Un IMMENSE merci à Lazouglou de s'être spontanément portée volontaire pour être ma beta, surtout qu'elle est on ne peut plus rapide et compétente ! J'ai d'ailleurs, grâce à elle, pu corriger quelques énormités dans mes deux premiers chapitres.

Je suis toujours preneuse de vos autres avis et suggestion. Mon principal problème est le ton assez sérieux, et donc en décalage avec le manga, mais j'ai du mal à le résoudre. Je vais y travailler.

Haruhi resta immobile quelques brèves secondes, le souffle coupé, les yeux dans le vague. Elle réalisa in extremis que la porte du bureau s'ouvrait et parvint à reprendre contenance à la vue d'Arima qui la rejoignait en souriant :

- Ma chérie, il semblerait que nos premiers invités soient arrivés. Ah, et promesse tenue, j'ai éteint mon portable !

Haruhi s'efforça de répondre par un sourire de circonstance ; son esprit, lui, était désormais fixé sur les voix enjouées qu'elle percevait à l'extérieur et, sur le marbre de l'escalier, le claquement des talons féminins qui se rapprochait inexorablement.

Le battant sculpté s'ouvrit et le domestique laissa entrer le couple avant de refermer discrètement. Le regard intense d'Eclair se posa immédiatement sur Haruhi et son sourire s'élargit. La jeune avocate ne parvint pas à bouger, et ce fut dans un brouillard total qu'elle vit Arima s'avancer et s'incliner poliment devant la française :

- Madame Suoh, je présume ?

L'éclat de rire d'Eclair tinta dans la pièce alors qu'elle serrait la main d'Arima :

- Pas du tout Monsieur Kusagi ! je suis Madame Ootori.

La mâchoire de Haruhi manqua de s'écraser sur le parquet alors qu'Arima se redressait, surpris :

- Pardonnez ma méprise, mais vous voyant arriver ensemble…

- Oui, je comprends. En fait mon époux, ayant été retenu pour une réunion, a demandé à Tamaki de passer me chercher à notre domicile, il nous rejoint directement ici.

Haruhi se mordit rapidement la lèvre pour étouffer un soupir, et relevant la tête croisa le regard de Tamaki. Celui-ci, immobile, la fixait de ses yeux bleus étonnés. Etonné par la méprise d'Arima Kusagi, méprise qui, bien que semblant soudain fort logique, n'en avait pas moins pris Eclair et lui au dépourvu. Mais, surtout, étonné de l'expression sur le visage d'Haruhi : la pâleur de sa peau, le tremblement de ses lèvres, la transparence de ses immenses yeux bruns posés sur lui avec une tristesse qu'il ne lui connaissait pas, où qu'il avait voulu oublier.

Etonné, aussi, par le manifeste soulagement de la jeune femme quand elle avait appris que Eclair n'était pas sa compagne. Mais, après tout, si on considérait la dernière fois que les deux femmes s'étaient trouvées en présence l'une de l'autre, une telle réaction n'était pas réellement inattendue.

Reprenant contenance, il serra en souriant la main d'Arima et s'inclina poliment devant Haruhi qui se contenta de hocher la tête. Eclair, elle, s'approcha vivement de la future mariée et lui prit les mains doucement :

- Haruhi, vous ne me croirez peut-être pas, mais je suis extrêmement heureuse que nos chemins se croisent à nouveau. Permettez-moi de vous adresser toutes mes félicitations pour votre prochain mariage avec Monsieur Kusagi.

Le ton était sincère, le sourire franc, les mains d'Eclair ne tremblèrent pas sur les poignets d'Haruhi avant de les relâcher doucement. L'avocate, quelque peu déstabilisée, s'empressa d'offrir une réponse de circonstance :

- Je vous remercie, Mademoiselle Tonn… Euh, Madame Ootori !

Le sourire d'Eclair s'élargit encore et les deux hommes rirent de la méprise d'Haruhi et de la légère rougeur de ses joues. Elle leur lança un regard faussement sévère et continua :

- Désolée, mais tout ceci est tellement soudain et surprenant… Recevez d'ailleurs à votre tour mes félicitations, pour votre mariage, et pour ce futur heureux événement.

