Chapitre 3 - Fuite

Alifair ne s'inquiéta pas outre mesure : après tout ce raffut, il était normal que les voisins se montrent curieux. Peut-être même avaient-ils averti la police. Par précaution, elle récupéra tout de même le tisonnier avant d'aller ouvrir ; elle pourrait toujours le glisser discrètement dans le porte-parapluie. Elle se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir inventer pour éloigner les importuns : suffirait-il de prétendre que la télévision avait implosé en soufflant les fenêtres du living-room ?

Elle ouvrit la porte sur un homme d'une quarantaine d'années, les cheveux ternes, l'air fatigué ; il portait un pantalon de velours râpé et une vieille veste élimée. Elle ne l'avait jamais vu de sa vie.

« -Qu'est-ce que c'est ? demanda Alifair, méfiante, cachant derrière la porte sa main armée du tisonnier.

-Jim et Nora m'ont mis au courant de votre... mésaventure de la nuit dernière, expliqua l'homme, dont le regard vif contrastait avec le costume défraîchi. J'étais venu m'assurer que tout allait bien et, à l'évidence, j'ai eu raison. »

Son regard s'arrêta sur les cheveux en bataille d'Alifair et les éclaboussures de sang sur son pyjama en désordre.

« -En arrivant, j'ai pu constater que plusieurs de vos voisins paraissaient inquiets, reprit-il. Auriez-vous des ennuis ? »

Alifair le jaugea en silence. Il ne semblait pas dangereux mais il gardait une main à l'intérieur de sa veste, comme pour y dissimuler une arme.

« -Vous connaissez Jim et Nora ? dit-elle. Alors, vous en êtes un aussi ? »

L'homme eut un sourire.

« -Je suppose que vous voulez dire un sorcier. La réponse est oui, évidemment. »

Il entrouvrit sa veste pour lui montrer la baguette qui y était cachée.

« -Et qu'est-ce que vous me voulez ? lança Alifair, balançant doucement le tisonnier derrière la porte.

-Je vous l'ai dit, m'assurer que tout va bien, répondit patiemment le sorcier. Jim et Nora ont pris une très curieuse initiative en vous laissant partir sans effacer votre mémoire, bien que je comprenne leurs raisons. Mais ils ont commis une erreur en s'abstenant de vous examiner alors que vous avez été en contact avec un loup-garou.

-Comme je le leur ai dit, je n'ai pas été blessée, répondit fermement Alifair.

-Une simple égratignure peut être lourde de conséquences si elle a été causée par un loup-garou, expliqua le sorcier avec gravité. J'espère que vous le comprenez. Êtes-vous absolument certaine...

-Absolument, trancha Alifair d'un ton sans réplique. C'était gentil de vous inquiéter. Au revoir. »

Un gémissement sourd se fit entendre, provenant de l'intérieur de la maison. Alifair jura tout bas.

« -Il y a quelqu'un d'autre ici ? » demanda le sorcier.

Sans attendre sa réponse, il la repoussa vivement et se glissa à l'intérieur. Alifair brandit le tisonnier mais l'homme la désarma d'un coup de baguette rapide comme l'éclair, envoyant valser l'instrument sur le carrelage qui résonna sous le choc. Le gémissement se fit à nouveau entendre et l'homme se précipita dans le salon.

Alifair aurait pu prendre ses jambes à son cou. Aller se réfugier chez le voisin d'en-face, au presbytère à l'autre bout du village, voire courir jusqu'au poste de police de la ville voisine, appeler les secours et les laisser régler la situation. Mais que pouvait la police face à des sorciers ? Tout ça risquait fort de lui retomber dessus, en définitive, si les autorités s'en mêlaient. Ça n'arrangerait pas son casier judiciaire. Et puis, ce type ne l'avait pas menacée, lui. Peut-être avait-il dit la vérité ? Alifair ramassa le tisonnier et rejoignit le sorcier dans le salon.

Il se tenait sur le seuil, les bras ballants, contemplant le désastre. Miranda, dont les gémissements avaient eu pour but d'alerter le visiteur, émettait à présent des couinements rageurs derrière son bâillon tout en foudroyant le sorcier du regard. De toute évidence, lui ne faisait pas partie de ses amis.

« -Miranda Avery et les frères Coyle, soupira-t-il. Ça par exemple.

-Vous les connaissez ? » s'enquit Alifair.

Le sorcier sursauta et se tourna vers elle.

« -Nous avons fréquenté la même école, il y a longtemps, dit-il doucement. Par la suite, nos chemins ont divergé. »

Il fit un geste embrassant le salon sens dessus-dessous et les trois sorciers ligotés.

