Disclaimer : Kusuriuri ne m'appartient pas.
Il est facile d'oublier.
Plus facile que de se souvenir.
Quand quelque chose nous fait peur.
Quand quelque chose nous dérange.
Quand quelque chose nous ronge de l'intérieur.
Quand on n'a plus la force de se souvenir, l'oubli est un cadeau.
Un cadeau empoisonné...
Mais l'oubli n'efface pas les choses.
Ni les mononoke.
Et lorsque ces choses reviennent...
Surprenant leurs innocentes victimes, dans leur quotidien si rassurant...
Leur enlevant ce qu'ils ont de plus cher...
Il ne reste alors que deux choix.
Croire... ou disparaitre.
Mais rien ne disparait réellement.
Tant qu'une Forme, une Vérité et une Raison existera.
Au moins, une Vérité...
Peu importe cette Vérité.
Le repaire du mononoke était effrayant, même pour lui. Il ne fallait que l'homme regarde ou il perdrait l'esprit.
Tout n'était qu'ombres et difformités, immobiles mais mouvantes à la fois.
A vous donner le mal de mer ou juste vous tuer d'un regard.
Une prison, autant qu'un refuge, pour l'œil rouge géant qui en occupait l'espace.
Faites de lumière verdâtre et de ténèbres profondes et vivantes.
Une mer ténébreuse omniprésente mais immatérielle.
Une mer mortelle pour quiconque aurait le malheur d'y toucher.
Y compris le mononoke.
Kusuriuri fixa l'œil rouge d'un regard déterminé, en souriant avec défi, son épée dans la main gauche entre lui et l'œil monstrueux. Ca faisait longtemps qu'il n'avait pas eut l'occasion de combattre et l'Autre non plus. Il sentait l'impatience émaner de la lame pourtant encore scellée dans son fourreau. Elle avait faim de cet esprit démoniaque. Et lui aussi.
- Quelqu'un de ma taille ?
Le mononoke éclata de rire et l'homme, derrière Kusuriuri, tressaillit.
- Tu n'es plus rien, apothicaire... juste une ombre dans un monde qui nous appartient, désormais.
- Peut-être mais j'existe toujours et je vais te détruire. Aussi sûr que tu en es réduit à utiliser un lapin en peluche pour franchir la prison qui t'entoure...
Le monstre rit à nouveau, bien que n'ayant pas de bouche.
Il le menaça de sa voix monstrueuse, bien que n'ayant pas de cordes vocales.
Et le fixa de son œil unique mais cruel...
- Je ne t'en laisserais pas l'occasion !
Le mononoke fit jaillir des tentacules de son corps, armées de griffes aiguisées, qui foncèrent tout droit vers lui.
- Tu n'es pas le premier à vouloir me détruire...
Kusuriuri dressa des barrière de charmes autour de lui et de l'homme.
- Mais j'existe toujours ! Et ceux qui ont conçus cette prison... ont disparu depuis bien longtemps !
Le rire du mononoke explosa, tandis que les tentacules se heurtaient aux murs de papiers.
L'homme émit un gémissement et tomba à genoux sur le sol noir, haletant comme si il venait de courir un 100 mètres en 10 secondes. Kusuriuri savait qu'il ne tiendrait pas longtemps, peut-être même pas à une autre attaque.
Mais il sentait aussi la méfiance du mononoke, malgré le fait qu'il ne soit plus qu'une "ombre".
- Où... où est Adria ? Vous la voyez ?
- Ne regardez pas.
- Adria...
Kusuriuri aperçut finalement la jeune femme sous le monstre. Elle semblait inconsciente, une griffe plantée dans la tête... mais elle n'était pas morte.
- Le mononoke la tient mais elle est en vie.
- Allez la chercher ! Je vous en prie !
- Ce n'est pas aussi simple que ça. La seule manière de la libérer est de détruire le mononoke mais j'ai besoin de savoir sa Forme, sa Vérité et sa Raison pour dégainer mon épée.
- Mais elle sera morte d'ici à ce que vous découvriez tout ça ! Ca sert à quoi, en plus ?
- A purifier le mononoke. C'est la seule façon de le tuer définitivement.
- Il n'y a pas d'autres moyens ?
- Non.
- Alors je vais aller la chercher moi-même !
- Et votre esprit sera aussi dévoré par le mononoke.
- Mais Adria est...
- Vous devez me faire confiance. Vous devez croire.
Mais il sentait le doute en lui, bien plus dangereux que les tentacules qui les encerclaient totalement maintenant. Elles n'osaient pas encore toucher aux barrières de papiers mais à la moindre faille, elles y plongeraient.
Une seule suffirait...
- Non, tu ne dois pas le croire, humain ! Il se fiche de la vie de ta chère Adria...
Kusuriuri sentit l'homme trembler derrière lui.
- Il se fiche de ta vie...
Les barrières vacillèrent un instant mais Kusuriuri les renforça aussitôt.
- Ne l'écoutez pas. Ne doutez pas.
- Tout ce qu'il veut... c'est dévorer mon esprit ! Il n'en a peut-être pas l'apparence mais c'est un monstre, égoïste et affamé, comme moi !
Le mononoke éclata de rire.
Kusuriuri grogna malgré lui à cette vérité.
Et l'homme sut.
C'était le danger de ce genre de lien, outre celui de devoir s'appuyer sur la confiance d'un humain. Il devait jouer carte sur table immédiatement... ou l'homme perdrait toute confiance en lui.
Ce qui signifierait leur fin à tous les trois.
- C'est vrai ! Je veux dévorer son esprit et la vie humaine m'indiffère mais...
- Pourquoi ne pas le dire plus simplement, apothicaire ? Tu hais les humains !
- C'est faux ! J'en veux beaucoup aux humains, depuis que je suis... dans cet état... mais jamais je ne les haïraient ! Et lorsque je m'engage à aider quelqu'un, je le fais jusqu'au bout ! Jamais je n'ai fuis un combat, même lorsque ma vie était en danger !