Le sourire de la future mère s'adoucit alors qu'elle passait la main sur la courbe de son ventre :

- Merci. Ce sera notre premier enfant, nous l'attendons pour avril. Et, de grâce, Haruhi, appelez-moi Eclair.

La jeune fiancée ne put qu'acquiescer avant que la porte s'ouvre à nouveau, marquant l'arrivée de Mori avec à son bras une femme brune, belle, de taille plutôt moyenne si bien qu'elle n'arrivait qu'au niveau de l'épaule de celui qui se révéla bien vite être son mari. La jeune femme, prénommée Maia, après avoir salué Arima, posa presque immédiatement ses grands yeux d'un bleu extrêmement pâle sur Haruhi et lui sourit :

- Mademoiselle Fujioka, je suis enchantée de rencontrer enfin celle sur laquelle tous ces hommes ne tarissent pas d'éloge, même après tant d'années. J'ai presque déjà l'impression de vous connaître, tant les récits de votre séjour à Ouran hantent nos dîners ! Vous rencontrer enfin était inespéré et ne rend cette aventure que plus passionnante encore !

Haruhi écarquilla les yeux : la jeune femme semblait naturellement enjouée et détendue ; l'éclat rieur de ses yeux et les gestes gracieux de ses mains fines accompagnaient le débit rapide de sa voix mélodieuse. L'avocate se demanda intérieurement si Maia ne venait pas de prononcer en quelques secondes plus de mots que son époux pendant l'intégralité de son séjour à Ouran… Haruhi jeta un coup d'œil à Mori dont les commissures des lèvres se relevèrent en un léger sourire amusé.

Tout le petit groupe avait suivi Arima vers un vaste salon décoré de somptueux meubles anciens, héritage d'une famille illustre et richissime. A peine s'étaient-ils tous installés que Honey et Kyoya vinrent les rejoindre, arrivant directement de HC Inc. Haruhi ne put empêcher son regard de suivre le geste naturel de Kyoya pour venir s'asseoir près d'Eclair, avec qui il échangea un sourire d'une douceur qu'elle ne lui connaissait pas.

Honey et Tamaki ne portaient en effet pas d'alliance, ce qui devait signifier leur célibat, et impliquait que les jumeaux étaient, eux, mariés. Haruhi eut confirmation de cela quelques minutes plus tard à peine, lorsqu'ils se présentèrent à leur tour accompagnés de deux jeunes femmes splendides. Grandes, élancées, très blondes, un visage de porcelaine qui faisait ressortir de magnifiques yeux quasiment noirs et un sourire ourlé de rouge à lèvre sombre. Identiques. Parfaitement, merveilleusement identiques. Tous les yeux étaient rivés sur Haruhi quand elle découvrit les deux couples et les jumeaux éclatèrent de rire, ravis de leur surprise. L'épouse de Kaoru se prénommait Alayna et celle de Haruki, Kayla. La première travaillait comme journaliste dans une grande chaîne de télévision, la seconde était créatrice de mode pour enfants. Kayla avait croisé les jumeaux lors d'un défilé et y avait vu là un signe du destin. Kaoru et Hakuri racontèrent qu'à part elle-même, Kayla et Alayna étaient les seules à les avoir différenciés extrêmement rapidement ; elles étaient, hélas, confrontées au même problème depuis leur enfance. L'anecdote, et surtout les yeux écarquillés de la jeune avocate, firent rire la petite assemblée.

Un apéritif avait été servi et les conversations allaient bon train. Haruhi se passa une main sur la tempe, percevant les prémices d'un mal de crâne. Elle répondait machinalement aux uns, aux autres, en professionnelle désormais habituée aux conversations mondaines. Elle apprit que Maia était dans l'équipe nationale de kendo féminin, et c'est aux championnats du monde qu'elle avait rencontré Mori. Ils étaient mariés depuis près de trois ans et avaient une petite fille, une ravissante Miku de deux ans, que son parrain, Honey, couvrait de cadeaux et de sucreries. Les jumeaux, mariés depuis à peine plus de six mois, n'avaient pas encore d'enfants – ce dont Haruhi les félicita : imaginer les garnements que ces deux là pourraient engendrer lui faisait froid dans le dos.

