Je pensais vous faire attendre plus longtemps, mais comme en ce glorieux 22 octobre de l'an de grâce 2009, l'humanité fête également mon anniversaire (et accessoirement ceux de Catherine Deneuve, de Sarah Bernhard et de George Brassens), j'ai décidé de vous faire une fleur et de vous livrer la troisième partie de ma bafouille. (D'où l'heure matinale. Vu que je vais avoir une journée digne de figurer dans Le guide de la torture à l'usage des débutants, j'ai décidé de poster, même si ça doit être tôt.)
Heure est à la distribution de bonbons solennelle promise au chapitre précédent !
J'offre un nougat à Angela et à Mme Meyer, l'une pour me permettre de squatter sa tête sans le moindre respect pour ses pensées personnelles, l'autre pour me prêter le nom de son personnage et son entourage.
J'offre un chocolat à mes cinq revieweuses qui le valent bien.
J'accorde un Darcy en sucre à KaoriSolaris qui a découvert la grande évidence du chapitre 2 l'a soulignée à la fin de son chapitre entre deux moments consacrés à Willy. La place d'honneur, quoi ! (Et au fait, pour toi qui adore le piano, c'est aussi l'anniversaire de Franz List.)
Et enfin, je décerne dans le recueillement un roudoudou d'or à Effexor qui s'est plaint haut et fort de l'injustice de ne pas pouvoir recevoir de bonbon alors qu'elle a revu et corrigé patiemment ces chapitres sans broncher. (Pour la page d'info sur ma vie, non, je n'ai jamais mangé de roudoudou, mais j'aime bien le nom.)
Heure est à la clôture de la distribution et au rangement du sac de peur de voir tous les Darcy en sucre subtilisés. Heure est (pour moi) à mon installation dans un transat et à une tentative malheureuse de bronzage sous le soleil torride du 22 octobre. Heure est à la lecture de ce chapitre pour vous, lecteurs.
3
Cris et culpabilité
Je n'eus absolument aucun mal à déterminer qui venait de hurler mon nom ainsi. Je ne connaissais que deux femmes qui avaient un tel coffre : l'une était une chanteuse de variété dont le nom seul suffisait à plonger mes oreilles dans un coma bénéfique, l'autre répondait au doux nom de Grace Wington, épouse Weber. Ma mère, dont la position avantageuse de chef de chœur à l'église St Mary était pleinement justifiée.
Ben se détacha de moi en poussant un soupir de regret, tandis que j'étais à deux doigts de la crise d'angoisse.
– J'ai vu la voiture de ton petit copain, je sais que tu es là !
L'utilisation ô combien vulgaire du vocable « petit copain » dans la bouche de ma mère ne pouvait signifier qu'une chose : elle n'était pas de bonne humeur.
– Euh… Ben… je crois que je peux te dire au revoir. Désolée, m'excusai-je.
– Angela ! Viens ici tout de suite !
La voix de ma mère, qui se trouvait encore à une trentaine de mètres monta soudain dans les aigus. Loin de diminuer le volume de la tempête vocale – celle que je m'étais préparée à affronter –, son beuglement compulsif n'en devint que plus pénible à écouter. Dans le même temps, je vis les lèvres de Ben remuer, mais ne compris pas un traître mot de ce qu'il pouvait bien raconter, à cause du fond sonore dans lequel nous étions plongés.
– A demain. Je t'aime, répondis-je sans savoir exactement à quoi.
J'ignorais s'il m'avait entendue. Quoi qu'il en soit, je me hâtai de descendre de la Ford pendant ma mère continuait de s'époumoner.
– Angela Weber !
Ben démarra. Quand à moi, toute tremblante, j'hésitais à me lancer à sa poursuite. Je pouvais dores et déjà considérer comme acquis qu'une tornade de décibels allait m'anéantir à peine ma génitrice en vue.
Ce qui ne me donnait pas vraiment très envie de me précipiter vers elle, bien qu'elle braillât haut et fort que c'était mon seul choix – à part celui, peut-être plus enviable, de prendre définitivement la fuite en espérant qu'elle ne me poursuivrait pas en tonitruant. Je n'avais pas vraiment d'alternative… Ce fut en traînant des pieds sur le gravier de l'allée que je rejoignis le domicile familial en me bouchant les oreilles pour les épargner un minimum tant que c'était encore possible.
Flanquée de mon père qui arborait une mine trop sinistre pour convenir à un enterrement, ma mère m'attendait dans l'encadrement de la porte, les mains fichées sur ses hanches. Avec ses joues rouges de colère, elle ressemblait tant à la paysanne des caricatures que j'eus presque envie d'en rire… Presque. Je tenais encore trop à la vie.