« -Que diable s'est-il passé ici ?

-C'est pourtant simple, répondit Alifair. Quelqu'un m'a balancée. Et pas qu'à eux, d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un regard de biais en direction de son visiteur.

-Jim a fait ce qu'il devait faire en me prévenant, le défendit-il. Nous sommes engagés dans la même cause et je suis... disons, particulièrement intéressé par la lycanthropie.

-Grand bien vous fasse. N'empêche que l'un de vos copains m'a donnée, s'obstina Alifair. Facile de deviner lequel : celle-ci m'a quasiment expliqué pourquoi la douce Nora avait accepté de ne pas m'effacer la mémoire.

-Nora ? répéta le sorcier, incrédule. Nora Wilde ?

-Ouaip », confirma Alifair.

L'homme secoua la tête d'un air navré, puis eut un gloussement de rire amer.

« -Après tout, ce n'est qu'une trahison de plus », marmonna-t-il pour lui-même.

Il jeta un coup d'œil à l'horloge murale, miraculeusement épargnée par les maléfices qui avaient ravagé la pièce, et s'anima tout-à-coup.

« -Nous devons partir d'ici sans tarder. Ces trois-là ont des amis qui s'inquiéteront bientôt de leur absence.

-Sans parler des flics qui sont sûrement déjà en route », glissa Alifair.

Le sorcier ne lui prêta pas attention. Il continuait de réfléchir à haute voix :

« -La maison Reynes devrait faire l'affaire. Ils n'attendent personne aujourd'hui. Nous réglerons la question du traître plus tard. D'abord il faut vous mettre en lieu sûr », déclara-t-il à l'adresse d'Alifair.

Il s'interrompit, s'attendant à des protestations ou, à tout le moins, quelques questions. Les bras croisés, Alifair plissait les yeux mais ne disait rien.

« -Bien, reprit le sorcier. Rassemblez quelques affaires si vous voulez, le strict minimum. Nous devrons être partis d'ici cinq minutes au plus tard. Nous avons déjà trop attendu.

-Et eux ? » fit Alifair en indiquant du menton les sorciers gisant au milieu des débris.

Il haussa les épaules.

« -Nous ne pouvons pas nous encombrer de prisonniers. »

Alifair ouvrit de grands yeux. L'autre fronça les sourcils.

« -On les laisse ici, précisa-t-il.

-Oh. Je me disais, aussi... », fit-elle, déçue.

Cinq minutes plus tard, un agent de police frappait à la porte d'entrée pendant que deux de ses collègues contournaient la maison.

« -Chierie », jura tout bas Alifair.

Elle avait passé un manteau par-dessus son pyjama et enfilé des tennis à la place de ses pantoufles. Un sac de voyage accroché à l'épaule, elle venait de rejoindre le sorcier qui l'attendait dans le hall.

« -Bon, quel est le plan ? Vous faites exploser la maison pour créer une diversion ? »

Le sorcier sourit.

« -Inutile de rajouter du désordre, murmura-t-il.

-Miss Blake, vous m'entendez ? cria le policier en martelant le panneau. Si vous ne répondez pas, nous allons devoir enfoncer la porte !

-Depuis le temps qu'il le dit, heureusement que je ne suis pas en train de crever, grommela Alifair.

-Prenez mon bras, lui enjoignit le sorcier, et tenez-vous bien. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer. »

Sans poser de question, Alifair agrippa le bras qu'il lui tendait, serrant de son autre main la courroie de son sac.

« -Je compte jusqu'à trois ! annonça le policier derrière la porte.

-Trois, souffla le sorcier. Deux... Un... »

La porte d'entrée vola en éclats sous les coups de bélier. Au même instant, les deux agents pénétraient dans le salon par les fenêtres brisées. Ils échangèrent un regard.

« -Williamson se croit de plus en plus dans une série américaine, observa l'agent Fraser. On casse tout et on réfléchit ensuite.

-Les gens vont finir par se plaindre », prédit l'agent Little.

Ils avisèrent alors le salon transformé en champ de bataille et les trois corps qui y gisaient, dont deux se tortillaient vainement.

« -Ben ça, alors ! s'exclama l'agent Little. C'est pas tous les jours qu'on voit ce genre de choses.

-Il a dû s'en passer de belles, ici », renchérit l'agent Fraser.

Williamson et son équipier les rejoignirent, venant du hall. Ils n'y avaient apparemment rencontré personne.

« -C'est Miss Blake ? demanda Owens en désignant la femme attachée près du canapé.

