Titre de chapitre : My way de Sinatra. ~ ● ~

Il aimait sa ville. Pis, il en était fou ce n'était pas seulement celle de son enfance et du début de sa vie d'adulte, mais c'en serait également la scène du reste de son existence, il s'en persuadait avec passion. Il la parcourait en tous sens, en long, en large, en travers, dans les moindres dédales et impasses. Konoha était semblable aux jeux de lumière sur les feuilles des arbres, sous un soleil d'été : elle se garnissait d'une kyrielle d'irisations et ne se lassait pas de vous surprendre quand vous vous y attendiez le moins. Ses rues, chemins, voies sans issue, ses boulevards, se nuançaient de détails saugrenus ou anecdotiques pour charmer les yeux des badauds et des rêveurs : architecture, matériaux des murs, formes des fenêtres ou des toits, sols inégaux… Rock Lee se gaussait de connaître la cité sur le bout des doigts, mais chaque jour, à vadrouiller, il découvrait quelque chose qu'il ne connaissait pas.

Ces temps-ci pourtant, la campagne bénéficiait avec joie de sa personnalité énergique, la plupart du temps. Le glas de la fin des cours sonné, se retrouvant avec beaucoup plus de temps libre et pour ainsi dire disponible la plupart de ses journées, il s'enchantait d'avoir à nouveau la possibilité de se remettre au sport et à la pratique des arts martiaux. Même si à l'heure actuelle, il se concentrait plus sur la remise en forme que l'exercice strict de ces arts, allégresse, ardeur et motivation étaient les maîtres mots qui rythmaient le pas de ses foulées. La course de bon matin, sous un soleil vif et un air encore relativement frais, lui procurait une exaltation proche de l'ivresse. Tout au bonheur d'être assailli des odeurs de verdure et de sentir la terre sous ses pieds, les tiraillements de ses muscles et leur endolorissement progressif constituaient une source de satisfaction.

Il appréciait toujours énormément, cependant, fouler les dallages et pavés des rues de Konoha, et plus encore lorsque qu'ils étaient irréguliers, comme dans le vieux centre. Cet espace urbain regroupait de hauts bâtiments à plusieurs étages et aux toitures plutôt pentues, de forme rectangulaire ou plus étrangement sphérique. En cela, ils ne différaient pas tellement des autres édifices, sauf en leur date de construction et la couleur moins affirmée de leurs murs.

Le passage qu'ils empruntaient n'était pas le plus fréquenté ils quittaient les artères les plus populaires vers des cours plus calmes. Les immeubles, pour la majorité, se composaient d'habitations, entre des commerces disséminés le long des trottoirs. Neji souhaitait passer chez un disquaire qu'il avait l'habitude de côtoyer, et pour ce faire, l'itinéraire prévoyait un parcours sinueux dans le labyrinthe de ruelles plutôt obscures.

Neji ne rentrait pas dans la catégorie des gens indécis qui, sans arrêt en recherche, possédaient une manière d'être toujours en nouveauté, et dont les usages se révélaient être en perpétuels changements. De toutes les personnes que comptait Lee dans ses amis, il était sans aucun doute la personne qui changeait le moins et dont les dispositions étaient les plus prévisibles et escomptées. Sans être réfractaires au renouvellement, ses goûts penchaient vers le traditionnel et l'institutionnel.

De caractères complètement opposés, lui renfermé et presque maladivement secret, quand Rock Lee jouissait d'un naturel ouvert et cordial et faisait souvent preuve d'une familiarité qui mettait les gens tout de suite à l'aise, lorsque Neji se comportait avec une politesse excessive, à cheval sur l'élégance et la discipline. Mais c'était son meilleur ami, aussi dissemblables soient-ils à la manière du roseau, rigide et droit, insensible, et du vent qui le malmène, superbe et constant, emportant tout.