A cet instant, je m'attendais à tout. Qu'une hache volât jusqu'à ma tête et me décapitât ? Probable. Qu'un éclair me foudroyât sur place ? Pourquoi pas. Qu'elle lançât sur moi des flammes et me brûlât instantanément ? Crédible. Tout, tout, j'étais prête à tout. Une éruption volcanique commune de tous les volcans endormis de l'Etat, une tornade dévastatrice, un déluge transformant les montagnes de l'Olympic en petits îlots, un troupeau de buffles en colère ravageant tout sur leur passage… Absolument toutes les éventualités.
Tout, sauf sa réaction. Dès qu'elle me vit, elle se mit à courir dans ma direction et me serra dans ses bras.
– Oh, ma petite Angie ! s'écria-t-elle. J'étais tellement inquiète !
Son étreinte m'étouffait, mais je ne m'en plaignis pas. Je savais bien que, tôt au tard, elle finirait bien par me relâcher et que mes côtes revivraient. Avec un peu de chance, le soulagement de me savoir hors de danger éclipserait son envie de me dépecer vivante…
– Angela ! rugit-elle d'un ton qui n'avait plus rien d'apaisé.
Etait-il besoin de préciser que la chance n'était pas avec moi ce soir ?
– J'exige tes explications ! reprit-elle sur le même ton enragé. Sais-tu quelle heure il est ?
– Oui, mais…
– Onze heures du soir ! Onze heures ! Tu t'en rends compte ?
– Maman, je…
– Ne me coupe pas la parole !
Et elle continua son discours, comme quoi j'étais une fille indigne, qu'elle avait tenté en vain de m'appeler un nombre incalculable de fois, qu'elle avait craint le pire pour moi, qu'ils avaient eu peur que nous n'eussions eu un accident de la route, une rencontre impromptue avec un ours enragé – laissez moi rire ! – ou encore que Ben m'eût fait du mal. Je fus trop abasourdie par cette allégation pour protester en bonne et due forme, me contentant de battre des cils d'un air outré.
Devant son refus catégorique de m'écouter, bien que ses paroles pussent laisser entendre pour un esprit crédule que c'était précisément pour cela qu'elle me bombardait de décibels, je pris mon mal en patience et décidai plutôt de prier pour une intervention divine. Comme un soudain coup de fil de sa vieille copine exilée au fin fond da l'Arkansas, par exemple… Ou que mon père oubliât momentanément ses envies de meurtre à mon égard et fît enfin preuve de la charité chrétienne qu'il prônait haut et fort tous les dimanches à l'église en sauvant sa fille d'une fin certaine. A ce stade, même ce vénéré M. Varner chantant à tue-tête son Hymne aux Mathématiques aurait des allures de Père Noël bienfaisant.
Malheureusement, j'avais depuis longtemps fait le constat que le ciel se montrait toujours plus rétif dans les situations d'urgence absolue. Pour manifester sa bonne volonté, la voûte céleste laissa échapper une de ces bonnes vieilles tornades d'eau qui faisaient la réputation de Forks et me trempa jusqu'aux os. Pendant ce temps, ma mère, totalement inconsciente du déluge qui s'abattait sur nous, poursuivait son laïus retentissant, alliant menaces d'un trépas rapide, jurons qui lui valaient des regards de reproche de mon père et morceaux choisis de sa conversation téléphonique avec Mme Cheney.
– Et si nous poursuivions cette discussion à l'intérieur ? proposa mon père d'un ton aimable et totalement déplacé dans cette situation. J'ai bien peur qu'Angela n'attrape une grippe si elle reste plus longtemps dehors…
Mon sauveur ! Je me retins de me jeter à son cou.
– … d'autant plus que nous n'avons encore aucune idée de l'endroit où elle a pu aller traîner, ajouta-t-il sévèrement.
Traître.
A ma grande surprise, ma mère lui obéit sans rechigner, fait plutôt rare quand elle poussait une de ses crises de rage. Ce genre de comportements rationnels étaient réservés aux moments où elle était un être pensant et sensé… Avec un peu de chance, il était possible qu'elle fût en train de se calmer.
J'avais raison. Elle me laissa le temps de me débarrasser de mon manteau avant de me faire signe de m'asseoir sur une des chaises de la cuisine d'un doigt menaçant, sous le regard peu amène de mon père. J'avais beau savoir que je n'étais pas encore sur le point de monter à l'échafaud, je ne pouvais m'empêcher de rougir et de trembler devant son air dur, m'accusant d'autant plus à ses yeux attentifs. Jamais il n'avait plus ressemblé au pasteur de campagne qu'il était, jamais il ne m'avait moins paru mon père.
– Tu l'as sans doute compris, Angela, dit-il avec froideur, mais nous attendons une explication convaincante au fait que tu rentres à cette heure et sans avoir daigné nous prévenir. Ne me fais pas croire que la batterie de ton portable est tombée en panne, nous savons tous les trois que c'est parfaitement faux.