Haruhi céda à la tentation de glisser son regard vers Kyoya et trouva ses yeux gris déjà posés sur elle, comme attendant l'inévitable question.

- Et vous, comment cette union pour le moins surprenante est-elle survenue ?

Eclair jeta un coup d'œil à Tamaki qui acquiesça avec un étrange sérieux. La française commença alors son récit :

- C'était il y a quatre ans maintenant. En fait, j'avais dit la vérité à Tamaki lorsque j'avais prétendu connaître sa mère. Je n'avais pas précisé comment, parce que c'était assez délicat et que, il faut bien l'avouer, j'espérais le faire venir à moi en maintenant le mystère.

Là encore, le regard d'Eclair était franc, elle ne cherchait pas à enjoliver un passé dont, manifestement, elle n'était plus très fière. Haruhi posa la main un instant sur le bras de Arima qui, assis à côté d'elle, allait poser une question, et elle murmura sans le regarder :

- Je t'expliquerai.

L'avocat renonça à intervenir et Eclair allait enchaîner quand la voix de Tamaki s'éleva doucement :

- En fait, ma mère était au service de Eclair. Ma grand-mère avait bien tenu parole et réglé les problèmes financiers de sa famille, mais ma mère n'avait pas supporté cette situation et mon départ : elle avait tourné le dos à sa famille et à cet argent. Elle avait voulu gagner sa vie sans plus rien devoir à personne. Elle était devenue, en quelques sortes, la dame de compagnie d'Eclair, avec laquelle elle s'entendait fort bien.

- C'est à l'écouter me parler de son fils avec une telle passion que j'ai voulu le connaître. Le connaître, et le ramener, pour elle peut-être mais, je l'avoue, surtout pour moi.

Haruhi se contenta d'acquiescer, ses grands yeux bruns posés alternativement sur Tamaki et Eclair. Cette dernière continua d'une voix teintée de tristesse :

- Quand la mère de Tamaki est tombée gravement malade, il y a quatre ans, j'ai pris sur moi de l'appeler pour tout lui avouer et lui permettre de la voir.

- Je terminais mes études à Todaï, continua Tamaki, et ma grand-mère ne m'aurait pas permis de m'y rendre. Mais c'était au moment des vacances d'été, et Kyoya a prétexté m'emmener en croisière dans le Pacifique pour fêter la fin de nos études. A la place, il m'a accompagné en France, où nous sommes restés quinze jours.

La gorge d'Haruhi se serra quand l'infini chagrin qui passa dans les yeux de Tamaki lui dévoila la suite de l'histoire. La voix de ce dernier était cependant sereine quand il reprit :

- Je suis resté auprès de ma mère pendant tout ce temps, bien évidemment. Elle est décédée une dizaine de jours après mon arrivée, et Kyoya et moi sommes rentrés après les obsèques.

- Ton père était-il présent ? demanda Haruhi.

- Oui, mon père était venu, répondit-il avec un sourire. Il fut fort étonné de me voir, bien entendu, mais ne m'a fait aucune réflexion et ne l'a jamais dit à ma grand-mère.

- J'aimais beaucoup la mère de Tamaki, reprit Eclair. J'avoue également que mon séjour au Japon, quelques années auparavant, avait laissé de profondes séquelles en moi. Je pense que c'est la première fois que quelqu'un me refusait quelque chose !

Elle avait dit cela avec une autodérision qui fit sourire l'assemblée, puis continua :

- Bref, ces quinze jour furent particulièrement éprouvants. Bien entendu, Kyoya et Tamaki logeaient chez moi, et comme Tamaki ne quittait pas le chevet de sa mère, Kyoya et moi avons passé beaucoup de temps ensemble et… et voilà. Ils sont repartis, et peu de temps après, c'est moi qui les ai rejoints, pour ne plus rentrer.