Leur relation qui en surprenait plus d'un remontait aux heures inconstantes de l'enfance, où il s'agissait plus des tentatives de compétition de Lee qu'une innocente amitié. Petit, il le détestait, à dire vrai l'autre ne ressentait rien du tout car pas intéressé. Jalousie du succès, car l'enfant Hyûga réussissait sans paraître esquisser le moindre effort envie car, de fait, il attirait l'attention de tous, adultes et camarades dépit car il semblait mépriser tout cela, tant il se montrait énigmatique. Amertume également car la lueur de tristesse que parvenait à déceler Lee, dans les prunelles d'un blanc cassé, ne prenait jamais le pas sur ses autres émotions, quand lui devenait rapidement émotif malgré son acharnement à se contrôler.

Son aversion redoubla et adopta une autre dimension lorsqu'il eut découvert qu'ils faisaient également partie du même club d'arts martiaux et devraient donc se côtoyer et exercer en dehors des horaires d'école. Ce fut pendant ces séances hebdomadaires qu'il laissa se déchaîner sa rancœur et sa colère, dans un domaine qui se manifesta comme une révélation pour lui. Il prenait ces activités très à cœur, encore plus que sa scolarité elles devinrent vite une réelle passion, avivée par leur professeur qui s'épuisait, à chaque fois qu'il voyait ses élèves, à crier, gesticuler, hurler, pour les motiver. Souvent, il optait pour mettre Lee et Neji en duo et les faire s'affronter, autant du fait de leur âge commun que de leurs talents qui se développaient quasiment en parallèle.

C'était offrir à Lee les occasions de prouver sa valeur et montrer qu'il pouvait l'égaler, voire le battre. Enfin expulser sa rage et sa jalousie, pour les remplacer par de la fierté. Mais rien n'y faisait, il y mettait tout son cœur, toutes ses forces, la moindre parcelle de son attention et de sa volonté… Il ne réussissait jamais à le battre. C'était lui, celui qui reprenait son souffle, allongé ou assis, jamais debout et triomphant. Et il exécrait encore plus ce regard qui le quittait des yeux sitôt le combat terminé, sinon pour lui en jeter d'un souverain mépris, de toute sa hauteur de gamin. Il abhorrait son absence de sourire, et de cris, et d'expression de joie.

Un jour, ce moment où la douleur lui perçait les côtes et irradiait des ondes de souffrance presque insoutenables, cet instant où encore une fois il était incliné, un genou à terre, il ne se contint plus. Ce fut lui qui jeta le regard de dédain agrémenté de colère :

« Je suis plus bas que toi, mais j'ai gagné. Tu le ne sais pas, mais à chaque fois j'ai gagné ! »

Neji avait déjà fait quelques pas pour retourner à sa place, qu'il stoppa à s'entendre interpeller. Il tourna la tête, mais de façon à ce que Lee ne vit que son profil.

« Je t'ai déjà battu oui, et je te battrai encore, encore et toujours, répéta Lee.

- Tu as besoin d'un autre tour pour comprendre le sens de tes idioties ? »

Il parlait d'un ton agacé, déjà froid et distant, qui ne collait pas avec son apparence débordante de jeunesse.

« Il existe au moins une chose que tu gagneras pas, parce que tu ne sais pas de quoi il s'agit, alors que c'est tout banal. C'est ça qui est stupide, et je suis plus fort que toi à ce jeu-là. C'est toi en fait qui es stupide.

- Redis ça, pour voir ? »

Il lui faisait face, désormais. Sourcils froncés, ses yeux se réduisirent et s'allongèrent du même coup. Ils étaient glacials désormais, tant et si bien qu'en temps normal Lee se serait mis à douter de lui-même. Mais pas maintenant, non. Il souriait doucement, car il savait qu'il n'était pas dans le faux et qu'il avait vu juste.

« T'es même pas capable de comprendre si t'as gagné ou pas. Tu sais pas ce que ça fait de perdre ou de gagner, tu sais pas parce que tu t'en fiches. T'es pas capable de rigoler.

- C'est pas important, tout ça.