- J'ai du mal à vous croire... je ne sais même pas qui vous êtes... ou ce que vous êtes ! Pourquoi je vous ferais confiance ?
Kusuriuri , piqué au vif, eut un sourire sans joie, rendu féroce par la pointe visible de ses canines. Inutile de chercher à se justifier. Il était... ce qu'il était.
Ni plus.
Ni moins.
Et certainement pas le vaillant héros que cet homme attendait.
- Je ne suis pas un... honorable samouraï. Encore moins un... dieu... indulgent et... chaleureux.
Kusuriuri tourna tranquillement la tête vers l'homme, ignorant sciemment l'œil rouge qui poussa un cri de colère, et regarda en lui à travers le lien spirituel qui les unissait temporairement.
Et l'homme doutait beaucoup.
Beaucoup trop.
Il semblait très méfiant.
Mais aussi fasciné...
Par son calme dans cette situation infernale.
Par ses mots posés, parfois avec intervalles.
Par son regard malicieux, insondable.
Par ce qui émanait de lui.
Par son apparence multicolore.
Et troublé aussi.
Très troublé.
Par son regard étrangement absent, tout d'un coup.
Qui semblait capable de voir en lui.
Qui le mettait mal à l'aise.
Mais il n'avait pas peur de lui.
Pas vraiment.
Pas pour le moment, en tous cas.
Mais qui sait ce qu'il ferait une fois le monstre vaincu ?
Est-ce qu'il libérerait réellement Adria ?
Après tout, tout ce qu'il voulait, c'était l'âme de ce... mononoke...
Et son âme à lui ?
Le lien était sensé être temporaire mais est-ce qu'il tiendrait parole ?
Il pourrait très bien prendre le contrôle de son esprit et de son corps.
Est-ce qu'il avait eu raison de lui faire confiance finalement ?
...
Pourquoi est-ce qu'il le regardait comme ça ?
Et ce... regret sur son visage ? A moins que ce ne soit...
Il ne pouvait pas réellement voir dans son esprit... n'est-ce pas ?
- Monsieur... le voyageur ?
Kusuriuri avait l'impression de se voir à travers un miroir déformé. Mais ce n'était pas le miroir de l'homme qui était déformé.
C'était le sien.
Félix le voyait - là - comme ce qu'il était vraiment.
Pas comme un dingue, ni un travesti, ni homo, ni un monstre.
Pas comme un psychopathe non plus.
Il le voyait comme les gens à qui il avait à faire... avant.
Avant que les Hommes n'oublient... et qu'il ne s'oublie lui-même.
Avant qu'il ne devienne insensible, obsédé par les mononoke... et qu'il ne devienne comme ceux qu'il combattait si farouchement.
Avant qu'il n'oublie ses propres Raison et Vérité... et qu'il ne perde finalement sa Forme.
Avant qu'il ne se perde dans le temps lui-même... et qu'il n'oublie tout.
Sauf Lui.
Il cligna des yeux et quitta cet esprit étranger qu'il n'avait pas l'intention d'espionner. Pas au point de lui faire peur. Il n'avait même jamais eu l'intention de lui faire peur. Il voulait juste...
Exister à nouveau.
Leur regard se croisèrent. Le doute et la peur de l'homme lui firent mal. Il lui sourit paisiblement.
- Je ne suis... qu'un simple apothicaire. Soit vous me faites confiance jusqu'au bout, soit ce mononoke nous tuera... tous.
- Je... je vous crois. Monsieur l'apothicaire.
Kusuriuri fut soulagé en sentant les barrières de charmes se stabiliser et ne pu s'empêcher de rire, en entendant ces mots.
"Monsieur l'apothicaire".
Ca faisait si longtemps...
- Félix-san... votre confiance... me touche.
L'homme eut un léger sourire, réceptif à ces mots. Kusuriuri se concentra à nouveau sur l'œil, autant déterminé à sauver Félix et Adria que de tuer le mononoke.
Voilà ce qu'il était.
Voilà pourquoi il existait.
- Je connais ta Forme, mononoke. Menosakkaku.*
La tête de singe claqua des dents, confirmant ses déclarations.
- Tu as été piégé par les Hommes, dans cette prison destinée à te détruire, mais tu as utilisé leur énergie spirituelle pour la maintenir. Ceci est ta Vérité.
L'épée acquiesça à nouveau et glissa hors de la mains de Kusuriuri, pour flotter devant lui. Sa bouche était grande ouverte, attendant impatiemment la suite, pour pouvoir être libéré et combattre le mononoke. Et puis, le dévorer. L'apothicaire sourit, la ressentant également.
- Et voilà ta Raison. Tu as utilisé cette peluche pour te manifester dans le monde des Humains et enlever cette femme jusqu'à ton repaire, profitant de ses croyances, pour dévorer son esprit.
Mais l'épée ne claqua pas des dents et Kusuriuri la regarda, surpris.
- Tu ne sais pas encore tout finalement, apothicaire...
L'œil le lorgna, moqueur.
- Et tu ne découvriras jamais le reste... ou alors, pas avant que l'humain n'ait faillit à sa tâche ou ne succombe. Tu ne peux pas lui faire confiance. Ce n'est qu'un faible humain, après tout.
- Peut-être mais je sais qu'il n'abandonnera jamais sa compagne. Tu ne me feras pas douter, Menosakkaku.
Une des tentacules s'aventura à toucher la barrière et fût repousser à nouveau. Elle aurait dû être détruite sur le coup, étant seule mais Kusuriuri fit comme si de rien n'était. Si l'œil comprenait à quel point il était affaiblit, il attaquerait de toutes ses forces et l'homme ne supporterait pas le choc.
- Félix-san, s'est-il passé quelque chose d'inhabituel depuis que vous avez gagné le lapin ?
- Je n'ai rien remarqué de particulier... à part qu'Adria était fatiguée et inquiète mais j'ai pensé que c'était à cause de... du bébé... et puis...