- Nous nous sommes mariés il y a près de deux ans maintenant. Nos pères respectifs étaient ravis de ce rapprochement inattendu de leur sociétés normalement concurrentes.

Kyoya avait annoncé cela de son éternel ton calme et sûr de lui, mais la main qu'il posa doucement sur celle de son épouse trahissait l'évocation de moments chargés d'émotion. Haruhi acquiesça :

- Je comprends. Tamaki, je suis absolument désolée pour ta mère.

Le blond se contenta d'un hochement de tête et Kaoru choisit de couper court à ce récit devenu pesant ; il se tourna vers Haruhi et Arima et s'exclama d'un ton à nouveau enjoué :

- Bien, vous savez tout de nos rencontres, mais n'oublions pas que ce qui nous a avant tout réunis est votre mariage. Pouvons-nous savoir par quelle magie du destin vous vous êtes rencontrés ?

Haruhi fronça les sourcils, souhaitant dissimuler sous une feinte colère ses joues rougissantes :

- Bon, cela suffit peut-être les récits romantiques, non ?

- Ah non ! s'exclama Tamaki, cela ne suffit jamais ! Il n'y a jamais assez de romantisme !

- Cela m'aurait étonné… grommela la jeune avocate.

Arima sourit :

- Allons, ma chérie, laisse-moi faire, ce n'est qu'un mauvais moment à passer ! Nous connaissons toutes leurs histoires, cela me semble normal que cela soit notre tour de raconter, non ?

- Pfff… Si ça t'amuse… Mais question romantisme, j'en connais qui vont être déçus !

Sur ce, elle croisa les bras et se rejeta dans le fond du canapé, manifestement peu encline à prendre part au récit. Son fiancé se racla doucement la gorge et commença.

- C'était il y a près de deux ans. Mon cabinet possède un service de recrutement, qui cherche auprès des meilleures universités du monde entier des collaborateurs potentiels. Leur attention s'est portée sur une toute jeune étudiante aux Etats-Unis, dont les résultats exceptionnels faisaient l'admiration de ses enseignants universitaires. Une jeune boursière, japonaise. Mon cabinet lui a alors proposé un emploi afin qu'elle puisse rentrer au Japon et finir en alternance ses études d'avocate. Elle a accepté.

La voix d'Arima était douce, chaude. Tous les regards étaient posées sur la jeune femme en question qui regardait obstinément ses pieds, refusant de paraître émue par tant d'attention.

- Je ne savais alors pas qui était Haruhi Fujioka. Un nom de plus sur une longue liste d'employés, mais je voyage souvent entre mes différents cabinets et j'avoue ne pas connaître tout le monde. De plus Haruhi n'était, alors, qu'une simple étudiante prometteuse et discrète. Elle a passé brillamment ses examens, toutes ses équivalences avec le cursus japonais, et a continué de travailler chez nous. Et, petit à petit, j'ai entendu parler d'elle. De plus en plus souvent, avec de plus en plus d'insistance : une avocate brillante, qui gagnait tous ses procès ; une fille secrète, enfermée à longueur de temps dans son bureau, un bourreau de travail qui refusait les sorties, les cocktails proposés par ses proches collaborateurs.

Les sourires des six hommes s'élargissaient au fur et à mesure qu'ils retrouvaient, dans la description d'Arima, la lycéenne qui avait passé par erreur la porte de la troisième salle de musique. L'avocat continua, d'une voix vibrante :

- Puis, un jour, je sortais d'une audience quand le collègue avec qui je me trouvais a réalisé que cette jeune fille, dont tout le monde parlait mais que je n'avais pas encore pris le temps de rencontrer, plaidait au même moment dans une des salles du palais de Justice. Nous nous sommes glissés à l'intérieur, et c'est là que j'ai fait la connaissance d'Haruhi Fujioka.

Arima marqua un temps, sans qu'on sût vraiment si c'était pour laisser son récit faire son petit effet, ou pour retrouver le contrôle de sa propre émotion.

