Attention premier changement de narrateur.


Chapitre 2 : Le Retour

Tacitamura était contrariée. C'était peu cas de le dire.

Son subordonné la regardait, inquiet, plisser ses yeux noisette derrière ses lunettes carrées alors qu'elle étudiait les chiffres de la semaine. Ses lèvres rouges se pincèrent alors qu'elle arrivait à la dernière ligne, lui donnant un air boudeur absolument charmant. L'homme face à elle se tortilla de gêne, relâchant aussi discrètement que possible le nœud de sa cravate.

Finalement elle braqua son regard sur lui et il se figea. La femme en tailleur beige et à la folle chevelure rousse était clairement en colère. Et il allait en faire les frais à la place de son supérieur qui avait prétexté une réunion urgente. Qui n'existait pas. Il savait pertinemment que la rouquine allait être d'humeur explosive à la nouvelle de la dernière cotation en Bourse de la société, ses derniers investissements ayant été quelque peu malheureux.

La jeune femme retira ses lunettes, bascula la tête en arrière et se pinça l'arrête du nez en inspirant profondément. Puis elle rouvrit les yeux, les dardant à nouveau sur l'homme en face d'elle. Finalement elle le congédia sèchement mais sans rien ajouter. Il retint à grand peine un soupir de soulagement alors que ses épaules se détendaient et s'exécuta. Elle était peut être prompte à la colère mais elle savait aussi se contrôler. Et la diriger sur la bonne personne. En l'occurrence, pas sur le pauvre comptable qui avait eu la difficile tâche de lui annoncer la nouvelle.

A peine eut-il fermé la porte qu'elle étouffa un juron. Et regarda à nouveau la colonne de chiffres. Il fallait que ça tombe aujourd'hui ! Le dernier jour où elle était là ! Maintenant tout son échéancier sur les mois à venir était à refaire complètement ! C'était la dernière fois qu'elle laissait autant de libertés à ce fieffé imbécile. D'ailleurs, à la réflexion, ce serait la dernière fois qu'elle ferait appel à lui tout court. Elle avait deux autres poulains qui n'attendaient que l'occasion pour récupérer le poste de cet incompétent, autant en profiter.

Attrapant une feuille et un stylo, elle commença à griffonner furieusement en allumant l'ordinateur et en tâtonnant à la recherche de ses téléphones. Elle passa le reste de la journée, sautant le déjeuner, à réorganiser ses projets. Sa secrétaire était passée deux fois pour renouveler le contenu de la cafetière et était repartie en catimini devant l'ire de sa patronne.

Le soleil était couché depuis longtemps, hiver oblige, lorsqu'elle recula son fauteuil et défit ses lunettes, épuisée. Tous ses papiers étaient désormais en ordre et les instructions avaient été toutes envoyées à leurs destinataires respectifs. Elle jeta un dernier regard las à son écran d'ordinateur puis éteignit l'appareil, attrapant le dossier sur lequel elle venait de travailler. Rassemblant ses affaires, elle sortit de la pièce en éteignant les lumières. Au passage elle déposa le dossier sur le bureau de sa secrétaire, qui exécuterait les tâches comme demandé. Au moins une qui ne lui ferait pas défaut, songea Tacitamura en entrant dans l'ascenseur et en pressant le bouton du rez-de-chaussée.

Une fois dans la rue, elle consulta sa montre et soupira. Si elle voulait avoir le temps de se requinquer avant de partir, il lui faudrait appeler un taxi. Ce qu'elle fit, malgré ses réticences à dépenser plus que nécessaire.

Une demi-heure plus tard, elle était devant sa propriété. Elle paya le chauffeur, qui lorgna un instant sur son décolleté, ce qui la fit sourire et se dirigea vers les escaliers qui menaient à son appartement au dessus de l'auberge de jeunesse qu'elle gérait.

En arrivant, elle éteignit définitivement ses deux téléphones et les rangea soigneusement dans le coffre fort avec son ordinateur portable, son agenda électronique, quelques dossiers, un peu d'argent liquide et ses bijoux avant de le refermer. Elle alla ensuite dans sa chambre pour se changer, défaisant sans cérémonie tailleur et bas puis elle choisit une tenue plus osée. Ce soir serait la dernière occasion de se nourrir convenablement avant qu'elle n'aille le retrouver.