- Adria-san est enceinte ? Depuis combien de temps ?
- Un mois, à peu près...
- Mais ça ne fait que trois semaines que vous avez le lapin.
- Vous pensez que c'est lié à...
- Possible... mais ce n'est pas la cause. Y a-t-il autre chose que vous avez remarqué ?
- Et bien... mes cauchemars ont augmentés aussi mais je pense que c'est le stress du bébé. J'ai toujours été quelqu'un de... nerveux... et mon stress a tendance à ressortir la nuit...
- Ca fait longtemps que vous faites des cauchemars ?
- Assez, oui mais ces deux dernières semaines, j'en faisais presque toutes les nuits.
- Longtemps, c'est-à-dire ?
- Ca fait quatre ans... ou peut-être cinq. A peu près lorsqu'on a emménagé dans l'appart...
- Ah...
Kusuriuri eut un léger sourire et l'homme sembla comprendre également, effrayé.
- Alors le mononoke était déjà dans l'appartement mais tout a changé lorsque vous avez gagnez cette peluche. Il a utilisé cet objet comme un catalyseur pour se manifester physiquement. Pourquoi ?
- Je... je ne sais pas. Cette peluche n'a rien de spéciale... Adria la trouvait mignonne alors je l'ai gagné pour elle.
- Un objet peut parfois prendre une valeur particulière. Comme lorsqu'il s'agit d'un cadeau, par exemple.
- Mais ce n'est pas le premier cadeau que je lui ai fais depuis que nous habitons là. Il y a un an, je lui ai offert une paire de boucle d'oreille, pour son anniversaire... et l'année dernière, c'était un nouveau téléphone... et... je ne comprend pas... pourquoi... ce lapin ?
- Abandonnes ! Tu ne trouveras jamais la Raison, apothicaire !
Kusuriuri ne répliqua rien et regarda l'œil rouge, pas aussi calme qu'il le semblait, cherchant ce qui aurait pu transformer cette vulgaire peluche en catalyseur. Ca devait être lié à la grossesse d'Adria... mais pourquoi ?
- Il... il a tord, n'est-ce pas ?
L'une des griffes tenta à nouveau de toucher la barrière et ne fut pas repousser cette fois. Le mononoke rit avec délectation et les tentacules s'agitèrent dangereusement.
Kusuriuri sentit le goût âpre de la peur l'envahir et son cœur, qu'il croyait mort, battre plus vite. Serrant ses mains tremblantes, il regarda le mononoke qui allait peut-être le détruire à son tour, avec une volonté de vivre renouvelée.
L'homme se redressa et l'interpella plus vivement.
- Mais répondez enfin... vous ! Je ne connais même pas votre nom !
- Savoir mon nom ne vous servirait à rien.
- Mais... mais je me fiche de votre nom ! Je...
Les tentacules foncèrent sur les barrières, les grattant avec force, tentant de les transpercer avec détermination et l'homme se tût, en gémissant à nouveau, se laissant tomber sur le sol. Le mononoke continuait à rire, convaincu de sa victoire. Les boucliers bloquaient encore les assauts tentaculaires mais plus pour longtemps.
L'homme serait mort avant qu'ils ne tombent, de toute façon...
Kusuriuri n'avait plus le choix.
Il retira sa barrière et renforça celle de l'homme.
Juste à temps.
L'une des tentacules le transperça et il serra les dents...
L'homme poussa un cri, à sa place.
... suivi de toutes les autres.
L'apothicaire tomba à genou, en gémissant et dû se rattraper sur les mains, en tremblant, pour ne pas tomber. Félix ressentit lui aussi les tentacules mais beaucoup moins fortement cette fois et trembla, en se redressant un peu.
- Non... non !
Les tentacules se désintéressèrent du bouclier qui l'entourait encore et se dirigèrent vers la cible à présent vulnérable. A peine conscient de l'allégement conséquent du drainage de ses forces, oubliant même le cauchemar vivant qui l'entourait, il regarda avec horreur le seul être capable de l'aider à sauver Adria se faire empaler à nouveau, encore et encore, en hurlant de douleur cette fois. Ressentant encore une partie de son supplice, Félix poussa un gémissement et trembla encore une fois...
Et le lien s'atténua encore.
Est-ce que ça signifiait que celui qui se disait apothicaire était en train de... mourir ?
Il devait sauver Adria tant que le bouclier le protégeait encore !
Mais il n'arrivait pas à détacher son regard de la scène terrible qui se jouait devant lui...
- Tu... tu veux mon esprit... n'est-ce pas... mononoke ?
Une nouvelle tentacule sortit du monstre et se rapprocha doucement, victorieusement, de l'apothicaire murmurant cet ultime défi. Félix ne pu s'empêcher d'admirer son courage et sa ténacité.
- Avec un esprit comme le tien, je devrais pouvoir exister pour encore au moins mille ans... si ce n'est pas plus !
- Alors... qu'est-ce que tu attends ? Prend mon esprit... Menosakkaku !
Le voyageur releva la tête et fixa l'œil avec une détermination, qui fit trembler Félix à travers le lien. Il le provoquait. Il voulait... qu'il prenne son esprit !
- Arrêtez ! Vous êtes fou !
La tentacule se trouvait maintenant juste devant la tête de l'homme en kimono bleu mais il n'avait pas peur. Ressentant la détermination infaillible de l'apothicaire comme de la folie, il l'entendit rire juste avant que la dernière tentacule ne...
Mais il ne devina pas de douleur dans son esprit, cette fois. Pas physique, en tous cas...
- Sauvez-la. Maintenant...
Il regarda l'apothicaire, surpris qu'il puisse encore ne serait-ce que murmurer et se releva, sans réfléchir. Il eut brièvement un doute au moment d'avancer mais il constata que le bouclier le suivait. Redoutant l'œil rouge et ses tentacules, il avança prudemment. Heureusement, le monstre ne semblait pas s'occuper de lui. Toute son attention semblait diriger vers sa proie.
