«L'Homme-bouc.»

Le surnommé Homme-bouc s'accroupit délicatement face à Kuroo, il l'observait tendrement, les sourcilles légèrement relevés en une mine attristée.

«Tu dois être déboussolé, je suis désolé...»

Le noiraud se courba sur son siège, posant ses coudes sur ses genoux. Il guettait et surplombait du confort de son fauteuil le yokai assis au sol. Cette être abaissé devant lui était la cause de sa fatigue, de ses souffrances et apparitions, et pourtant une aura enchantée l'engloutit de toute part, annihilant son courroux, l'attendrissant soudain. Il avait respiré le charme de son incontournable beauté par les yeux, et le poison s'était répandu dans ses veines jusqu'à poignarder son cœur.

«Kuroo Tetsuro c'est bien ça? Je m'appelle Sugawara Koushi, j'implore ton aide.»

Leurs regards ne se lâchaient plus, la demande à demi assurée de la créature croisa l'intense curiosité de son opposant, et d'une voix douce ce dernier incita l'autre à continuer.

-Je recherche quelqu'un... Mais dans l'état actuel des choses je n'ai plus la force de me déplacer par mes propres moyens, alors...

-Tu dois passer par d'autres corps?

-Oui, c'est pourquoi j'ai essayé de prendre possession de toi.

-Okay okay! Attend un peu! Il y a des trucs qui me dépassent là! Les yokai existent ça va, je peux bien me forcer à y croire pour ne plus remettre en cause ma santé mentale, c'est plus simple pour moi. Mais maintenant l'un d'eux, carrément bandant en plus, vient à ma rencontre pour exprimer son envie de me posséder?»

Le yokai rougit gêné. Kuroo ricana.

«Je suis désolé mais je ne comprend pas. Et puis comment se fait-il que tu puisses apparaitre devant moi si tu ne peux pas te déplacer?

-J'ai déjà pris possession de ton corps. Enfin je ne peux pas te contrôler... Je ne peux que rester inactif en toi... Et, avec le peu de force qu'il me reste, je ne peux sortir de mon hôte que cinq minutes par jour.

-Fiuuu! Pas pratique! Okay, donc si j'ai bien compris, tu me demandes de te laisser t'accaparer mon cerveau?

-Je sais que ça peut paraitre absurde... mais je dois absolument retrouver quelqu'un et-

-Je refuse. Navré, mais je ne suis pas assez stupide pour laisser un yokai faire joujou avec mon corps, qui sait ce que tu ferais avec, en plus je n'ai pas la garantie qu'un jour je pourrais reprendre conscience, et même si je l'avais, les yokai sont plutôt dangereux pas vrai? Je ne voudrais pas avoir affaire à eux si tu t'en mets à dos... Qui sait dans quel état je retrouverais mon corps; je n'encourais pas un tel risque.»

La mine sombre, l'être du folklore abaissa son regard au sol. Il n'avait pas vraiment eu l'espoir d'une réponse positive, mais puisqu'il n'avait pas réussi à s'emparer de la raison de Kuroo par la manière forte, ça avait été sa dernière possibilité... Le visage d'un Homme souriant lui revint en mémoire: un ami précieux. Puis l'image d'une bataille, du sang et du vide: il était mort. Et il était vivant, un yokai, deux yokai, deux amis, un voyage et une trahison... Il devait le retrouver, coute que coute, il se l'était juré!

Il se pinça la lèvre inférieur et les cinq minutes écoulées, il regagna le corps de Kuroo en une tornade brumeuse de désarroi...

Le noiraud alluma la télé d'un geste abattu de la main et les heures défilèrent telles des minutes. Son cœur était empli d'une peine insoutenable, son esprit hanté de souvenirs inconnus. Il n'en était pas certain, mais cette douleur et ces brides de mémoires incompréhensibles devaient surement appartenir au yokai. Une plaie. Il entendit même, dans les tréfonds de sa personne, de longs sanglots déchirés. Kuroo laissa tomber son visage contre sa paume de main et réfléchit encore et encore à tout ce qui lui était arrivé, à ses trois jours passés, cherchant indéfiniment des réponses à ses problèmes.