Il lui manquait, indéniablement. Surtout après six mois sans avoir vu son sourire mi charmeur, mi moqueur et ses grands yeux brillants. Elle l'aimait, de ça c'était certain sinon elle n'aurait jamais accepté cet accord qu'elle trouvait stupide, mais il fallait admettre qu'elle avait du mal à tenir sa promesse lorsque son dîner devait s'interrompre aux hors d'œuvres. Chassant ces pensées dans un coin de sa tête, elle attrapa quelques billets de son sac à main et les glissa dans son soutien gorge avant de sortir en refermant la porte avec une clé qui alla rejoindre la monnaie au sein de la lingerie.

Alors qu'elle descendait les marches sur des talons vertigineusement hauts, elle vit Léonard, un jeune qui était arrivé depuis 1 mois et demi pour trouver du boulot, en train de fumer à l'entrée de l'auberge de jeunesse. Celui-ci la détailla d'un œil gourmand et elle hésita un instant à exploiter la faille chez le jeune homme. Finalement elle décida d'aller chercher l'amusement ailleurs. De préférence dans un endroit plus canaille.

Elle se dirigea alors, à pied, vers son deuxième bar favori. Ce soir pas le temps de flirter, elle irait directement à l'essentiel. Peut être aurait-elle le temps d'en attraper deux ou trois avant de devoir se trouver au lieu de rendez-vous. Elle poussa la porte de l'endroit, qui, malgré l'heure, commençait déjà à être bondé. Elle se faufila entre deux serveuses aux plateaux remplis à ras bord d'alcools divers et se trouva une place au bar sur un tabouret. Elle s'installa de sorte à ce que sa robe, déjà courte, laisse largement dépasser la chair de sa cuisse et tira un peu dessus pour faire ressortir sa poitrine. Puis jetant un coup d'œil alentours, elle attendit qu'une proie s'approche. Pour faire passer l'attente elle héla le barman, qui la scanna rapidement d'un œil appréciateur, pour commander une de ses boissons favorites : un Sex on the Beach. Juste la bonne dose de vodka et de pêche pour la remettre d'aplomb.

Tandis qu'elle sirotait sa première gorgée avec gourmandise, Tacitamura repéra sa première proie de la soirée. Elle rectifia en voyant les trois hommes qui s'approchèrent d'elle : ses trois prochaines proies. Ils s'installèrent autour d'elle, et le plus osé lui posa la main sur la cuisse en entamant la conversation. Son sourire s'élargit imperceptiblement. Cela allait être tellement simple de les embobiner !

Moins d'une heure plus tard elle ressortait de la ruelle sombre où se distinguaient les silhouettes avachies des trois types qui avaient eu le malheur de croiser sa route. Pas forcément repue comme elle le souhaitait (maudite promesse), Tacitamura rajusta sa mini-robe et décida de partir. Elle avait bien assez tardé comme ça et finalement elle était satisfaite d'avoir pu en avoir trois à la fois, cela lui économisait son temps. Elle interpella un taxi et lui donna l'adresse des docks. Celui-ci haussa un sourcil surpris en lui jetant un regard en biais

· Z'êtes sûre, Mam'zelle, de vouloir aller dans un endroit pareil à c'te heure ?

· Certaine, mon chou, répliqua-t-elle, le sourire aux lèvres et les jambes écartées laissant peu de place à l'imagination.

Le chauffeur déglutit difficilement et elle se rapprocha du siège conducteur pour murmurer lascivement :

· Et si tu m'y conduis vite, je suis sûre qu'on trouvera un moyen de s'amuser tous les deux…

Il ne se le fit pas dire deux fois. Et Tacitamura eut la satisfaction d'arriver légèrement en avance avec un surplus d'énergie sur lequel elle ne disait pas non.

Laissant derrière elle le conducteur dans un état d'extase pour le moins incongru dans ce genre d'endroit, elle se dirigea avec l'aisance que confère l'habitude vers le hangar qui l'intéressait. D'un autre côté c'était aussi l'un des seuls qui fourmillaient encore d'activité à cette heure.

Elle entra après avoir fait le signe convenu au garde qui surveillait les allers et venues, le saluant au passage et cligna des paupières pour s'habituer à la lueur éblouissante des néons qui illuminaient l'intérieur du bâtiment. Au milieu d'un ballet incessant de machines qui soulevaient des tonnes de nourriture, une myriade d'individus s'affairait à transporter tout ce qu'ils pouvaient vers le centre de la pièce. Jusques là rien de surprenant.

Mais à y regarder de plus près, les personnes en question arboraient cornes et oreilles en tout genre, avec des couleurs de cheveux pour le moins exotiques pour certains, comme des turquoises ou des fuschias. Sans compter quelques individus qui n'étaient qu'à moitié humains voire absolument pas. Tacitamura se dirigea vers la grande structure au centre du bâtiment vers lequel convergeait toute l'activité. Un grand rectangle délimitait un espace bleuâtre qui paraissait onduler comme l'eau d'un lac et formait ce qu'ils appelaient couramment un "portail". Ou tout du moins sa manifestation physique dans le monde des humains.

