─ Hé ! Oho ! Elizabeth !

L'intéressée remua légèrement. Soudainement consciente qu'elle avait survécu à la chute, la serveuse se redressa brutalement en position assise et poussa un grognement, meurtrie par la soudaine clarté qui agressait ses yeux. Battant des paupières en se cachant derrière son bras, Elizabeth remarqua que le sol était couvert de feuilles mortes et de terre noire, comme brûlée.

Baissant lentement son bras, elle observa l'endroit avec appréhension. L'étudiante paraissait avoir réussi à allumer un feu elle-ne-savait-comment. Les flammes illuminaient fébrilement la paroi circulaire de pierre brute de ce qui, comme elle l'avait soupçonné, avait été autrefois un puits. A un détail près : un tunnel était creusé dans le mur, assez grand pour laisser un grand homme l'emprunter sans avoir à se pencher.

La lueur verte flottait au-dessus de l'épaule de l'étudiante. Pour la première fois, elle ne tenta pas de dissimuler son visage derrière son épaisse crinière de cheveux noirs et bouclés, mais Elizabeth comprit très bien pourquoi elle le faisait jusqu'à présent. Littéralement subjuguée par la beauté de l'écolière, elle détailla lentement les traits gracieux, la pâleur et les sombres opales qui ornaient le visage remarquable de la jeune femme.

─ Tu me dragueras une autre fois, dit l'étudiante d'un ton goguenard.

Elizabeth réalisa soudainement qu'elle avait la bouche entrouverte. La refermant aussitôt en s'efforçant de ne montrer aucun embarras, elle se releva en époussetant ses vêtements puis regarda la petite lueur verte s'élever davantage dans les airs avant de se diriger en direction de l'ouverture creusée dans la paroi.

─ Ce truc commence à me filer la chair de poule, grommela-t-elle.

─ Réjouis-toi, lança l'étudiante, tu n'es pas encore dans le même état que Roger.

─ Roger ?

La jeune femme jeta un rapide coup d'œil par-dessus son épaule. Pivotant sur place tout en se préparant au pire, Elizabeth remarqua sans sursaut un squelette adossé contre un pan de la paroi, son crâne affaissé sur son thorax. Depuis combien de temps était-il là, elle l'ignorait complètement, mais les lambeaux de sa tenue laissaient deviner qu'il avait vécu trois siècles avant elles.

Détournant son regard du macabre spectacle, Elizabeth rejoignit la jeune femme et la luciole devant l'entrée du tunnel, où l'étudiante sortait d'une poche un briquet expliquant la présence du feu de camp. Comme à son habitude, la lueur verte ouvrit le chemin dans l'obscurité, les deux adolescentes la suivant de près en scrutant attentivement les zones illuminées par leur maigre source de lumière.

─ Tu t'appelles comment, au fait ? demanda Elizabeth à mi-voix.

─ Cassandra, répondit la jeune femme.

─ Et où crois-tu que cette chose nous emmène ?

─ Espérons que ce soit vers la sortie…

Les deux jeunes femmes replongèrent dans le mutisme, suivant aussi près que possible leur étrange guide luminescent. A de rares occasions, elles croisèrent d'autres squelettes depuis longtemps pensionnaires du tunnel. A l'évidence, tout comme « Roger », ceux-ci avaient cru pouvoir s'échapper de cet endroit par ce tunnel mais l'avaient emprunté dans la direction du puits.

Le dernier squelette qu'elles rencontrèrent les épata autant l'une que l'autre. Affalé sur toute la largeur du tunnel, il tenait dans une main une grosse hallebarde, son corps dissimulé sous une lourde armure frappé des armoiries de Richard II. Elizabeth commençait sérieusement à se demander si les habitants n'avaient pas « oublié » de lui raconter une légende concernant ce tunnel… Ou le monastère, ajouta-t-elle mentalement.

Elles atteignirent l'extrémité du tunnel. Au moment où Elizabeth, passant la première, posa le pied sur une surface dure, des dizaines de torches s'enflammèrent dans un ronflement pour révéler un long couloir poussiéreux, jonché de squelettes de tous les âges et recouverts des toiles d'araignées qui s'étaient appropriés les lieux.

─ C'est charmant, commenta Cassandra en descendant de l'ouverture.

La lueur verte flotta instantanément dans la direction opposée au squelette d'une espèce de moine. Cassandra éteignit son briquet et régla son pas sur celui d'Elizabeth, qui suivait déjà la luciole. Au passage de l'étrange lumière, les toiles d'araignées s'embrasaient brièvement, pour finalement disparaître.

La lueur verte tourna à l'angle, mais les deux jeunes femmes remarquèrent que les couloirs paraissaient identiques les uns aux autres. Cette ressemblance parfaite expliquait sûrement le nombre de personnes qui s'étaient égarées dans ce véritable labyrinthe de pierres brutes jusqu'à en mourir. Ces squelettes, de leur vivant, savaient-ils seulement ce qu'ils cherchaient ou, comme les deux adolescentes, étaient-ils tombés dans un trou ?