– Je n'allais pas vous servir une excuse aussi bidon, voyons. Je pensais que vous me croyiez un peu plus intelligente que ça.
– Nous ne sommes pas en train de te… Angela, reviens au but et n'essaye pas de nous disperser. Ça ne marchera pas.
Ça avait failli, pourtant… Je cherchai un moyen de gagner du temps. Que devais-je leur dire ? Que j'avais au départ prévu de passer voir mon amie pour me rassurer, que ma visite avait eu l'effet inverse et que, finalement, j'avais passé la soirée à rire avec son père au lieu de me préoccuper de Bella qui souffrait ? Quel était le pire, endurer le regard soupçonneux de mon père sur moi, ou bien l'air de déception profonde qui ne manquerait pas de s'afficher sur chaque trait de son visage ? J'avais essayé de faire croire que j'étais différente, plus humaine et plus juste. Et je m'étais trompée, lourdement.
De tous ses amis, aucun n'était allé voir Bella. Je savais que personne n'y irait. Par égoïsme ? Peut-être pas. Ou pas uniquement pas égoïsme, me corrigeai-je. Il y avait aussi dans leur indifférence une part d'ignorance de qui était Bella. Aucun ne la connaissait vraiment…
Pour Mike, Bella était surtout un corps. Celui d'une fille mignonne, très mignonne, au teint de neige, aux cheveux d'ébène et aux lèvres vermeilles qu'il aurait bien aimé goûter, pour voir. (Cette description me fit sourire tant elle ressemblait à celle de Blanche-Neige… Newton portait-il encore en lui les stigmates d'une enfance consacrée à visionner des Walt Disney en vidéocassette ?) Il voyait sa gentillesse, mais il était loin de soupçonner l'exaspération derrière.
C'était un peu la même chose avec Jessica : une amie gentille, toujours disposée à écouter ses aventures extraordinaires comme seule Jessica Stanley pouvait en vivre. J'étais pour ma part prête à parier que Bella n'avait tout simplement pas le courage de refuser ou n'était pas assez douée en mensonge pour prétexter une autre occupation sans prendre la teinte d'une tomate mûre pour la récolte. Elle se surprenait parfois à nourrir à son égard des envies qui ressemblaient à s'y méprendre à celles qui traversaient encore un peu plus tôt le cerveau de ma mère, cette fois-ci à mon sujet, tout cela simplement à cause de l'attirance qu'elle exerçait bien involontairement sur son petit ami.
Lauren, elle, la voyait comme une garce de pom-pom girl arrivée tout droit d'un feuilleton se déroulant en Californie. J'avais du mal à saisir le lien entre les deux personnages, vu que Bella n'avait pas accumulé de conquêtes amoureuses et que ses répliques n'avaient aucun point commun avec celles de la blonde agressive typique. Bizarrement, elle lui trouvait aussi un côté de campagnarde fraîchement débarquée de son Montana natal – côté qui n'était pas complètement décalé, lui, mais que partageaient la plupart des habitants de Forks, Lauren Mallory comprise. Lauren était quelqu'un de très sympathique, mais la façon dont son esprit fonctionnait était assez déconcertante pour moi, y compris après plusieurs années de fidèle amitié officielle.
Contrairement à eux, je ne m'étais pas jetée sur Bella comme un chien affamé le jour de son arrivée. Je ne l'avais même pas remarquée toute concentrée que j'étais à ne pas m'emmêler les pinceaux en prévision de mon prochain cours, où Ben serait mon voisin. Et pourtant, au fil du temps, j'avais appris à connaître Bella et à interpréter ses rougissements, ses sourires forcés, ses bégayement gênés et son air éclatant de bonheur pour véritablement la décrypter. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais eu de petit ami avant Edward : c'était bien la preuve qu'elle n'était pas une femme à collectionner les hommes, mais plutôt à attendre le bon. Un fait étonnant, mais j'étais un peu comme elle, au fond, avec Ben… C'est pourquoi j'étais à même de la comprendre et de vouloir l'aider.
