Salut tout le monde, voilà enfin la 3ème partie de cette histoire qu'il nous fait plaisir de partager avec vous ! On s'amuse vraiment beaucoup à écrire cette fic ! On espère que cette mise à jour vous plaira autant que les deux autres ! À bientôt pour la suite…
Jane Guest je pense que tu trouveras les réponses à tes questions… Le père de Lindsey, la sortie de prison de Catherine…tout sera expliquer ;) Promit !
Chapitre 16 : Sara
Je suis devant la chambre de Catherine et je me sens perdue. Perdue et furieuse. On vient de lui administrer un calmant et elle dort à présent.
Elle était si pleine de rage tout à l'heure quand je lui ai annoncé que j'avais du joindre les photos au dossier, qu'elle m'a fait un peu peur. Je ne sais plus vraiment quoi faire. Parfois, j'ai l'impression de l'aider et qu'elle a besoin de moi, mais à d'autres moments, je me dis que ça irait mieux sans moi. Est-ce que ça aurait été différent si cela avait été quelqu'un d'autre que moi ?
Je secoue la tête en soupirant. Il faut que je me concentre. Oui, c'est ça, me concentrer sur ma colère. Je fais de mon mieux. Merde ! Si elle ne m'avait pas menti depuis le début, on n'en serait pas là !
OK, du calme Sara ! Respire...
Mon poing s'écrase contre le mur à côté de la porte et j'étouffe un cri de frustration. La douleur qui se propage le long de mes doigts, m'aide un peu à me reprendre. Je réfléchis à ce que je peux encore faire. Une chose après l'autre. Lindsey. Puis Catherine. Elle peut me haïr autant qu'elle veut, je ne l'abandonnerai pas. Si je ne peux pas faire sortir la mère pour l'instant, peut-être que je peux, au moins, faire en sorte que Linds ne reste pas dans ce foyer.
Je prends le chemin de la sortie et saisis mon portable pour appeler mon frère.
« Allo Charlie ? C'est Sara...»
« Salut Jazz ! Ça roule ? »
« J'ai besoin d'un conseil » J'élude sa question.
« Personnel ou professionnel ? »
« Professionnel. Je sais que ce n'est pas vraiment ton rayon, mais j'ai besoin d'infos sur la procédure pour avoir la tutelle d'un mineur. »
Je crois que ma demande l'a choqué car seul le silence me répond à l'autre bout de la ligne. Il sait que je n'ai jamais été très à l'aise avec les enfants. Je fais beaucoup d'efforts avec mes neveux et nièces, mais sinon j'ai du mal. A part avec Linds. Mais bon, cette gamine est une exception, on ne peut pas faire autrement que de l'aimer.
« Tu es toujours là ? »
« Ouais... Ouais... Putain sœurette, va falloir que tu m'expliques ce qu'il se passe. Maman m'a dit que tu avais des soucis au boulot et là, tu me parles de tutelle... »
« C'est un peu long à expliquer. En plus, c'est des éléments d'une enquête, alors je n'ai pas vraiment le droit d'en parler... »
« OK ! Ben, tu sais quoi ? Je viens de finir l'affaire sur laquelle je travaillais. Alors, je récupère Maman et on saute dans le prochain avion pour Vegas. »
« Quoi ?! Non, mais t'es dingue! », je m'écrie en regardant mon téléphone quelques secondes, sous le choc. « Je te demande juste un conseil juridique, rien de plus », je lui dis d'une voix plus douce.
« Ouais, ben tu as dit à Maman que ça te ferait plaisir qu'on passe, alors on va venir. Et comme ça, je pourrais t'aider. Tu sais que ça sert à ça la famille ! »
Je soupire lentement. Comment je fais pour me mettre dans des situations pareilles ? J'adore Charlie, mais là, ce n'est pas vraiment le meilleur moment. Est-ce que je vais pouvoir gérer tout ça en même temps ? Ma mère, Catherine, Lindsey, l'enquête ? Je suppose qu'on va bientôt être fixés parce que je connais mon frère, une fois qu'il a décidé un truc, impossible de lui faire changer d'avis. Une vraie tête de mule. Je suppose que c'est de famille. Je souris amèrement. La famille Willows séparée et la famille Sidle réunie. Quelle ironie !
« Préviens-moi quand tu connaîtras votre heure d'arrivée. Je viendrai vous chercher. » Je capitule.
« Parfait ! A plus tard sœurette ! », lance-t-il joyeux en raccrochant, sans me laisser le temps de répondre.
Arrivée au labo, je vais directement me servir un café pour me laisser quelques minutes de réflexion. Je vais devoir attendre Charlie pour essayer de faire sortir Lindsey…
La caféine me redonne un petit coup de fouet, même si j'ai conscience qu'il va falloir que je dorme bientôt, avant de m'effondrer.
Perdue dans mes pensées, je remarque à peine Archie rentrer dans la salle de repos. Il se sert lui aussi un café et s'approche de moi.
« Sara ? Youhou ! » fait-il en agitant la main devant mes yeux.
Je sursaute, manquant de renverser ma tasse. Je tourne la tête vers lui et lui adresse un petit sourire d'excuse.
« Désolée, j'étais ailleurs... »
« J'ai vu ça... Je te demandais comment allait Catherine ? Elle tient le coup ? »
« Elle... » je commence avant de soupirer en me frottant le visage d'une main. « C'est dur pour elle ! Elle est furieuse et désespérée. Elle s'inquiète surtout pour Linds. Mais c'est une battante... » j'essaye de me convaincre qu'elle va se battre pour l'adolescente.
« Elles vont s'en sortir ! » me répond-il enthousiaste, me faisant presque y croire.
Archie a ce don de redonner espoir d'une simple phrase. Il a une telle conviction que ça me remonte un peu le moral. Et d'un coup, j'ai une illumination. Les photos !
« Dis-moi Archie ! Tu pourrais authentifier des photos pour prouver que la date et l'heure inscrites dessus n'ont pas été truquées? » je lui demande pleine d'espoir.
« Ouais, c'est possible. Mais si c'est pour un alibi, le mieux serait d'avoir les négatifs. Avec ça, tu es sûre d'avoir une preuve irréfutable. » m'explique-t-il en semblant avoir compris à quoi je pensais.
« Et si je te trouve ces négatifs... »
« Je m'en occuperai en priorité si ça peut aider Catherine » me coupe-t-il.
« Merci Archie ! »
« De rien ! »
Je lui adresse un signe de la main et je file dans les couloirs. Après tout, il me reste encore des cartons à fouiller dans la cave de Catherine, peut-être que je trouverai quelque chose.
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J'ai encore une hésitation devant la porte. Même si je suis déjà venue de nombreuses fois en sa présence et seule la dernière fois, je marque un temps d'arrêt sur le perron. Je me sens comme une intruse, une traîtresse. Jusqu'à maintenant, tout ce que j'ai découvert n'a servi à rien ou plutôt a servi à faire empirer les choses.
Cesse de tergiverser, on n'a pas le temps ! Bouge toi, ma grande !
Je souffle un grand coup et je pénètre dans la maison. Le calme et le silence qui y règnent me paraissent irréels. Je ne perds pas de temps, je file directement à la cave. De toute façon, ce n'est pas comme si quelque chose avait pu bouger depuis la dernière fois.
Le désordre que j'ai mis à mon dernier passage n'a bien sûr pas changé. Je fais rapidement le tri en poussant comme je peux, les cartons que j'ai déjà fouillé d'un côté. J'y jette un rapide coup d'œil avec tout de même l'espoir de trouver les négatifs, en vain, sans surprise.
J'avise un tas de cartons griffonnés d'une écriture que je sais ne pas être celle de Catherine. J'en attrape un et l'ouvre. C'est un vrai fouillis mais je pense pouvoir dire sans me tromper que ça appartenait à Eddy. Rien d'intéressant, je passe au suivant. C'est dingue, ce qu'il a pu entasser comme trucs. Je comprends que Catherine n'ait pas eu le courage de trier. Au bout du troisième, je suis à la limite de laisser tomber. Je ne sais même pas ce que j'espère découvrir. Si les négatifs avaient été là, ils auraient été avec les photos, pas dans un de ces foutus cartons.
Je décide d'en ouvrir un quatrième avant d'abandonner. De la paperasse... Un carton entier de paperasse... Vraiment génial ! Des factures... Des lettres... Des bulletins de notes... Sérieux ? Des bulletins de notes ? Je jette un coup d'œil, curieuse. Et bien, sans vouloir être méchante, je suis presque sûre qu'Eddy s'asseyait au fond près de la fenêtre en classe, que devant près du tableau. Je ne m'attarde pas, continuant à éplucher la tonne de feuilles sous mon nez. Encore des factures... Des lettres... Encore des lettres...
Stop !
Je suspends mon geste et ramène la feuille sous mes yeux. Je n'arrive pas à y croire. C'est plus fort que moi, j'éclate de rire. J'y peux rien, c'est nerveux ! Je dois attendre quelques minutes avant de pouvoir me calmer et de réaliser ce que je suis en train de lire. Une lettre d'une banque de sperme indiquant que tous les tests avaient été concluants et que le don était retenu. Eddy avait fait un don de sperme... J'espère pour eux que, les enfants s'il y en a, tiennent de leur mère.
Je cherche la date rapidement. Si les tests n'avaient pas décelé de trace de drogue, cela voulait dire qu'Eddy ne se défonçait pas encore. Il devait être très jeune et avoir besoin de fric. Je trouve enfin la date, un peu effacée. Le document a plus de 20 ans. Est-ce que les banques de sperme gardent les échantillons aussi longtemps ? Il n'y a qu'une manière de le savoir. J'attrape mon téléphone et tape le numéro inscrit en bas de page. Espérons qu'il soit encore valable...
Je tombe sur une personne assez aimable pour m'apprendre tout ce dont j'ai besoin de savoir. Ils conservent tous les dons valables, au cas où. Si je me présente avec un mandat, l'institut accepte de me remettre l'échantillon. Je me retiens de sauter de joie. Avec tout ce qu'il se passe, je ne suis pas à l'abri d'une galère.
Je remonte de la cave avec la lettre en main et quitte la maison. Je m'engouffre rapidement dans ma voiture en appelant Grissom. Si la chance se met enfin à tourner de notre côté, le temps que j'arrive au labo, le juge m'aura signé mon mandat. Après ce coup de fil succinct, je m'apprête à partir directement, quand une idée me traverse la tête.
Je me mords la lèvre en hésitant. Je soupire de dépit. De toute façon, elle m'en veut déjà à mort. Je ne vois pas comment elle pourrait me haïr encore plus. Je descends de voiture et retourne dans la maison lentement.
Je prends mon courage à deux mains et grimpe l'escalier. Je bloque toutes mes pensées, retenant presque ma respiration et ouvre la porte de la chambre de Catherine. L'antre sacré...
Chapitre 17 : Catherine
Avant même d'ouvrir les yeux, je sens une douleur me vriller les tempes. Je prends quelques minutes avant de soulever les paupières, puis essaye de me re-situer.
Je suis toujours dans cette foutue chambre d'hôpital. J'essaye de me relever un peu, mais je suis retenue d'un côté.
Cling !
Je baisse les yeux sur mon poignet. Et je suis toujours attachée à ce foutu lit !
Je me redresse un peu, faisant bien attention à ne pas tirer sur les menottes pour ne pas m'abîmer la peau comme celle de mon autre poignet. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi, mais il faut dire que leur calmant était radical. Sauf qu'à force d'avoir pleuré et hurlé, j'ai une migraine du tonnerre et j'ai l'impression qu'elle s'est bien installée là. Je pense que j'en ai pour un moment.
J'essaye de me rappeler ce qu'il s'est passé avant que je ne sombre.
Sara...
Bien sûr... Sara est passée. Pour me dire encore une fois, qu'elle n'a pas pu m'aider.
J'en ai marre de pleurer. Je n'ai fait que pleurer depuis le début de cette histoire. Pleurer et paniquer. Bon et hurler sur Sara aussi. Mais, ce n'est pas comme si elle n'avait pas l'habitude.
Bon sang ! Je suis Catherine Willows ! Je suis une battante !
La porte s'ouvre sur Connor et me sort de mes pensées.
« Salut ! Tu es réveillée ? » me demande-t-il avec un sourire incertain.
« Apparemment ! » je lui réponds sarcastique.
Je n'oublie pas, même s'il n'a fait que son boulot, que c'est lui qui m'a mis ce joli bracelet en métal. J'essaye de me contenir, parce que je me doute que si j'explose encore une fois, ils vont de nouveau m'injecter un sédatif et je n'ai pas envie de me retrouver à nouveau dans le brouillard. Tant qu'il ne me demande pas ça va je devrai pouvoir garder mon calme.
« Est-ce que tu vas... » commence-t-il avant de s'interrompre sous mon regard noir. « Hum... Est-ce que tu veux... manger quelque chose ? Prendre une douche ? » propose-t-il hésitant.
Je le regarde incrédule. Il se dandine d'un pied sur l'autre. Je ne l'avais jamais vu si mal à l'aise. Je m'apprête à rétorquer violemment, quand je prends conscience que ça ne servira à rien. M'affamer ne m'aidera pas. Ni moi, ni ma sœur, ni ma fille. J'accepte d'un signe de tête.
« Je vais demander à ce qu'on t'amène un plateau repas. Par contre, je suis obligé de demander à quelqu'un de te surveiller quand tu iras dans la salle de bain. » s'excuse-t-il en baissant la tête.
Il a vraiment l'air désolé alors je préfère ne rien répondre, pas sûre d'être capable de parler sans être odieuse. Je sais très bien que c'est le protocole, mais c'est tellement humiliant...
Il sort un instant de la chambre avant de revenir avec une infirmière. Au moins, il a la décence de ne pas m'imposer un policier. Il défait les menottes et je m'empresse de frotter mon poignet endolori.
« Je vous mettrai de la pommade, si vous le voulez. » me propose aimablement l'infirmière en souriant.
Je me tourne vers elle et acquiesce d'un hochement de tête, n'ayant toujours pas confiance en ma voix. Elle m'aide gentiment à sortir du lit et je suis contente qu'elle me soutienne car je suis prise d'un léger vertige quand je pose pied à terre.
Je m'avance lentement vers la salle d'eau quand j'entends Connor se racler la gorge. Je me retourne vers lui et le fixe, intriguée. Il me fait alors un signe de tête vers le fauteuil. Je suis son regard et découvre un sac posé sur le siège. Je regarde à nouveau le détective, étonnée.
« Pour te changer... » m'explique-t-il brièvement en se grattant le menton.
J'ai l'impression de voir comme une rougeur apparaître sur son visage alors qu'il détourne le regard et je me sens curieuse de savoir ce qu'il y a dans ce sac.
« Je reste dans la chambre. » prévient-il pour reprendre contenance.
Toujours sans un mot, j'attrape le sac et je me rends dans la salle de bain, accompagnée de l'infirmière.
« Vous n'avez pas besoin d'aide ? » m'interroge-t-elle attentionnée.
Je secoue la tête en silence. Elle s'adosse alors au mur et fait mine de regarder ailleurs, même si je devine qu'elle me garde dans son champ de vision.
Je pose le sac par terre en me baissant et l'ouvre lentement. J'en sors une petite trousse de toilette identique à celle que j'ai dans le placard de ma salle de bain. A l'intérieur, ma brosse à dent, ma brosse à cheveux, mon gel douche et mon shampoing. Il y a même un peu de maquillage. Stupéfaite, je la pose sur le rebord de la douche et continue mon exploration. Une serviette de douche semblable à celle que je possède chez moi. Un jean, un haut et un pull qui semblent m'appartenir. Et... des sous-vêtements... Mes sous-vêtements... OK. Donc ce sont mes affaires.