Félix se dirigea vers le centre. Vers l'œil. Là où il apercevait Adria.
Elle avait une tentacule planté dans la crâne !
Gardant son calme tant bien que mal, il regarda l'apothicaire en passant et vit qu'il souriait, une tentacule dans la tête comme Adria. Toujours défiant mais son regard semblait ailleurs.
Comme lorsqu'il l'avait regardé tout à l'heure et qu'il avait eut l'impression étrange que l'apothicaire savait exactement ce qu'il pensait. Il avait alors ressentit comme un choc. Une tristesse et une solitude sans fin l'avait envahi et l'avenir lui avait semblé extrêmement sombre. Sans espoir. Et puis, le voyageur lui avait sourit et cet horrible trou dans son cœur avait disparu, remplacé par un bref mais intense éclat de bonté avant de se dissiper et son amour pour Adria avait reprit sa place. C'est là qu'il avait comprit que cet homme étrange n'était pas sans cœur. Au contraire... et qu'il désirait réellement les aider.
Un frisson d'excitation le parcouru à nouveau et il comprit que le combat n'était pas encore perdu.
L'apothicaire luttait encore, mais sur un autre terrain.
Il tenait ses engagements.
Il ne les avait pas abandonné.
- Je comptes sur vous, alors ne me laissez pas tomber.
Il ressentit une brève onde de volonté de combattre et de vivre, en guise de réponse. Se fiant totalement à lui, il continua à s'approcher du monstre et d'Adria.
La prison n'existait plus.
Son corps non plus.
Il n'y avait que ces ténèbres.
Epaisses et sans espoir.
Sans aucun sens.
Dérangeantes.
Désorientantes.
Il sentait la conscience du mononoke dans la sienne.
Imposante.
Affamée.
Sans pitié.
Mais vulnérable...
Il se concentra pour chasser la confusion qui régnait dans son esprit et chercha le Menosakkaku.
Il semblait être partout et nul part, à la fois mais ce n'était qu'une illusion.
Il se concentra davantage, oubliant tout sauf la conscience du mononoke.
Puissante.
Arrogante.
Jouissante.
Toute proche.
Juste ici.
Le mononoke le sous-estimait. Profitant de son imprudente assurance, il s'immisça discrètement en lui.
Kusuriuri ressentit à nouveau ce qui l'entourait, à travers cette conscience ennemie.
Adria dont l'esprit savoureux, affaiblit mais encore coloré, était attaché à celui du mononoke.
L'épée, flottant entre lui et le Menosakkaku, brillante d'une dangereuse lumière intérieure.
L'humain, entouré d'une ridicule barrière de papiers. Sans pouvoir. Insignifiant.
Le mononoke le sous-estimait, lui aussi.
Kusuriuri se concentra sur lui et sentit qu'il luttait contre le miasme émanant du mononoke, tentant d'atteindre sa compagne.
Il sentit son regard sur lui.
Il sentit sa confiance.
Il lui fit un signe, discrètement, à travers le lien qu'il avait allégé pour soulager le jeune homme.
Et le chassa de son esprit pour se concentrer sur celui de son ennemi, qui avait baissé sa garde, croyant que "l'ombre" avait abandonné tout espoir. Finalement, les mononoke n'avait pas tant changés.
Devant lui, se trouvait le cœur du mononoke. Tous les esprits qu'il avait dévorés, telle une rivière de souvenirs.
Bouillonnante.
Vivante.
Noire.
Imprégnée d'une détresse infinie et éternelle.
Ces esprits - ou plutôt, ce qu'il en restait - semblaient le supplier de les délivrer.
Et Adria était parmi eux... petite sphère grise palpitante... tout au bout en bout de cette rivière...
Sans hésiter une seconde de plus, il se jeta dedans et le flot noir de pensées l'emporta.
Plus Félix s'approchait, plus c'était difficile.
Elle était si proche...
Pourtant elle lui semblait loin.
Si loin...
Et il avançait lentement.
Lentement...
Chaque pas était un cauchemar.
Lentement...
Il avait l'impression de marcher à travers un nuage de colle.
Très lentement...
Son sens de l'équilibre lui-même semblait perturbé.
Si lentement...
La tête lui tourna.
Trop lentement...
Baissant la tête, il évita de regarder les "murs" de la prison, toutes ses pensées et ses émotions tournées vers Adria.
Mais sûrement...
Il atteignit enfin le centre de la prison.
Il se laissa tomber près d'Adria, nauséeux, sans regarder l'œil immonde à quelques mètres, ou quelques centimètres ?, de sa tête et la prit dans ses bras.
- Adria ?
Même sa voix lui semblait étrangement déformé, comme si le temps était ralentit.
- Adria... réponds-moi, ma chérie.
Il caressa son visage, tentant d'ignorer la tentacule dérangeante au milieu de son front, mais elle semblait profondément endormit.
Mais c'était peut-être mieux comme ça.
Félix regarda celui dont tout le reste dépendait.
L'apothicaire ne souriait plus.
Fermant les yeux, pour ne plus voir, il pria.
Pour Adria.
Pour lui-même.
Pour l'apothicaire.
Il pria.
Il n'avait jamais prier.
Il n'avait jamais cru.
Mais il pria.
Un ange.
Un dieu.
Quelqu'un.
N'importe qui, pourvu qu'Il puisse les aider.
Comme jamais il n'avait prier.
Il pria encore et encore.
Soudain, l'homme en kimono bleu poussa un hurlement terrible, qui fit sursauter Félix.
L'instant d'après, il se sentit très mal.
Et le monstre poussa un hurlement plein de rage...
- Auriez-vous un remède contre les maux de tête ? Ma mère souffre terriblement...
- Oui, bien sûr.
Kusuriuri ouvrit l'un des tiroirs de son armoire à remèdes et fouilla dedans pour en sortir un petit pot, qu'il donna au garçon.