- Elle était minuscule. Frêle, menue, délicate. Dans un de ses éternels tailleurs pantalon trop simples, trop sombres. Instantanément, comme tous ceux qui étaient présents dans la salle, je me suis trouvé fasciné. Elle venait de commencer sa plaidoirie et semblait irradier d'un feu intérieur, d'une conviction que seule la foi, la vraie, peut donner à un discours. Le cas n'était pas simple, les preuves discutables, mais je sus immédiatement que nous avions gagné – qu'elle avait gagné. Ce petit brin de femme semblait s'adresser à ce que chacun dans la salle avait de plus intime, de plus personnel. Elle était passionnée, audacieuse, résolue. Magistrale. Moi, j'étais définitivement fou d'elle.

Un silence ému flotta dans la salle, avant qu'Arima n'achève sur un ton plus badin :

- A la sortie de l'audience, je l'ai suppliée de venir prendre un café, elle a refusé. J'ai mis deux mois d'une cour acharnée pour obtenir un dîner. Puis, dernièrement, six mois pour obtenir une réponse à ma demande en mariage. Je ne compte pas laisser passer cette chance.

- Je vous comprends, murmura distraitement Tamaki. Nous vous comprenons tous, je pense ! enchaîna-t-il joyeusement.

L'assemblée acquiesça et Haruhi, les joues rosies, jeta un regard noir à son futur époux qui lui répondit par un sourire amusé. La jeune femme se leva vivement et annonça sans regarder personne :

- Bon, maintenant que nous en avons enfin fini avec ces récits écœurants de romantisme, peut-être pouvons-nous passer à table, non ?!

Tamaki secoua la tête d'un air faussement déçu alors que tous les autres imitaient la jeune femme qui, accompagnée par Arima, les conduisait vers la salle à manger.

Le dîner se passa remarquablement bien. Haruhi ne se lassait pas d'écouter les récits de ses anciens camarades de lycée, de les voir se chamailler, de retrouver leur joie de vivre et cette alchimie fascinante entre des êtres pourtant toujours si différents. Kyoya et Arima discutèrent longuement, ces deux hommes d'affaire issus de la très haute société nippone possédant en commun une foule de références et de relations. Les épouses des uns et des autres étaient charmantes, spontanées, fines et pleines d'esprit. Maia, une fois lancée sur un sujet, se révélait aussi intarissable que son époux était discret. Elle et Honey semblaient les deux meilleurs amis du monde et plaisantaient sur tout. Eclair n'avait plus rien de la jeune fille hautaine et capricieuse de leur dernière rencontre, mais semblait une épouse comblée et une femme amoureuse. Sa connivence avec Tamaki n'échappa pas à Haruhi, mais il était après tout le meilleur ami de Kyoya et celui par qui les deux époux s'étaient rencontrés. Haruhi écoutait, répondait aux questions, mais parlait peu. Elle se laissait porter par le bonheur d'être simplement là, au milieu d'eux tous. Une question d'Arima la plaça à nouveau, hélas, au centre des conversations :

- Mais, Haruhi, explique-moi s'il te plaît. Je ne te connais de passion pour aucun sport, et je ne vois pas bien comment tu as pu, au lycée, connaître ces messieurs qui, si j'ai bien compris, ne sont pas tous de la même promotion.

Dix regards amusés se tournèrent vers la jeune femme qui se tendit, avant de répondre entre ses dents :

- En fait, nous faisions partie d'un club lycéen ensemble. Voilà.

- « Voilà » ? répéta Tamaki, outré. « Voilà » ? C'est tout ce que tu trouves à dire sur mon idée géniale ?

- Je ne vois pas en quoi faire les bellâtres devant des demoiselles peut être qualifié de génial ! grogna Haruhi du tac au tac.

- Haruhi, tu me déçois beaucoup, gémit Tamaki d'un air navré. Beaucoup. Toi, qui étais la clé de voute indispensable de notre cercle !