Comment...
Et là, l'embarras de Connor me revient en mémoire. Il est allé chez moi me chercher des affaires ? Je n'arrive pas à y croire. Cela me paraît tout simplement impossible. Et là, mon regard tombe sur un dernier vêtement au fond du sac. Je sors doucement un vêtement d'enfant, reconnaissant sans aucun doute, le pull Winnie de Lindsey. Je sais qu'elle ne le met plus car il lui est trop petit, mais il a toujours son odeur. Je le soulève pour le porter à mes narines et y plonger mon visage avec un abandon total. Au bout de quelques minutes à renifler le parfum de ma fille, sans me préoccuper du fait que je ne sois pas seule, je le pose sur mes genoux et découvre alors un petit mot scotché sur le vêtement.
Je reconnais immédiatement l'écriture de Sara et je ne peux malgré moi, empêcher mon cœur de faire un rebond dans ma poitrine.
Je ne t'abandonnerai pas, même si tu me hais.
Ni toi, ni Linds.
C'est à ça que servent les amis, la famille.
Alors accroche-toi !
S.
Sara évidemment !... C'est la seule à pouvoir me trahir si douloureusement et en même temps, avoir des gestes aussi attentionnés que penser à mon bien-être en m'amenant mes affaires et une petite chose de ma fille pour me donner la force de m'accrocher.
Je décolle le bout de papier et saisie d'une intuition, le retourne pour voir s'il y a quelque chose d'écrit au dos.
(P.S. : Désolée d'avoir fouillé dans ta chambre…)
J'éclate d'un petit rire nerveux. Je suis menottée à un lit d'hôpital, accusée d'enlèvement d'enfant et soupçonnée de meurtre, ma fille est dans je ne sais quel foyer glauque et Sara s'excuse d'avoir pénétré l'intimité de ma chambre. Elle est vraiment incroyable.
Je soupire en retrouvant un peu mon calme et repose le pull, puis le mot dans le sac. Je me relève et commence à me déshabiller en faisant abstraction de ma surveillante. Ce n'est pas comme si j'étais pudique, pas en ayant été danseuse exotique.
Je ne peux empêcher mon esprit de tourner en boucle les images des personnes qui me sont chères. Linds... Nancy... Sara...
Je me faufile dans la douche et laisse le jet brûlant glisser sur mon corps tremblant. L'eau efface des larmes que je sens à peine couler. Ce sont les dernières que je m'autorise à pleurer. Une fois lavée, je sors de la cabine, me séchant rapidement avant de m'habiller. Un coup de brosse, une touche de maquillage pour cacher les cernes et les traces de mon désespoir. Je suis à nouveau prête à affronter le monde.
Je suis à nouveau : Catherine Willows !
Chapitre 18 : Sara
Je grogne un peu en entendant la sonnerie de mon réveil et l'éteins presque rageusement. Je me frotte le visage avec la paume de mes mains en m'extirpant de mon canapé. Je regarde l'heure et soupire. J'ai dormi deux heures et je me sens encore plus exténuée qu'avant.
Haaa Grissom...
Quand je pense qu'il m'a fait du chantage pour me forcer à me reposer ! Après avoir eu le juge, Gil m'a rappelée en m'ordonnant de prendre quelques heures de repos, ou alors il me retirerait l'enquête et donnerait le mandat pour la banque de sperme à quelqu'un d'autre. J'ai donc du me résigner à rentrer chez moi, après ma visite à l'hôpital.
Heureusement que Catherine dormait encore, je ne sais pas trop comment elle m'aurait accueillie après la dernière fois. J'ai déposé le sac, je l'ai observé quelques instants, ne résistant pas à l'envie de profiter de son sommeil pour caresser sa joue, puis je suis partie.
Je n'ai pas pu me résoudre à dormir plus longtemps. Deux heures, cela devrait être suffisant pour que Grissom me lâche un peu. En plus, j'ai eu mon frère. Ils seront là dans quelques heures et j'ai promis d'aller les chercher, lui et ma mère. Grissom sera ravi de savoir que je passe quelques heures chez moi. Même si Charlie m'a un peu forcée la main, je ne me vois pas les catapulter dans mon appartement et repartir aussi sec.
Je prends une douche rapide, histoire de me donner un coup de fouet et je retourne au labo. Je file directement vers le bureau de Grissom. La porte est ouverte alors je rentre sans frapper. Il lève les yeux vers moi en soupirant.
« Sara… Déjà de retour ? »
« Je suis rentrée chez moi dormir. » je préviens immédiatement avant qu'il ne me fasse des reproches.
Il soupire de nouveau. Apparemment, il espérait que je me repose plus longtemps.
« Le mandat est prêt ? » je rajoute avant qu'il ne commence.
Il enlève ses lunettes pour se frotter la tempe et s'enfonce dans son fauteuil.
« Oui. Connor sera là dans quelques minutes, il est passé chez le juge pour le récupérer. »
« Parfait. » je me retourne pour partir quand il me rappelle.
« Sara ! »
« Oui ? » je lui fais face à nouveau.
« Tu ne tiendras pas longtemps en dormant quelques heures tous les deux jours. Quand on aura disculpé Catherine de l'enlèvement d'enfant, en prouvant que Lindsey est bien la fille d'Eddy et donc qu'elle était légalement sa belle-mère, elle sera relâchée. Après ça, j'aimerais que tu te reposes vraiment. Ne m'obliges pas à t'y contraindre ! »
« Elle sera toujours soupçonnée du meurtre de Stéphanie Watson » je lui rappelle.
« Sauf qu'il n'y a aucune preuve, juste le témoignage de Toledo. C'est donc un suspect, mais sans preuve, elle ne pourra pas être retenue en garde à vue. Et je te ferais remarquer Sara, que tu n'es pas chargée de cette enquête. Ce sont les garçons qui s'en occupent. »
« Et je devrais m'assoir dans un coin et attendre, c'est ça ? » je fais en croisant les bras.
« Je n'ai pas dit ça, Sara. Je dis juste que si tu continues, tu ne seras plus en état de réfléchir correctement et tu n'aideras personne. »
« Mon frère me rend visite de toute façon, il arrive dans quelques heures, alors je vais devoir rentrer. » je lui explique pour le dissuader de continuer à me faire la morale.
« Très bien, Sara… »
« Sidle ! » l'interrompt le détective MacMillan en pénétrant dans le bureau.
« Salut Connor ! » je fais presque joyeusement. « On y va ? »
« Heu… oui, si tu es prête. »
« Je te tiens au courant, Gil. »
Et sans lui laisser le temps de répondre, je sors de la pièce en poussant Connor devant moi. On s'engouffre dans sa voiture et le trajet se fait en silence.
Arrivés à l'institut, on se rend à l'accueil et Connor nous présente en tendant son badge. Il pose le mandat sur le comptoir et explique la raison de notre venue. La jeune femme de l'accueil nous demande de patienter quelques instants pour appeler un responsable. Le détective répète le processus avec le directeur de la banque de sperme et lui tend le mandat. Le directeur hoche la tête, puis s'inquiète du motif de notre enquête. Il paraît soulagé lorsqu'on lui explique sans rentrer dans les détails, qu'il s'agit de récupérer l'ADN pour une identification et non d'un trafic. Il fait le nécessaire pour qu'on nous livre l'échantillon après nous avoir fait signer la paperasse réglementaire.
Quand on regagne le véhicule avec Connor, je me sens presque euphorique. Voilà quelque chose qui se déroule sans problème, je commence à espérer que la chance se soit enfin mise à tourner en notre faveur. Sur le trajet du retour, je décide de faire part d'une de mes idées à l'écossais.
« Tu es au courant pour les photos que j'ai trouvé chez Catherine ? »
« Oui. » répond-il succinctement.
« J'ai discuté avec Archie et il m'a assuré qu'il serait capable d'authentifier la date et l'heure, si je lui fournissais les négatifs. »
« Tu les as ? »
« Malheureusement non. Mais je me suis renseignée, il y a un labo de développement de photos juste à côté du studio de photos qu'avait loué Eddy. Je sais que les chances sont faibles, mais on pourrait se renseigner pour savoir s'ils ont conservé un double des négatifs. »
« Comment tu peux être sûre qu'Eddy les avait fait développer là-bas et pas dans un autre labo ? »
« Il y a le nom du labo au dos des photos. »
Connor esquisse un petit sourire.
« Et le labo est toujours ouvert ? »
« Oui. Le studio a changé de nom, mais le propriétaire du labo est toujours le même. »
« Avec un peu de chance… » murmure-t-il sans finir sa phrase.
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Je me précipite avec mon échantillon de sperme congelé dans le labo ADN et je suis ravie de trouver Mia à nouveau. Elle répond à mon sourire en voyant le mien et avisant ce que je tiens en main, elle me taquine.
« Maintenant, tu vas me demander de faire un bébé, après avoir voulu m'épouser ? »
Je ris malgré moi et je lui tends fièrement l'échantillon.
« Tu peux me préparer ça pour une comparaison ADN et l'envoyer à Woody ? »
« Est-ce que ça me vaudrait une autre invitation au resto ? » me demande-t-elle avec un petit sourire espiègle.
Je hausse les sourcils en prenant un air étonné.
« Pour faire ton travail ? » j'interroge faussement outrée.
« Je pouvais bien tenter le coup non ? » me répond-elle en riant.
« Je vais y réfléchir. » je lui fais en souriant. « Dis à Woody de m'appeler dès qu'il aura confirmé que Lindsey est bien la fille d'Eddy. »
« Entendu, Sara. »
« Merci, Mia. »
Je la laisse se mettre au boulot et file retrouver Connor. Je l'aperçois au fond du couloir et il me fait signe d'approcher.
« Je n'ai pas réussi à joindre Grissom. Et pour l'échantillon ? »
« Et bien, ça va prendre un peu de temps, mais on aura la réponse avant ce soir. » je le rassure.
« OK ! Tu veux un café ? » me propose-t-il gentiment.
Je refuse d'un signe de la tête. Trop de caféine et pas assez de sommeil, font un mauvais mélange à mon stade. Je me connais, je vais finir par devenir agressive et pour le moment, le fait d'avoir avancé, me suffit à tenir le coup.
« Et pour le labo photos ? » je demande l'air de rien.
« On peut toujours aller faire un tour pour voir. »
« D'accord » je réponds en cachant mon enthousiasme. « Laisse-moi récupérer les photos et on décolle. Je te rejoins en bas. »
Il acquiesce et s'éloigne d'un pas lent.
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Garés pas loin de l'entrée du labo, Connor et moi, restons un moment dans la voiture à observer la devanture.
« Ça a l'air glauque comme boutique. » je déclare en grimaçant.
« Il ne faut pas se fier aux apparences Sidle, tu le sais bien. » me rétorque l'écossais en souriant. « Allons-y ! »
On sort du véhicule et on pénètre dans le magasin. L'intérieur a l'air aussi banal que n'importe quel autre labo photo et MacMillan me lance un regard du genre « tu vois, qu'est-ce que je te disais ! ». Je hausse les épaules et continue à avancer.
Une fois, au niveau de la caisse, je m'arrête pour observer l'employé qui me fait face. Il n'est pas très grand, à moitié chauve, avec un physique chétif. Je le sens me déshabiller du regard avec un sourire vicieux et je frissonne de dégoût malgré moi. Il nous regarde, se voulant complice.
« C'est la première fois que vous venez dans le coin vous ! » déclare-t-il sûr de lui. « Vous venez de faire une petite séance photo et vous voulez les faire développer rapidement et discrètement, hein ? » ajoute-t-il avec un air pervers. « Vous êtes à la bonne adresse, les tourtereaux ! »
Et moi, qui ai toujours pensé que Connor avait une gueule de flic…
J'adresse un sourire hypocrite à l'écossais. Il fronce les sourcils en réponse et sort sa plaque.
« Détective MacMillan et Sara Sidle de la police scientifique. Vous êtes le propriétaire?»
Je vois le type déglutir et faire un pas en arrière.
« Ou… oui. Que… qu'est-ce qui… se passe ? » questionne-t-il soudainement mal à l'aise.
Saisie d'une intuition, je devance Connor.
« On a eu vent de votre petit trafic, alors on est venu jeter un coup d'œil. »
« Qui vous… » commence-t-il avant de s'interrompre, conscient de s'être trahi lui-même. « Qu'est-ce que… vous voulez ? »
« Est-ce que vous vous rappelez avoir développé des photos pour ce type, il y a une quinzaine d'années » enchaîne Connor en montrant une photo d'Eddy. « Des photos d'une jolie rousse. »
« Il y a quinze ans ? Comment voulez-vous que je m'en souvienne ? » répond le type retrouvant un peu d'assurance.
« Allez ! Souvenez-vous ! Une jolie rousse, la vingtaine. Des photos dignes de Playboy magazine. »
Je pose un ou deux clichés de Catherine sur le comptoir devant lui. Les moins suggestifs, les plus habillés.
« Vraiment ? Ça ne vous dit rien ? » je me penche vers lui comme pour lui faire des confidences.
Je le vois déglutir à nouveau et ses yeux se mettent à briller légèrement. Je fais mine de ranger les photos, en lâchant d'un ton anodin.
« Peut-être qu'on devrait demander un mandat pour aller fouiller l'arrière-boutique, je suis sûre qu'on trouverait des choses intéressantes. »
« Attendez ! » crie-t-il en posant la main sur les clichés comme pour se les approprier. « Si je vous dis ce que vous voulez savoir, vous me laisserez tranquille ? Je ne fais rien de vraiment illégal.» essaye-t-il de se justifier.
Connor se crispe un peu sur la formulation, sentant comme moi que le type n'est pas clair. Il me jette un coup d'œil et je le supplie du regard d'accepter le marché. Après tout, rien ne l'empêche d'ouvrir une enquête plus tard. Il soupire et hoche discrètement la tête.
« Alors ? » je questionne à nouveau.
« Je me souviens de ce gars. » soupire-t-il en prenant une des photos. « Il se débrouillait pas mal, il avait fait une sacré série de photos plutôt chouette avec la rouquine. Il me semble qu'il avait loué le studio à côté. Il voulait lui faire un book. »
« Vous lui avez donné les négatifs avec les photos ou vous les avez gardés? »
« Je lui ai dit que je lui ferais une remise s'il me les laissait, ça me coûtait moins cher que de faire des doubles. Il a accepté, alors je les ai gardés. »
« Est-ce que vous les avez conservés ? » je demande en serrant les poings.
« Ouais… »
L'idée que ce type ai pu conserver tout ce temps les négatifs de ces photos pour son plaisir personnel et ainsi reluquer Catherine tout à loisir, m'écœure. Mais en l'occurrence, c'est une chance pour nous, alors je me retiens de lui hurler dessus ou de lui démolir le portait.
« Vous allez gentiment nous les donner et on s'en ira sans se préoccuper de vos petites affaires, c'est clair ? » j'ordonne en serrant les dents.
Il repose le cliché et se tord les doigts sous mon regard noir.
« O… OK… Je vais… vous chercher ça… »
« Et vous avez plutôt intérêt à ce qu'ils y soient tous ! » je l'avertis.
« J'aime pas ce type… » me murmure Connor en le regardant s'éloigner dans le fond.
« Faut pas se fier aux apparences, n'est-ce pas ? » je lui lance avec ironie.
Il me lance un faux regard noir, avant de retourner à sa surveillance.
Le type revient avec une boite qu'il dépose sur le comptoir et nous observe à tour de rôle.