Là, à la place des transpalettes, des chariots se faisaient remplir au fur et à mesure et il lui fallut un instant avant qu'elle ne repère la personne qu'elle voulait. Enfin, pour être plus exacte, le loup qu'elle cherchait. Celui-ci était bel et bien un loup à ceci prêt qu'il se tenait sur ses pattes-arrière et marchait à la manière des bipèdes en soulevant une caisse énorme. Elle l'interpella et il dut baisser le museau pour la voir. Il cligna des yeux plusieurs fois en la détaillant et finit par souffler par le nez avant de gronder :

· Cesse donc tes stupides illusions tout de suite !

Tacitamura retint un sourire d'amusement et laissa alors s'effacer son déguisement qui partit en fumée. Elle s'ébroua, soulagée de pouvoir stopper une dépense d'énergie exigeante qu'elle devait maintenir en permanence pour tromper les humains.

Devant les yeux du prédateur se trouvait maintenant une jeune femme à la longue chevelure ondulée de la couleur de la nuit et qui arborait avec fierté oreilles et canines pointues. Le loup détailla un instant les deux cornes enroulées qui dépassaient du crâne de la jeune femme et intercepta vaguement le mouvement d'une fine queue dans le dos de Tacitamura. Celle-ci leva son regard à la pupille fendue vers lui et demanda :

· Comment ça se passe Fenrir ?

· On ne peut mieux pour une fois, lâcha son interlocuteur. Le portail est bien stabilisé contrairement à la dernière fois et l'organisation de ton côté a permis de rendre plus facile le chargement des denrées.

· Tant mieux, fit Tacitamura en lâchant un soupir de soulagement. J'avais peur qu'il nous faille dépenser autant de Manaas que la dernière fois et vu comment ça s'était fini ce n'était pas une perspective qui m'enchantait. Où en est le chargement ?

La bête gigantesque eut un sourire lupin qui dévoila ses crocs :

· Tu arrives toujours la dernière et tu es la première à nous dire de nous presser… Sans compter que, il fronça le museau, tu empestes l'humain.

La jeune femme haussa les épaules :

· Peut-on m'en blâmer ? Je vis H24 entourée d'humains. Ça finit par déteindre sur mon odeur. Et ça ne répond pas à ma question.

· Probablement deux à trois bonnes heures, il ne reste plus que les réserves d'Eel à charger. Peut être moins si plus de personnes passent de ce côté... Et pense à bien te doucher en arrivant, je ne suis pas le seul à ne pas apprécier cette odeur !

Sur ces paroles, le Werebeast se détourna et alla déposer sa caisse dans l'un des chariots destiné à cet effet. Tacitamura lui tira la langue de façon peu cérémonieuse et sauta souplement sur l'un des véhicules chargé pour y attendre patiemment. Elle interpella une vampire pour obtenir la liste de leurs possessions et passa le reste du temps à vérifier leurs gains et à envisager les prochaines acquisitions.

Enfin, au bout de ce qui lui sembla une éternité, un bucentaure qu'elle connaissait bien, sortit du portail et se dirigea vers son chariot. Du haut de son siège de fortune elle le héla :

· Ils t'ont aussi réquisitionné cette fois, Tharok ?

L'individu en question leva sa tête ornée d'une paire de cornes gigantesques vers la jeune femme. Il était massif et son corps était couvert de cicatrices en tout genre le rendant particulièrement impressionnant, la partie taurine de son corps renforçant cette impression. Ses grandes mains auraient pu broyer sans mal un crâne humain, habituées qu'elles étaient à manier la masse pour la forge. Pour autant, il se contenta de plisser les yeux pour dévisager la jeune femme qui paraissait drôlement frêle en comparaison. Un sourire étira un coin de sa bouche :

· Il faut dire que Miiko est sur les crocs en ce moment et s'inquiète comme pas possible. Elle veut que le ravitaillement se fasse au plus vite alors elle a quasiment dépeuplé le QG. Autant te dire que le retour va se faire en grande fanfare, vu le monde qu'il y a.

· Quelque chose est arrivé ? fit la brune, soudain inquiète.

· Non, fit-il en secouant la tête, ébouriffant au passage sa chevelure d'un noir qui se parsemait de gris. Enfin rien qui ne sorte de notre nouvel ordinaire. Une ou deux attaques des villages voisins, quelques rumeurs malsaines sur des créatures dans la forêt et toujours ces enlèvements, soupira-t-il. Et malgré toutes les patrouilles que notre chef envoie, pas le moindre indice.

