déjà ? »
Tenant toujours Jacob à bout de bras, il leva son autre main et, docile, la licorne trottina jusqu'à lui.
« Tu vois, Lorne, dit-il avec un sourire mauvais. Tu ne sais rien.
— Que voulez-vous ?
— Me venger ! tonna-t-il en secouant l'enfant qui gémit pitoyablement, appelant son père de toute la force de sa gorge broyée. Me venger de cette bête qui m'a pris mon fils, mon unique héritier. Me venger de toi, Lorne, qui a détruit mon armée. Et me venger des Associés Principaux. Crois-tu que j'ignorais d'où venait l'ordre de tuer mon enfant ? Crois-tu que je ne sais pas utiliser les rêves à mon avantage ?
— Tu n'es pas Gardien des Rêves, ducon ! lâcha Krueger.
— Tu te trompes, démonirique. Vous êtes nombreux à avoir endossé ce rôle au cours des siècles. Nombreux à avoir profité de ses avantages. Mais qui, crois-tu, a été le premier à jouir d'une telle faveur ? »
Il rit, un rire de gorge presque silencieux qui enfla, gagnant en force avant de devenir de plus en plus grave et malfaisant.
« A travers les rêves, j'ai manœuvré l'humanité, des siècles durant, clama-t-il, grandiloquent. J'en connais les moindres arcanes, les moindres travers. Je sais des secrets que même toi, Krueger, tu ignores. Et je reprends ma place, aujourd'hui ! »
D'un geste trop rapide pour une créature de son gabarit, il sortit un glaive imposant qui, dans sa main démesurée, ressemblait presque à un coupe-papier. Sans ajouter un mot, il la passa au travers du torse de l'enfant et le laissa négligemment tomber à ses pieds alors que Krueger hurlait, hors de lui. Le petit corps atterrit brutalement sur le sol spongieux dans un immonde bruit humide et il tressauta, agité de spasmes, vivant ses derniers instants.
Le Démon des Rêves se rua sur le faune et le frappa avec une force décuplée par la rage. Son aura flamboyait, prenant une ampleur effrayante tandis qu'il tranchait peau et tendons sans laisser le temps au Seigneur de Ténèbres de contre-attaquer. Pourtant, rapidement, Lorne le vit perdre du terrain et son adversaire reprit l'avantage, sa lame épaisse frappant de taille et d'estoc. Krueger reculait, haletant, et l'épée l'atteignit plusieurs fois, lacérant ses bras et sa poitrine. Enfin, au cours d'une tentative désespérée pour lui blesser le visage, le croque-mitaine rata sa cible et se retrouva dos au faune. Celui-ci, dans un éclat de rire démoniaque, lui entailla le bras avant de le saisir à la gorge. Il le souleva de terre et le balança au loin avec autant de facilité que s'il s'était agi d'un fétu de paille.
Pétrifié, Lorne avait assisté au combat sans intervenir et il fixa d'un œil horrifié le corps inanimé du croque-mitaine, affalé au milieu des cadavres de mandragores. Il était leur meilleur guerrier et il n'avait rien pu faire contre la puissance du Seigneur des Ténèbres. Puis son regard se posa sur Jacob, dont le corps désarticulé gisait sans vie dans la boue sale et gluante.
Non. Il ne pouvait pas abandonner. Il n'avait pas le droit. Pour la première fois depuis des mois, il avait enfin l'occasion de prouver sa valeur, dut-il y laisser la vie.
Sans réfléchir, il s'empara d'une lourde souche et en poussant un long cri, il se précipita sur le faune. Avant même de parvenir à sa portée, celui-ci le balaya violemment d'un revers de main et Lorne s'écroula, assommé, contre la paroi de terre.
Le Seigneur des Ténèbres bascula la tête en arrière, ses longues cornes raclant le plafond effrité, et il poussa un brame puissant, ivre de sang et de pouvoir. Puis, baissant les yeux, il contempla la scène de bataille. Ses ennemis étaient terrassés, et son fils vengé. Ses sabots s'enfonçant dans le sol meuble, il s'avança vers le croque-mitaine, l'épée prête à frapper. Un minuscule coup porté à son oreille l'arrêta et, d'un geste vif, il saisit la petite racine de mandragore juchée sur son épaule, seul survivant de son armée déchue. Le petit soldat lui donnait de vigoureux coups de pied dans les doigts, lesquels, à son échelle, ne représentaient rien de plus qu'une piqure de moustique. Il fit la moue, navré de devoir gâcher tant de talent prometteur, et envoya d'une pichenette le petit végétal contre un flambeau. Il entendit le grésillement du bois qui prend feu et le hurlement de douleur ultrasonique que poussa la créature et, satisfait, il reporta son attention sur le démonirique.