« C'est bon ? Vous avez ce que vous vouliez ? »
Je m'empare de la boîte et sors les négatifs. Même si ce n'est pas la Catherine Willows que je connais, mon esprit n'a pas pu s'empêcher d'imprimer les clichés dans ma mémoire lorsque j'ai du faire le tri avant de les joindre au dossier. Je vérifie rapidement, comparant avec mes souvenirs. Ils semblent tous y être.
« C'est bon, on peut y aller. » je m'adresse à Connor.
« Je vous aurai à l'œil! » ne peut s'empêcher de déclarer le détective avant de sortir.
On regagne rapidement le labo dans un silence étrange. Macmillan a l'air perdu dans ses pensées, sûrement en train de réfléchir à propos du propriétaire de ce magasin glauque. Et moi, je n'arrive pas à savoir comment je me sens. Je suis à la fois soulagée d'avoir mis la main sur ces négatifs et à la fois dégoûtée et en colère, qu'ils aient été pendant toutes ces années en possession d'un type aussi immonde.
Je longe le couloir avec Connor jusqu'au labo d'Archie, j'espère qu'il est encore là. Ensuite, je vais devoir aller faire mon rapport à Grissom et surtout lui expliquer pourquoi je me suis occupée de ça, alors que je n'étais pas censée le faire.
« Est-ce que tu vas passer voir Catherine après? » me demande l'écossais.
« Je ne sais pas si j'aurais le temps. », je lui explique en hésitant. « Je dois aller chercher de la famille à l'aéroport dans une heure. »
« Sara ! » crie une voix masculine, avant qu'un bruit de pas précipité nous rattrape. « Sara ! Attends ! »
Je me tourne pour découvrir Woody, un grand sourire collé sur ses lèvres.
« Bingo ! »
Je fronce un peu les sourcils, ne comprenant pas.
« Quoi ''Bingo'' ? »
« L'ADN ! Bingo ! »
Et là, d'un coup, ça me revient à l'esprit comme un boomerang en pleine figure.
« Tu as fini de comparer l'ADN d'Eddy avec celui de Linds? »
Il hoche la tête d'un air fier, en répétant : « Bingo ! ».
Je lui saute pratiquement dans les bras et il se met à rire. Je souris bêtement, ravie de voir qu'on progresse dans la bonne direction. Connor se met à tousser un peu gêné et je relâche Woody pour me tourner vers lui.
« Et bien, Eddy étant bien le père de Lindsey, Catherine, ayant été l'épouse d'Eddy, donc la belle-mère de Lindsey ; de plus, Eddy a écrit noir sur blanc que, s'il décédait ,la garde de sa fille devait aller à son plus proche parent, donc à l'époque Catherine ; je pense que le juge sera d'accord pour ne pas engager de poursuites et lever l'accusation. Je vais aller le voir et j'irai annoncer la bonne nouvelle à Catherine, si tout se passe bien. »
« Préviens-moi quand tu auras la réponse du juge. »
« Entendu, Sara. »
Mon téléphone qui sonne, m'empêche d'ajouter quoi que ce soit. Je décroche, intriguée de ne pas reconnaître le numéro.
« Sidle ! »
« Mademoiselle Sidle? »
« Oui. C'est moi. »
« Je suis l'assistance sociale du foyer. »
Je relève la tête brusquement, sentant une panique sourde m'envahir. Lindsey !
« Que se passe-t-il ? » j'aboie plus que je ne parle.
« Un officier de police est passé. Il voulait poser quelques questions à Lindsey. J'ai du m'absenter et je les ai laissés seuls quelques instants. A mon retour, il n'y avait plus aucune trace d'eux. Je… je suis désolée.»
Je sens mon sang se glacer et je me tourne vers Connor, le visage décomposé.
« On arrive ! » je déclare avant de raccrocher sans attendre.
« Qu'est-ce qui se passe? » m'interroge Connor, comprenant qu'il y a un problème.
« Lindsey ! Elle a été enlevée ! » je lâche d'une voix blanche.
« Quoi ? »
« Elle… »
Mon téléphone sonne à nouveau, me coupant. Je décroche fébrilement.
« Allo ? »
« Sara ? »
« Linds? »
« Sara ? »
« Lindsey ? C'est toi?»
« Sara! Il faut que tu m'aides! S'il te plaît…».
Chapitre 19 : Catherine
Catherine Willows… je suis de nouveau Catherine Willows…
A qui je veux faire croire ça sans déconner ?… Ok, ok, moi même j'y ai cru dans cette salle de bain, il n'y a pas si longtemps que ça. Une fois lavée, désinfectée de ces odeurs d'hôpital et de cellule réunies, une fois revêtue des vêtements propres, je me suis vue repartir du bon pied, recommencer à aller de l'avant plutôt que de tout voir en noir.
Oui je suis une battante, oui je ne baisse jamais les bras…Mais là, la battante a de nouveau le bras menotté à son lit ! Elle est de nouveau seule avec ses pensées. Je suis de nouveau face à moi-même, accusée d'enlèvement d'enfant et éventuellement d'un meurtre.
Comment est ce que je me suis retrouvée là ? C'est un véritable cauchemar ! Comment est ce que tout a pu se mettre en œuvre pour que j'en arrive jusque là ? Qui dois-je blâmer ? Le destin ? Le mauvais sort ? Moi ?… Sara ?
Sara…
C'est à cause d'elle que tout a commencé, que tout est sorti au grand jour ! Mais si je suis honnête deux minutes avec moi-même, on n'en serait jamais arrivé là si j'avais su faire ce qu'il fallait quand il le fallait ! Si seulement j'avais pris le temps de régulariser la situation de Lindsey ! Si seulement j'avais été moins stupide et que je ne pensais pas seulement à profiter du moment présent ! Si seulement Sara n'était pas aussi intelligente et obstinée !
Sara…
Qu'est ce qu'il me reste aujourd'hui ? J'ai perdu Lindsey, ma liberté, ma crédibilité, probablement mon travail… et Sara inévitablement. Si ce n'est pas tout simplement parce que je ne voulais plus avoir à faire à elle à cause de sa trahison, c'est sûrement qu'elle en aura eu assez que je la rejette sans arrêt et que je la traite comme une moins que rien.
Si elle aussi m'abandonne, alors cette fois, c'est sur j'ai tout perdu, il ne me reste plus rien !
Je suis perdue, je ne sais plus quoi penser, quoi ressentir. Je lui en veux c'est un fait et je ne vois pas comment je pourrais lui pardonner, mais contradictoirement, je ne désire qu'une chose, qu'elle soit là près de moi en ce moment. Qu'elle me prenne dans ses bras même si je me bats contre elle, qu'elle me réconforte même si je la rejette encore une fois, qu'elle ne me laisse pas tomber alors que moi-même j'ai renié tout ce que nous étions et tout ce qu'il y avait entre nous… même si pour moi il y avait sûrement plus que ce qui existait en réalité.
Je ne suis pas suffisamment aveuglée par ma colère pour ne pas voir qu'elle cherche à m'aider par tous les moyens possibles qu'elle a entre les mains… mais n'est il pas déjà trop tard… trop tard pour moi… trop tard pour nous…
La dernière fois qu'elle est venue, elle ne m'a pas réveillée, n'a pas cherché à me parler, ni à me convaincre de ses bonnes intentions. Peut être a t- elle baissé les bras elle aussi et a pris pour argent comptant mon désir de la voir sortir de ma vie.
Si c'est le cas, je l'ai vraiment perdue, j'ai vraiment tout perdu ! Même si je n'étais pas encore capable de le reconnaître, elle est la seule lueur d'espoir qu'il me reste, elle est la seule qui m'a empêchée de totalement sombrer malgré tout ce que je lui ai dit, malgré tout ce que je lui ai fait.
Mon Dieu, faites que je ne l'ai pas perdue ! J'ai besoin d'elle, j'ai besoin qu'elle soit là avec moi pour ne pas m'effondrer totalement.
Alors que je passe ma main sur mon visage pour tenter d'effacer toutes ses pensées, les quelques lignes qu'elle a écrites me reviennent en tête.
Je ne t'abandonnerai pas, même si tu me hais.
Ni toi, ni Linds.
C'est à ça que servent les amis, la famille.
Alors accroche-toi !
Elle ne m'abandonnera pas… elle ne m'abandonnera pas… je dois y croire. Je dois croire qu'elle sera là pour moi et que ces mots ne sont pas seulement que ça, des mots. Qu'ils veulent vraiment dire quelque chose, que quoi que j'ai dit ou fait, elle sera là encore et toujours… elle sera ma famille.
Oui je dois y croire ! Je ne peux plus passer mon temps à geindre, il faut que je sois forte pour Linsdey. Je dois être forte pour aider Sara au maximum. Les choses ne peuvent pas se terminer comme ça ! Ce n'est pas possible que je perde tout ce qui faisait ma vie en quelques jours seulement ! Je dois me battre !
Elle doit m'y aider ! Où est-elle ? J'ai tellement besoin d'elle !
Je sens que les larmes menacent de couler à nouveau. Je dois faire un effort incommensurable pour les retenir et ne pas succomber encore une fois à l'envie de me laisser aller.
Je sursaute légèrement quand une infirmière rentre dans ma chambre.
« Vous avez de la visite, Madame Willows. »
Mon cœur s'emballe aussitôt. Ca ne peut être que Sara, il faut que ça soit Sara. Je sens toujours une pointe d'amertume quand je pense aux raisons pour lesquelles je suis là, mais je suis surtout heureuse qu'elle revienne vers moi. Cette fois, je dois l'écouter et l'aider comme je peux. Je dois lui faire comprendre que si je suis toujours en colère, elle doit s'accrocher le temps que je réapprenne à lui faire confiance.
Elle doit m'attendre.
L'espoir qui m'envahit soudainement fait naître un sourire sur mes lèvres. L'infirmière fait demi-tour et ressort de la chambre. Ma respiration se bloque alors que la porte s'ouvre de nouveau. La chaîne des menottes se tend quand je m'accroche au matelas pour me relever. Je pose les yeux sur mon poignet pour réaliser que je ne peux définitivement pas bouger de ce lit.
L'énervement est de courte durée quand la pensée de Sara revient à moi. Lentement je redresse la tête. Au moment où je rencontre deux yeux verts amicaux et chaleureux, tous mes espoirs d'il y a peu, s'effondrent en une seconde. Mon sourire s'efface instantanément de mon visage et ma colère initiale m'envahit de nouveau.
« Woody… »
Il s'avance vers moi d'un pas lent, un air confiant sur le visage. Je sens des vagues de rage commencer à parcourir tout mon corps. Mes bonnes résolutions d'il y a quelques minutes se sont évaporées, comme si elles n'avaient jamais existées. Le voir lui, plutôt que Sara, plutôt que n'importe qui d'autre fait revenir mon ressentiment à son plus haut point.
« Catherine, Salut. Comment vas-tu ? »
Un ricanement mauvais s'échappe de mes lèvres.
« Tu veux dire en règle générale depuis ces derniers jours ou juste à la seconde là ? »
Il rougit légèrement et se passe la main sur la nuque d'un air gêné en regardant au sol.
« Excuse-moi, ma question est stupide. »
« Oui elle l'est ! » Mon ton n'a rien d'engageant. Il ne marque que ma frustration. Qu'est ce qu'il fait ici lui ? Pourquoi il est là et pas Sara ?
Je vois l'incompréhension passer au fond de ses yeux. Il ne sait pas comment réagir face à mon attitude. Si je n'étais pas aussi énervée et déçue, je comprendrais sûrement pourquoi il pense cela.
« Pourquoi tu es là Woody… encore de bonnes nouvelles à m'annoncer ? De quoi suis-je accusée cette fois ? D'avoir tué Kennedy, d'avoir volé le Noël des petits enfants ? »
Woody se racle la gorge et se rapproche encore pour venir se placer tout prêt de mon lit.
« Euh… C'est Sara qui m'envoie… »
« Sara t'envoie… Madame est trop occupée qu'elle envoie des messagers à sa place maintenant ! » Je ne peux empêcher le sarcasme de transparaître dans ma voix.
« Elle a été retardée. » Son malaise est flagrant. Qu'est ce qu'il me cache ?
« Retardée… et par quoi ? »
« Euh… disons… un contre temps. »
« Un contre temps ? »
« Un contre temps ! »
Il évite mon regard comme s'il avait peur que j'y lise quelque chose. Ca n'est absolument pas normal. Même si j'évite d'habitude Woody comme la peste de peur de me retrouver face à tout ce qu'il peut partager avec Sara, je le connais suffisamment pour savoir que c'est un jeune homme plein de confiance, solide et sur de lui. Tout le contraire de celui que j'ai en face de moi à l'instant. Quoi que ce soit, ce qu'il me cache doit être vraiment important pour qu'il soit aussi mal à l'aise avec moi.
Je ne sais définitivement pas quoi penser de sa présence ici et encore moins de son attitude.
« Si tu ne veux pas me le dire, est ce que tu vas au moins me révéler ce que sa majesté t'envoie me dire ! »
Woody retourne brusquement la tête au moment où j'attribue ce petit nom à Sara et me lance un regard irrité. Il serre les dents et se retient visiblement de me décocher une réplique pas très agréable.
Moi-même j'ai du mal à ne pas lui exploser au visage. Pourquoi Sara n'est pas venue ? Pourquoi m'a t- elle envoyée ce pantin ? Est-ce qu'elle ne veut plus me voir ? Et pourquoi lui en particulier ? C'est comme si elle avait voulu me jeter en pleine face tout ce qu'il représente pour elle !
Quand je le regarde, je vois tout ce qu'il est pour Sara, tout ce que je ne serai jamais : quelqu'un d'important dans sa vie, un confident, un amant… Pour ça, je le hais, il a tout ce que je veux, tout ce que je n'aurai jamais et je ne peux rien y faire.
Enfin … tout ce que je voulais… mais l'avoir en face de moi pour me rappeler la cruelle vérité est insoutenable. Je sens la colère monter de plus en plus en moi. Elle menace de m'étouffer purement et simplement si je ne la laisse pas sortir !
« Alors pourquoi tu es là ? »
« Oui… en fait, Sara voulait que tu sois tenue informée immédiatement de l'évolution de l'enquête. Elle a réussi à trouver une source d'ADN pour Eddy et a pu confirmer sa paternité sur Lindsey. Vu que vous étiez mariés et avec la lettre que Sara a retrouvée, tu devrais être rapidement lavée de l'accusation d'enlèvement. »
Je le regarde, la bouche à moitié ouverte, pas sure de très bien comprendre ce qu'il vient de m'annoncer. Il reprend avant que je ne me ressaisisse.
« Bien sûr ce n'est pas encore fait, il faut que le procureur soit informé de tout ça et décide de suspendre la procédure mais Sara voulait que tu sois au courant du suivi de l'affaire, elle pense que ça ne devrait plus être très long avant qu'on puisse te sortir de là. »
Ca y est ! Elle est là… ma lumière au bout du tunnel, l'espoir que j'avais tellement besoin de trouver. Il me faut quelques minutes pour réellement imprégner toutes les infos que Woody vient de me donner. De nouveau, mon regard se fixe sur lui. Il me dévisage avec un air concerné. Probablement que ma réaction l'inquiète un peu vu la chaleur de mon accueil.
Il n'a pas tort ! Oui je sais que c'est une bonne nouvelle, oui c'est un premier pas vers ce qui pourrait être un mieux pour moi, mais je ne suis pas étrangère au système et je ne sais que trop bien comment les choses fonctionnent.
Peut être que je suis maintenant reliée à Lindsey comme étant sa belle-mère, mais ça n'empêche pas que je suis toujours à deux doigts d'être accusée de meurtre. De plus, cette histoire d'adoption légale non régularisée et la nouvelle « famille » de Lindsey récemment apparue dans le paysage pèsent lourd dans la balance. Tout ça n'est pas fait pour m'avantager. Comment un juge pourrait-il me rendre ma fille avec tout ça ?