Il n'en trouva aucune.

La lumière dévastatrice de l'aube éclairait les pièces perçues par le noiraud démoralisé. Il faisait les cent pas, bras croisés, poings serrés. Finalement il enfila ses chaussures, attrapa un trousseau de clef et sortit courir un moment. Si c'était possible il devait se vider l'esprit, et il ne voyait pas trop quoi faire d'autre. Il ignora un nombre incalculable de yokai croiser sur les routes. Ses congénères ne les voyaient pas, il pourrait continuer à feinter ne pas les voir pour continuer sa vie de lycéen normal. Mais était-ce ce qu'il voulait vraiment?

«Hey toi!»

Des bruits de pas. Quelqu'un le suivait, non, le rattrapait.

«Hey! Hey! Ouaf?»

Il s'arrêta suivi par son interlocuteur, c'était l'Homme-chien aux cheveux blonds.

«T'es bien l'être humain qui peut voir les yokai? Saku-san m'a dit de ne pas m'approcher de toi, mais quand je t'ai vu tout seul j'ai pas pu m'en empêcher. Tu fais quoi?»

Kuroo lui tourna le dos blasé et reprit sa course.

«Oh mais attends! Tu n'as pas répondu à ma question! Allé quoi! tu m'intéresses! T'es unique en ton genre, tu peux voir les yokai!»

Un croisement, un deuxième, une plaine en pante, des routes rocailleuses, décidément le noiraud n'arrivait pas à semer son poursuivant. Après une heure il se laissa tomber dans un champ de fleurs, exténué.

«T'es- impossible- à distancer toi- hein?

-Ben les yokai ont plus d'endurance que les humains c'est normal! Tu comptais vraiment gagner contre moi?»

Le buste de Kuroo se soulevait exagérément à cause du manque de souffle.

«Okay mec- t'as gagné, qu'est-ce que tu me veux?

-Rien de spécial, faire connaissance, je t'ai dit que tu m'intéressais!

-Depuis quand les Yokai s'intéressent aux Hommes?

-Depuis que tu n'es plus tout à fait humain.

-Hein?

-Ben oui- tu es hanté je te rappelle. D'ailleurs tu l'as déjà rencontré le yokai? Il est comment?

Efféminé? Plutôt à son gout.

-Il a des cornes de boucs sur la tête.

-Je vois. Mais pourquoi il te hante en fait?

-Il serait trop faible pour se déplacer sans réceptacle apparemment.

-Se pourrait-il qu'il ai perdu ses talismans?

-Talismans?

-Oui les yokai ont tous ce qu'on appelle des talismans, des objets extrêmement précieux, qui sont responsables de leurs pouvoirs. Si ils les perdent tous, ils se retrouvent s'en pouvoir, considérablement affaiblis. Enfin- les plus faibles yokai n'ont qu'un seul talisman alors ils doivent en faire encore plus attention.

Kuroo échangea longtemps avec l'Homme-chien, il s'appelait Koganegawa Kanji et il possédait trois talismans, en forme de crocs, accrochés à son cou par un collier. On lui apprit que de nombreux yokai martyrisaient les autres pour récupérer leurs talismans et gagner en puissance, mais que la plupart cherchaient seulement une vie paisible. -C'était son cas- On lui apprit aussi que beaucoup d'entre eux auraient été humains dans une époque lointaine, et cherchaient en vain à entrer en contact avec les Hommes.

Kuroo se sentit emprunt à une joie inconnue, à un désir immense de découverte. Un nouveau monde s'offrait à lui, et le soir, alors qu'il avait discuté toute la journée sans même penser à grignoter un petit quelque chose à midi, il se sentit idiot d'avoir voulu ignorer le monde des yokai. La nuit tombée il rentra chez lui de bonne humeur, satisfait en fin de compte, d'avoir la possibilité dans savoir plus sur ces fantaisies.