Le Seigneur des Ténèbres tressaillit en constatant qu'il avait disparu. Il pivota sur lui-même, sentant ses sabots déraper dangereusement sur le sol glissant. Derrière lui, un rire sans joie retentit et il se retourna face au démon.
Lorne revint à lui au même moment et il contempla, ahuri, les deux adversaires se jauger avec gravité.
Krueger avait changé. La pointe de ses oreilles s'était allongée et son visage avait pris des traits véritablement démoniaques. Il haletait, la bouche ouverte, découvrant une rangée de dents pointues, bien trop nombreuses pour un humain et une longue langue fourchue dépassait de ses lèvres, goûtant l'air autour de lui. Son corps s'était étoffé et une puissante musculature tendait à présent son vieux pull miteux. Trente centimètres plus grand, il regardait presque le Seigneur des Ténèbres d'égal à égal et sa pose ramassée ressemblait à celle d'un immense fauve sur le point d'attaquer. Bouche bée, Lorne n'osa pas faire le moindre geste, impressionné par les halos scintillants qui émanaient de son aura et l'entouraient comme un bouclier magique.
Le faune poussa un rugissement de bête furieuse et fonça sur le Démon des Rêves, son épée brandie au-dessus de sa tête. Krueger esquiva et répliqua aussitôt, plongeant ses griffes dans l'abdomen de son adversaire. Celui-ci meugla et, grattant le sol comme un taureau, il se prépara à attaquer à nouveau. Le croque-mitaine fut plus rapide : prenant son élan, il sauta, passant par-dessus l'épée qui frappait le sol à l'endroit même où ses jambes s'étaient trouvées moins d'une seconde auparavant. Il prit appui sur l'épaule du faune et, d'un geste rapide et précis, il lui transperça le cou. Lorne vit la pointe acérée des griffes ressortir de l'autre côté de la nuque massive de leur ennemi et il poussa un cri de joie.
Le Seigneur des Ténèbres grogna tandis que Krueger retirait ses lames de sa gorge et un son gargouillant s'échappa de la plaie béante qui saignait abondamment. Lorne mit plusieurs secondes à comprendre qu'il riait. Lui et le Démon des Rêves regardèrent, abasourdis, l'hémorragie s'arrêter et la blessure commencer à se refermer.
Avec un cri de rage, Krueger le poussa en arrière. Les sabots glissèrent et le faune trébucha contre la licorne qui se trouvait là par hasard. Il tomba lourdement au sol sans pouvoir se rattraper. Tout se passa alors très vite. Le bébé mandragore, dont le feuillage était encore embrasé, se plaça à côté de sa tête et, dans un ensemble parfait qui parut presque convenu d'avance, la licorne se retourna, présentant son derrière adipeux à la vue du Seigneur des Ténèbres.
Lorne entendit le bruit redouté et il ferma les yeux en sentant le souffle de l'explosion. Lorsqu'il les rouvrit, le faune se tortillait en hurlant aux pieds de Krueger, dévoré par le feu magique.
Le pyléen se releva en grimaçant, sentant tous les os de son corps protester, et rejoignit son compagnon. Ils assistèrent ensemble aux derniers instants du Seigneur des Ténèbres, supportant stoïquement les atroces gémissements de douleur que laissait échapper la bête au cours de sa longue agonie. Enfin, le feu se calma et, sous un amas de paillettes, ils virent apparaître ses restes calcinés.
Krueger hocha la tête et, sans un mot, tourna le dos aux ossements fumants pour se rendre au chevet de Jacob.
Retrouvant son apparence normale, il s'agenouilla à côté du petit corps brisé et maculé de sang. Lorne resta en retrait, ne sachant que faire pour atténuer la souffrance et la rage qui sourdaient par tous ses pores. Le visage du garçon, figé dans une expression de terreur, était exsangue, méconnaissable dans la mort. Il vit les épaules massives de Krueger tressauter, agitées de sanglots, et sentit ses propres yeux se remplir de larmes qu'il ne chercha pas à refouler. Ses barrières tombées, Lorne reçut de plein fouet la détresse de son partenaire et il glissa au sol, sans force, dévasté par l'ampleur de la perte. Il pleura violemment, laissant les larmes couler le long de ses joues, sachant qu'il n'avait pas le droit d'étouffer son chagrin. Ce petit garçon courageux méritait bien ça : qu'on pleure sa mort jusqu'à l'épuisement.