Fais chier !
Non, il faut être réaliste, l'espoir est peut être là mais il est mince. Ma tendance pragmatique m'empêche de totalement apprécier le côté positif de cette nouvelle. Et à qui s'en prend-on dans ce genre de cas ? Mais oui bien sur ! A la seule personne présente : au messager !
« Très bien, j'apprécie que tu sois venue me tenir au courant. Maintenant, est ce que tu vas enfin me dire pourquoi Sara n'est pas venue me dire ça elle-même ? »
De nouveau, je le vois se dandiner comme s'il n'était pas à l'aise. Qu'est ce qu'il me cache ?
« Alors ? »
« Elle poursuit l'enquête et devait se rendre ailleurs… donc elle n'avait pas le temps de s'en occuper… d'où ma présence. Elle ne voulait pas que tu attendes plus longtemps pour savoir. »
Je soupire un grand coup au bord de l'exaspération.
« Tout ça, tu me l'as déjà dit. Moi je te demande pourquoi ! Tu ne vas quand même pas me dire que c'était aussi pressé que ça ce qu'elle avait soit disant à faire. C'est quand même grâce à elle que je suis là, elle me doit au moins ça, non ? »
Comme il y a cinq minutes quand je m'en suis prise à Sara, je le vois se redresser et une lueur de défi apparaître dans ses yeux. Mais encore une fois, il hésite… et se tait.
Ce n'est pas mon cas.
« Allez vas-y dis-le ! Je vois bien que tu en meurs d'envie ! »
« Pourquoi est ce que tu fais ça ? » Sa voix est à peine plus forte qu'un murmure. Ses yeux tristes m'interrogent comme s'il ne voyait absolument pas ce qui peut bien me passer par la tête.
« Faire quoi ? »
« T'en prendre à Sara ? C'est le seul moyen que tu ais trouvé pour te sentir mieux ? Rejeter la faute sur quelqu'un d'autre ? »
Je me fige. En plus de le détester parce qu'il est une partie de la vie de Sara, je vais maintenant devoir le haïr parce qu'il sait lire en moi.
« N'essaie pas de m'analyser, tu veux ! Tu t'y perdrais ! » Je ne peux m'empêcher de hurler.
« La seule qui ait quelque chose à perdre en cet instant, c'est toi. Et ce que tu vas inévitablement perdre si tu continues comme ça, c'est Sara. »
« La perdre ! LA PERDRE ! Laisse-moi rire ! Il n'y a rien à perdre ! Sara n'est rien pour moi, RIEN ! »
Oui je sais, bienvenue à l'hypocrisie et à la mauvaise foi. Mais je préférerais mourir plutôt que d'avouer à ce bellâtre tout ce que je peux ressentir pour Sara.
« Soit, elle n'est rien pour toi, mais tu pourrais au moins respecter tout ce qu'elle fait pour toi ! » Je sens que lui aussi est en train de perdre sa guerre contre ses nerfs. Il s'est redressé de toute sa hauteur et des étincelles de colère brillent dans son regard. Toutes dirigées contre moi.
« Faire pour moi… tu veux dire autre que de m'avoir envoyée jusqu'ici ? »
Il laisse échapper un ricanement avant de retrouver un visage froid.
« Avant d'en venir directement aux conclusions Catherine, tu ferais mieux de demander ! En tant que CSI, toi mieux que quiconque sait que les apparences peuvent être trompeuses ! »
« Et bien vas-y, Monsieur 'je connais absolument tout sur Sara Sidle', éclaire-moi. »
« J'étais là quand on a découvert que Lindsey était la fille de Stéphanie. J'étais là quand on a découvert que Lindsey n'est pas ta fille… »
« LINDSEY EST MA FILLE ! » Je cherche à bondir de mon lit en hurlant ces paroles mais une fois de plus, les menottes m'en empêchent, me meurtrissant le poignet encore un peu plus. Ce moment de distraction lui est suffisant pour reprendre.
« Quand on l'a découvert, Sara voulait attendre pour faire quoi que ce soit. Elle voulait te voir pour avoir des explications avant d'imaginer n'importe quoi, mais Connor ne lui en a pas laissé le temps. C'est lui qui a lancé la procédure, pas elle. Bien au contraire, elle a essayé de le convaincre de ne pas se précipiter mais il a voulu respecter les règles… elle a tout tenté pour que ceci n'arrive pas… »
J'entends tout ce qu'il me dit. Mon cœur s'emballe d'imaginer qu'envers et contre tout elle a toujours été de mon côté, qu'elle n'a jamais failli dans son amitié pour moi… mais ce sentiment est de courte durée. Ma fierté refuse de me laisser croire que j'ai pu me tromper du tout au tout sur Sara. Je ne peux imaginer que dans cette histoire c'est moi qui ai failli et qui n'ait pas su conserver toute ma confiance en elle.
« On dirait qu'elle a lamentablement échoué ! »
Woody se passe une main lasse sur le visage.
« Tu sais Catherine, je t'aime beaucoup, je suis ton ami, mais tu devrais parfois ouvrir les yeux. Dans toute cette histoire, Sara est la seule qui n'ait, malgré toutes les apparences, jamais montré une once de doute envers toi. Depuis le début, elle se bat et se débat contre tout et contre tous pour te sortir de là. Elle ne dort plus, elle ne mange plus, elle bosse sur les deux enquêtes en même temps, elle s'est mise Grissom à dos et est à deux doigts de se voir retirer son enquête mais elle continue encore, sans se plaindre. Il a même du la menacer pour qu'elle accepte de dormir un peu mais elle n'a même pas su le faire correctement tellement elle veut te sortir de là ! »
Il prend quelques secondes pour retrouver son souffle et recommence à énumérer tout ce que fait Sara sans que je puisse me remettre du poids de ses mots.
« Ne viens pas la blâmer, si ce n'était pas elle, tu aurais déjà été inculpée pour le meurtre de Stéphanie, renvoyée du labo et tu n'aurais plus aucune chance de revoir Lindsey un jour. Mesure tes paroles et la chance que tu as d'avoir quelqu'un comme elle à tes côtés. Tu crois mériter tout ce qu'elle fait en ce moment en la traitant comme tu le fais ? Est-ce qu'au moins tu te rends compte qu'avec toutes les heures qu'elle passe à bosser sur cette affaire, elle prend tout de même le temps de venir te voir et même d'aller passer du temps avec ta fille au lieu de se reposer. »
Il me voit sourciller violemment à ses derniers mots.
« Oui j'ai bien dis ta fille Catherine. Parce que malgré tout ce qui s'est passé, elle est la seule à considérer que Lindsey est malgré tout ta fille. Si tu n'es pas capable de voir tout ce qu'elle fait pour toi - et sérieusement vu la façon dont tu la traites, je me demande bien pourquoi elle fait tout ça - tu devrais au moins voir tout ce qu'elle fait pour Lindsey ! »
Non ! Il se trompe ! Je sais qu'il se trompe ! Quel connard fini d'oser me jeter tout ça en pleine figure ! Je ne peux pas m'être flouée de cette façon ! Il dit tout simplement ça pour défendre sa précieuse Sara.
« Arrête ! » Mon cri le cloue sur place. « Ne joue pas à ça avec moi. Tu n'en as rien à foutre de ce que je peux ressentir. Peut être que je pourrais écouter tout ça si je savais que tu peux être objectif, si je ne savais pas que tu couches avec Sara ! »
Un sourire ironique fend ses lèvres. Un sourire que jamais je n'aurais cru voir un jour apparaître sur le visage de Woody.
« Oui je couche avec elle. Et alors ? Je ne vois pas bien ce que ça vient faire là dedans et je ne vois pas bien en quoi ça te concerne ce qu'on peut ou non faire ensemble. Ca n'a rien à voir avec toute cette affaire ou avec ce que je viens de te dire. Je m'inquiète pour toi et je m'inquiète pour elle tout autant parce que vous êtes toutes les deux mes amies et que ça me fait mal de voir que tu cherches à la faire souffrir alors que tout ce qu'elle veut c'est t'aider. »
Je secoue la tête toujours hermétique à ce qu'il me dit. Je ne le vois que comme l'amant de Sara, prêt à tout pour la sauver. Prendre une place que j'aurais voulue et qui m'est refusée.
Dans un dernier effort, je dirige toute ma colère contre lui.
« Vas-t'en Woody ! Va la rejoindre ! Je continuerai à jouer le rôle de la méchante, tu pourras toujours la consoler au lit ! » Je crache ces paroles comme du venin. Je veux lui faire du mal à lui, autant que je peux en ressentir à chaque fois que j'imagine Sara dans ses bras.
Il me regarde de longues minutes. A chaque seconde qui passe, je vois la résignation prendre vie au fond de ses yeux.
Lentement, il se retourne et se dirige vers la porte sans rien dire. Il ouvre la porte et avant de disparaître complètement et sans me faire face s'adresse à moi une dernière fois.
« J'espère de tout mon cœur que tu te réveilleras suffisamment tôt avant de l'avoir perdue définitivement… parce que sans ça, Catherine, tu perdras la personne qui entre toutes t'aime tellement qu'elle sacrifierait tout pour toi. Si tu ne veux rien savoir, vois au moins ça ! »
Il quitte alors la pièce, me laissant perdue et ravagée. Je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi penser…
Chapitre 20 : Sara
J'enfonce violemment mon poing sur le milieu du volant envoyant un long coup de klaxon à la voiture qui se traîne devant moi.
« Avance, Connard ! » Loin de me soulager, mon cri envoie une longue giclée d'adrénaline dans mes veines. Je donne un brusque coup de volant pour éviter cette voiture et enfonce de toutes mes forces la pédale d'accélérateur.
Alors que je passe à toutes vitesses les carrefours suivants en slalomant dans la circulation, je laisse mon esprit revenir à ce qui s'est passé i peine quinze minutes.
« Lindsey ? C'est toi ?»
« Sara ! Il faut que tu m'aides! S'il te plaît…».
« Lindsey, dis-moi où est ce que tu es ? » L'urgence dans ma voix me fait presque crier.
Quelques secondes passent qui me semblent être des heures. Je sens les regards inquiets de Woody et de Connor sur moi.
« Sara, viens me chercher s'il te plait. » Je sens les sanglots dans la voix de Lindsey. Mon cœur se serre rien que d'imaginer ce qu'on a pu lui faire.
« Est-ce qu'on t'a fait du mal, Lindsey ? Est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ? » Ma voix se brise dans un murmure à peine audible.
« Du mal ? Non… non… je vais bien. Je veux juste que tu viennes me chercher… je … je me suis enfuie du foyer… »
« Oh merci mon dieu …». Sans que je le réalise dans un premier temps, je me retrouve le dos plaqué au mur le plus proche à me laisser glisser au sol. Le soulagement intense qui vient de me traverser a eu raison de mes dernières forces, mes jambes ne me portent plus.
« Viens me chercher… »
Cette fois, c'est une décharge électrique qui me remet littéralement sur mes pieds.
« J'arrive. Tu es ou ? »
« Je suis à l'entrée nord de Sunset Park. Devant le marchand de journaux. »
« Très bien. Est-ce que tu es seule ? »
« Euh…non… je suis avec un ami … »
« Un ami ? Qui ça ? » J'essaie de ne pas montrer mon inquiétude, mais elle est bien là. Un ami… je repense à ce que m'a dit l'assistante sociale à propos d'un policier. Mais qui c'est celui là… et qu'est ce qu'il fait dans cette histoire…avec Lindsey…
« Sara… s'il te plait… viens… »
« Oui… oui… j'arrive ! Ne bouge pas, ma puce. Je suis là le plus vite possible. »
Plus j'approche de Sunset Park et plus ma conduite devient dangereuse. L'urgence de retrouver Lindsey me fait prendre des risques inconsidérés, mais peu m'importe. L'essentiel, c'est que je la retrouve et tant que je ne l'aurais pas prés de moi, je ne pourrais faire taire l'inquiétude qui me dévore.
Déjà vingt minutes que j'ai raccroché et j'ai l'impression que c'est une vie qui s'est écoulée. Je me revois expliquer à Woody et Connor la situation. Je revois leurs visages soulagés sans que pour autant la crainte n'ait totalement disparu de leur regard. Je me revois ordonner à Woody d'aller voir Catherine à l'hôpital pour l'informer des résultas ADN tout en lui faisant promettre de ne pas lui raconter la fugue de Lindsey. Je me revois supplier Connor de me laisser me charger de Linds et l'envoyer donner les négatifs à Archie pour moi. Après une promesse de les tenir au courant dès que je le peux, je me revois sortir en courant du labo et quitter le parking comme une furie.
Mais j'ai l'impression que c'était il y a une éternité et que jamais je n'arriverais à ce putain de parc !
Ma respiration se bloque dans mes poumons quand j'aperçois l'entrée de Sunset Park. Je monte sur le trottoir le plus proche manquant d'écraser plusieurs personnes et freine dans un crissement de pneu terrible. Sans même éteindre le moteur, je bondis du véhicule et me mets à courir aussi vite que je le peux vers le kiosque à journaux.
Je fais rapidement le tour du kiosque et sens le souffle me revenir quand j'aperçois Lindsey tranquillement assise sur un banc à m'attendre. Mon sang recommence à courir dans mes veines et me permet de nouveau de réfléchir un peu à ce que j'ai sous les yeux.
Un policier … un policier est assis à côté d'elle… il a l'air d'avoir à peine une vingtaine d'année… et il lui tient la main…
Mais qui c'est lui ? Elle a quinze ans… et il est en train de lui tenir la main comme s'ils étaient proches !
Mue plus par la rage et l'adrénaline que pompe ardemment mon cœur que par une quelconque raison structurée, je me retrouve en deux secondes devant eux. J'attrape le jeune policier par les pans de sa veste et le relève brutalement du banc.
« Tu vas me dire dans la seconde qui tu es et ce qui tu fais ici avec elle ? »
Cette phrase que je laisse échapper presque en grognant n'a que pour effet de terroriser un peu plus le jeune homme déjà bien chamboulé par mon entrée en jeu. Il me fixe, les yeux apeurés, la bouche ouverte.
Je peux lire dans son regard que je dois vraiment avoir ma tête des mauvais jours, celle qui laisse transparaître le déséquilibre inhérent chez les Sidle.
Il n'a pas le temps de me répondre - et je doute que de toute façon il en soit vraiment capable en cet instant - que Lindsey m'attrape le bras et tente de me faire lâcher prise.
« SARA ! Lâche-le ! C'est Jeff !… mais lâche le, il n'a rien fait ! »
Je me tourne lentement vers la jeune fille pour constater que ses yeux sont pleins de larmes. Elle me supplie encore avant que je relâche mon étreinte. Je ne me questionne pas plus et referme aussitôt mes bras autour de Lindsey qui vient fermement placer les siens autour de ma taille. Je la serre aussi fort que je peux sans risquer de l'étouffer. J'ai besoin de savoir qu'elle est bien là, saine et sauve et que tout va bien.
Durant de longues minutes, je la sens sangloter sur mon épaule. Je la laisse se calmer en passant ma main dans ses cheveux dans un geste rassurant et en murmurant des paroles réconfortantes.
Quand elle se sent de nouveau prête à affronter le monde, elle s'écarte de moi et s'explique avant même que je lui demande.
« Je n'en pouvais plus de ce foyer sordide Sara, il fallait que j'en sorte où j'allais devenir dingue. Je savais que je ne pouvais pas sortir seule alors j'ai appelé Cassie, ma meilleure amie. Elle a demandé à Jeff de m'aider. C'est son frère. Il a emprunté l'uniforme à un de ses amis qui est à l'Académie et il a réussi à me faire sortir grâce à ça. Tu sais, il a fait ça juste pour m'aider… il me connaît depuis des années… il voulait juste m'aider… »
Les larmes recommencent à couler sur ses joues. Si jusqu'à présent, je m'étais tue pour la laisser finir son récit, je ne peux retenir la question qui me ronge de l'intérieur.