- Qu'elle applique la pommade sur son front et la douleur devrait disparaitre.
- Merci beaucoup, monsieur l'apothicaire !
Le jeune garçon lui donna la somme demandée et s'en alla en courant, le précieux remède dans la main. Kusuriuri le regarda partir en souriant, heureux d'avoir pu aider le garçon.
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L'auberge était miteuse mais bien suffisante pour un simple marchand de remède. Allongé sur le lit, Kusuriuri regardait le livre et ses images on ne peut plus coquine avec un sourire tout aussi coquin sur les lèvres.
Il se mit à rire doucement et retira son bandana, en s'allongeant sur le dos et ferma les yeux.
Sans même s'en rendre compte, le sommeil l'emporta dans des rêves légers, peuplés de jolies femmes peu farouches.
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- Ca ne marche pas ! J'ai toujours aussi mal !
- Les remèdes mettent parfois du temps à agir.
- Je n'ai pas le temps ! Je dois être capable de travailler demain sinon je serais renvoyé !
- J'ai un autre remède qui pourrait vous soulager mais ça ne vous soignera pas, malheureusement.
- Je le prend.
Kusuriuri lui tendit le remède en souriant, imperméable à la colère de l'homme.
- Je vous l'offre. En dédommagement.
L'homme le regarda, surpris et prit le remède, calmé net. Il le remercia et repartit, heureux. Kusuriuri ne demandait rien de plus. Rendre les gens heureux.
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L'homme de loi le regardait de haut.
Le jugeait de son regard impitoyable.
Et hocha finalement la tête.
- Très bien. Vous êtes libre... mais je vous conseille de quitter la ville sans attendre.
- Il a tué mon père ! Vous ne pouvez pas...
- Votre père souffrait de cette étrange maladie depuis longtemps, n'est-ce pas ?
- Oui mais...
- Alors rien ne prouve que ce remède soit à l'origine de sa mort.
- Je vous remercie, monsieur le juge.
- Assassin ! Vous avez tué mon père ! Je souhaite que tous les mononoke du Yomi* vous dévore vivant !
Kusuriuri s'en alla, en silence, pendant que la femme l'insultait, folle de chagrin.
Quoi qu'il dise. Quoi qu'il fasse. Ce ne servirait à rien.
L'homme serait malheureusement mort, de toute façon... mais ça ne suffisait pas à apaiser sa tristesse et sa culpabilité.
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La chose se retourna soudain vers lui, délaissant le corps déchiqueté et ensanglanté sous ses pattes et il aperçut ses yeux rouges, brillants cruellement dans la nuit.
Kusuriuri s'immobilisa, terrifié par ce regard ni humain, ni animal.
La bête aux contours incertains se précipita vers lui, à une vitesse anormale. Il lâcha son armoire à pharmacie et se retourna pour s'enfuir mais la bête le rattrapa avant qu'il n'ait pu faire trois pas. Il poussa un cri lorsque ses griffes se plantèrent dans son dos, déchirant son kimono et sa chair...
Quelque chose sous ses doigts.
Il s'en empara et l'utilisa pour frapper la bête, qui recula comme si il avait brandit une torche enflammée.
Regardant la chose s'enfuir, le dos en sang et le souffle court, il se sentit mal et... s'évanouit, le bâton dans la main.
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Un murmure dans sa tête.
L'homme à la peau tannée, marquée de tatouages dorés, tend sa main vers lui.
Kusuriuri la prend.
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Kusuriuri se retourna brusquement et regarda l'homme en armures qui venait de passer à coté de lui, effrayé. Celui-ci, qui le regardait également, examinant d'un œil critique sa tenue vestimentaire inhabituelle, s'arrêta.
- Vous sentez-vous mal, apothicaire ? Vous avez le visage d'un homme qui a vu un mononoke.
Il rit, moqueur, ne se doutant pas un instant à quel point il avait juste et le regarda d'un air supérieur.
Kusuriuri se reprit tant bien que mal, toujours autant affecté par la présence du mononoke, bien qu'il ne puisse pas le voir.
- Ce n'est rien. Je...
- Vous ?
Il pensa une seconde essayer d'en savoir plus sur le mononoke mais renonça, en voyant le regard méfiant que le samouraï lui lança, la main sur la garde de son katana. Les samouraïs étaient réputés pour ne craindre personne, pas même les morts et celui-ci, en tenue de guerre, semblait encore moins disposé à le croire.
- Votre arme... m'a surprise. Veuillez m'excuser. Je ne voulais pas vous offenser.
- Vous êtes une petite nature, pour avoir peur d'une arme pas même dégainé.
L'homme rit à nouveau, se détendit et reprit son chemin, oubliant Kusuriuri. Celui-ci entendit l'épée possédé s'agiter dans son armoire à pharmacie et sentit l'Autre s'adresser à lui à travers son esprit. Ca non plus, il ne s'y habituait pas. Et il redoutait encore plus le moment où il devrait affronter ces choses dont la simple présence le terrifiait.
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Le mononoke semblait être omniprésent dans la maison mais restait invisible. Kusuriuri serra l'épée plus fort dans son main et jeta un œil à la famille terrifié. Il se revit brièvement dans la même situation, lorsque cette bête horrible avait posé ses yeux rouges sur lui et ne put s'empêcher de frissonner.
- Qu'est-ce qui se passe, à la fin ?
- Il y a un... mononoke dans votre maison.
- Un mononoke ? C'est impossible ! Pourquoi ? Pourquoi nous ?
- C'est ce que je dois découvrir, pour pouvoir le détruire. Il y a une Raison et une Vérité à sa présence ici et vous la connaissez.
- Mais non... je... nous n'avons...
La chose gronda encore et les murs tremblèrent à nouveau, faisant sursauter la pauvre famille et Kusuriuri.
- Vous savez ! Dites-moi tout, tout de suite... ou je ne pourrais rien pour vous !