- En fait, expliqua posément Kyoya, nous mettions à profit notre popularité pour divertir les étudiantes du lycée, en organisant des soirées à thème, des sorties ou autres. L'idée de ce club revient en effet à Tamaki, et Haruhi nous a rejoints quelques semaines après son arrivée au lycée.

Arima fronça les sourcils :

- Je ne vois pas bien l'utilité de Haruhi, si vous receviez principalement des étudiantes…

Sa future femme baissa la tête en poussant un gémissement et Kaoru, les lèvres étirées en un sourire perfide, enchaîna avec délectation :

- En fait, Haruhi s'est présentée par erreur dans la salle que nous occupions, et n'a rien trouvé de mieux comme entrée en matière que de casser un vase fort précieux, clou de la prochaine vente aux enchères du lycée. Une perte sèche de huit millions de yens.

- Ah quand même ! s'exclama Arima. Tu ne devais certainement pas pouvoir rembourser…

- Ben non, évidemment ! répliqua Haruhi, furieuse.

- Elle a donc accepté, reprit Kaoru, à titre de réparation, de rejoindre notre club comme hôte.

- Mais comment…demanda à nouveau Arima.

Il fut coupé par Hikaru :

- Mon cher, si vous trouvez que les tenues actuelles d'Haruhi sont trop simples, je n'ose imaginer votre réaction devant une photo d'elle à l'époque où nous l'avons rencontrée.

Haruhi releva la tête et s'écria, paniquée :

- Comment ? Vous avez des photos ? Ne me dites pas que vous avez des photos ?!

- Mais non, ne t'inquiète pas ! répondit gentiment Honey en tapotant le bras d'Haruhi.

La jeune femme soupira, soulagée… avant de voir briller un bref instant les lunettes de Kyoya, visiblement amusé. La jeune femme pâlit, mais l'ancien vice-président ne lui accorda pas un regard et continua d'écouter le récit de Hikaru :

- Elle avait les cheveux courts, des lunettes, des vêtements dont je ne voudrais pas pour faire lustrer mon argenterie…

- Hikaru, espèce de… gronda Haruhi.

- … bref, nous l'avons tous prise pour un garçon.

- Comment ? s'exclama Arima dont les yeux faillirent jaillir de leurs orbites. Haruhi ressemblait à un garçon ?!

- Un fort joli garçon, notez bien, remarqua Tamaki.

- Oui, acquiesça seulement Mori.

- Cette méprise n'a duré que quelques minutes, entendons-nous bien, même si certains furent plus longs à la détente que d'autres, ajouta perfidement Kaoru avec un regard en biais à Tamaki qui se renfrogna, vexé.

- Mais désormais, continua son jumeau, Haruhi faisait partie du club, et tous les autres – ou plutôt toutes les clientes – la prenaient pour un garçon. Elle avait beaucoup de succès !

Tous les invités observaient à présent le couple avec un amusement certain, attendant la réaction de l'avocat. Celui-ci regardait sa promise avec un air effaré et demanda machinalement :

- Mais… Et tu as pu jouer la comédie pendant tout le lycée ?

Plusieurs sourires disparurent instantanément et Haruhi se mordit la lèvre avant de répondre sans regarder personne :

- Non. Cela n'a duré qu'une partie de ma première année. Je suis partie pour les Etats-Unis juste après les examens de fin d'année.

- Avant notre remise de diplôme, ajouta simplement Mori.

Le seul fait qu'il le mentionne de sa voix toujours égale fut comme une gifle sur la joue d'Haruhi. Incapable de croiser son regard et celui de Honey, elle ne put qu'acquiescer. Arima, surpris de la tension soudaine, demanda :

- Que s'est-il passé pour que tu partes aussi rapidement ? Je suis certain que tu as parfaitement réussi tes examens, et le lycée Ouran ne fait pas partie des établissements qu'on quitte par caprice – sachant qu'en plus tu es tout sauf capricieuse…

- J'ai reçu une bourse, une somme importante, qui me garantissait mes études secondaires aux Etats-Unis, mon logement, et mes frais d'entrée en faculté. Je n'ai pas refusé. Je suis partie.

