Chapitre 2 : Des âmes qui flottent vers nulle-part.
Les essences mutuelles de Dean et Sam flottaient dans le néant. Des poussières d'êtres dispersées qui s'élevaient paisiblement, sans logique aucune mais disposées cependant à réfléchir. Après l'électrocution et les balles meurtrières, quelques souvenirs étaient venus les heurter à leur tour et ce n'était guère étonnant.
Les particules d'âme, ces bribes d'informations qui avaient composé la personne qu'était Dean s'étaient rétractées et concernaient cette soirée, il y avait un an de ça. Il repensait aux shots mémorables qu'on lui avait servis au jardin. D'ailleurs, il n'y était plus retourné depuis et se demandait si le bar était encore ouvert. Dean avait du mal à imaginer (et à comprendre) que cet univers qui n'était pas le siens mais dont il faisait inévitablement partie continuait de tourner et de sombrer avec ou sans lui.
Les fragments de son esprit se disloquaient dans l'infinité alors que ses souvenirs se recentraient sur l'instant où Sam était arrivé au jardin avec une fille et l'avait aperçu.
Sam ouvrit grandement la bouche. Il contempla la silhouette au loin qu'il avait reconnu : il pensait avoir rêvé.
- Attends-moi ici, deux minutes, d'accord ?
La fille avait hoché la tête en secouant ses hanches de droite à gauche. Les affiches collées aux murs ruisselants de la sombre discothèque présentaient de splendides créatures, portant aux cous quelques spécimens de serpents exotiques. Sam n'y prêta pas attention, à la recherche formelle de ce type qu'il avait entre-aperçu. Il le saisit par le bras, le choc fut terrible. Dean avait bien grandi et avait bien bu.
- Dean ?
L'homme n'avait pas répondu. Il détailla l'autre des pieds à la tête.
- Peut-être que c'est moi, finit-il par dire.
Mais Sam reconnaissait bel et bien ce visage-là. C'était bien une face qui avait été façonnée par la même mère. Maintenant qu'il lui faisait face, il ignora tout à fait comment se conduire.
- C'est moi, Sam.
Il avança sa main pour serrer la sienne, mais il n'y eut aucune main, seulement un grand vide couvert par les basses et le rythme incontesté des caissons surexcités. C'était en partie pour ces raisons que Sam évitait de fréquenter ces endroits-là, et pour les mêmes raisons que Dean revenait.
- Sam ? balbutia t-il.
Enfin, son regard s'illumina. Sa bouche s'était ouverte, l'amie de Sam était arrivée.
- Bonsoir ! s'exclama t- elle, c'est lui ton frère ?
Dean se mordit la lèvre : il n'avait pas rêvé et avait bien deviné. Cet homme juste là était bien le frère qu'il n'avait pas vu depuis tant d'années.
Il se contenta de boire trois gorgées à la vitesse de la lumière, les yeux fixes, en direction du grand garçon qu'il était devenu. Il leva les yeux vers son visage… Un grand garçon, ça oui !
- Je savais que tu finirais par me dépasser, balança t-il, j'ai vu juste.
- Qu'est-ce que tu fais en ville ? Je croyais que tu étais parti très loin, selon les dires de maman.
- Maman ne dit que ce qui l'arrange, tu n'as pas remarqué ?
Sam rit de bon cœur.
- Tu es venu seul ?
- Oh non ! Je tiens à rester en vie quelques années de plus, traîner les boîtes seul n'est pas la meilleure des décisions qui soit.
Sam observa attentivement son frère retrouvé, ses sarcasmes (qui avaient été précoces) s'étaient accrochés à lui et l'avaient poursuivi à l'âge adulte. Il faisait de légers mouvements d'épaule, accompagnant les changements de tempo et la mélodie d'enfer que créait la guitare, comme s'il connaissait par cœur les variations de cette musique sauvage. L'amie de Sam souriait bêtement, en cet instant, il espéra qu'elle se perde et qu'elle se fasse aspirer par cette foule.
Il voulait parler à son frère.
Il n'arrivait pas à y croire : c'était bien lui, et ce n'était pas un rêve.
- Dean, je peux te parler, s'il te plaît ?
Dean n'avait même pas entendu. Cette fois, plus brusquement, Sam l'avait saisi par l'épaule. Ce dernier avait retenu son souffle, persuadé d'être une fois encore mêlé à une histoire louche.
- Qu'est-ce qui t'arrive ?