« Lindsey… hum… toi et Jeff… euh… vous êtes… je veux dire, il a l'air d'avoir au moins 20 ans…. »
« Sara… ça va pas ! C'est comme un grand frère pour moi ! C'est vraiment dégueu ce que tu racontes ! » Lindsey s'exclame en grimaçant.
Le petit rire nerveux que je laisse échapper en dit long sur le soulagement qui s'installe en moi. Je dois dire que je me voyais mal expliquer tout cela à Catherine.
Catherine… avec toute cette histoire, cela faisait un bon moment que je n'avais pas pensé à elle. Ce qui est déjà assez incroyable si on sait qu'elle ne quitte que rarement mon esprit.
Cette pensée me ramène immédiatement à la réalité. Je relâche complètement mon étreinte sur Lindsey et me retourne vers Jeff qui attend toujours, penaud, se dandinant d'un pied sur l'autre.
« Toi, tu rentres chez toi. Je passerai te voir un de ces quatre et crois-moi, on aura une discussion sérieuse sur ce qui vient de se passer. » Mon ton est cassant.
Un éclair de panique traverse son regard lorsqu'il saisit toute l'ampleur de ces mots. Résigné, il baisse la tête et commence à s'éloigner.
Avant qu'il ne soit trop loin, je l'attrape par le bras et l'oblige à me faire face. Je lui souris doucement et reprends à voix basse.
« Merci d'avoir pris soin d'elle. »
Il acquiesce lentement après avoir croisé mon regard et s'éloigne définitivement. Je réalise alors que pas une seule fois je n'ai entendu le son de sa voix.
De nouveau face à Lindsey, je vois qu'elle aussi commence à paniquer. Elle me connaît suffisamment pour imaginer ce qui va se passer maintenant. Elle prend les devants avant que je ne puisse ouvrir la bouche.
« Ne me ramène pas là-bas, je t'en prie. » Sa voix est pleine de sanglots.
« Qu'est ce que tu veux que je fasse, Linds ? Je n'ai pas le choix, tu ne peux pas rester avec moi. »
« Pitié, Sara ! Il est horrible cet endroit ! Je m'y sens seule, je m'y sens mal ! Laisse moi rester avec toi, je me ferais toute petite, tu ne sauras même pas que je suis là. Et puis quand tu auras sortie maman de prison, je pourrais retourner avec elle. »
La plainte dans sa voix me fend l'âme. Comment pourrais-je trouver en moi suffisamment de force pour faire ce qui est correct.
« Je n'ai pas le droit Linds. Si je fais ça, c'est la meilleure chance pour que je rejoigne ta mère là ou elle est. Et comment on fera après ? »
« S'il te plait, Sara… s'il te plait. »
De grosses larmes parcourent ses joues alors qu'elle me supplie. Elle est au bord de l'effondrement, pourtant c'est moi qui craque la première. Je me passe lentement une main sur le visage. Je suis lasse de toute cette histoire et voir Lindsey dans cet état de détresse finit de m'achever. Je me sens tellement fatiguée.
« Ok…ok… on va faire ça. Je vais appeler le foyer pour essayer de négocier que tu passes au moins la soirée avec moi et peut être même la nuit, mais je serais probablement obligée de te ramener demain. »
Je la vois qui se raidit immédiatement à cette idée. Je prends ses mains dans les miennes.
« Ne fais pas cette tête Linds ! Je te promets que je vais tout faire pour que ça n'arrive pas, mais je ne peux pas te promettre que ça n'arrivera pas. Écoute, s'ils sont d'accord pour ce soir, je t'emmène avec moi, il faut que je passe à l'aéroport. On verra à ce moment là si on peut trouver une solution à tout ce bordel. »
Elle ne cherche pas à comprendre le sens de mes mots, elle se précipite dans mes bras et me serre contre elle comme si elle avait peur que je l'abandonne ici. Je la sens bredouiller tout contre moi.
« Merci… merci… »
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Je pense sérieusement que je vais craquer ! Tout ça fait trop… trop en une seule fois, trop pour une seule personne… beaucoup trop pour moi au final.
Mes nerfs n'arrivent plus à dealer avec tout ce qui s'est passé ces derniers jours. L'emprisonnement de Catherine, les accusations de meurtre, d'enlèvement, l'enquête et tout ce qui s'en est suivit… Déjà rien que ça, ça n'est pas rien !
Quand j'y réfléchis bien, tout semble se liguer pour ne pas me laisser la moindre seconde de répit : les sautes d'humeur de Catherine, la 'disparition' de Lyndsey, les rebondissements incessants de cette enquête merdique, l'arrivée de ma mère et de mon frère… merde ! Même au cinéma autant de bordel n'arrive pas au même moment dans la vie d'une seule personne !
Mais ça n'a aucune importance… oui ça n'a aucune importance ! Est-ce que ce n'est pas ça le leit motiv de toute cette histoire finalement ? Ça n'a aucune importance tout ce qui se passe, ça n'a aucune importance tout ce que je ferais pour sortir Catherine de là, ça n'a aucune importance toute l'énergie que je brûlerais… la seule chose qui restera et à jamais, c'est ce bout de phrase minable que je ne supporterais plus d'entendre de toute ma vie entière !
Ca n'a aucune importance…
Le souvenir de ses mots me brûle. Il me traverse la peau, met le feu à tout mon corps et dévaste mon esprit. C'est vrai après tout quelle importance peuvent bien avoir mes sentiments… ils ne sont que ça, des sentiments, ils changeront ! Ca n'a aucune importance qu'elle m'ait arraché le cœur et qu'elle l'ait piétiné allégrement !
Ca n'a aucune importance qu'encore en cet instant, je repense à la façon dont elle m'a jeté son indifférence en pleine figure ! Mes mains tremblent de façon évidente sur le volant. J'ai du mal à les garder immobile. Chié ! Même mon corps me trahit !
« Sara… ça va? »
La question inquiète de Lindsey me fait sursauter.
'Reprends-toi Sidle ! Tu dois être forte pour elle… pour elles !'
Peu importe ce que Catherine a bien pu me faire après tout, je sais que je l'aime toujours et que je serais là tant qu'elle aura besoin de moi. Je dois être forte pour la sortir de là…
Tant qu'elle aura besoin de moi…
« Oui ma puce, ça va très bien. Je suis juste un peu fatiguée. »
Lindsey me regarde pendant un long moment. Je fixe la route mais je sens son regard posé sur moi. Je sais qu'elle se demande quel crédit elle doit accorder à ma réponse alors que j'ai sûrement une tête à faire peur.
Depuis le moment où la vérité est sortie au grand jour, c'est-à-dire il y a déjà plusieurs jours de cela, le sommeil et le repos me sont deux notions étrangères et même indifférentes, je dois dire. J'ai trop de doigts sur une seule main pour compter combien d'heures de sommeil j'ai eu cette dernière semaine.
Je suis tout simplement vidée ! Il va bien falloir pourtant que je tienne. Même si je sais que ce n'est pas conseillé dans mon état, je vais avoir très bientôt besoin d'un énorme fix de café. Il n'y a bien que ça qui me tiendra encore éveillée.
« Pourquoi on va à l'aéroport Sara ? »
Hein… ah oui l'aéroport. Noyée dans mes pensées, j'en aurais presque oublié où j'étais et avec qui !
Après une âpre négociation avec l'assistante sociale du foyer, j'ai réussi à obtenir l'autorisation de garder Lindsey avec moi au moins jusqu'à demain. Quand je lui ai présenté le fait que la jeune fille s'échapperait de nouveau s'il ne lui lâchait pas un peu de lest, ma proposition lui a semblé la moins mauvaise au vu de la situation.
J'ai bien cru que Lindsey allait pleurer de joie quand je lui ai donné la réponse. Le moins qu'on puisse dire c'est que cela a ramené un peu de chaleur au fond de ses yeux… et si elle peut être ne serait qu'un tout petit peu plus heureuse et bien ça me va parfaitement !
Ca me fait juste un détail de plus à assumer, je ne suis plus à ça prêt au point où j'en suis !
« Sara… alors ? … l'aéroport ?... »
« Oui… euh… je dois récupérer ma… enfin… aller chercher mon frère qui arrive de Californie…Ce n'était pas prévu, surtout en ce moment, mais je ne les vois pas souvent alors… enfin tu vois… »
Son regard insistant et surpris me gêne un peu. Je détourne les yeux avant de me mettre à rougir. J'ai un peu peur qu'elle réagisse mal. Après tout je suis en train de lui parler de ma famille retrouvée alors qu'elle vient à peine de perdre la sienne.
« Je suis contente. »
Cette simple constatation de sa part me laisse dubitative.
« Contente ? Pourquoi ? »
« Malgré tout le temps que tu as passé chez nous, je crois que c'est la première fois que je t'entends parler de ta famille. Je suis contente que tu aies une famille dans ta vie … à part Maman et moi, je veux dire. »
Cette gamine me coupe le souffle. Je ne peux tout simplement rien répondre à ça. Elle me considère comme sa famille… moi, sa famille… avec elle et Catherine… Elle dit ça alors que je suis quasiment responsable de la chute de la sienne et que j'éprouve tout le mal du monde à lui rendre sa mère. Elle ne semble pas m'en vouloir ! C'est incroyable !
Sans le vouloir, elle réchauffe un peu mon âme juste avec ces quelques mots. Bien sur, je sais qu'ils sont d'une naïveté sans bornes, mais ça me fait plaisir qu'elle les ait prononcés. Et puis, elle n'a pas besoin de savoir que sa mère, elle, n'en a rien à faire de moi et est sûrement à mille lieux de me considérer comme sa famille.
Je secoue vaguement la tête pour me sortir cette idée de la tête. Je n'ai sûrement pas besoin de penser à ça en ce moment.
Lindsey, elle, est déjà passée à autre chose et regarde par la fenêtre l'air totalement ailleurs. Je reporte mon attention sur la route et tente de reprendre un peu de maîtrise sur mes pensées.
Mes mains tremblent toujours autant. Je ne sais plus si c'est du à mon état de nerf ou à l'anxiété qui grandit en moi de minutes en minutes. Je vais retrouver ma mère dans peu de temps et je ne sais toujours pas ce que je vais bien pouvoir lui dire.
Je sens que quelque chose m'attire inévitablement vers elle, mais je ne sais pas comment me conduire en sa présence. Les choses sont tellement étranges et hors normes que je ne suis pas naturelle. Je cherche mes mots, mesure mes gestes… j'essaie même de faire le moins de bruit possible en respirant histoire qu'elle ne remarque pas ma présence. Au moins quand elle ne me parle pas, je ne suis pas trop mal à l'aise.
Je sais que cette situation ne peut pas durer et que je dois trouver la clé qui me débloquera. C'est ma mère après tout, je ne peux pas continuer à me conduire comme ça avec elle. On a une nouvelle chance, je ne peux pas la laisser passer… sinon, elle n'aura peut être pas la patience d'attendre que je sois prête!
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« Bon sang ! Calme-toi, Sara ! »
Pour au moins, la dixième fois en cinq minutes, la voix irritée de Lindsey me répète encore une fois la même chose.
« Je te jure, tu es usante à force ! Assied toi, il ne devrait plus tarder ! »
« Hum… ah… euh… oui… tu as raison. »
D'un mouvement lourd, je me laisse tomber de tout mon poids dans la chaise à côté de celle de la jeune fille. Instantanément, je me retrouve avachie, comme si le poids du monde entier écrasait mes épaules.
C'est incroyable ! C'est une gamine de quinze ans qui doit me surveiller maintenant !
L'un dans l'autre, elle n'a pas tort. A force de faire les cent pas dans ce hall d'attente, de repasser encore et encore toujours au même endroit, je vais finir par marquer le sol de mon passage.
Mais merde ! Je n'arrive pas à me détendre, qu'est ce que je peux y faire ? Pour être honnête, j'ai même cette irrépressible envie de me mettre à hurler qui grandit en moi…je suis sure que de pousser un hurlement à la mort là tout de suite ferait inévitablement redescendre la pression et que je me sentirais tout de suite mieux. Est-ce que les gens autour me laisseraient faire en regardant ailleurs ou alors est ce qu'on m'enfermerait aussitôt avant de me faire subir deux ou trois tests psychologiques ?
La réponse est tellement évidente que je ne sais même pas pourquoi je me pose la question ! Je serre les poings jusqu'à en avoir mal et je prends de longues inspirations espérant par là même me calmer un peu.
J'ai toujours les yeux fermés quand j'entends une voix familière quasiment hurler mon nom.
« Jazz ! »
Je me redresse tellement vite que j'en ai presque le tournis. Là à quelques mètres se tient Charlie.
Je sens Lindsey se rapprocher sensiblement de moi, me prendre le bras et venir se coller sur mon côté. Elle en vient presque à se cacher derrière moi. Je ne la blâme pas. Charlie a toujours eu cet effet là sur les inconnus, surtout sur les enfants.
Grand, presque deux mètres, athlétiques, un regard noir et profond, un visage dur presque taillé dans la pierre et une voix de baryton qui ferait trembler n'importe qui. Pour arranger le tout et contrairement à son habitude, il arbore aujourd'hui une barbe de deux jours qui lui donnent un côté encore plus ours que d'habitude.
Je me dégage de l'étreinte de Lindsey et passe mon bras autour de ses épaules. Je me penche un peu vers elle et la soulage d'une voix basse.
« Rassure-toi. Il a l'air plus terrible qu'il ne l'est en réalité. Une fois que tu le connaîtras mieux, tu te rendras compte que ce n'est qu'un gros bébé ! »
Elle me lance un regard inquiet puis semble donner foi à ce que je viens de lui dire. Elle acquiesce de la tête et me donne un sourire timide.
Charlie, comme pour mieux me donner raison, nous envoie alors son sourire le plus éclatant. Aussitôt son visage s'éclaire et une lueur enfantine apparaît au fond de ses yeux. Je n'ai même pas besoin de la regarder pour sentir que Linds se détend immédiatement.
C'est alors que je la remarque. Ma respiration se bloque dans ma poitrine et mon cœur s'emballe sous l'émotion. Elle se tient juste derrière Charlie, une valise à la main. Elle sourit légèrement mais ne semble pas aussi à l'aise que mon frère, comme si elle ne se sentait pas à sa place.
Ma Mère…Laura Sidle…
J'ai presque l'impression de me voir dans une glace. Les mêmes cheveux bruns, les mêmes yeux sombres et habités, la même forme de visage… si ce n'était la différence de taille, je pourrais presque dire que je me vois, moi, dans vingt ans.
Sans penser à ce que je fais, je lâche doucement Lindsey, parcourt les quelques mètres qui me séparent d'elle en passant prés de Charlie sans vraiment le voir et me retrouve juste devant elle.
« Maman… » ma voix n'est qu'un murmure inaudible, mais je sais qu'elle l'a entendu quand elle me sourit franchement. M'entendre l'appeler comme ça aussi naturellement me surprend moi-même et la voir réagir à ces mots finit d'achever mes nerfs fragiles.
Sans que je le réalise vraiment, le barrage de mes émotions, que je maintenais bien verrouillées, lâche ses vannes. Je sens les larmes se mettre à courir sur mon visage sans que je puisse les retenir et les sanglots parcourir mon corps. Dans un lent mouvement d'affaissement, je me laisse tomber genoux à terre et entourent mes bras autour de sa taille. Je colle mon visage contre son ventre et la serre de toutes mes forces. Sans cesser de pleurer, je répète le même mot encore et encore.