Il resta un instant pensif, mâchonnant le creux de sa joue.

· Enfin bon, reprit-il. Avec tout ce que je vois là, je pense que nous aurons une raison de faire un peu la fête pour changer.

Cette fois-ci il fit un sourire franc en désignant tout l'entrepôt.

· Tu as encore fait du bon boulot, Miiko n'aura rien à redire !

Tacitamura pouffa :

· Attends un peu que quelques jours se passent et elle m'accusera de tous les maux ! Tu sais bien qu'elle supporte moyennement ma présence à long terme et qu'elle m'enverra fissa faire des missions de débutant pour se débarrasser de moi !

· C'est vrai, convint le bucentaure, amusé. Mais elle sait aussi que depuis que tu es là notre approvisionnement n'a jamais été aussi facilité.

· Merci Tharok, fit-elle les yeux pétillants. Alors quand est-ce que tu vas bouger ce foutu chariot ?

· Ingrate, lâcha-t-il de bon cœur, en allant se placer devant le chariot.

· Moi aussi je t'aime, répondit-elle d'un ton taquin qui fit lever les yeux de Tharok au ciel.

Il attrapa au passage de quoi s'harnacher au véhicule et commença à sangler les liens de cuir. Tacitamura descendit de son siège pour lui donner un coup de main et finalement ils se préparèrent à partir. Le bucentaure fit jouer son imposante masse pour mettre en branle le chariot, qui, il fallait bien l'avouer, était assez chargé, et passa progressivement le passage entre les deux mondes.

Alors que Tharok avait déjà disparu de l'autre côté du portail, muscles bandés, poitrine gonflée pour tirer son chargement, Tacitamura tourna la tête pour jeter un dernier coup d'œil à l'entrepôt. Il faudrait probablement deux bonnes heures encore pour qu'il soit complètement vidé et au moins une heure supplémentaire pour harnacher les Näshees une fois passé de l'autre côté. Sans compter, songea-t-elle, les quatre jours de marche jusqu'au QG.

Elle réprima un soupir de dépit, puis elle fit face à nouveau à la membrane bleutée qui la séparait de son monde natal et carra ses épaules en préparation à ce qui allait suivre.

Traverser un portail n'était jamais une partie de plaisir. On se retrouvait tiraillé dans deux directions opposées et cette résistance était pour le moins inconfortable à soutenir jusqu'à ce que le mouvement dépasse l'inertie et que le portail vous lâche, comme un élastique claquerait brusquement après avoir été relâché. Étonnamment Tacitamura trouvait cette sensation fascinante.

De tous ses congénères, elle était celle qui passait le plus souvent au travers des portails et, chaque fois qu'elle faisait l'expérience de la traversée, elle trouvait cela amusant. Comme lorsque l'on tire sur un lance pierre et que l'élastique vous claque les doigts à chaque lancer. On a l'impression que nos doigts brûlent mais on est tellement content d'avoir lancé une pierre qu'on ignore la douleur et que l'on recommence. Pour Tacitamura c'était la même chose. En tous cas elle préférait ça à la chute vertigineuse qu'occasionnait l'utilisation des cercles de champignons. Elle avait eu une fois l'opportunité d'employer cet autre moyen de transport et ça l'avait littéralement retournée : son estomac n'avait pas apprécié les indications de son oreille interne et elle avait été dans un triste état à l'arrivée.

Écartant ce mauvais souvenir dans un recoin de sa mémoire, elle se prépara à l'arrivée. C'était son moment préféré : quand elle pouvait à nouveau voir le monde coloré qu'était son "chez-elle". Le monde des humains était tristement terne à son humble avis, elle préférait cent fois, mille fois, les végétaux colorés et tarabiscotés qui peuplaient son monde. Sans compter la variété de peuples qui s'y trouvaient et qui rendaient Eldarya intéressant. Ce fut donc avec contentement qu'elle vit l'éclat chaleureux du Solis l'accueillir.

Son contentement se renforça lorsqu'elle entendit la voix grave et enjouée de son chef de garde :

· Taci, ma belle, ça fait plaisir de te revoir ! fit le vampire borgne en s'approchant du chariot les bras grand ouvert.

Elle ne se jeta pas dans ses bras comme il l'attendait. Elle ne faisait plus ça depuis des siècles d'ailleurs (promesse oblige), mais il tentait toujours, peut être dans l'espoir qu'elle finisse par céder. Elle descendit souplement de sa place, abandonnant Tharok d'un signe de tête, et se dirigea vers lui, un grand sourire aux lèvres.