- J'aimerais te parler.
- C'est ce qu'on fait, mon pauvre Sammy ! J'ai l'impression que tu es contrarié par quelque chose.
- J'aimerais qu'on parle de papa, deux minutes.
Le visage de Dean s'était aussitôt détendu : plus d'ironie et encore moins de plaisanteries. Il se contenta d'offrir sa bière à « l'accompagnatrice » de Sam, qui la réceptionna avec un léger dégoût.
- Je vais porter la chandelle ? demande t- elle en dévisageant Sam, tu es sûr que c'est ton frère ? Je sens comme une amertume entre vous. Tu me caches des choses !
Sam avait été soufflé, tandis que Dean avait ri à gorge déployée en reprenant sa bière au passage après s'être vêtu d'un lourd manteau.
- Tu ne croyais pas que j'allais te laisser ma bière, quand-même ?
Il lui passa sous le nez après un clin d'œil inapproprié, elle s'attendit à ce qu'on prenne sa défense, mais la défense en question (matérialisée sous la forme d'un certain Sam) n'éprouva aucune envie de l'aider. Elle quitta les lieux, à la recherche d'autres compagnons. De toute façon, Dean et Sam n'étaient pas les seuls garçons, au jardin. Il y avait d'autres individus, mâles ou femelles pour venir s'étendre sur les longs canapés rougis et admirer le travail des machines à fumée, pour balancer ses cheveux. Dean poussa la porte de sortie, réservée aux incendies.
- On ne devrait pas passer par là, expliqua Sam, j'ai vu le vigile tout à l'heure et je n'ai pas vu le sommet de son crâne…
Trop tard, il allumait déjà une cigarette. Sam s'était assis sur les marches, les mains jointes, l'autre avait une main dans la poche.
- Tu fumes ? s'étonna Sam.
- Tu voulais me parler de papa, reprit-il, comment va-t-il ?
Il faisait trop noir pour apercevoir quoique ce soit dans le regard de Dean, mais Sam pouvait y percevoir l'émotion.
- Je n'aimerais pas t'inquiéter, avoua Sam en passant une main à ses cheveux.
- Crache le morceau.
Il expira la fumée.
- Au début, je pensais qu'il avait rejoint une secte.
- Une secte, reprit-il en s'approchant subitement.
L'autre hocha la tête.
- Ce n'était pas facile, il disparaissait. Il disait avoir des réunions, et il ne voyait plus aucune fille. Tu connais papa et les filles. Il en ramenait plus chez lui que moi ! J'ai fini par comprendre que ces réunions n'avaient aucun rapport avec l'épicerie. D'ailleurs, elle a été rachetée par un pakistanais…
Dean avait bien le souvenir indélébile d'un père dépendant de son travail. Il ne vieillissait pas.
- Et maman, elle en pense quoi ?
L'évocation de sa mère fut plus douloureuse. Sam l'avait remarqué à l'intonation de sa voix, quelque peu aigue.
- Maman n'en a plus rien à foutre. Elle doit payer ses dettes, elle est interdite de casinos.
- Encore ?
- Ca va ! répliqua Sam en se redressant, nous avons tous fait des erreurs dans cette famille.
Il y eut un silence pesant, couvert par l'étourdissante musique (ou bruit) qui provenait du club rock. Dean n'eut rien à redire, c'était vrai.
Beaucoup d'erreurs avaient été commises et rien ne les efface. Tout ce temps qu'il avait passé à tenter d'effacer l'existence de ses parents et de son frère...
- Reparle-moi de ce que fait papa, balança Dean (il n'avait pas envie de poser des questions qu'il regretterait par la suite, surtout concernant sa mère.)
- Je te disais, je pensais que c'était une secte, mais il ne déboursait pas plus que ça.
- Comment tu sais ?
Sam se mordit les lèvres.
- Je sais que ce n'est pas bien, j'ai… J'ai un peu levé les yeux sur ses comptes. Rien n'a bougé.
- Je n'arrive pas à y croire, siffla Dean, il suffit qu'on se laisse quelques années pour que tu tentes de me ressembler, enfin, tu prends modèle sur ton aîné ! Répétons après moi, rien qui n'est su n'est condamnable !