-Je ne crois pas, répondit Little qui l'examinait avec attention. Ma mère est une de ses clientes. D'après ce qu'elle m'en a dit, elle devrait être plus jeune et plus... aguichante, sans vouloir vous offenser, Madame.

-Va jeter un coup d'œil à côté, elle est peut-être ligotée dans la cuisine ou le cellier, ordonna Williamson. Owens et Fraser, allez voir en haut. »

La fouille du domicile ne donna rien, non plus que l'interrogatoire des trois personnes qu'ils y avaient découvertes : à peine leur eût-on ôté leur bâillon que la femme et l'un des deux hommes se répandirent en imprécations, traitant les policiers de « sales Moldus », d'« êtres infâmes » et d'« esclaves » et les menaçant des pires tourments s'ils ne les libéraient pas tout de suite, ce que Williamson et ses collègues s'abstinrent de faire, ne les détachant que pour leur passer les menottes. Quant au troisième, une fois revenu à lui dans l'ambulance qui le transportait à l'hôpital, il se révéla incapable de prononcer un mot : il avait reçu à la tête un coup si violent que son cerveau en conservait des séquelles. Il pouvait encore bouger et déglutir, mais semblait à peine conscient de lui-même et, en tout cas, indifférent à ce qui l'entourait. Les médecins soupçonnaient que ses lésions physiques s'accompagnaient d'un profond traumatisme psychologique.

Miss Alifair Blake, qui louait depuis trois ans la maison de Saint-Barnaby où elle exerçait la profession de couturière, avait disparu sans laisser de trace, emportant avec elle sa brosse à dents, quelques vêtements et une provision d'aiguilles et de fil – c'est du moins ce que laissaient supposer les tiroirs vides du petit meuble de la cuisine. En revanche, sa voiture était restée dans le garage. Il paraissait fort improbable que Miss Blake ait pris la route à pied sans être remarquée. Pourtant, son relevé téléphonique prouvait qu'elle n'avait pas appelé de taxi ; elle n'avait pas non plus pu prendre le bus, qui ne fonctionnait pas le dimanche. Un avis de recherche fut lancé mais, mis à part le témoignage de la vieille Mrs Wiggins selon lequel « cette petite avait mauvais genre, il fallait s'attendre à ce que ça finisse mal », peu d'informations probantes en découlèrent.

Les deux prisonniers hystériques, incarcérés pour outrage à des représentants de l'ordre, ne restèrent pas longtemps dans leur cellule ; ils avaient pourtant refusé tout net la possibilité de contacter un proche ou d'être libérés sous caution. Deux jours après que les portes blindées se furent refermées sur eux, une explosion ravagea le poste de police, faisant un mort et quatre blessés. Quand les pompiers eurent enfin maîtrisé l'incendie, on découvrit que les cellules de Mrs X et Mr Y étaient vides, bien que leur porte soit restée close. Les secours et les agents survivants n'eurent guère le temps de réfléchir à ce mystère, car ils furent aussitôt appelés sur le théâtre d'un autre drame : à Saint-Barnaby, la maison d'Alifair Blake était en flammes. Et lorsque Williamson et ses collègues crurent enfin pouvoir souffler un peu, ils furent informés que Mr Z, l'inconnu catatonique, s'était volatilisé de l'hôpital.

L'affaire fit les gros titres de la presse nationale, apportant une sombre – et, heureusement, éphémère – renommée au village de Saint-Barnaby. Des nuées de journalistes se pressèrent autour des décombres fumants du poste de police et de la maison de la disparue. On accusa la mafia, les extraterrestres ou les services secrets de divers pays. Mrs Wiggins, elle, avait une autre explication.

« -C'est le diable, voilà tout, affirma-t-elle à la journaliste fraîchement diplômée venue de Londres pour recueillir des témoignages directs. Tout cela est son œuvre. Plus personne ne croit au diable aujourd'hui, pourtant les preuves sont bien là. Savez-vous ce que j'ai vu dans le ciel, le soir du jour où le poste de police a explosé ? »

La journaliste fit non de la tête et rapprocha son dictaphone des lèvres de la vieille femme. Celle-ci, très à son aise, prit un air tragique pour décrire le phénomène.

« -C'était un grand, un immense nuage, verdâtre et phosphorescent, dit-elle avec lenteur, ménageant ses effets. De ma vie, je n'avais jamais rien vu de pareil. Un nuage en forme de crâne, avec une grande langue sortant de la bouche, une langue qui ressemblait à un serpent. Il était très haut dans le ciel et il brillait comme un néon au-dessus de la maison de Miss Blake, pendant qu'elle brûlait. »