Le lendemain: deux heures de japonais ancien et de maths, une d'histoire, de svt et de physique. Il croisa le garçon trop maigre près de l'arbre de leur rencontre, lui étira un sourire, avant de tester le club de foot avec Bokuto. Son esprit était empli des monstres les plus difformes qu'il n'ai aperçu. Comment de telles créatures pouvaient parler sa langue natale? Marcher sans pattes? Ou voler sans ailes? Pourquoi les Hommes ne pouvaient-ils pas les voir, les sentir, ou les toucher? Qu'est-ce qui avait permis la création du folklore si ce deuxième monde était caché à l'humanité? Tant de mystères qui ravivèrent la flamme de son enthousiasme perdu. Une passion poussa lentement entre les vieilles racines de son ennui, il s'amusait à dessiner en cours sur un vieux bouquin les formes des yokai, et ainsi passèrent les journées et semaines...

«Kuroo, tu à l'air ailleurs en ce moment, quelque chose te préoccupe? Attends, ces yeux qui brillent, ce sourire sur tes lèvres, ce pourrait-il que tu sois tombé amoureux? C'est ça pas vrai? J'ai vu juste hein?

-Tu te trompes Bokuto, je ne suis pas amoureux.

-Quoi! Ah bon? Ben alors quoi?

-Pas grand-chose.

-J'ai l'impression que tu me caches quelque chose pourtant!

-Tu te fais des idées.

Il lui avait menti par automatisme, après tout, dans les séries ou mangas, jamais le héros ne racontaient ses secrets à ses camarades, et Kuroo ne se voyait pas du tout expliquer à son meilleur ami que les créatures, qu'il pensait fictives, existaient bel est bien, et qu'il était tomber fou amoureux de l'une d'entre elles. -Même si ce n'était pas réciproque- Non. Et puis il ne l'aurait pas pris au sérieux de toute manière. Il aurait cru à une blague...

Chaque soir, après le lycée, Kuroo retrouvait Sugawara pour cinq minutes d'entretien, ils avaient trouvés le compromis idéal: le noiraud gardait son cerveau pour lui tout seul mais aidait quand même le yokai à retrouver l'objet de ses recherches...

«Je suis en vacances dans quelques jours, et avec le portrait et les informations que tu m'as transmis je pourrais- non nous pourrons enfin partirent retrouver ton ami.

Kuroo appréciait la chaude température de son bain, les doux clapotements de l'eau et la vapeur brulante.

«Il y a de fortes chances pour qu'il se trouve de ce coté ci du Japon.»

L'Homme-Bouc pointait du doigt une zone d'une vieille carte du pays.

«C'est ce que tu me disais, mais pourquoi cette chaîne de montagne?

-Il y est attaché, ce sont ses terres natales.

-Nous commencerons nos fouilles là bas dans ce cas.»

Il se hissa hors de la baignoire en éclaboussant, joueur, le yokai.

«Mais qu'est-ce que tu fais?

-Oups, j'ai énervé le petit bouc.

-Tu aurais pu mouillé la carte...

-On en aurait trouvé une autre. Tu veux bien me passer la serviette verte à coté de toi? À moins que tu ne préfères contempler mon corps de rêve encore un-»

Le lourd rectangle de tissus le frappa au visage.

«Merci bien!»

Une scène des plus fréquentes...

Le samedi Kuroo partait près des rizières, il passait un coucou à Kenma Kozume, le garçon avant trop maigre, aujourd'hui juste fin, et allait ensuite discuter avec son compagnon yokai: Koganegawa Kanji: l'Homme-chien.

Ça vie était nettement plus entrainante.

«Tu pars sérieusement?

-Oui, mais c'est juste pour un moi.

-Mon pote ptin', tu vas manquer.

-Me fais pas une crise toi aussi, Bokuto m'en a fait une pas possible, il s'est même mis à pleurer.

-Pas facile à gérer ton meilleur ami. Et tes parents?

-Quoi mes parents? Ils me font suffisamment confiance pour me laisser faire ce que je veux.»

Et le jour J arriva, emmenant avec lui l'enthousiasme et le bonheur de l'aventure. Sac sur le dos, carte en main et lunette de soleil sur le nez, c'était l'heure du départ. Nous étions le premier aout: le début des vacances scolaires, le début d'un tempétueux voyage.