La manière dont "naissent" les mononoke.
La Forme, la Vérité et la Raison.
L'invocation pour dégainer l'épée.
L'échange de corps.
L'affrontement inévitable.
Puis la purification.
L'Autre lui avait tout expliqué mais ce n'était encore que des mots.
Des mots qu'ils avaient acceptés en se liant à Lui, mais qui lui faisait peur malgré tout.
Il ne pouvait plus reculer, à présent. Même si il le voulait, le mononoke ne le laisserait pas s'échapper...
Mais il était prêt à affronter son pire cauchemar !
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Les mots de la femme en colère lui trottait dans la tête, tandis qu'il marchait sur le chemin pour aller au prochain village. "Je souhaite que tous les mononoke du Yomi vous dévore vivant !". Ce n'était que les mots d'une femme pleine de chagrin mais il ne pouvait s'empêcher de se demander si ils pouvaient avoir un rapport avec le mononoke qui l'avait attaqué.
C'est la première fois qu'il y repensait depuis son alliance avec l'Autre et son premier mononoke exorcisé. Il n'était pas superstitieux. Il ne croyait pas aux démons non plus avant cette nuit-là, alors une malédiction...
Mais depuis ce combat, sa vision des choses avaient changés. Il ne ressentait plus cette peur sourde qui le prenait au tripe en ressentant la simple présence des mononoke, ni en repensant à cette nuit-là. Entendre Sa voix dans sa tête ne le dérangeait plus. Il commençait même à apprécier la présence de celui qui partageait son âme. Et Sa chaleur...
Jamais il n'avait ressentit ça quand leur âme s'étaient unies dans ce corps étranger. La sensation de ne faire qu'un avec cet être incroyable, de sentir Sa puissance jusqu'au bout de ses doigts et Son lien si fort avec cette épée...
La séparation une fois le mononoke vaincu lui avait fait un choc et l'impression de perte avait été terrible mais retrouvé son corps lui avait fait du bien car l'expérience était aussi intense qu'éprouvante.
Mais ce qui lui donnait le plus de satisfaction était d'avoir pu aider cette famille. Il pouvait aider les gens autrement qu'en vendant ses remèdes, à présent. Aider les gens, il ne demandait rien de plus.
"N'oublie jamais ça. Aider les gens, c'est ta Raison d'être."
- Pourquoi est-ce que je l'oublierais ?
"Oublier est parfois plus facile que de se souvenir... mais l'oublie est un poison. On ne le sent pas agir et quand on s'en rend compte, il est déjà trop tard."
Kusuriuri ne comprenait pas ce que l'Autre voulait dire mais il lui faisait confiance.
- Je n'oublierais pas.
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Horrifié, il évita de regarder le corps de la femme dont le visage n'était même plus reconnaissable. Le serpent aux écailles dorés et aux yeux rouges le fixa, sa bouche et ses dents pointues encore rougies du sang de sa pauvre victime.
Il avait réagit trop tard.
C'était la première qu'il ne parvenait pas à sauver quelqu'un.
Bouleversé, il se reprit rapidement et croisa les bras au dessus de sa tête, son épée volant au-dessus de ses mains. Il sentait le pouvoir de l'Autre à travers l'épée, comme un écho dans son cœur et sa colère se joignit à celle, inexorable, de son compagnon d'âme.
- Tes Forme, Vérité et Raison sont connus !
Le mononoke gronda, tendant sa patte immense vers lui mais Kusuriuri projeta le bouclier de charmes, tournant autour lui, en travers du chemin du mononoke, bloquant son attaque.
- Que mon épée soit...
Il décroisa les bras et les étendit, entrainant l'ouverture du fourreau, avant de les baisser, avec détermination.
- Libéré !
Le temps sembla se suspendre...
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Le visage de la jeune femme lascive changea soudain et devint celui de la femme assassinée par l'esprit de son mari.
Ses yeux devinrent rouges...
Ses dents devinrent des crocs...
Ses ongles devinrent des griffes...
Sa peau se recouvrit de poils gris et drus...
Avant qu'il ne puisse faire le moindre geste, elle le repoussa en arrière et planta ses crocs mortels dans son cou !
Kusuriuri se redressa en sueur, le souffle court et porta les mains à son cou, tremblant... et aperçu la lune, et ses amies les étoiles, entre les feuilles de l'arbre. Inquiet, il regarda les ombres nocturnes autour de lui et ressentit le besoin de prendre son épée.
De sentir Sa présence.
Pour se rassurer.
Pour apaiser sa culpabilité.
Et sentir Sa chaleur.
Il n'y avait que Lui qui le calmait dans ces moments-là.
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Il regarda la femme âgée en face de lui et sentit une présence noire et angoissante derrière elle.
Un mononoke.
- Un remède ne suffira pas à vous soulager.
Elle le regarda, surprise.
- Un mononoke en a après vous.
- Un monono...
Elle le fixa, effrayée et s'éloigna rapidement, manquant de se faire renversé par une diligence, en traversant la rue.
"Tu ne peux pas tous les sauver."
- Mais cette femme...
"Oublie-la. Tu ne peux aider quelqu'un qui ne veut pas l'être."
- J'aurais dû l'aborder différemment.
"Ca n'aurait rien changé. Elle ne croit pas."
C'est vrai. Les gens étaient de plus en plus difficiles à convaincre, si le mononoke ne s'était pas manifesté à eux. Il devait ruser bien plus pour les approcher maintenant et espérer que le mononoke réagisse à sa présence.
Mais ça ne l'empêchait de continuer à essayer de les aider quand même...
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Et la pièce devint blanche. Dos à dos avec l'Autre, les bras à l'horizontal tous les deux, la magie s'opéra une fois de plus. Deux âmes en un seul et même corps, unies pour détruire les erreurs nées de l'union des sentiments humains les plus noirs et des ayakashi.