Il n'avait pas changé en six mois. Pas plus que les trois derniers siècles à vrai dire, mais c'était normal vu que c'était un vampire. Seul le bandeau sur son œil était une nouveauté depuis l'explosion du cristal. Toujours la même tignasse noire ébouriffée, le même œil gris pétillant et ses manières de charmeur.

· C'est bon de rentrer à la maison ! lui répondit-elle en venant l'embrasser sur la joue. Surtout avec un accueil pareil.

Elle évita facilement l'étreinte qu'il tenta de lui faire, à la grande déception de celui-ci. Mais il reprit vite contenance.

· Tu sais que je serais toujours ravi de perdre un peu d'énergie avec toi, fit-il d'un ton enjôleur.

· Je sais, lâcha-t-elle. Tu es incorrigible sur ce point là, Nevra. Mais pour éviter les incidents je préfère me contenter du minimum.

· Humpf ! râla-t-il, boudeur. Il fut un temps où tu n'étais pas si farouche…

· Qui s'est chargé de l'ouverture cette fois ci ? le coupa-t-elle, détournant la conversation.

Nevra redevint sérieux à son tour.

· Desdémonne. Et elle sera de mauvaise humeur d'ici à ce que ce soit fini.

· Tu m'étonnes, acquiesça Tacitamura. On dépense trop d'énergie maintenant pour maintenir les portails ouverts. Surtout sur autant de temps...

· T'inquiète, ça veut dire que t'as fait ta part du marché. Je dois dire qu'on commençait à avoir du mal avec ce qui restait en réserve…

· Il y a eu des problèmes ? fit la jeune femme, inquiète.

· Naan, répondit-il, amusé. Quelques voleurs mais rien de grave. C'est surtout que, si tu rationnes la nourriture, les esprits sont grognons et s'échauffent rapidement. Remarque, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, c'est ça qui met du piment dans la vie de la garde.

Un sourire remplaça la moue inquiète de Tacitamura. Nevra avait toujours eu cette tendance à ne jamais rien prendre au sérieux et ça lui plaisait. Il ne se prenait pas la tête pour un oui ou pour un non ; mais, pour autant, c'était quelqu'un de fiable concernant les missions qu'on lui confiait.

Il reprit de façon nonchalante en l'enjoignant de le suivre un peu plus loin du portail :

· Cependant tout n'est pas au beau fixe. On a eu quelques surprises, des bonnes comme des mauvaises. Mais tu verras ça en rentrant. En attendant que dirais-tu de faire ton rapport à ton supérieur, hum ?

· L'officieux j'imagine ? demanda-t-elle en regardant les autres gardes s'affairer autour d'eux.

·C'est pour ça que je t'adore, sourit-il de plus belle. Tu sais exactement ce que je veux. Que ce soit pour le boulot ou au …

· Pas un mot de plus, tu avais promis ! fit Tacitamura en lui mettant la main sur la bouche.

Elle frissonna de plaisir lorsqu'il embrassa la paume de sa main plaquée et la retira promptement.

· Ce n'est pas comme si tout le monde l'ignorait, répliqua-t-il en affichant un sourire carnassier.

· Sauf qu'aujourd'hui tu es là pour superviser le transfert et donc que ton badinage renvoie une mauvaise image de toi à cet instant. Et de moi au passage…

· Miiko ? fit-il un brin refroidi.

Elle soupira.

· Tu sais comment sont les kitsune ? Miiko m'apprécie tant que je ne fais pas de vagues… Et si je détourne son chef des Ombres de son travail dès mon retour, je ne te dis pas ; les six prochains mois risquent de tourner au cauchemar.

· Mais ce qu'elle ne sait pas, ne peut pas nous faire de mal, tenta-t-il de nouveau avec un éclat qu'elle connaissait bien dans les yeux.

· Suffit, dit-elle amusée. Tu ne gagneras pas cette manche, pas plus que tu n'as gagné les autres depuis la dernière fois.

· On aura tout vu ! s'exclama-t-il avec exagération. Une succube qui parle de tempérance !

Elle lui lança un regard peu impressionné.

· D'accord, d'accord, fit-il en levant les bras. Pas touche à la marchandise, quelle qu'elle soit, avant le retour de tout le monde au QG… Je ferais mon boulot !

Et sur ces sages paroles il se tint à carreau pendant qu'elle lui résumait les six mois qu'elle venait de passer dans le monde des humains alors que la nourriture continuait d'affluer.