« Maman… maman… maman… »
Elle se penche légèrement en avant et entoure un de ses bras autour de ma tête. Sa main libre parcourt mes cheveux dans une caresse rassurante pendant qu'elle me murmure des paroles inintelligibles. Je ne les comprends pas mais pourtant, elle me réchauffe, me calme.
L'effet me frappe comme une tonne de briques. Pour la première fois depuis vingt ans, je me sens enfin à la maison, je me sens enfin chez moi. Je me laisse emporter par la douceur de ce geste dans mes cheveux, je me laisse emporter par l'illusion d'une certitude que tout un jour finit par s'arranger et que tout le monde finira heureux.
« Sara… mais pourquoi tu pleures ? » Seule la voix inquiète de Lindsey me tire de ma torpeur. Quand je tourne la tête vers elle, elle me regarde les yeux perdus et pleins de larmes.
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« Arrête… arrête… j'ai mal au ventre… »
Je regarde Lindsey se rouler sur le canapé en se tenant le ventre de ses deux mains. Un sourire évident fend mon visage. C'est la première fois que je la vois rire depuis le début de toute cette histoire… et ça me fait du bien de la voir comme ça. Même si c'est à mes dépens.
Pourtant, il y a une heure, elle me fixait le regard ahuri alors que je pleurais comme un bébé, accrochée à ma mère comme si jamais je ne la laisserais repartir. Il m'a fallu du temps pour me recomposer et encore plus de temps pour convaincre Linds que tout allait bien. Pendant de longues minutes, elle a fixé ma mère qui lui souriait tranquillement en attendant que je lui explique qui elle était. Bien sur, je n'ai pas réellement dit à la jeune fille pourquoi je m'étais conduit ainsi. La fatigue, mon excuse préférée, et aussi le fait que je ne l'avais pas vu depuis longtemps a été suffisant à Lindsey pour comprendre ma réaction.
De toute façon, je ne pouvais pas lui donner plus. Comment est ce que j'aurais pu lui expliquer que ma mère sortait tout juste de prison, que pour moi c'est comme si elle était une étrangère et que pour la première fois depuis des lustres j'avais eu l'impression aujourd'hui de la retrouver. Ca aurait été bien trop pour elle qui doit déjà faire avec sa propre mère enfermée et accusée de l'avoir enlevée.
Une fois, Lindsey rassurée, nous sommes rentrés à mon appartement. Pendant que Charlie distrayait la jeune fille, j'ai pu avoir un moment privilégié avec ma mère. On a parlé un bon moment. Pour la première fois depuis qu'elle est sortie de prison, j'ai vraiment parlé avec elle. Elle m'a raconté les difficultés qu'elle rencontre depuis sa libération et je lui ai parlé de ce que je traversais en ce moment : Catherine, l'enquête, Lindsey et tout ce qui va avec. Bien sur, j'ai passé sous silence certaines parties comme la vraie nature de mes sentiments pour Catherine mais bien qu'elle n'ait fait aucun commentaire, j'ai eu la curieuse sensation que Laura comprenait bien plus que ce que j'étais prête à lui avouer. Pourtant, elle n'a fait aucun commentaire et s'est contentée de me serrer dans ses bras une fois que j'avais terminé de lui raconter mon histoire.
Cette simple étreinte a eu plus d'effet bénéfique sur moi que des heures de repos. Je me suis sentie de nouveau prête à affronter les choses de façon plus sereine. Reste à espérer que ce sentiment perdure.
Et maintenant, je me retrouve à regarder Lindsey au bord des larmes tellement elle rit.
« Bourriquet ! Bourriquet, je te dis ! »
Plus Charlie parle, plus Lindsey devient rouge à force de rire. Il lui devient de plus en plus difficile de reprendre sa respiration.
« Elle était tellement peureuse quand elle avait 6 ans qu'elle se cachait tout le temps derrière quelqu'un. J'ai l'impression de la revoir encore dire avec sa petite voix 'Merci de m'avoir remarqué.'… tu vois… comme Bourriquet. »
« Arrête… » Elle n'en peut visiblement plus.
« On l'a appelé Bourriquet pendant des années après ça ! » Charlie ne peut plus s'arrêter. Je pense que voir Lindsey aussi heureuse le ravie.
Je décide d'intervenir avant qu'elle ne s'effondre définitivement au sol par manque d'air.
« Ca suffit maintenant Charlie de se moquer de moi. Tu n'es pas censé raconter à tout le monde les pires histoires sur mon compte. » Je prends un air boudeur, la lèvre inférieure en avant et les bras croisés.
L'effet est tout inverse, Lindsey se met à rire encore plus fort. Délibérément, elle attrape un coussin du canapé et se le plaque sur le visage. Autant pour étouffer son rire que pour ne plus voir ma mine faussement renfrognée.
Charlie et moi partageons un regard complice. Je lui fais un clin d'œil avant de lui envoyer une réplique moqueuse.
« Tu sais que tu vas me le payer cher ça, frangin ! Elle va m'en faire baver avec ça maintenant. Je suis sure qu'avant que je puisse comprendre ce qui m'arrive, cette histoire aura fait le tour du labo. Je te jure, je me vengerai. »
Il éclate de rire avant de venir se placer juste à côté de moi et de me passer un bras autour des épaules.
« C'est une chic gamine, Jazz, c'est normal que je partage ça avec elle. »
Lindsey qui a enfin réussi à se calmer un peu, s'est rapproché de nous. Quand je me retourne vers elle, elle vient placer ses bras autour de ma taille et me donne gracieusement un des câlins dont les Willows ont le secret.
« Ben oui Bourriquet, c'est normal que je sache ça. Et puis tu sais, j'ai toujours adoré Winnie l'ourson. Alors ça fait de nous une belle équipe non ? »
Je dépose un baiser dans ses cheveux.
« Oui ma puce, la plus meilleure des équipes. »
Elle resserre ses bras un peu plus fort autour de moi pendant plusieurs secondes avant de se laisser entraîner vers la table où Laura a servi le repas.
Le dîner se passe tranquillement. La discussion est légère, sûrement parce que Charlie continue de raconter à Lindsey des anecdotes sur notre enfance… enfin sur les quelques années heureuses que nous avons eu avant que notre famille ne parte en lambeau.
L'adolescente passe son temps entre fou rire et ricanement. Elle semble ravie d'apprendre tous ces détails sur moi et ne cesse de me lancer des regards amusés.
Je ne peux m'empêcher de remarquer qu'à plusieurs reprises, ma mère est restée silencieuse. Elle se contentait de regarder Lindsey les yeux pleins d'une tendresse maternelle. A chaque fois qu'elle détournait les yeux de la jeune fille, c'était pour mieux me regarder avec un sourire entendu.
Je ne suis pas bien sûre de ce qu'elle pouvait bien voir ou comprendre dans cette scène mais je ne doute pas une seconde qu'elle voit bien au-delà de ce que cela semble être. Je suis persuadée qu'elle devine ne serait ce qu'en partie ce qui me lie à Lindsey.
Rien que la similitude de nos histoires est troublante, je dois bien le reconnaître. Comme moi Lindsey a perdu son père très jeune même si pour moi cela a été plus une délivrance qu'autre chose, comme moi sa mère se retrouve enfermée pour avoir voulu prendre soin d'elle… tout ce que j'espère c'est qu'elle n'aura pas à traverser toute son adolescence loin de Catherine comme j'ai du traverser la mienne loin de Laura.
Il me suffit de me remémorer tout ce qu'ont pu être ces années sans Laura pour retrouver toute ma détermination à tout mettre en œuvre pour que jamais Linds n'aie à vivre ça. Ce qu'elle traverse depuis ces derniers jours est déjà bien trop pour une jeune fille de son âge et je dois faire au plus vite avant que cette situation ne laisse des séquelles irréparables sur elle.
Perdue dans mes pensées, je ne remarque pas que le silence est tombé sur notre tablée. Charlie mange tranquillement, ma mère continue d'observer Lindsey en souriant… Lindsey, qui elle me fixe d'un regard étrangement sérieux.
Je lui souris doucement mais elle reste toujours aussi calme. Dans un lent mouvement, je la vois tourner la tête vers ma mère pour l'observer tout aussi intensément. Elle revient vers moi de longues secondes pour retourner de nouveau vers Laura. Je la laisse faire sans rien dire, me demandant ce qui peut bien lui passer par la tête.
Je croise brièvement le regard de Laura qui hausse les épaules en souriant l'air de me dire qu'elle ne comprend pas non plus ce qui se passe. Pourtant, tout comme moi, elle ne dit rien. Ce petit manège se poursuit pendant plusieurs minutes. Seul Charlie semble étranger à ce qui se déroule silencieusement sous son nez.
Tout à coup, la voix enfantine de Lindsey s'élève, brisant le calme qui s'était installé.
« Ta mère te ressemble Sara… » Elle constate simplement l'évident.
Je lui souris tendrement.
« Je dirais plutôt que c'est moi qui lui ressemble. »
« Oui c'est vrai, tu as raison… »
Elle reste silencieuse pendant un long moment. Je la laisse faire sachant pertinemment que quelque chose va forcément sortir de cette constatation.
« Mais … et moi… » Elle hésite.
« Oui ? »
« Pourquoi est ce que tout le monde me dit que je ressemble à ma mère, si en fait, elle ne l'est pas ? »
Un silence de plomb tombe à cette simple question. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine quand je constate la douleur qui flotte au fond de ses yeux. Son sourire a disparu, tout comme le mien.
Je ne peux pas lui mentir.
« Parce que c'est vrai, tu lui ressembles… »
« Comment… comment je peux lui ressembler si elle n'est pas ma vraie mère ? » Ses yeux sont désormais pleins de larmes. Je dois lutter pour ne pas me lever et la prendre aussitôt dans mes bras.
« Ta mère… je veux dire ta mère biologique, ressemblait beaucoup à Catherine. Vos caractères physiques sont donc sensiblement les mêmes. Mais tu ressembles à Catherine plus que tu ne peux le croire Lindsey. Je te retrouve en elle à chaque instant. La façon dont tu parles, la façon dont tu te conduis, même la façon dont tu boudes parfois… c'est tellement elle que c'en est assez incroyable. »
« Mais elle n'est pas ma vraie mère… et elle ne le sera jamais. »
Je soupire profondément et cherche ce qui pourrait soulager la détresse évidente de la jeune fille. J'ai mal de la voir douter ainsi.
« Toujours… Catherine sera toujours ta mère, Lindsey ! Elle ne t'a peut être pas donné la vie au sens propre du terme, mais elle t'a élevé comme si tu étais sa propre fille, elle s'inquiète pour toi comme si tu étais sa propre fille, elle t'aime comme si tu étais sa propre fille… Elle t'aime, Lindsey. Elle t'aime parce que TU ES sa fille. Rien ne pourra jamais changer ça, crois-moi.»
« Pourquoi elle ne me l'a jamais dit alors ? » Je sens de la colère apparaître dans sa voix.
Sa question me prend de court. Même si je peux envisager différentes explications au silence de Catherine, aucune n'est de taille pour rassurer la jeune blonde en face de moi qui semble attendre ni plus ni moins que la vérité de ma part.
Alors que je me bats avec moi-même pour trouver la meilleure chose à dire, une chose à laquelle je ne m'attendais pas se produit. La voix calme et douce de Laura s'élève.
« Moi je peux te le dire. »
Lindsey la regarde un long moment d'un regard interrogateur.
« Vous ne la connaissez même pas. »
La réplique est froide et cinglante. Pour autant, elle n'altère pas le sourire de Laura. Elle garde ses yeux braqués sur Lindsey et seulement sur elle.
« C'est vrai, je ne connais pas Catherine, mais je suis une mère moi aussi. »
Quelques secondes de réflexion intense suffisent à Lindsey pour déterminer si oui ou non elle peut croire Laura.
« Alors pourquoi ? »
« Sara te l'a dit et je pense qu'elle a raison. Catherine t'aime comme sa propre fille et pour elle, il n'y a sûrement aucun doute possible sur le fait, que oui, tu es bien sa fille. Pourquoi te dire le contraire… tu seras toujours sa fille après ça. Pas besoin de te faire souffrir inutilement pour savoir tout ce qui vous lie. Elle a seulement voulu t'éviter la souffrance d'une telle nouvelle. Seule une mère peut faire ça. Protéger son enfant envers et contre tout »
L'échange silencieux entre Laura et Lindsey est troublant. Les paroles tellement simples de ma mère semblent apaiser la peine de la jeune fille et me laisse moi dans l'expectative. Pourquoi est ce que j'ai l'impression qu'elle ne parle pas uniquement de Lindsey et de Catherine ?
« Elle a été là pour prendre soin de toi, elle est là pour t'écouter, pour entendre tes rires, pour essuyer tes larmes, pour te soigner quand tu es malade, pour te regarder dormir… elle est juste là. C'est ta mère, pas besoin de la génétique pour le prouver. »
Laura s'arrête quelques secondes, hésite un moment puis reprend d'une voix quasi inaudible.
« Crois-moi, Catherine est sûrement plus une mère pour toi que je ne l'ai jamais été pour Charlie et Sara. Elle est sûrement plus présente pour toi que je ne l'ai jamais été pour eux. Tu es très jeune et pourtant, je peux t'affirmer qu'elle te connaît probablement cent fois mieux que je ne connais mes propres enfants qui ont pourtant le même sang que moi. »
Toutes mes fonctions cérébrales se sont bloquées. Les paroles de Laura me font mal comme jamais auparavant je n'aurais cru possible. Elles me font mal parce que je sais qu'elle a raison… elle est notre mère et pourtant, elle ne nous connaît pas et on ne la connaît pas. La douleur dans sa voix est tellement évidente que je sens les larmes emplir mes yeux. Charlie reste aussi silencieux que moi, mais je peux lire dans son regard que lui aussi est dévasté par le discours qu'il vient d'entendre.
Pour masquer son désarroi, je le vois plonger dans son assiette et recommencer à manger comme si la conversation ne le concernait pas.
« Alors, à ton avis qu'est ce qui est important, le fait qu'elle t'ait elle même donné la vie ou le fait qu'elle t'ai donné tout son amour ? »
La question de Laura reste en suspens. Le regard de Lindsey est immobile et pourtant, je vois une multitude de sentiments passer sur son visage avant qu'une certitude inébranlable n'y apparaisse.
« Elle est ma mère. »
Le soulagement qui me traverse est sans borne. J'ai du mal à croire que Lindsey en soit arrivée à la seule conclusion possible. Je sais que les choses ne sont pas simples et qu'à un moment ou à un autre, Catherine devra elle-même répondre aux questions de sa fille. Les choses ne seront sûrement pas aussi faciles à ce moment là, mais la seule chose importante à l'instant présent, c'est que la jeune fille ait retrouvé un peu de confiance en cette relation qui l'unit à Catherine.
Et je crois que pour cela, je dois un grand merci à Laura. Il n'a sûrement pas été facile pour elle de se mettre à nu pour rassurer Linds, mais elle a su le faire avec tellement de douceur et de simplicité que je ne lui serais jamais assez reconnaissante pour ça.
Petit à petit, je peux voir un peu de vie réapparaître sur le visage de Lindsey. Elle ne sourit toujours pas mais ses traits se sont visiblement détendus. Elle ne parait plus sur la défensive, elle ne parait plus s'interroger autant, ni souffrir autant d'ailleurs.
Elle continue seulement de dévisager Laura qui ne s'est jamais départie de son sourire.