- Tu réussis tout, et t'as l'impression que c'est normal. Mais tu sauras jamais ce que ça fait de réussir quelque chose, tu sauras jamais rigoler pour ça, ni crier. Tu seras jamais content de toi ni de ce que tu fais. Ma maman dit qu'on se définit tous par ce qu'on réussit et ce qu'on échoue, et que les combats perdus sont tout aussi importants que ceux que l'on gagne, car on apprend le goût de la victoire. Mais toi tu le connaîtras jamais, et c'est triste. »

Instinctivement, sous les cris de surprise et de crainte qui surgirent spontanément des autres membres présents dans la salle et qui assistaient à leur duel, Neji se rua vers Lee. Ce dernier vit bientôt sa vision s'entrecouper de blanc et de noir son adversaire était sur lui. Il entendit le nom de son assaillant hurlé par leur professeur qui s'était relevé. Il le frappa plusieurs fois là où le vaincu ne pouvait pas se protéger, de façon désordonnée, car sous le coup de la colère.

« C'est comme toi, c'est triste, réussit à dire Lee, hoquetant de douleur. »

Ses mots atteignirent Neji, qui cessa immédiatement ses coups. Mieux, il se détacha complètement de son camarade, comme pestiféré. Il l'observait maintenant presque avec répulsion. Ce répit permit à Lee de se redresser, essoufflé.

« T'as toujours l'air triste alors que tu as aucune raison de l'être. T'es triste que quand tu perds. Et toi tu perds toujours avant de commencer. C'est pour ça que tu gagnes jamais complètement. »

Leurs regards se rencontrèrent vraiment à partir de cet instant-ci.

Il n'aurait su expliquer le pourquoi du commencement de leur amitié à ce moment-là, car ce qu'il lisait dans les yeux blancs après sa tirade n'était pas des sentiments de gratitude ou d'admiration. Oh oui, il avait réussi, enfin, à troubler ces étendues glacées, mais se levaient alors les brumes de la perplexité et du doute. Lee ne comprit pas instantanément ce que ses mots déclenchèrent, mais il apprit bien plus tard l'importance de l'onde de choc qui submergea alors son camarade. Que sa rancœur et son acrimonie se répercutèrent en écho, comme dans une caverne où le moindre bruit se dotait de dizaines de semblables, dans une conscience qui n'avait connu de présence que la sienne seule, où les mots de quiconque ne forgeaient aucune prise.

Il ne ressentit qu'une espèce d'énorme soulagement après avoir expulsé sa bile, d'autant plus criante qu'il l'avait projetée à celui qui en était la cause. Il augurait, également, les relents des remords, dont le goût fielleux s'éprouvait déjà sitôt les phrases expulsées, mais qui se firent plus insistants dès lors qu'il commença à remâcher la scène dans sa tête.

Ils marchaient sous un soleil de plomb. Régulièrement, une goutte de sueur leur dégoulinait du front, sur leurs joues, puis venait se perdre. A ses côtés, Neji, plus grand d'une demie-tête, se déplaçait d'un pas mesuré, toujours, comme si le moindre de ses pas était calculé. A part sa peau légèrement luisante, il ne semblait pas réellement incommodé par la chaleur, contrairement à Lee, transpirant à grosses larmes, la nuque brûlante du fait de l'exposition.

« Tu as juste besoin de passer là-bas ?

- Oui. »

Il se redressa, leva les bras, s'étira et en profita pour bailler en même temps. Ils passaient désormais dans une artère qui s'avérait être un peu plus fréquentée. Leurs jambes les conduisaient à la traverser, et Lee loucha avec envie les personnes assises à la terrasse d'un bar, agglutinées sous un abri de couleur vert bouteille. La plupart sirotait des boissons qui lui mirent l'eau à la bouche, tant elles présentaient l'aspect de la fraîcheur. Il savait que c'était peine perdue d'exprimer sa volonté de s'arrêter une fois qu'il envisageait de faire quelque chose, Neji l'exécutait prioritairement. Les plus superflues venaient à la suite.

Elle prenait la commande d'un couple qui venait de s'installer à une table quand elle attira son attention. Il reconnut cette coiffure caractéristique, deux chignons fièrement dressés sur le sommet de son crâne. Quelques mèches folles échappées de leur carcan se disputaient au niveau de son front, collées à sa peau chaude. L'ovale de son visage souriant se penchait sur ce qu'elle était en train de noter. Lee ralentit sa cadence au fur et à mesure qu'il se rappelait progressivement son identité.