Car Bella… Bella souffrait. Je l'avais oublié jusqu'à maintenant. J'étais vraiment un monstre d'égoïsme… Des larmes de colère dirigée contre moi perlèrent au coin de mes yeux. Mais à quoi étais-je donc utile, si je n'étais même pas capable d'aider une amie en détresse alors que son corps tout entier me le réclamait à grands cris et que tous ceux que sa bouche émettait étaient dédiés à pleurer son amour perdu ? En face de mes parents éberlués, je me transformai peu à peu en une véritable fontaine. Mes larmes passaient devant mes yeux et brouillaient les contours de la cuisine, tandis que mes oreilles devenaient complètement sourdes à tout autre bruit que mes sanglots hystériques. Malgré mes protestations, un petit flash-back de la soirée défila devant mes yeux aveugles. Veni, vidi, victa fui. J'étais venue, j'avais vu, et j'avais été vaincue, lamentablement. Puis, j'étais partie de sa chambre comme une voleuse… Comme une lâche. A quoi bon servait toute la bonne volonté du monde si j'étais trop faible pour affronter Bella ? Les démons avec lesquels elle était aux prises étaient mille fois plus puissants que les miens… On m'avait, toute ma vie, enseigné le courage et l'honnêteté, et je n'avais montré ni l'un, ni l'autre. Je n'avais pas été digne des deux personnes remarquables qu'étaient mes deux parents. Je n'étais ni plus ni moins qu'une ratée.
– Mais non, Angela, murmura la voix douce de ma mère à mon oreille. Je ne vois pas pourquoi tu dis ça… Tu es une jeune fille formidable.
Je repris brièvement contact avec la réalité, assez longtemps pour réaliser que mon père, le seul « homme fort » de la maison m'avait transportée dans mon lit et que ma mère me berçait dans ses bras comme un nourrisson. Je me pris à regretter la présence de mon frère Simon, parti faire ses études à Seattle… Lui se serait moqué de moi mais m'aurait dans le même temps réconfortée presque aussi efficacement que Ben.
– C'est fini. Tout va bien.
Confuse de m'être laissée aller à un tel débordement d'émotions alors que j'étais moins à plaindre qu'à blâmer, je séchai mes larmes qui avaient tout d'un crocodile.
– Je suis désolée, maman.
– Il n'y a pas de quoi, ma chérie. Je serais curieuse de savoir si…
Elle me regarda dans les yeux avec insistance.
– C'est compliqué, maman.
– J'ai tout mon temps, Angie. Même s'il est tard… de toutes façons, ton père dort déjà comme une marmotte et la chorale n'a lieu que l'après-midi. Parle. Je ne t'ai jamais vue dans un état pareil.
Je soupirai. Le temps était maintenant venu pour les explications.
– Je dois d'abord t'expliquer tout ce qui s'est passé depuis ces deux jours…
– Vas-y.
Je me raclai la gorge. Je savais parfaitement comment commencer, mais je n'avais absolument aucune idée de comment continuer.
– Eh bien… euh… tu sais que les Cullen sont partis.
– Toute la ville ne parle que de ça. Tu devrais entendre Mme Van Erden, à la chorale… Elle n'arrête pas de se plaindre que le docteur Cullen avait engagé un traitement plutôt long pour je ne sais quelle maladie. Entre les plaintes contre son fils qui est parti à San Francisco pour son travail dans la Silicon Valley et autres réjouissances, elle nous a expliqué très clairement qu'elle ne fait le moins du monde confiance eu docteur Gerandy pour continuer, bien si tout le monde sache que Jonas en est tout à fait capable… Y compris sa femme, Gemma Gerandy, qui fait partie de la chorale et qui a énormément apprécié cette marque de confiance, tu t'en doutes. J'ai eu beaucoup de mal à leur expliquer de se remettre à la cantate de Bach une fois qu'elles s'y sont mises toutes les deux.
La maladie de Mme Van Erden, bien que fort tragique, m'intéressait à peu près autant que les tensions d'ordre éthique qui régnaient entre les membres de la respectable chorale de la non moins respectable Forks – c'est-à-dire pas du tout du moment que ma mère ne rentrait pas de ses répétitions d'une humeur massacrante. Je ne connaissais la malheureuse patiente qu'en tant que vieille femme acariâtre dont les cookies immangeables m'avaient hanté pendant des mois étant plus jeune et fourni nombre d'occasions d'être malade.
Je regardais tout de même mon interlocutrice avec des yeux ronds. Elle n'avait quand même pas… piqué une crise devant l'intégralité de sa chorale ? Si cela lui arrivait à intervalles réguliers, elle devrait aller se faire soigner. Malgré le refus catégorique de Mme Van Erden de concevoir que Gerandy pouvait être lui aussi digne de son doctorat, j'avais la certitude qu'elle aurait moins regretté le départ du docteur Cullen s'il n'avait pas eu un visage à faire fondre n'importe qu'elle vieille bique aigrie. Bah, il suffirait que Brad Pitt vinsse s'installer dans les environs et ouvrît un restaurant pour lui faire enfin oublier son chagrin dévorant…
– Non, rassure-toi, me tranquillisa ma mère en riant devant mon incrédulité. Les autres femmes se sont chargées toutes seules de Mme Van Erden, Gemma en tête, je n'ai pas eu à intervenir ! Mais continue, ma puce.
– Où en étais-je ?