Une colère féroce, contre le mononoke, contre ses horreurs, contre lui-même, brûlait en lui. Et l'impuissance à n'avoir pas pu sauver cet homme innocent. Ce n'était pas le premier. Ca ne serait pas le dernier non plus mais il avait toujours du mal à l'accepter.
Tandis que son esprit s'engourdissait, la chaleur de l'Autre et surtout sa froide colère l'accueillit. Pour la première fois, il accepta de s'y laisser aller et d'oublier un peu. Juste un peu. Juste une fois. Juste pour cette fois...
Et le temps reprit son court normal comme si de rien n'était, ces instants créés hors du temps s'y dissolvant sans laisser la moindre trace.
Kusuriuri se protégea d'un mur doré, le temps de prendre totalement le contrôle de cet autre corps et de s'emparer de l'épée qui l'appelait...
Qui avait faim...
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La ville semblait enfin dormir. Enfin, presque. Quelque part, une boite de nuit jouait du Sheila.
Mais il aimait bien Sheila...
Ce qu'il aimait moins, c'était les klaxons qui le réveillait au moment où il allait s'endormir !
- Merde. Pourquoi les humains ont-ils inventés les klaxons ?
Il ouvrit les yeux et regarda le ciel. Sans étoiles. Sans lune. Triste. Il se sentit étrangement seul, sous ce ciel de ténèbres. Comme un écho à son cœur.
- Et les lampadaires... qui cachent les étoiles...
Le progrès n'avait pas fait que des mauvaises choses, loin de là mais il se sentait nostalgique de sa vie d'avant, ce soir. Quand il n'était réellement qu'un simple apothicaire, à une époque tellement différente de celle-ci.
Pas plus simple.
Sa vie n'avait jamais été simple.
Juste différente.
Son épée s'agita dans sa pharmacie ambulante, près de lui.
"Regrettes-tu ?"
- Non. Je me demande seulement... comment aurait été ma vie si on ne s'était pas rencontré.
Il rit un peu.
- Beaucoup plus courte, c'est certain. Beaucoup plus paisible également.
Nouvelle agitation métallique.
"Mais le corps humain est si fragile..."
- Oui. Je serais aussi peut-être mort ce jour-là mais je n'aurais pas vu toutes ces choses... qui ont si longtemps hantés mes nuits.
Et aujourd'hui, c'était un simple klaxon qui l'avait réveillé.
Il soupira et s'installa un peu plus confortablement sur le banc. Il passa la main derrière sa nuque, sa tête posé sur son bandana replié et repoussa l'un de ses longs cheveux qui était étendu autour de sa tête.
- Ce gars m'a prit pour un... travesti. Tu te rends compte ?
Un rire vibra dans son esprit auquel il se joignit naturellement.
- Il a même essayé de me draguer.
Il rit à nouveau.
- Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour vendre...
Mais ça avait marché. Il lui avait vendu une de ses poudres miracles, pour assurer les nuits torrides. Il aurait pu aller à l'hôtel cette nuit mais il avait choisi ce parc et ce banc. Il avait envie d'être tranquille. Pas de bavardages inutiles. Pas d'humains envahissants ou curieux. Pas de regards indiscrets.
Il aurait aussi juste pu aller "là-bas"... mais il voulait se sentir en vie.
L'épée s'agita encore, plus longuement cette fois.
"Je comprend ce que tu ressens mais tu n'es plus réellement... en vie. L'éternité a un prix."
- Je sais. Ce que je suis. Ce que je dois faire. J'aimerais juste pouvoir simplement... juste exister de temps en temps.
L'épée n'eut aucune réaction, cette fois. Lui aussi avait connu ce sentiment un jour. Avant qu'Il ne soit qu'un esprit possédant une épée. Peut-être Kusuriuri Le rejoindrait-il ? Un jour ? Il ne savait même pas si ça pouvait arriver.
- Ne me répond pas. Je préfère ne pas savoir.
Il soupira à nouveau, sentant enfin la somnolence revenir dans son esprit.
- Peu importe ce qui aurait pu être... ou ce qui sera. Les choses sont comme elles sont. Je ne veux pas regretter.
Le profond sentiment de solitude se glissa un peu plus dans son cœur mais il le repoussa.
- Et je ne suis pas vraiment seul...
Il sourit et referma les yeux, laissant son esprit se détendre avec la musique.
- Sans comptez que je n'aurais jamais pu entendre cette chanson...
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Elle voulait le mononoke, autant que lui. Sans hésiter, une seconde de plus, il abaissa son épée froidement sur le mononoke qui disparu dans un nuage de paillettes dorés.
Tout ce qu'il restait du mononoke.
Aussitôt la magie se brisa et il se retrouva à nouveau dans son corps épuisé par la lutte, tandis que l'épée absorbait les résidus brillants. Atterrissant avec légèreté, il ferma les yeux et savoura l'énergie contenu dans l'esprit exorcisé, en souriant.
Et se sentit un peu mieux.
Le bâton retomba, une fois les poussières disparues, directement dans sa main. Kusuriuri grogna de frustration, se sentant un peu plus fatigué spirituellement, comme à chaque fois.
Les mononoke s'était beaucoup affaiblis ces dernières années et se faisait plus discret, donc moins nombreux à tuer. Les gens que Kusuriuri arrivait à convaincre également, ce qui l'affaiblissait également. Pour compenser la perte, il devait absorber ce qu'il restait de ces âmes à chaque fois maintenant. Mais ça ne suffisait pas...
- Tommy ?
- Ne regardez pas.
- Pourquoi ?
La mère le regarda, bouleversé. Il ne la regarda pas mais baissa les yeux sur le corps mutilé de l'enfant, à ses pieds et soupira. Il s'attendait à être un peu plus touché que ça... mais ne chercha pas les sentiments en lui.
- Tommy... non, ce n'est pas possible... vous aviez dit...
Elle se mit à pleurer, sans cesser de le regarder. Avec espoir mais elle avait très bien comprit. Elle ne voulait pas y croire, c'est tout.