« Hey Neji, c'était pas elle qui… »

Son comparse, devenu curieux de par son interpellation et par ce qu'il observait avec tant d'attention, jeta également un coup d'œil sur la jeune fille. Elle terminait juste à cet instant-là de prendre la commande. Elle les aperçut rapidement, pensant à des clients potentiels, s'apprêtait à ânonner la sempiternelle phrase de bienvenue relevée d'un sourire, quand elle positionna son regard sur leurs visages. Lee lut sur son charmant minois les signes qu'elle les reconnaissait. Tous les deux.

Il aurait été simple et moins compliqué de s'esquiver discrètement, sans engager la conversation, de continuer le chemin sans s'arrêter. Mais le mal était fait, elle les avait surpris, et il aurait été malséant de prétendre de ne pas la connaître. Il sentait qu'elle ressentait la même chose que lui-même, qu'elle aurait sûrement préféré éviter cette conversation que la politesse rendait obligatoire. Il conjecturait une discussion qui virerait rapidement à l'aigre-douce et ne rendrait le malaise que plus palpable.

Ils s'arrêtèrent. Lee observa Neji, fidèle à son habitude, qui ne se montrait ni gêné ni renfrogné, expression neutre excepté, peut-être, un regard agacé par la corvée qu'il fallait surmonter. Il examina le sourire quitter le faciès de Tenten, tandis que ses yeux, qu'il se rappelait noisette au soleil, adoptait les teintes du bois mouillé dans la pénombre. Elle s'avança à leur hauteur :

« Oh, salut, quelle surprise ! Vous voulez vous installer ?

- Non non, merci c'est gentil, on passe juste par ici. Je ne savais pas que tu travaillais ici ! Comment vas-tu ?

- J'ai débuté il y a quelques semaines. Ça va bien, un peu plus difficile aujourd'hui à cause de la chaleur. Et vous ? Lee, c'est ça ?

- Affirmatif ! répondit-il, jovial.

- Et…

- Neji, s'identifia-t-il.

- On se porte bien aussi ! Il fait bien trop chaud pour moi, ça me donne envie de dormir ! Ce serait sûrement ce que je ferais si l'énergumène ici présent ne m'avait tiré de mon lit ! »

Le regard perplexe et certainement un peu ahuri de Neji se posa discrètement sur Lee sans que ce dernier eût besoin de se tourner pour s'en assurer. Il le ressentait suffisamment. Mais il considérait que c'était de sa responsabilité de dicter le rythme de la conversation, de participer et de mettre la jeune femme un peu plus à l'aise. Allait-il s'y prêter, cependant ? Ses silences butés constituaient malheureusement une autre de ses spécialités.

« Je croyais que tu avais envie de venir aussi, je ne t'ai forcé à rien il me semble, déclara-t-il en fronçant légèrement les sourcils.

- Vous aviez prévu d'aller où ?

- Neji a besoin d'aller au magasin de disques, en bas. Et c'est moi qui suis de corvée cette fois-ci pour l'accompagner, il n'aime pas se promener seul. Il trouve qu'il attire la pitié. »

Elle émit d'autant plus un sourire qu'il s'agaçait visiblement au fil de l'entretien et se montrait de plus en plus déconcerté.

« Je n'ai besoin de personne pour me chaperonner, ça peut encore aller. Je te remercie de ta sollicitude cependant, Lee…

- On peut peut-être renverser la situation, et voir ça plutôt comme si c'était toi qui es obligé de lui tenir compagnie. Je suis persuadée que Lee peut se montrer très pesant quand il s'y met ! intervint-elle malicieusement.

- J'ai perdu le compte du nombre de fois où il s'est plaint de la chaleur depuis que nous sommes partis.

- Je parie que ça ne fait pas longtemps que vous êtes dehors ?

- A peine une demi-heure.