Il s'apprêta à lui bénir le front, cigarette au bec mais ne fit rien. Le ton amusé de sa voix avait déplu, et il s'en était rendu compte. Il observa, un peu absent le fond de la ruelle, puis leva les yeux au ciel. Il était noir quoiqu'un peu souillé par la pollution. Il s'était mis à neiger. Parfois, il avait l'impression que quelqu'un venait dans cette même ruelle pour le regarder, quelque-part, comme une ombre qui prenait soin de lui. Dans ses rêves les plus inavoués, il pensait que c'était bien Sam qui prenait soin de lui et vérifiait qu'il allait bien, simplement.
Dean Winchester n'en avait parlé à personne, de peur de passer pour un cinglé (même si sa réputation n'était désormais plus à refaire), mais il était sûr que les venues de l'ombre de l'autre côté de la rue n'était pas une hallucination.
Les deux frères n'avaient pas aperçus la neige depuis trop longtemps. Leurs retrouvailles, et cette neige. Dean pensa qu'on se moquait d'eux, quelque-part. Une force consciente qui les prenait pour des pantins, ça ne l'aurait pas étonné.
- Alors, qu'est-ce qu'il a ? reprit-il.
- Je crois que…Je crois que papa est devenu chrétien.
- Tu n'y penses pas ?
Dean avait feint la surprise.
- Papa a toujours été chrétien, Sam…
- Je n'ai jamais ouvert une Bible de ma vie.
- Tu devrais peut-être, ça t'apprendra à te débrouiller un peu mieux avec les filles.
Dean lui sourit.
- Tu n'as pas trouvé meilleure excuse pour me parler en privé, n'est-ce pas ? Papa est devenu chrétien… C'est lamentable.
- Tu m'as manqué, Dean.
Il s'était redressé face à lui, en attente d'un signe, d'un geste.
- C'était pourtant clair, reprit aussitôt Dean en se dirigeant vers la porte et en contournant son petit frère, ce que tu m'as dit la dernière fois.
-Je n'ai pas eu le choix, répondit Sam, j'étais idiot et j'avais peur pour tout le monde. J'avais peur de tout le monde aussi.
Dean le dévisagea.
« Certains m'ont exprimé leur peur tellement fort qu'ils m'ont giflé avec elle. »
- Je ne veux pas reparler de ce qui s'est passé, dit Dean.
- Ecoute.
Il l'avait pris par le bras.
- J'ai besoin de toi, expliqua t-il, tous les jours de ma vie, je passe dans la rue en espérant te croiser. Simplement sortir tes poubelles, promener ton chien, tu as un chien ? Je ne sais même pas si tu as un chien, Dean. T'as quel âge maintenant ? Tu vas encore en passer vingt-neuf à ignorer ton frère de l'autre côté de la route ?
- J'aimerais qu'on parle de ça, d'ailleurs ! exprima Dean en levant le doigt, tu m'as traqué ! Tu m'as traqué pour habiter en face de chez moi, j'ai bien remarqué ta foutue caisse ! C'est celle de maman, non ? Elle te laisse la conduire ! T'es pourri gâté jusqu'à la moelle mon p'tit gars. Si j'avais l'Impala…
- Je crois que papa va très mal, Dean.
Il n'y eut plus un bruit. La fumée de la cigarette s'éleva au sol, dans la ruelle. Il faisait très froid et la neige couvrait le sol. L'ivresse que portait Dean s'était envolée.
- Pourquoi ?
- Je crois qu'il va à l'église parce qu'il a peur. Il ne me dit rien, mais si son compte en banque n'a pas dégonflé, je le vois lui. Il a perdu du poids, il ne mange plus quand je viens le voir. Pourtant, il a l'air heureux. Tu le connais… Dévoré par l'orgueil, incapable de parler de ses états d'âme.
- Il va devoir apprendre à le faire, parce que je vais le voir ce soir.
- Quoi ?
- J'ai dit, je vais voir papa, là, maintenant.
- Tu as bu, c'est moi qui t'emmène.
- Soit !
Sam regardait attentivement Dean, juste devant lui qui évoluait entre les femmes et les hommes déchaînés. Il eut presque peur de le perdre encore, mais son frère avait l'air confiant. Enfin, ils arrivèrent aux portes du jardin. Deux silhouettes, une féminine et une masculine s'entrelaçaient contre les néons, au dehors. Dean remarqua d'emblée l'Impala, s'installa du côté passager en attendant son chauffeur.
« Je n'aurais pas du boire, ce bébé m'a manqué. Il est encore neuf. »
Et ce fut la fin de la vision de Sam, juste avant qu'il ne s'éveille quelque-part.