- Ma grand-mère a versé cet argent à Haruhi à la condition qu'elle disparaisse de nos vies.

La voix de Tamaki était affreusement calme. Haruhi releva vivement la tête et fut transpercée par la douceur de son regard posé sur elle. Anticipant une nouvelle question, il continua :

- C'est une longue histoire, que Haruhi vous racontera. Disons rapidement que nous nous étions tous beaucoup attachés à elle, que nous nous considérions comme une famille. Une famille qui faisait échouer les plans que ma grand-mère bâtissait pour moi. Elle s'est donc chargée d'éloigner Haruhi en s'engageant à lui permettre de réaliser son rêve : devenir avocate, comme l'avait été sa mère. Haruhi est partie.

Des images passèrent en un tourbillon dans l'esprit de la jeune femme. Son père au bord des larmes, une valise bouclée à la va-vite, deux photos glissées dans un petit sac à dos, un passeport obtenu dans un délais normalement impossible, et le hall d'un aéroport dans un pays inconnu.

Elle resta immobile, silencieuse, incapable de prononcer soudain les mots qu'elle s'était répétés tant de fois, toutes ses années. Incapable de s'excuser. Tamaki ne lui en aurait de toutes façons pas laissé le temps, enchainant avec un naturel confondant et un ton détaché et enjoué :

- Mais tout ceci fait partie du passé, et Haruhi a eu raison d'accepter ! Je suis enchanté de constater qu'elle a pu réaliser ce rêve qui lui tenait tant à cœur, qu'elle est heureuse, et bientôt mariée !

Les jumeaux froncèrent imperceptiblement les sourcils, mais Honey continua promptement :

- Et pouvoir y assister et y contribuer est une grande chance pour nous !

Tamaki se leva alors, son verre de vin à la main, et le leva tout en plongeant ses yeux dans ceux de la jeune femme :

- Alors, à toi, Haruhi, à nos retrouvailles, et à votre bonheur.

Elle leva son verre comme tous les autres, alors que lentement le sol lui semblait se dérober sous ses pieds. La douleur lancinante martelait son crâne empli d'images, de visages, d'émotions trop longtemps étouffés. Elle avait froid, avait l'impression de manquer d'air. Ces sourires, ces rires, cette affection sur leurs visages, la main d'Arima qui frôlait régulièrement la sienne sur la nappe immaculée, l'éclat des lustres, le tintement des verres, le parfum des mets…

- Excusez-moi, je reviens immédiatement.

Elle s'était levée subitement, immédiatement imitée par tous les hommes présents. Tamaki ouvrit la bouche mais Arima le devança :

- Haruhi ? Tu ne te sens pas bien ?

Elle sourit maladroitement, évitant de croiser le regard de qui que ce soit :

- Si, si, je vais juste me passer un peu d'eau sur le visage, je.. j'ai du boire trop vite, je ne sais pas.

- Veux-tu que je…

- Non, coupa-t-elle un peu sèchement, reste ici, tout va bien.

D'un pas rapide, elle quitta la salle à manger sous les regards inquiets des convives. Eclair demanda :

- Est-ce que Haruhi va bien ?

- Oui, oui, répondit Arima. Excusez-la, elle travaille énormément et prend souvent sur ses heures de sommeil pour finir ses dossiers.

Tous se rassirent et, en parfait maitre de maison, Arima relança immédiatement la conversation. Lui et Kyoya commencèrent à parler de l'organisation du mariage, et tous enchainèrent.


Haruhi essuya d'un revers de bras peu élégant l'eau qui coulait de son menton et ferma le robinet du cabinet de toilette. Relevant la tête, elle croisa son propre regard dans le miroir et resta immobiles quelques secondes. Elle avait tenté de comprendre, toutes ces années, ce qui lui était arrivé pendant ces quelques mois passés au cercle d'hôtes de l'académie d'Ouran. Ces quelques mois qui avaient bouleversé une vie si parfaitement réglée depuis la mort de sa mère, une vie de travail, de tâches domestiques. Une vie calme, paisible. Morne. Ils étaient égocentriques, déconnectés du monde et de sa réalité, exubérants pour certains, intéressés pour d'autres… Leur vie n'était que luxe, beauté, futilité. A l'opposé d'elle-même, de ses valeurs, de son mode de vie. Et pourtant…

Haruhi avait mis cela sur le compte de l'adolescence, des premiers émois, de sa découverte d'un monde dont elle ne soupçonnait pas l'existence. C'était la seule explication qu'elle voyait au fait que ces mois passés auprès d'eux avait réveillé en elle des sentiments qu'elle croyait – qu'elle voulait – avoir enterrés en même temps que sa propre mère.