– Les Cullen sont partis, et Mme Van Erden traverse une période difficile.
– Les Cullen sont partis, répétai-je en omettant soigneusement la deuxième partie, imperméable aux malheurs de la préposée aux cookies en béton de la chorale. Tu sais peut-être qu'Edward Cullen sortait avec mon amie Bella…
Elle leva un sourcil. Apparemment, les déboires amoureux des adolescents ne l'intéressaient pas autant qu'elle ne s'y appliquait avec conviction quand elle jouait à la mère psychologue et proche de sa fille. C'était tant mieux.
– Mais Bella et Edward s'aimaient vraiment, je peux te le certifier. Ils étaient le couple du lycée… Le modèle de tous les amoureux.
Ma mère eut l'air sceptique un moment, puis son regard s'éclaircit soudainement.
– Dis-moi, cette Bella, ce n'est pas la fille que ton père est allé chercher dans les bois dimanche dernier ?
Hum.
– Oui. La fille du shérif. Je me suis dit, en tant qu'amie, que je devais l'aider à faire face à cette épreuve. J'y suis donc allée avec Ben… et ensuite, j'ai…
Ma main se plaqua d'elle-même devant ma bouche. Que m'apprêtais-je dire ? Que j'étais allée rendre visite à un mort-vivant qui avait détruit tout espoir chez son père ? J'allais trahir le serment que Charlie m'avait fait jurer ! Je ne lui avais pas demandé si j'avais le droit de parler de Bella à mes parents… Je supposai que oui, mais je n'avais en aucun cas le droit d'en décider par moi-même. Une promesse était une promesse, et la trahir était bien pire que fuir celle que l'on avait voulu protéger.
– Et ensuite ? demanda ma mère à brûle-pourpoint.
– Nous… euh… nous avons vu M. Swan, il nous a salués puis il nous a ordonné de l'appeler Charlie. Ben… Ben a fait tomber le porte-parapluie de l'entrée pile à ce moment là, inventai-je en essayant d'insuffler de la conviction à mes mensonges. Tu aurais du voir sa tête, c'était à mourir de rire ! Charlie nous a proposé d'entrer, nous avons discuté et il nous a invités à manger chez lui. Comme, apparemment, il n'est pas très doué en cuisine (au moins un élément véridique !) je me suis dévouée pour nourrir cette bande d'affamés en puissance. Je me suis mise en quatre : truites aux amandes et compote de pommes. Dis, savais-tu que Charlie va pêcher lui-même son poisson et qu'il ne les achète jamais ? Il était vraiment délicieux ! J'ai essayé d'empêcher Ben de finir la compote d'un seul coup, il fallait en garder pour Bel… euh, pour demain, mais sans succès. Tu sais comment sont les garçons ! tentai-je de plaisanter. On est restés à parler avec lui encore un petit peu, puis ils ont regardé le match de base-ball à la télé. Personne n'a vu le temps passer, désolée.
Par chance, mes parents n'étaient pas très au courant des horaires des émissions et ils pourraient compter sur moi pour arracher la page concernant la chaîne sport du programme auquel nous étions abonnés… réaction un soupçon paranoïaque mais qui était sage, dès fois qu'ils décidassent de vérifier avec exactitude mon emploi du temps. Ils ne découvriraient donc jamais tous les mardis soir, la chaîne diffusait un documentaire sur la vie d'un sportif qui avait marqué l'histoire de son club.
Parfaite, mon excuse, non ?
Non… Même en me persuadant de mon mieux – et j'étais très douée pour cela – je ne parviendrais jamais à jamais à associer à cette explication d'autres qualificatifs que « branlante » et « pitoyable ». J'adressai à ma mère le meilleur sourire angélique à ma disposition. Elle ne m'avait pas interrompue de tout mon monologue… Voilà qui ne ressemblait pas à ses habitudes, qui étaient de parler fort et ensuite d'écouter en prenant des yeux dignes d'une madone de Raphaël.
– Donc, si je récapitule bien, tu es bien allée chez ton amie pour l'aider, mais tu ne l'as pas vue et tu n'as pas non plus parlé d'elle avec son père, résuma-t-elle, ses yeux bleu clair me perçant de part en part.
Le point faible de ma défense… Elle l'avait éventré, ni une, ni deux. Vite ! Un autre argument, mais implacable, cette fois !
– Elle n'était pas là. J'ai oublié, fut tout ce que je réussis à bredouiller.
Ce qui n'était pas tout à fait un mensonge… Un reniflement s'échappa de ma gorge, vestige de ma récente crise de larmes. Alarmée, elle me resserra contre elle puis, voyant que je ne m'apprêtais pas à jouer les madeleines, me relâcha.