Il ne vit pas la mandragore s'approcher du cadavre, ni l'expression de tristesse qui passa dans les petites billes noires de ses yeux lorsque la racine arriva aux côtés de Krueger. Mais il sentit la magie à l'œuvre, un art ancien, oublié, aux senteurs de musc et de forêt. L'air s'emplit d'électricité et les cheveux de sa nuque s'horripilèrent lorsque le végétal posa ses petites serres, fines comme des brindilles, sur le visage de Jacob. Le croque-mitaine fit un mouvement mais Lorne l'arrêta en posant une main apaisante sur son épaule.
« Attends », souffla-t-il, fasciné.
Aucun humain, ni aucun démon, n'avait assisté à ce genre de spectacle depuis des temps immémoriaux. La mandragore ferma les yeux et une lueur dorée émana de son corps avant de se diriger lentement vers Jacob et de se répandre le long de son corps. Lorne et Krueger, subjugués, observèrent l'entaille de sa poitrine se refermer et ses stigmates se résorber. Petit à petit, la lueur s'estompa, et le bébé mandragore s'écroula, sans vie.
« Non ! », gémit Lorne en se précipitant vers lui.
Il le prit délicatement dans sa main et le souleva sans parvenir à le ranimer.
Au même moment, Jacob ouvrait les yeux et il poussa un gémissement plaintif. Krueger se rapprocha de Jacob et lui souleva doucement la tête.
« Hé, dit-il dans un murmure.
— Hé, répondit Jacob.
— Je vais encore me faire engueuler par ta mère, prédit le croque-mitaine, sa voix rauque teintée d'émotion.
— Ce sera pas la première fois », lui répondit le garçon avec un sourire empreint de lassitude.
Krueger acquiesça, les mâchoires serrées, visiblement trop bouleversé pour répondre.
« J'ai eu peur, tu sais, chuchota l'enfant, les yeux encore marqués par la terreur.
— Moi aussi, Jacob », avoua Krueger.
L'enfant se redressa et passa ses bras autour du cou du croque-mitaine avant de fondre en larmes, terrassé par la fatigue. Krueger le serra contre lui et le souleva sans effort. Il se tourna vers Lorne qui essayait vainement de faire réagir la petite mandragore nichée au creux de sa paume. Les yeux du pyléen brillaient et il secoua la tête en comprenant l'inutilité de ses efforts. La gorge serrée, il admira le geste de la créature, qui avait donné sa vie pour rendre la sienne au garçon. Le regard grave que posa Krueger sur elle lui apprit que le croque-mitaine aussi avait compris son sacrifice et le respectait.
Ils repartirent ensemble, Jacob blotti dans les bras de son père, talonnés par la licorne ébouriffée qui les suivait en trottinant gaiement, comme si de rien n'était. Lorne la soupçonnait d'être légèrement simplette, en plus d'être courte sur pattes et pétomane.
Ils parvinrent devant le portail qui, miracle des miracles, était encore ouvert. Le pyléen avait depuis longtemps décidé de ne plus essayer de comprendre les mécanismes qui sous-tendaient le fonctionnement des passages interdimensionnels. Un coup ça marchait, un coup non. Et après, Wesley parlait encore de la magie comme d'une science… Une science, tu parles !
Dans la version onirique de la chambre de Jacob, Alice les attendait, se rongeant les ongles jusqu'au sang. Elle se précipita pour arracher le garçon à l'étreinte de Krueger, qui le lui laissa, résigné. Pendant qu'Alice inspectait son fils sous tous les angles, les deux démons s'éloignèrent en direction du second portail qui devait les ramener à Wolfram & Hart.
Avant de le franchir, Krueger se retourna une dernière fois vers la mère et son enfant, le visage fermé.
« Promets-moi de ne le dire à personne, dit-il en les observant, les yeux dans l'ombre de son chapeau.
— Jacob a besoin de toi, Freddy.
— Regarde ce qui s'est passé, répondit-il en secouant la tête. Je le mets en danger. Dans mon métier, je peux pas se permettre d'avoir une famille, des gens à qui je tiens. »
Il serra les dents et détourna les yeux.
« C'est trop risqué, conclut-il. Je ne veux pas leur infliger ça. Promets-moi.
— Je promets », dit Lorne.
Ils se regardèrent et Krueger hocha la tête d'un air guindé qui ne lui ressemblait pas. Le croque-mitaine fit un pas vers le portail mais, avant qu'il ait eu le temps de le traverser, Alice l'appela et il se figea, à l'écoute.