Loin d'eux, elle était redevenue calme, posée. Froide et distante, disait-on. Elle s'en moquait. Comme avant, peu lui importait l'avis des autres.

Il n'y a qu'Arima qu'elle ait laissé l'approcher, l'apprivoiser. Qu'elle avait accepté d'épouser.

Arima… Sa gentillesse, la cour effrénée et parfois ridicule qu'il lui avait faite. Il avait réussi, par son obstination, à la faire sourire ; rien que pour cela, elle avait accepté un dîner. Pour la première fois, elle était parvenue à se détendre à nouveau. Il était charmant, intelligent, prévenant, riche et influent. Il avait fait d'elle sa priorité, elle s'était sentie aimée et protégée, pour la première fois depuis…

La jeune femme ouvrit des yeux horrifiés face à son propre reflet soudain livide. Arima était tout cela, Arima était… eux. Ce qu'elle pensait avoir fui, neuf ans auparavant. Il était comme eux, il faisait partie de leur monde, elle était tombée amoureuse du seul homme qui, tant d'années après, avait inconsciemment du lui rappeler les six membres du cercle d'hôtes d'Ouran.

Maintenant, ils étaient réunis, à nouveau, elle, eux, et lui. Réunis par un hasard qui aimait se jouer d'elle… Haruhi eut, un instant, l'impression de voir l'éclat des lunettes de Kyoya briller dans le reflet du miroir, et sourit : il n'y avait pas de hasard lorsque Kyoya Ootori était concerné…

Elle devait y retourner, reprendre sa place dans ce dîner improbable qui lui révélait de la façon la plus éclatante que, encore une fois, elle n'avait fait que réprimer des sentiments qui étaient toujours là, tapis en elle. Elle était heureuse, et terrifiée. L'emprise douce qu'ils avaient tous les six sur elle éclatait en des sentiments tumultueux, sentiments qu'elle s'était cachés à elle-même toutes ses années.

Haruhi Fujioka respira profondément et releva le menton, à nouveau maîtresse d'elle-même. Un mois. Dans un mois, elle serait mariée, sa vie serait toute tracée et à nouveau sous contrôle. Un mois pour tenir, et pour en profiter. Après le mariage, ils n'avaient plus à faire partie de sa vie. Un mot à Arima, et elle n'aurait plus à les croiser. Plus à souffrir de ces émotions étranges qu'ils avaient éveillées d'un si long sommeil.

La jeune avocate resserra le nœud dans sa chevelure et, d'un pas assuré, rejoignit la salle à manger.

La fin du dîner se passa dans une ambiance détendue et feutrée, à discuter de la préparation du mariage, de l'emploi du temps de l'organisation. Haruhi accepta sans sourciller les offres qui furent faites, les suggestions. Elle acquiesça à toutes les propositions de rendez-vous des six hommes, notant docilement sur son agenda électronique les différents lieux, horaires.

Si cela surprit tous ceux qui la connaissaient, évidemment seul Arima se permit une réflexion :

- Ma chérie, tu es certaine que tout cela te convient ? Hier encore, tu me disais que…

Elle le rassura avec un hochement de tête, touchée par sa prévenance :

- Ne t'en fais pas, j'ai réfléchi, et après tout il s'agit tout de même d'un mariage. Je vous dirai si cela devient trop exubérant pour moi, mais pour le moment cela me convient.

Un mois . Tenir un mois. En profiter pleinement un mois, puis reprendre le cours de ma vie.