Un long silence dura, pendant lequel je me perdis dans la contemplation des motifs en forme de volutes de fumée qui décoraient ma couverture. Ils étaient réellement magnifiques… Le dégradé de couleurs mettait très bien en valeur le trait léger et aérien. Depuis quand l'avais-je, déjà ? Douze ans… Et dire que je ne l'avais regardé av…
– Je ne te crois pas, Angela, dit doucement ma mère, même si le son de sa voix résonna à mes oreilles comme le sifflement sournois d'un serpent à sonnette. Tu n'as pas pu oublier Bella. Ce n'est pas du tout ton style.
Je gardai les yeux obstinément baissés vers ce superbe dessin que j'avais l'occasion d'admirer chaque nuit mais auquel je ne prêtais la plupart du temps aucune attention. Vite ! Un peu d'imagination ! Une excuse, une seule, un royaume pour une excuse !
– Je… je suis désolée. Tu vas devoir revoir ta bonne opinion de moi, l'assurai-je d'une toute petite voix en rabattant mes cheveux sur mes oreilles.
Comme pour vérifier si je lui mentais ou non, elle souleva une mèche et jeta un coup d'œil sur ce que je tentais de cacher – à savoir mes pavillons dont la teinte écarlate aurait pu attirer tous les taureaux d'ici à Olympia.
– Tu es toute rouge, ma petite fille.
– C'est… parce que… je suis malheureuse d'avoir à m'avouer mon égoïsme, maman. Papa a raison, il est tellement plus facile de voir les défauts des autres et de se voiler la face Ça me rend honteuse. Je pensais être quelqu'un de bien, mais…
Et voilà que sans y prendre garde, j'étais de moi-même retombée dans la vérité la plus pure. N'étais-je pas une enfant modèle ?
Mis à part que j'étais une sale égocentrique imbue de sa personne, évidemment.
– Chut, me coupa-t-elle d'une voix impérieuse. Je t'interdis de dire que tu es une mauvaise personne. Après tout, tu es allée la voir. Tu n'as qu'à recommencer, Angela.
– Recommencer quoi ?
– Retourner chez ton amie, dit-t-elle d'une voix douce et maternelle que trahissait son froncement de sourcils courroucé.
Je la fixai, comme si c'était elle la demeurée et non plus moi, avant de me rendre compte qu'elle n'avait aucun moyen de comprendre l'absurdité de ce qu'elle venait de suggérer. Retourner chez Bella ? J'avais eu la frousse de ma vie ! Et, en plus, je n'étais pas certaine de pouvoir affronter en face ma propre conscience qui me hurlait que j'aurais du m'en occuper plutôt que d'observer Charlie et Ben ingurgiter truite sur truite… Bien que regarder Ben fût une activité tout à fait agréable. De toutes les tactiques millénaires qui étaient parvenues jusqu'à nous à travers les âges, la fuite était celle qui avait le mieux fait ses preuves, c'était incontestable. Je ne voyais pas pourquoi je devrais faire exception à la règle.
– Je… euh… Oui, bien sûr. Je verrai avec Ben, mentis-je en cachant – efficacement, cette fois – mes oreilles.
Satisfaite, ma mère amorça un mouvement pour se lever. Afin d'accélérer le mouvement, je fis semblant d'étouffer un long bâillement.
– Tu as raison, il est tard ! (En effet, minuit passées… gloups !) Je vais te laisser dormir, ma chérie.
– Merci. Bonne nuit, maman.
– Bonne nuit.
Je me mis en pyjama et me lavai les dents avec un soin extrême, comme si cette misérable brosse en plastique pouvait aussi enlever avec le tartre les impuretés de mon être. Voyant que cela ne fonctionnait pas, je me glissai entre mes couvertures et retrouvai avec délectation la chaleur et l'odeur familière de mon lit.
Je me tournai et me retournai dans tous les sens, espérant ainsi trouver le sommeil qui me fuyait. Une punition pour ma mauvaise action du jour ? Quand j'en vins à jeter par terre mon édredon, je le ramassai et décidai fort sagement d'abandonner mes tentatives dérisoires. Il était stupide d'attendre l'engourdissement de mon corps et le repos de mon cerveau quand je pouvais presque ressentir de manière physique la tension nerveuse qui émanait de chacun de mes muscles. Je m'obligeai à me détendre, mais le bruit de la pluie tapant sans relâche contre les ardoises du toit de la maison Weber n'étaient pas propice à ce genre d'exercices. Prendre une bonne douche bien chaude aurait été une option plus qu'excellente… sauf que j'étais assez lucide pour deviner que je n'avais échappé à la malédiction parentale que grâce à ma crise de larmes tout à fait opportune et que les réveiller par le bruit de l'eau n'était pas la meilleure chose à faire dans ce contexte.