Elizabeth se le demandait bien, mais elle doutait obtenir une réponse un jour. Elles gravirent un long escalier en colimaçon, où les torches s'allumèrent dès qu'elles posèrent un pied sur la première marche.

─ Détail encourageant, nous remontons, dit la serveuse d'une voix tendue.

Le silence terrible qui régnait dans les couloirs mettait ses nerfs à vif. Elle avait déjà connu des situations oppressantes, mais aucune ne comportait d'anciens bâtiments enfouis dans le sol, de dizaines de squelettes et de lueur verte apparemment dotée d'intelligence. Elizabeth sentait d'ailleurs que Cassandra, malgré son calme apparent, était aussi stressée qu'elle, car les jointures de ses doigts avaient blanchi tant elle serrait son briquet.

Lorsqu'elles atteignirent enfin la dernière marche, quelque peu essoufflées, elles se figèrent dans un timing parfaitement synchronisé, chacune observant le premier ornement – et pas le plus insignifiant – dont elles croisent le chemin. Fixé au mur qui leur faisait face, un bouclier rouillé affichait un symbole que les deux jeunes femmes reconnurent sans peine : toutes les maisons du village possédaient une pierre gravée de ces armoiries.

Elizabeth avait souvent essayé de le distinguer clairement mais, même s'il était identique sur chaque pierre du village, elle n'avait jamais réussi à en cerner nettement la forme. A présent, non seulement elle pouvait le déchiffrer sans faire d'efforts, mais en plus elle disposait d'un dessin coloré : dressé sur ses pattes postérieures, un lion rouge tendait ses griffes vers une étrange créature noire dotée de deux têtes.

─ Ca doit être une hydre, dit Cassandra.

─ Une hydre ?

─ Mythologie grecque, précisa la superbe brune. Une créature mythologique avec un corps de chien et une tête de serpent qui se régénérait doublement si la tête originale venait à être tranchée.

Elizabeth hocha lentement la tête. Les gravures dans le village étaient loin de représenter les deux créatures frappées sur le bouclier, mais elle ne doutait pas qu'il avait été moins simple de dessiner un lion et une hydre sur une pierre.

La luciole verte passa brusquement devant leurs visages, comme pour les rappeler à l'ordre, puis elle s'éloigna. Les deux jeunes femmes la suivirent. Dans les murs, étaient aménagées de nombreuses fenêtres sans vitre mais bouchées par des monticules de terre.

─ Alors, il existe réellement, dit Elizabeth à mi-voix. Le monastère… Il a juste été enseveli au fil du temps…

Et si les villageois n'avaient jamais découvert son existence, Elizabeth devinait que ce n'était pas qu'un vulgaire tapis de terre qui s'était répandu sur le monastère. Creuser leur aurait très probablement inutile, mais la lueur verte ne paraissait pas encore décidée à les laisser partir, car elle bifurqua dans un autre corridor. Tout au fond, l'encadrement d'une double porte qui avait disparu était aménagée dans un mur noirci.

A l'évidence, si le monastère avait été enseveli, cette pièce obscure vers laquelle la lueur se dirigeait avait été victime d'un redoutable incendie. La lumière tremblante des torches peinait à pénétrer dans la pièce, mais Elizabeth et Cassandra eurent bientôt un problème beaucoup plus alarmant : arrivée à hauteur de l'encadrement, la luciole verte s'évanouit brusquement en produisant un claquement sec.

─ Mais… ? s'exclama Cassandra, incrédule.

Elizabeth ne put que la comprendre. Toutes deux étaient parties du principe que la lueur se proposait de les conduire jusqu'à la sortie, mais leurs espoirs étaient visiblement faux. En y réfléchissant, il était peu probable que la luciole ait attiré leur attention à côté de l'auberge et les ait entraînées dans la forêt juste pour les faire tomber dans un puits et les conduire vers une issue.

─ C'est ce qu'elle voulait…

Cassandra tourna vivement la tête vers elle, ses longs cheveux bouclés virevoltant autour de sa tête pour venir se poser sur son épaule droite.

─ Quoi ?

─ La luciole, elle voulait nous amener jusqu'ici, dit Elizabeth. C'est pour ça qu'elle est venue jusqu'à l'auberge pour nous encourager à la suivre…

Cassandra ne dit rien, reportant son attention sur la salle incendiée. Sans un mot, ni un coup d'œil pour Elizabeth, elle franchit l'encadrement. Les torches de la pièce prirent feu, comme à l'ordinaire depuis leur arrivée dans le monastère, révélant à leurs yeux anxieux une espèce de salle de réunion.

Grand et circulaire, l'endroit ne comportait aucune fenêtre, ni d'autre issue. Le seul meuble y trônant était une longue table rectangulaire entourée de chaises. Chose extraordinaire, mais surtout très glauque aux yeux d'Elizabeth, certains sièges étaient toujours occupés. Avalant douloureusement sa salive, Elizabeth rejoignit Cassandra dans la pièce.