« Viens, dit-elle. Ton fils te réclame. »
Il se tourna vers eux et hésita. Lorne posa une main sur son épaule et l'encouragea d'un signe de la tête. Le croque-mitaine acquiesça et, esquissant un sourire, tendit la main dans sa direction. Le pyléen la saisit et la serra fermement, sentant tout le poids de la reconnaissance que son partenaire tentait de faire passer dans cette poignée de main virile.
« Merci mon ami, dit simplement Krueger avant de partir rejoindre sa famille.
— On faisait une drôle d'équipe, lui lança Lorne, déçu de voir arriver la fin de leur aventure.
— La complémentarité chromatique », rappela le Démon des Rêves sans se retourner.
Lorne le regarda s'éloigner avec une pointe au cœur puis, le temps d'un soupir, il franchit le portail. Seul.
.
« Comme c'est beau ! pleurnicha Harmony en tamponnant ses yeux humides. On dirait le Retour du Jedi ! »
Il ne fallait pas exagérer. Krueger restait un tueur d'enfants. Qu'il n'approuve pas qu'on fasse subir à son fils les crimes que lui-même se permettait sans remords chez les autres ne faisait pas vraiment de lui le Dernier Samaritain, et sa rédemption de façade ne rendait pas l'histoire morale pour autant.
« Et la licorne ? s'inquiéta la secrétaire avec un intérêt passionné.
— Enfuie, dit Lorne. En tout cas disparue. Au grand dam des Associés Principaux.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi le Seigneur des Ténèbres – tu es vraiment sûr que je ne peux pas l'appeler Voldemort ? (elle soupira en voyant Lorne secoua patiemment la tête) Bon, tant pis. Pourquoi il nous avait demandé de retrouver une licorne qu'il avait déjà en sa possession. C'est stupide.
— C'était un leurre, trésor, répondit Lorne. Une manière d'endormir la vigilance des Associés. Tant qu'ils le croyaient à la recherche de la licorne, ils n'imaginaient pas qu'il mettait déjà sur pied son plan visant à s'approprier le Monde des Rêves.
— Ah oui, réfléchit Harmony. C'est malin. »
Pas tant que ça. Lorne avait appris que les Associés étaient au courant de tout, depuis le début. Il se demandait encore à quoi avait rimé toute cette mise en scène de partenariat et de chasse à la mandragore. Avaient-ils deviné son malaise et voulu lui donner une chance de retrouver sa voie ? Si c'était le cas, ils étaient vraiment diaboliques.
Wesley cherchait toujours un moyen de faire disparaître le monde créé de toute pièce par le Seigneur des Ténèbres. Lorne lui avait souhaité bonne chance : il soupçonnait Jacob de le maintenir volontairement en place, pour l'étudier ou en faire un terrain de jeu.
« Bon, mon lapin, je rentre chez moi, dit-il en baillant. La journée a été longue et il me reste tout un tas de papelards à remplir pour rendre compte de tout ce qui s'est passé. »
Il fit mine d'envoyer un baiser à la jeune femme qui l'attrapa et le plaqua sur la poitrine. Rien n'avait vraiment changé.
Une fois chez lui, il poussa la porte et entendit un vacarme qui n'augurait rien de bon. Il verrouilla derrière lui et se précipita dans sa chambre. La licorne sautait sur son lit comme sur un trampoline, empuantissant sa chambre de l'odeur fétide de son abominable météorisme. Pourtant, il l'avait bourrée de charbon actif, ça aurait dû l'aider… Piaillant sur sa table de nuit, le bébé mandragore, rebaptisé Dro, encourageait vigoureusement l'équidé à bondir encore plus haut. Douillettement lové dans un pot rempli de terreau et de fumier tiède, Dro vivait plutôt bien sa convalescence.
Réprimant un soupir, Lorne tourna le dos à ce spectacle navrant et gagna son bureau garni de post-it, tous portant la mention urgent. Il les dédaigna et prit l'enveloppe kraft qu'on avait déposé chez lui quelques heures auparavant. Dedans se trouvait un scénario et un message, griffonné à la va-vite par le Maître de l'Horreur en personne. Lorne laissa ses yeux courir sur le titre, déjà modifié trois fois. Il avait fini par proposer l'Escogriffe de la nuit, mais le réalisateur l'avait raccourci en Griffes de la nuit. C'était mieux, en fin de compte. Du moment qu'il n'en faisait pas les griffes de l'ennui…
Enfin, il lut le mot manuscrit que Wes Craven avait laissé à son intention et qui se limitait à une courte phrase :
« On tourne quand ? »
FIN