- Oh... Tommy... Tommy... Tommy...
La pauvre femme tomba à genou et se mit à gémir, entre deux sanglots. Son mari, près d'elle, qui lui avait vu le corps de son enfant, était sous le choc mais Kusuriuri ne le regarda pas non plus. Il sentait son regard d'incompréhension sur lui.
- Comment pouvez-vous restez aussi... insensible ?
- Je suis désolé. J'ai fais tout ce que j'ai pu.
L'homme serra les poings, tandis que la colère l'envahissait. Kusuriuri préféra partir et s'éloignant de l'enfant, récupéra sa boite à pharmacie, sans regarder les parents.
- Ne parlez pas de moi à la police. Ni du mononoke.
- Vous êtes un monstre ! Comme la chose qui a... massacré... mon fils !
- Peut-être.
Kusuriuri sortit de la cave et changea de plan spirituel dès qu'il fut hors de leur vue. Personne ne devait le voir entrer ou sortir de la maison. Pour sa sécurité, comme pour celle des humains habitant ici.
L'Autre avait raison. Depuis le début.
Il ne pouvait pas sauver tout le monde.
S'impliquer plus que nécessaire était donc inutile. Il ne voulait plus souffrir pour rien. Il ne voulait pas penser non plus aux esprits qu'il devait dévorer comme un vulgaire mononoke.
Peut-être était-il devenu un monstre, sans s'en rendre compte ?
Peut-être le poison le rongeait-il depuis déjà longtemps ?
Peu importe.
C'était une question de survie.
Pour les êtres humains, comme pour lui.
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- Mon dos me fait encore mal.
- Les remèdes mettent parfois du temps à agir.
- Est-ce vous auriez quelque chose de plus efficace ?
- Je vous ai déjà vendu ce que j'avais de plus efficace.
- Vous n'avez vraiment rien d'autre ?
- Non.
- Tant pis. Je vais aller à la nouvelle pharmacie. La dernière fois, votre poudre avait été plutôt efficace pourtant...
Kusuriuri regarda la femme partir en direction du centre commercial géant qui venait d'être ouvert, déjà noir de monde et de voitures, plus large et plus long que ce qu'il n'avait jamais vu. Même à son époque.
Il ne comprenait plus ce monde, sans cesse en mouvement.
Toujours pressé.
Aveugle et sourd.
Sans aucun sens.
Il soupira et s'en alla, dans la direction opposé.
Lassé.
De cette époque.
De ces gens.
Heureusement, l'Autre était là.
Pour toujours et à jamais.
Son précieux, seul et unique ami.
Le seul qui croyait encore.
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Il regarda ses mains, stupéfait, puis la personne qui venait de le traverser de part en part. Et continuer son chemin comme si de rien n'était.
- Qu'est-ce que...
Une autre personne le traversa encore, de la même manière.
"Je suis désolé, mon ami."
- Tu... tu savais que...
"T'en parler aurait été inutile. Le poison de l'oubli était en toi depuis bien trop longtemps déjà. Ca n'aurait rien changé."
- Je... comprends. Pourtant, tu m'avais prévenu...
"Et tu as préféré oublier. Comme moi."
- Alors... je n'existe plus ?
La présence de la seule personne pour qui il existait désormais se manifesta, aussi clair que lorsqu'ils échangeaient leur corps, normalement et uniquement lorsqu'ils échangeaient leur corps. Pourtant, il avait l'impression que l'Autre se trouvait derrière lui. Il sentait ses mains sur ses épaules. Son souffle et ses cheveux dans son cou.
Mais il ne le voyait pas.
Il regarda ses mains et constata, avec un calme qui le surpris lui-même, que sa peau était devenu transparente. C'est comme si il s'y attendais. Et c'était en train d'arriver...
Quelque part, l'idée de disparaitre le soulageait même.
L'Autre murmura doucement à son oreille.
"Si. Tant que ta Vérité existera, ton âme vivra."
- Ma... Vérité ?
Pour la première fois, il douta de sa propre Vérité.
Il n'était déjà plus très sûr de combattre pour les bonnes raisons. Après tout, ces humains égoïstes ne le touchaient plus depuis... longtemps. Par contre, ces esprits qu'il absorbait à chaque fois le faisait toujours autant frissonner de plaisir. Un plaisir de plus en plus rare, malheureusement. Et chaque combat était plus difficile... plus dangereux... pourtant son envie de combattre était intact.
Alors pourquoi se battait-il réellement ?
Certainement plus pour protéger les humains.
Alors pourquoi... continuer à combattre les mononoke ?
"Et lorsque tu retrouveras ta Raison, tu retrouveras aussi ta Forme."
- Finalement... je suis devenu plus proche des mononoke... que des humains. Quelle ironie...
Kusuriuri regarda ses mains, avec un sourire sans joie.
"Tu n'es pas un mononoke... mais tu n'es plus un humain non plus. Depuis longtemps."
- Alors qu'est-ce que je suis ?
"Que veux-tu être ?"
- Je... je ne sais plus.
Sa main disparue un peu plus et il rit. Comme une larme.
"Alors je saurais pour toi, le temps que tu te souviennes."
Il sentit la main de l'Autre se poser doucement son visage, sur ses yeux et les ferma sans se poser de questions.
"Fies-toi à moi... et je dissiperais tes doutes."
Le réconfort de Sa présence et Sa chaleur spirituelle repoussèrent les ténèbres qui menaçaient d'envahir son cœur. L'Autre disparu, laissant une impression de froid là où se trouvait Sa chaleur une seconde plus tôt. Kusuriuri rouvrit les yeux et vit que ses mains étaient revenues.
Souriant à son seul mais si précieux ami, il reprit son chemin... dans le plan spirituel, parallèle à celui des humains, séparé d'eux...
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Jusqu'à ce que...
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Quelque chose...
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Lui permette de...
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Revenir ?
Pourquoi ?
A suivre...