Je ne sais pas trop quoi faire. Le silence est profond mais plus aussi gênant qu'avant et j'hésite à briser ce moment de calme. Après tout, je n'en ai pas connu depuis plusieurs jours et ça me fait du bien de ne plus me triturer le cerveau à trop réfléchir.
Instant de courte durée quand je constate que Lindsey me fixe d'un regard inquisiteur. Elle recommence son va et vient entre moi et ma mère, en se permettant parfois un léger regard vers Charlie qui mange toujours aussi consciencieusement.
Je peux presque entendre les rouages de son esprit se mettre en marche. Une fois rassurée sur ses propres interrogations, elle appréhende probablement enfin toute l'ampleur des paroles de ma mère. Je suis sure qu'elle essaie de comprendre… mais comment le pourrait-elle ?
Je veux bien imaginer que les choses doivent être étranges pour elle: ces paroles énigmatiques, mon attitude à l'aéroport, le fait que je n'ai jamais parlé de ma famille auparavant. A sa place, je me poserais sûrement tout un tas de questions moi aussi. C'est bien ça le problème, le seul moyen pour elle de comprendre quelque chose à tout ça va être de me poser des questions, et là je dois avouer que je n'en ai pas du tout envie.
Qu'on me comprenne bien, j'adore Lindsey et rien ne compte plus pour moi aujourd'hui que de les aider elle et Catherine à se sortir du cauchemar dans lequel elles sont plongées. Mais ça ne veut pas pour autant dire que j'ai envie de me mettre à nu pour que l'adolescente pense à autre chose. Je n'ai pas du tout envie d'ouvrir en ce moment le chapitre Sidle … et puis sincèrement, je doute fortement que de savoir tout ce par quoi ma famille est passée l'aiderait en quoi que ce soit. Ca la traumatiserait sûrement encore plus d'imaginer qu'elle pourrait tout à fait traverser la même chose si Catherine ne sortait pas de prison.
Je dois absolument éviter qu'elle se lance dans une volée de questions auxquelles il me sera difficile de ne pas répondre.
Une diversion… il me faut une diversion !
Un ange passe… et comme si le ciel m'avait entendu, Charlie m'offre l'excuse idéale pour éviter d'avoir à expliquer à Lindsey le mystère Sidle.
Alors qu'il était tranquillement en train de finir son assiette, une longue traînée de sauce tomate s'échappe de sa fourchette pour aller lamentablement s'échouer sur sa chemise blanche.
Brusquement, je tends mon index vers lui en mettant à hurler d'une voie railleuse.
« Po…po… po… po… po… po… po… po…p…p…Porcinet ! »
Trois paires d'yeux hallucinés se tournent vers moi et je ne peux retenir un éclat de rire devant leur mine éberluée.
Quand je vois Charlie baisser la tête vers le devant de sa chemise, je sais qu'il vient de comprendre. Il redresse le visage et part dans un grand éclat de rire avant de se lever et de se diriger vers moi d'un air menaçant.
Avant que je ne puisse comprendre ce qui m'arrive, je me retrouve au sol, Charlie à califourchon sur moi en train de me chatouiller. J'essaie vainement de me défendre mais il est bien trop fort pour moi. En à peine quelque seconde, je me retrouve à bout de souffle, le visage en feu.
« Arrête… arrête… je me rends… je ne… je ne peux plus… respirer ! »
Mes suppliques sont vaines et il continue gentiment son travail de sape.
C'est alors qu'une voix autoritaire, que nous n'avons plus entendu depuis plus de vingt ans, nous cloue sur place.
« Charlie ! Lâche tout de suite ta sœur ! On ne se bat pas à table ! »
Immédiatement il s'arrête et me lâche. Dans un même mouvement penaud, nous relevons tous les deux la tête vers Laura. Elle est debout à côté de nous, les mains solidement fixées sur ses hanches, elle nous regarde les sourcils froncés, avec un air sérieux sur le visage. Air pas très crédible quand on constate l'immense sourire qui flotte sur ses lèvres.
« Qu'est ce que c'est que ces manières ! Ce n'est pas comme ça que je vous ai élevés ! »
Comme deux enfants pris en faute, on se redresse la tête basse. Mes chaussures me semblent alors terriblement intéressantes. J'ai comme l'impression d'avoir dix ans et de m'être fait prendre la main dans la boîte de biscuits.
J'entends alors un pouffement enfantin juste sur ma droite et remarque que Lindsey fait tout son possible pour ne pas éclater de rire. Elle est rouge comme une pivoine à force de retenir sa respiration.
D'un geste discret, je donne un coup de coude à Charlie dans les côtes. Comme il ne comprend pas immédiatement pourquoi, il me rend mon geste aussitôt et est à deux doigts de se jeter à nouveau sur moi quand je lui fais un signe de tête vers la jeune fille. Nous échangeons alors un regard machiavélique. Pas besoin de se parler, on se comprend sans ça, notre vieille complicité est toujours là. Sans se concerter, on s'élance tous les deux vers Lindsey. En deux temps trois mouvements, elle est par terre à hurler sous une attaque de chatouille en binôme.
Malgré ses cris, notre torture est sans pitié. Nous rions tous les deux aussi fort que l'adolescente.
La magie de ce moment me frappe de plein fouet. Ma famille est de nouveau réunie…. et heureuse. La situation n'est pas simple et il faudra sûrement du temps et des explications mais en cet instant, les choses me semblent parfaites. Pour la première fois depuis des années, j'ai enfin l'impression de faire partie d'une véritable famille… et normale surtout.
Je suis consciente que c'est temporaire mais je dois en profiter au maximum le temps que ça durera. J'aimerais que ça dure le plus longtemps possible… pourquoi pas toujours ?
Je suis brusquement tirée de ma rêverie par une violente sensation de brûlure sur mon oreille droite.
« Waaaaaaa…ça fait mal !»
Je suis obligée de me relever pour suivre le mouvement. Je remarque alors que Charlie se redresse tout aussi vite que moi en criant aussi. Ma mère nous a tous les deux attrapés par les oreilles pour sauver Lindsey de notre assaut.
On se retrouve debout à frotter nos oreilles douloureuses pendant que Laura aide Lindsey à se remettre debout. Elle rit toujours alors que Laura l'aide à s'asseoir sur une chaise. Quand elle s'est suffisamment remise pour nous remarquer, elle nous tire brusquement la langue. Par dépit, nous lui répondons à l'identique dans un mouvement parfaitement synchrone, avant de bouder de la façon la plus évidente. Laura nous regarde tous les trois en secouant la tête.
« Vous êtes incorrigibles ! »
Nous échangeons des regards innocents avant de tous les quatre éclater de rire en même temps. Le retour à la normale prend un certain temps, chaque fois que l'un de nous se calme, il lui suffit de voir les autres pour de nouveau repartir dans un fou rire incontrôlable.
Au milieu de tout ça, Lindsey en profite pour se rapprocher de moi et entoure ses bras autour de ma taille. Une chaleur envahit aussitôt mon cœur. C'est incroyable comme les élans d'affection de cette gamine me font toujours me sentir tout de suite mieux. Un petit pincement m'enserre la poitrine quand je réalise que c'est exactement ce dont Catherine aurait besoin. Mon rire meurt doucement quand l'image de ma collègue me traverse l'esprit. Je la revois menottée à son lit d'hôpital, je la revois au bord de la rupture.
L'envie urgente de la serrer contre moi pour la réconforter refait surface alors même qu'elle n'est pas présente.
La culpabilité me ravage d'un seul coup. Je suis là en train de m'amuser alors qu'elle est enfermée seule et perdue. Il faut que j'aille la voir, au moins pour savoir comment elle va.
« Sara ? » Lindsey me tire de mes pensées.
« Oui ? »
« Pourquoi tu as appelé Charlie, Porcinet ? »
Je ricane légèrement en constatant que mon frère rougit à la question de la jeune fille.
« Je l'appelle comme ça parce que je ne suis pas la seule à m'être retrouvée affublée d'un surnom à la Disney. Quand il était enfant… et je vois que ça n'a pas changé… Charlie mangeait comme un vrai petit cochon. On l'avait donc surnommé Porcinet. A nous deux, on formait un beau duo, non ? Bourriquet et Porcinet, tu parles d'une équipe de bras cassés ! »
Lindsey éclate de rire. Elle se détache doucement de moi et dans un mouvement taquin pousse Charlie de l'épaule.
« Moi j'aime bien Porcinet et Bourriquet, alors je trouve ça trop cool. »
Charlie rit aussitôt et place son bras sur les épaules de l'adolescente.
« On va te trouver un beau surnom alors. Je vais réfléchir à ça. »
Laura qui était restée silencieuse, intervient alors. Elle se pose une main sur la joue et prend un air dépité.
« Mon Dieu, non ! Un fan de plus de Winnie l'ourson à gérer ! Ca va être quelque chose ! »
Un nouvel éclat de rire emplit mon appartement.
Nous terminons le repas dans la bonne humeur. Même Laura participe à notre joyeux délire, elle semble avoir perdue un peu de la gêne des premiers instants.
Une fois que tout est rangé, je me surprends moi-même à énoncer à haute voix ma pensée brusquement sans y amener un peu de tact.
« Je vais y aller. Je dois aller travailler mais il faut d'abord que j'aille voir Catherine. »
Une chape de plomb tombe alors instantanément.
Sans que je l'ai vu venir, Lindsey s'agrippe à moi et me supplie d'une voie pleine de sanglots.
« Emmène-moi avec toi. »
Je regrette aussitôt ma façon de faire, j'aurais du avoir plus de délicatesse car je sais maintenant que je vais devoir lui briser le cœur.
« Emmène moi, je veux la voir… s'il te plait Sara, elle me manque… j'ai besoin de la voir… » Sa plainte est une torture pour moi.
J'entoure mon bras autour de ses épaules et pose ma main libre sur sa joue.
« Je ne peux pas t'emmener là bas, ma puce. Je n'en ai pas le droit. Mais je dois y aller pour m'assurer que ta mère va bien et qu'elle sache que tu es en sécurité. »
Je me déteste de la faire souffrir ainsi mais je n'ai pas le choix. Les larmes parcourent maintenant abondamment son visage. Sous l'impulsion, je tente de la soulager comme je peux.
« Je te propose une chose. Le temps que je me prépare, tu lui écris un mot et je lui donnerais quand je la verrais d'accord ? »
Elle acquiesce sans prononcer un mot. Sans perdre plus de temps, je lui donne de quoi écrire et me rends dans ma chambre pour me rafraîchir un peu et changer de vêtements.
Le temps que Linds finisse sa lettre, je parle rapidement avec Charlie et obtient sa promesse qu'il va se pencher sur cette histoire de garde temporaire. Je bois rapidement une tasse de café que m'a préparé Laura et gagne la certitude qu'elle va prendre soin de Lindsey pendant que je serais au boulot.
Je me rends compte que je ne me suis pas reposée une seule seconde depuis mon précédent service. La dernière fois que j'ai dormi me semble appartenir à une autre vie. Je suis épuisée, vidée.
Même si je reçois le café comme une véritable bénédiction, je ne suis pas dupe sur le risque que je suis en train de prendre. Le shoot de caféine qui envahit mes veines n'a pas que pour seul résultat de me garder alerte et éveillée, il ne fait que me rendre encore un peu plus tendue, un peu plus susceptible et instable. Je suis à fleur de peau et bien consciente du fait qu'il va falloir que je me surveille pour ne pas tout prendre au premier degré et pour ne pas exploser à la première contrariété.
Je sens que la nuit va être longue, très longue… si au moins Catherine pouvait sortir de prison que je puisse enfin me reposer un peu ! Ce doit être ma priorité pour cette nuit, de toute façon, je ne pourrais pas fermer l'œil tant qu'elle sera encore là bas.
Chapitre 21 : CatherineElle est là… enfin elle est là !
Toujours aussi belle… non même encore plus belle que d'habitude ! Et merde comme j'aurais voulu me perdre en elle, il y a si peu de temps, comme j'aurais aimé lui appartenir si elle m'avait laissé faire !
Comme si je ne l'avais pas vu depuis des semaines, depuis des mois, je me laisse éblouir par sa beauté nature, presque sauvage. Des cernes sombres marquent son visage encore plus pâle que la normale. Elle semble plus fragile que d'habitude et cette petite faille dans sa carapace si dure ne la rend que plus irrésistible et attirante. J'aurais tout de suite envie de la prendre dans mes bras et d'effacer les traces de fatigue qui marquent ce visage qui hante mes rêves les plus profonds.
Elle est là et elle ne dit rien. Pourtant, je vois qu'elle n'est pas à son aise. Elle se balance d'un pied sur l'autre, pas sure d'être bien à sa place, comme si elle s'apprêtait d'un moment à l'autre à prendre la fuite. Quel pourvoir est ce que j'ai sur elle pour la mettre dans un état pareil ? A quoi est ce qu'elle s'attend… à ce que je lui hurle dessus, à peine entrée dans la pièce ?
Elle n'a pas tort en même temps…. Car si j'ai la capacité de la faire douter, elle, a le pouvoir inégalé par personne avant elle, de me mettre dans un état de nerf pas croyable. Je la sens… quelques secondes qu'elle est là et je la sens monter en moi, cette colère que je ne peux réprimer à chaque fois que je suis en sa présence, à chaque fois qu'il est question d'elle.
Toutes mes envies de faire des efforts m'abandonnent quand je la vois juste ici en face de moi. Seuls restent les évènements de ces derniers jours. Ma colère contre elle, ma frustration de ne rien pouvoir y faire, ma jalousie maladive.
Ma jalousie… je la sens doucement s'échapper de mon cœur pour gagner petit à petit chaque cellule de mon corps, chaque parcelle de mon âme.
Je revis cette conversation que j'ai eue avec Woody, je ressens à nouveau toute la peine et toute la rage qu'elle a amené en moi. Je revois ces heures qui ont lentement écoulé ma journée et durant lesquelles j'ai passé mon temps à revivre encore et encore cette scène, à me demander ce que je devais en penser, si je devais suivre les conseils de Woody, si je devais entendre ses avertissements.
Mais voilà…. Toute bonne intention mise à part, le problème vient surtout de la personne qui m'a dit tout ça.
J'aimerais tellement trouver les mots pour dire à Sara tout ce que je ressens pour elle, pour lui dire combien je souffre de la voir « s'amuser » avec ce bellâtre pendant que je me meurs dans un coin. Mais si une part de moi n'a toujours pas réussi à faire une croix sur mes sentiments, l'autre partie, elle, se démène pour que je ne la laisse plus jamais me faire souffrir de la sorte. Elle se bat pour que je rejette Sara le plus loin possible de mon cœur, le plus loin possible de ma vie.
Ajouter à ça, la plaie à vif d'avoir perdu Lindsey et je me retrouve dans l'impossibilité de combattre cette petite voix qui me souffle de lui faire mal. Elle me dit que faire souffrir Sara apaisera ma propre peine et je n'arrive pas à lui donner tort.
Je sais pourtant qu'elle est la pour me donner les dernières avancées de l'enquête, pour me dire si le fait qu'elle ait fait le lien entre Lindsey et Eddy va m'aider ou non à sortir de ce trou. Mais quand je la vois là, à attendre gentiment que je lui parle, je ne pense qu'à Woody et elle. Je revois toute ces fois où je les ai vu flirter ouvertement, je revois surtout cette fois où je l'ai ai surpris en train de s'embrasser dans un coin sombre d'un pub. Je revis la sensation de vide et de trahison qui m'a submergé à ce moment là.
Ce souvenir me prend à la gorge et m'empêche quasiment de respirer. La seule façon de reprendre pied est de lâcher ma colère sur elle.