A la place, je m'assis sur mon lit, pendant les gouttes de pluie mitraillaient sans pitié ma pauvre fenêtre dans un vacarme assourdissant. Exaspérée, je me levai en tressaillant un peu face à la froideur du plancher sous mes pieds que je revêtis de chaussettes avant de faire un détour pour allumer le chauffage… et finis pas ouvrir la fenêtre en grand.
Le vent frais s'engouffra dans l'embrasure en me fouettant le visage.
Dans la cour, pas d'autre bruit que celui des gouttelettes s'écrasant une à une sur l'asphalte détrempé et le capot des voitures, si lointain qu'il en devenait presque une rumeur inaudible. La brise orientait l'ondée, et il ne fallut guère de temps pour que le parquet de ma chambre ne fût complètement imbibé. Je ne le remarquai même pas, trop occupée à goûter observer le dehors pour m'intéresser à ce qui se passait à l'intérieur.
Tout n'était que silence. Le clapotis de la pluie, tantôt vrombissement, tantôt murmure, appartenait si bien à ce que j'avais sous les yeux qu'il ne détonnait même pas. La maison en plastique avec laquelle Hannah avait joué autrefois, vide et abandonnée, bâillait de sa porte et de ses fenêtres béantes, alors que le toit d'un rouge soutenu ruisselait de partout. Je distinguais vaguement quelques formes floues : là le chêne centenaire qui était la joie et la fierté de mon père, ici le tricycle d'Hannah, à côté le reflet de la vasque aux oiseaux… et rien d'autre. Dans cet univers d'ombre, je me sentis seule, gardienne d'un monde perdu en sommeil. Cette sensation me plaisait. La distance que j'étais capable de mettre en moi et la réalité atrocement tangible me permettait de réfléchir. Et des centaines de choses méritaient mon attention.
Bella. Il m'était difficile d'être sincère avec moi-même. Je n'étais sûre que d'une seule chose : elle était dans un état plus que lamentable. Elle m'avait effrayée davantage que je ne l'aurais cru possible. Pleine de regrets amers pour ma promesse déraisonnée de lui apporter de l'aide alors que je n'en avais pas le courage, je ne savais que faire.
Le trait qui me distinguait sans doute de mes amies Jessica, Lauren et Samantha était la confiance réciproque qui régnait entre moi et mes parents. Je n'osais pas parler de quelque chose à ma mère ? Mon père était là pour moi. Un sujet aurait mis mon cher papa dans une colère noire ? Ma non moins chère maman se faisait un honneur d'être disponible, en échange de quoi je suivais leurs principes. Cet accord tacite n'était contraignant pour aucune des deux parties, étant donné que nous considérions qu'il était normal d'obéir aux préceptes que nous appréciions comme bons. Le courage et la force faisaient partie des vertus qu'ils voulaient m'enseigner. Il allait sans dire que j'étais bien loin de m'y opposer.
Courage… Je m'étais répété ce mot, aujourd'hui, maintes et maintes fois. J'avais espéré pouvoir aller assez loin pour sauver Bella. De quoi, exactement ? Je ne le savais pas encore. Comment lutter, comment combattre à la place de quelqu'un qui avait abandonné tout espoir, si je n'avais pas la moindre idée de comment m'y prendre ?
Cette tâche était au-dessus de mes moyens. C'était pénible pour moi de l'admettre. La force que mes parents voulaient me donner me faisait terriblement défaut. Ben, peut-être, en avait en quantité suffisante… moi, j'étais trop faible.
Je refoulai les larmes qui menaçaient de couler sur mon pyjama – il était déjà assez humide de pluie comme cela, inutile d'y ajouter en plus des pleurs injustifiés, ultimes preuves de ma lâcheté. Mon regard vogua au loin dans l'obscurité que troublait de temps à autre les phares d'une voiture.
Le ciel continuait de déverser son eau en cascades, toujours emmenées par le vent. Parfois vers la droite, vers la gauche, droit vers le sol ou de travers… La trace d'essence qu'avait fait la voiture mal huilée de ma mère une semaine plus tôt n'était plus visible dans le noir ambiant. La pluie, alliée de la nuit, faisait tout disparaître. Elle emportait la terre dans des courants de boue. Les traces laissées par les animaux étaient englouties par l'odeur de la forêt, pure et sauvage… Demain matin, nombreux seraient les conflits territoriaux entre les bêtes habitant les bois et les montagnes des environs. Des jeunes avides en profiteraient pour marquer comme leur ce qui appartenait à des anciens moins combatifs, des mères seraient délogées des terriers où elles logeaient avec leurs petits. En revanche, d'autres seraient plus heureux de ce lavage entièrement naturel : les bêtes traquées, du lapin craintif à l'ours coupable d'avoir dérobé les provisions de randonneurs. Nulle possibilité de les retrouver, demain matin. Tout aurait changé.