Les squelettes attablés n'étaient pas les seuls à avoir péri dans l'incendie : d'autres cadavres étaient éparpillés autour de la table, presque invisibles sur le sol noirci. Certains tendaient le bras devant eux, tenant du bout des doigts des branches de différentes tailles dont la plupart s'étaient brisées sous l'effet des flammes.

─ Les manoirs hantés des parcs d'attractions peuvent aller se rhabiller, je crois, dit Elizabeth en dénombrant dix-neuf corps. Il en manque un. Dix-neuf squelettes pour vingt chaises…

Cassandra contourna la table dans le but évident d'en faire le tour, mais elle s'arrêta dans un mouvement brusque lorsqu'elle arriva à hauteur de la seule chaise placée en bout de table. Il n'en fallut pas plus à Elizabeth pour la rejoindre, intriguée par l'expression émerveillée de sa « camarade d'aventure ».

Dès qu'elle l'eut rejointe, elle suivit la trajectoire de son regard, dirigé sur le squelette assis à l'extrémité de la table. Si l'incendie l'avait tué en brûlant sa tenue, une chose lui ayant un jour appartenu avait réussi à survivre aux flammes dévastatrices : un globe de cristal de la taille d'un poing et à l'intérieur duquel vacillait une unique flamme bleue.

─ Qu'est-ce que c'est que ce truc ? murmura Elizabeth, fascinée.

─ Peut-être la raison pour laquelle quelqu'un s'est amusé à incendier cet endroit, chuchota à son tour Cassandra.

Que l'incendie ait été criminel ou non, Elizabeth reconnaissait que la taille du globe aurait été une excellente motivation pour exterminer toutes ces personnes. Mais à l'évidence, si le feu avait été volontairement déclenché, le pyromane était reparti avec un leurre, à moins que cet objet n'eût pas été son objectif.

─ C'est un diamant, pas du cristal, susurra Cassandra.

─ T'es sûre ? s'étonna Elizabeth.

Cassandra tendit une main étonnamment calme en direction des ossements qui protégeaient le diamant. Hésitant un bref instant entre s'interposer et la laisser faire, Elizabeth choisit bien malgré elle la seconde solution, non sans une certaine appréhension. La soirée était la plus bizarre qu'elle ait jamais vécue – d'abord cette luciole verte dotée d'intelligence, ensuite ces étranges renards noirs et enflammées, puis ce monastère enseveli.

Elle s'attendait presque à ce que les squelettes reviennent à la vie si Cassandra touchait à la sphère. Sans doute une hypothèse motivée par la tension, car les doigts de la superbe brune se refermèrent sur le globe et parvinrent à l'extraire des ossements sans en déplacer, ni en effleurer un seul.

─ Je me demande bien ce que ce machin fait à l'intérieur, marmonna Cassandra en levant le globe à hauteur de ses yeux pour scruter attentivement la flamme bleue. En tout cas, il pèse son poids.

Elizabeth tendit à son tour la main pour vérifier. Cassandra n'amorça aucun mouvement pour l'en empêcher, considérant visiblement que la sphère était autant sa découverte que celle de la serveuse. Elizabeth referma ses doigts dessus et s'apprêta à la retirer de la paume de son acolyte lorsque la flamme, à l'intérieur, s'intensifia brutalement, diffusant une lumière vive sur toute la pièce.

Elizabeth essaya de lâcher le globe, tout comme Cassandra tenta de retirer sa main, mais la sphère paraissait coller à leur peau. La lumière gagnait un peu plus en intensité pour chaque seconde qui s'écoulait, jusqu'à ce que sa clarté oblige les deux jeunes femmes à se couvrir les yeux derrière leurs bras.

Elizabeth sentit alors une désagréable démangeaison remonter sa main puis son bras, avant de se faufiler dans son dos pour s'arrêter au beau milieu de sa colonne vertébrale. Dès que le fourmillement s'évanouit, presque aussi vite qu'il était apparu, les doigts de la serveuse se refermèrent sur le vide en même temps que ses jambes se dérobaient sous son poids.

S'écroulant mollement, la respiration haletante, Elizabeth sentit un parfum de terre humide et d'herbe fraîche lui caresser les narines en même temps que, derrière ses paupières closes, l'intense lumière bleu-blanc s'évanouissait d'un seul coup. Rouvrant lentement les yeux, elle aperçut la chevelure sombre de Cassandra ramper dans sa direction sous un ciel étincelant d'étoiles insouciantes.

─ Ca va ? interrogea Cassandra d'une voix faible.

─ Je… je crois, haleta Elizabeth.

Elle vit Cassandra s'affaisser, tandis que ses propres paupières s'alourdissaient férocement pour finalement se refermer et l'emporter dans un sommeil profond.