« Tiens donc ! Miss Sidle en personne ! Qu'est ce qui me vaut l'insigne honneur de te voir ici ? Plus de messager de seconde zone à m'envoyer ? »
Ses yeux se voilent de tristesse à peine a t-elle entendu mes mots. Elle soupire profondément et s'avance silencieusement prés de mon lit. Plus elle approche et plus les signes de sa fatigue sont évidents. Un moment, j'ai l'impression qu'elle va tendre le bras pour se saisir de ma main, mais je pense avoir rêvé quand je la vois placer ses bras rigides le long de son corps.
« Catherine, s'il te plait, pas maintenant… » Sa voix est basse et grave, elle reflète parfaitement toute la lassitude que reflète son visage.
Je ne me laisse pas attendrir, bien au contraire, si elle croit être la seule à en avoir marre, elle se trompe.
« Pas maintenant, quoi ? Je peux être surprise de te voir là non ? Je pensais que tu étais bien trop occupée pour avoir une petite seconde à me consacrer ! » Je ne perds pas mon temps à masquer le sarcasme dans ma voix. Si elle est là pour peu de temps, elle va en avoir pour son argent !
« Tu crois que je me la coule douce, c'est ça ? »
« Comment tu veux que je le sache ! On ne me dit rien ici ! »
Un éclair de surprise passe dans ses yeux.
« Woody ne t'as rien expliqué ? »
Je ricane inconsciemment.
« Parlons-en de lui. Pourquoi tu me l'as envoyé ? »
Elle me répond du tac au tac d'un ton innocent.
« Justement pour que tu sois au courant. »
« Au courant de quoi, il ne m'a presque rien dit ! Et pourquoi lui ? » Ma voix grimpe dangereusement. « Pourquoi pas quelqu'un d'autre ? Tu ne pouvais pas dire à Nick ou Greg de faire ça ! »
« Je ne vois pas où est le problème ? »
« Vraiment ? Tu ne vois pas ? Pourquoi lui plutôt qu'un autre ? Il est tout le temps dans les parages que tu ne pouvais pas demander ça à quelqu'un d'autre ? »
Je vois bien qu'elle ne comprend rien à ma réaction. Elle est totalement aveugle à ce que je peux ressentir et ça a le don de m'énerver encore plus.
« C'est quoi ton problème avec Woody, Catherine ? Je croyais que c'était ton ami ! »
« Mon ami ?! Laisse-moi rire ! Il est la dernière personne que j'avais envie de voir aujourd'hui ! »
« Parfait ! Je vois qu'il n'y a pas que moi qui me retrouve sur ta liste noire ! Je vais me sentir moins seule ! » Elle répond brusquement.
Sa réaction violente me laisse sans voix pendant quelques secondes. Elle était si calme et détachée jusqu'à présent, que je ne m'attendais pas à ce qu'elle me renvoie la balle de cette façon d'un seul coup. Je me reprends rapidement.
« T'inquiète pas pour ça ! Il y a toujours de la place sur cette foutue liste… surtout pour vous deux ! »
Je la vois lever sa main vers son visage et se pincer fortement l'arête du nez, en fermant les yeux comme si elle cherchait à chasser une migraine tenace.
« Est-ce que ça doit se passer à chaque fois comme ça, Catherine ? »
« Se passer comment ? »
« Toi, te conduisant comme la dernière des garces alors que je ne suis là que pour t'aider ? »
Sa réplique cinglante me fait l'effet d'une gifle. Jamais avant elle ne m'avait parlé comme ça. Il s'est visiblement passé quelque chose entre cet instant et le moment où elle a mis le pied dans ma chambre. Peut être que ça y est, j'ai épuisé toute la patience qu'elle était capable de me donner.
Elle profite de ma stupeur pour reprendre.
« Peu importe. Je suis venue pour te dire comment les choses avancent, c'est ce que je vais faire. Alors tu m'écoutes et je pars, au moins tu n'auras plus à me supporter, vu que tu n'en es apparemment plus capable. »
Son ton est tellement glacial qu'il me saisit jusqu'au cœur et bloque ma voix au fond de ma gorge. Il faut dire, je ne m'attendais pas vraiment à ça. Jusqu'à présent, à chaque fois que je m'en étais pris à elle, elle était restée étrangement calme et avait encaissé sans rien dire. Je pense que cette période faste vient de s'achever.
« Très bien, je commence. Plus vite ça sera fait, plus vite tu seras débarrassée de moi… Je t'ai envoyé Woody pour te dire qu'on avait enfin la preuve par l'ADN que Lindsey était la fille d'Eddy, dès que je serai sortie d'ici, je vais de ce pas chez le procureur pour te faire sortir de ce trou et crois moi, j'y arriverai ! Si c'est Woody qui est venu te le dire, c'est parce qu'il était la seule personne que j'avais sous la main quand j'ai du partir à toute vitesse du labo. En fait, j'ai reçu un coup de fil… euh… »
D'un seul coup, elle redevient nerveuse et perd toute sa froide confiance en elle.
« Lindsey m'a appelé… hum… elle s'était échappée du foyer où on l'avait placé. »
Mon sang ne fait qu'un tour et je retrouve aussitôt ma voix.
« QUOI ?! Mais elle est où, qu'est ce qu'elle a fait ? »
« Rassure-toi, elle est chez moi. Elle a réussi à sortir avec l'aide d'un de ses amis et m'a appelé immédiatement pour que je vienne la chercher. Elle était malheureuse là-bas et n'a pas vraiment réfléchi à ce qu'elle faisait. »
« Mais elle est chez toi avec qui ? Ne me dis pas que tu l'as laissé seule quand même ?! »
« Pour qui tu me prends, Catherine ?! » Son ton est redevenu aussi tranchant qu'un rasoir. « Bien sur qu'elle n'est pas seule ! »
« Mais avec qui est elle alors ? » Je hurle face à son absence de réelle réponse.
« Heu… elle est avec mon frère… et … ma mère. »
Je reste bouche bée à la regarder, pas bien sur d'avoir compris. Son frère et sa mère ?! Mais… jamais elle n'avait parlé de sa famille avant… et pourtant Dieu sait que j'ai passé du temps avec elle. Pourquoi est ce qu'elle n'en a jamais parlé ? Et surtout pourquoi est ce qu'il apparaisse d'un seul coup dans le paysage ?
« Ton frère et ta mère… mais tu n'en avais jamais parlé avant ! Pourquoi maintenant ? » Je ne peux que murmurer tellement la surprise me saisit encore.
« Quelle importance ?! L'essentiel, c'est qu'ils prennent soin d'elle pendant que je suis au labo. De toute façon, elle est bien mieux avec eux que dans ce foyer merdique. Je les connais ces endroits, ils sont tous plus pourris les uns que les autres ! »
Son regard se voile au moment où elle prononce ces derniers mots. J'ai la curieuse sensation qu'il y a un double sens à ces mots et que ce n'est pas seulement de la rhétorique… encore une fois, elle reste un mystère pour moi et je ne suis plus si sure d'avoir envie de le percer.
Je ne dois penser qu'à Lindsey, à ce qui lui arrivera tant que je ne serais pas sortie et même à ce qui va arriver si je sors un jour d'ici.
« Pourquoi est ce que tu ne l'as pas ramené au foyer, ils doivent la chercher partout ! » Tant bien que mal, j'essaie de limiter l'agression dans ma voix. Il me faut des réponses avant tout et je ne peux pas prendre le risque de la voir exploser parce que mon ton ne lui aura pas plu.
« Tout simplement parce qu'elle me l'a demandé. Elle n'est vraiment pas bien et je n'ai pas eu la force de la remettre dans cet endroit pourri. Tu n'as pas d'inquiétude à avoir, j'ai négocié avec eux pour qu'elle puisse rester avec moi au moins ce soir. Je suis censée la ramener demain mais… »
Brusquement, elle s'arrête en plein milieu de sa phrase et détourne son regard.
Ca n'est pas normal ! Merde ! Qu'est ce qu'elle va encore m'annoncer ? Soudainement, j'ai peur … j'ai peur de cette fois ne pas supporter ce que je vais entendre.
« Catherine, il faut que je te dise une chose. Lindsey ne va pas très bien là bas. »
« Et tu crois que j'ai besoin de toi pour me dire ça ! » Je ne peux me retenir de hurler. « Je connais ma fille mieux que toi il me semble. »
Elle sursaute légèrement à mes cris et commence à se masser doucement les tempes, les yeux clos.
« Ne crie pas, s'il te plait, Catherine ! Ne crie pas…. »
« Oh mais excuse-moi de te déranger ! Si tu le permets j'en ai un peu rien à foutre de crier ou pas, la seule chose qui m'intéresse tout de suite c'est Lindsey ! »
« C'est la même chose pour moi, alors ne commence pas tu veux ! »
Ses yeux me jettent des éclairs. Je ne crois pas l'avoir déjà vu avec un regard aussi sombre. Une petite veine palpite juste à la rencontre de son front et de sa tempe. Je la connais depuis suffisamment longtemps pour savoir que ce n'est pas bon signe. Cette marque extérieure n'est faite que pour me prévenir de son extrême fatigue et du fait qu'elle arrive doucement au bout de ce qu'elle est capable de supporter. Mais je ne veux pas voir les avertissements qu'on m'offre, seul mon instinct maternel me pousse à aller encore plus loin.
« Alors… Tu craches le morceau oui ou merde ! »
« Tu sais que j'ai très envie de te dire merde là ! » Son ton grimpe dangereusement. Visiblement elle ne craint plus pour sa migraine. « Peu importe. Charlie est avocat, tu vois… »
« Qui est Charlie et qu'est ce que j'en ai à foutre qu'il soit avocat ?! »
« C'est mon frère, Catherine. Charlie est mon frère et je suis vraiment ravie que tu n'en ai rien à foutre. Quoi que ça ne m'étonne qu'à moitié. »
« Et alors, ça change quoi qu'il soit avocat ou plombier, tu m'expliques ? »
La conversation prend un tour dangereux. Chacune se renvoie la balle violemment comme dans un match de tennis et je sais que celle qui perdra ce point se retrouvera à terre.
« Ca change que je vais lui demander de m'obtenir la garde de Lindsey. »
Un courant électrique me traverse tout le corps pour finir par m'exploser le cœur. Je me redresse brutalement et Sara ne doit son salut qu'au fait que je sois toujours menottée à mon lit.
« TU TE FOUS DE MOI ! »
Je me débats avec mon « bracelet », avec pour seul résultat que de me meurtrir un peu plus le poignet.
« Calme-toi ! Essaie de comprendre un peu. Elle n'est pas bien là-bas et j'ai peur que la prochaine fois, elle s'échappe et ne m'appelle pas après. Je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose et je ne fais absolument pas confiance à une pseudo famille d'accueil dont je ne saurai strictement rien. Au moins, si je l'ai avec moi, je pourrai la surveiller. Charlie va m'aider à en avoir la garde temporaire. »
« Elle est forte celle là ! Jamais je n'aurais cru ça de toi ! Ca ne t'a pas suffit de détruire ma vie et ma carrière, tu veux maintenant me prendre ma fille ! »
Elle devient rouge de colère à mes paroles et serre ses poings violemment. Ses jointures deviennent blanches, son visage se déforme de rage et pour la première fois depuis que je la connais, elle me ferait presque peur.
« Putain, Catherine, tu m'écoutes quand je parle ! Je t'ai dit garde temporaire, pas définitive. Tu récupéreras Lindsey dès qu'on t'aura innocenté de tout ce dont tu es accusée ! Tu devrais être contente que je la sorte de cet endroit ! »
« Contente ?! Comment tu veux que je sois contente quand tu vas avoir la garde de Lindsey et la voir tous les jours quand je n'ai même pas le droit de l'approcher ! »
« Pense à elle un peu ! »
« Je ne fais que ça penser à elle ! Et ce dont elle a besoin c'est de sa mère. Elle a besoin de moi un point c'est tout ! Sûrement pas de toi en tout cas ! »
On en est arrivé au point où on hurle toutes les deux. Je suis surprise que personne ne soit encore venu pour voir ce qui se passe.
« Qu'est ce qui me dit que tu ne vas pas lui pourrir l'esprit avec tous un tas de saloperies sur mon compte ? »
J'en suis arrivée au stade où je ne pense plus un mot de ce que je dis, tout ce que je veux c'est lui faire du mal ! Qu'elle souffre autant que moi en cet instant.
« Alors c'est ça que tu penses de moi ? » Elle ricane méchamment.
« Et tu voudrais que je pense quoi exactement ?! Tu as seulement détruit ma vie après tout, je devrais peut être te remercier pour ça en plus ? Je te déteste Sara, c'est aussi simple que ça !»
Une douleur sans nom traverse son regard. Elle détourne rapidement les yeux sûrement pour me cacher la peine que je viens de lui infliger. J'ignore alors à ce moment là que c'est la dernière fois que je croiserai son regard.
« Je comprends mieux maintenant pourquoi tu m'as jeté mes sentiments en pleine figure ! Ca n'a aucune importance, hein, Catherine ? C'est bien ça que tu m'as dit ce jour là ? En fait, tu as raison, ça n'a aucune importance ! »
Qu'est ce qu'elle raconte ? Elle est devenue dingue ou quoi ? Je ne comprends strictement rien à ce qu'elle me raconte. Je n'ai même pas le temps de penser à lui poser la question qu'elle reprend aussitôt d'un ton agressif, même son regard détourné me renvoie toute la rage qu'elle ressent envers moi à l'instant présent : « T'inquiète pas va. Je ne resterai pas longtemps à te pourrir la vie. Dès que je t'aurai sortie du merdier dans lequel TU t'es mise et dès que tu auras récupéré ta fille, je partirai. Je quitterai Vegas et tu n'entendras plus jamais parler de moi. Je vais au moins te faire cette faveur et exaucer ton vœu, Catherine, je vais disparaître de ta vie. Tu pourras recommencer à vivre ta petite existence parfaite comme si je n'en avais jamais fait partie. Après tout, je n'ai plus rien à faire ici, je partirai avec ma mère et Charlie, des gens qui m'aiment et qui me respectent et surtout qui ne me traitent pas comme le dernier des déchets de l'humanité. »
Toutes mes fonctions se sont bloquées. Mon cœur ne bat plus, je ne respire plus, je ne pense plus. Ces mots restent prisonniers de mon esprit comme si je refusais de les comprendre, comme si je refusais de réaliser ce qu'elle vient de dire.
« Je crois qu'on n'a plus rien à se dire. Je te ferai connaître les résultats de l'enquête et je m'arrangerai pour que tu ais des nouvelles de ta fille tous les jours. »
Brusquement, elle se retourne et s'éloigne vers la porte. Avant de l'atteindre, elle stoppe tout aussi soudainement et se met à fouiller frénétiquement dans ses poches. En se retournant à moitié mais en évitant bien de croiser mon regard, elle lance une enveloppe vers moi.
« Linds a écrit ça pour toi… »
L'enveloppe atterrit juste sur mes genoux, mais je ne peux m'y intéresser. Je suis trop occupée à essayer de trouver la force en moi pour ouvrir la bouche et lui parler. J'ai beau être en colère, je ne peux pas envisager l'éventualité que je suis en train de la perdre en cette seconde bien précise. Elle est en train de partir, elle est en train de sortir de ma vie.
Je ne veux pas… je ne veux pas…
Avant qu'elle ne passe définitivement la porte, je l'entends murmurer d'une voix éteinte, presque morte.
« Adieu Catherine… bonne chance… »
Puis sans attendre de réponse, elle sort et je contemple, horrifiée, la porte se refermer définitivement sur elle.
« Sara… » Son prénom meurt sur mes lèvres alors qu'une unique larme dévale ma joue avant d'aller s'écraser sur l'enveloppe qui repose toujours sur mes genoux.
A suivre...