Un autre style de trace me vint à l'esprit à la suite du grizzli. Un autre type de criminel, à la masse moins impressionnante mais tout aussi dangereux. Il – je me répugnais à penser son nom de parjure – avait aussi laissé son empreinte dans les bois et les montagnes des environs. Il avait volé quelque chose de vital à Bella. Cela faisait peut-être de lui un meurtrier ? Et maintenant, son odeur était envolée… comme l'âme et le cœur de celle qu'il disait aimer. Il serait impossible de le retrouver, désormais… Non pas que cette idée m'emballât, mais c'était une possible solution, bien que je me demandasse si de tels dommages étaient véritablement réversibles. Les Cullen étaient venus, sans se mêler aux autres, puis ils étaient repartis, mais sans se soucier de celle qu'ils laissaient derrière eux, désespérée et démunie.
La partie la plus paranoïaque de mon esprit se demanda tout à coup si ce goujat avait prévu son départ exprès en sachant qu'un déluge s'abattrait sur Forks, afin de disparaître physiquement tout en laissant des traces dans le cœur brisé de Bella. Se donner plus d'effet… Evidemment. C'était ainsi que ces Cullen fonctionnaient. Vautrés jusqu'au coudes dans le mépris d'autrui, je ne pouvais m'empêcher de les comparer à des rapaces. C'était d'ailleurs l'impression qu'ils m'avaient donné la première fois que j'avais découvert, assis au fond de la classe d'anglais, deux nouveaux au teint pâle et à l'air étranger. Un sentiment de menace diffus, une envie irrépressible de hurler, espérant ainsi me libérer d'une terreur que je ne comprenais pas… Mon subconscient me le criait : ces individus étaient dangereux, cruels et sans pitié.
Soulagée que les efforts plus explicites les uns que les autres de Jessica pour approcher Edward Cullen se soldassent tous par un échec cuisant, je n'avais alors plus considéré cette menace. Des préjugés stupides, m'étais-je dit. Laisse ça à Mme Van Erden.
En voyant le regard qu'il portait sur Bella lors de notre soirée ratée à Port Angeles, toutes mes craintes avaient fondu comme neige au soleil. Il était attiré par elle, c'était clair comme de l'eau de roche, et si ce n'était pas de l'amour, j'aurais bien voulu avoir la main coupée. Heureusement que je n'avais pas fait ce pari, sinon je serais manchot à l'heure qu'il était…
J'essayai d'imaginer ce qu'il faisait à l'heure actuelle. Je le voyais bien en train de se reposer, étalé de tout son long dans une chambre au mobilier luxueux de leur villa de Berverly Hills – les Cullen, s'abaisser à vivre dans une maison normale tels de simples mortels ? Je n'avais aucun mal à me figurer le petit sourire satisfait qui parcourait sûrement sa bouche, ce sourire démoniaque de l'assassin qui savait qu'il ne serait jamais puni pour son forfait. Avait-il tout prémédité ? Le monde d'amour que mon père prêchait chaque dimanche n'était-il qu'une utopie destinée à bercer des âmes crédules avides d'un peu de soutien ? Les monstres existaient. Pas tels qu'on les présentait dans les films ou les dessins animés, évidemment. Je n'avais aucun risque de trouver un beau jour une sorcière grimaçante au bas de ma porte. Ils étaient plus pernicieux que ce qu'on nous montrait, dans le sens où ils se cachaient partout. Derrière des rires innocents, un sourire tendre, une voix douce, l'éclat de bonheur de deux yeux marron…
Des yeux que je n'aurais jamais le courage d'affronter. Ils avaient perdu leur lumière, reflet morbide du vide qui les habitait. Et l'abîme me terrorisait.
Avec un soupir, je fermai la fenêtre. J'essuyai d'un geste le devant de mon pyjama, sachant pertinemment que cela ne me serait utile en rien et tentai en vain d'imiter le garçon responsable des malheurs de mon amie. Je passai la majeure partie de la nuit à me torturer les méninges, et il était déjà plus d'une heure du matin quand Morphée daigna enfin m'attirer dans ses bras chauds.
Je suis beaucoup moins contente de ce chapitre que des deux premiers, ça va de soi. Il n'est pas vraiment essentiel en lui-même, mais j'espère que vous avez vu qu'il essaye tant bien que mal de marquer une étape avec ses petites pattes ! Ce que je préfère, en fait, c'est le titre. Il fait référence (dans la forme et dans sa musique seulement, je dirais) à un grand roman écrit par un grand auteur (même si ce n'est pas mon préféré de cet écrivain). D'ailleurs, les deux n'ont pas tellement de points communs ! Simple clin d'oeil.
Vous ne me verrez pas d'ici... hum... un certain temps dont j'ignore encore la durée. A défaut de mieux, à plus tard !