- Grandis un peu dans ta tête, Lee, tu ne feras que des heureux. »

Elle avait pris soin, après sa tirade, d'adresser une œillade taquine au grand échalas renfrogné, agrémentée d'une risette mutine. Lee se douta que la tocade n'était pas sans risque de heurter la susceptibilité du camarade, d'autant plus qu'ils n'étaient pas sur un pied de grande intimité. La taxation de discourtoisie existait réellement.

Mais peut-être crut-il qu'il méritait la petite pique de par son comportement antérieur, car Neji Hyûga ne dit rien et sembla ne pas avoir relevé. Sa physionomie ne trahissait non plus aucun signe de vexation. Si ce n'était peut-être le léger relâchement de ses lèvres, qui s'inscrivait d'aventure en parallèle avec le mouvement de ses sourcils. Etait-ce donc de l'amusement que pensait percevoir Lee ?...

« Ce n'est que l'expression de la fougue de ma jeunesse et du feu qui parcoure mes veines ! La passion de la vie qui se réchauffe brutalement sous le soleil de l'effort ! »

Neji tourna la tête de dépit, et Tenten s'esclaffa, sous le joug de la gaieté qui s'empara d'elle à cet instant. Lee ressentit cette bonne entente comme bienvenue et d'une certaine fraîcheur son assurance évolua positivement également, eu égard au sentiment satisfaisant d'avoir participé à l'établissement de cette atmosphère amicale.

« Mademoiselle ! »

La voix s'éleva, confuse, du flot de tables qui s'étendait derrière elle. Elle se retourna à demi instinctivement, puis se retrouva à nouveau face-à-face avec eux.

« Bon je suis demandée, je vais devoir y aller. Vous êtes surs de ne pas vouloir quelque chose ?

- Je vais me laisser tenter par ta proposition, je me décompose, céda Lee. Je prendrais bien un verre de mugicha, s'il te plaît.

- Je t'amène ça tout de suite ! »

Elle rangea son calepin dans l'unique poche du tablier qui lui cernait la taille, effectua un demi-tour et regagna l'intérieur, les laissant tous deux.

« Je t'attendrai là, ça sera plus simple. Bon, ça ne s'est pas trop mal passé cette affaire !

- Ne me fais pas passer pour un idiot devant une inconnue, la prochaine fois, répliqua Neji, une lueur de reproche dans la voix.

- Roh, elle ne l'est pas totalement. En tout cas, elle s'est mieux débrouillée que moi à ce jeu-là.

- Elle n'aurait pas pris la suite si tu n'avais pas commencé.

- Ça m'a étonné de ta part que tu n'aies rien dit. D'habitude tu nous cloues le bec.

- Ce doit être à cause de son nez qui se retrousse quand elle sourit. Pas comme vous autres. »

Avant que Lee eût assimilé le sens de sa phrase et imaginé quoi lui répondre, il tourna les talons et s'éloigna sous une observance interloquée. « Que… »

« Pardon, Neji… ?! »

Il n'obtint qu'un signe de main de l'individu qui se détournait. Apparemment, ce n'était pas le seul apanage de Neji que d'être mené en bateau.

~ ● ~

Un esprit acéré comme le sien avait pour prédilection la logique, la cohérence ou la justesse, se gardait dans les lignes de la raison et jamais ne déviait vers les rivages brumeux de l'imprévisibilité. La gouvernance de son esprit se caractérisait par sa prudence la moindre question était immédiatement soumise à analyse avant approbation. On ne pouvait pas dire d'elle qu'elle n'était pas réaliste trop de fois elle avait chassé avec mépris les images rêveuses et doucereuses qui venaient s'installer, progressivement, en insistant et au désavantage de sa garde déclinante, dans sa tête et la tentaient de leurs suavités sucrées.

Elle aimait mettre ses qualités critiques en avant et se persuader, qu'en toute occasion, elle ne se laissait jamais aller au flot de ses sentiments. Elle considérait ce trait comme sa principale force il constituait également la source de son optimisme, car elle était à même de prendre du recul et d'examiner d'un œil plus neutre que d'ordinaire s'en échappait toujours quelques points positifs qui teintaient la noirceur de la situation de subtiles auréoles. Elle trouvait toujours de quoi espérer, même quand les ténèbres la submergeaient et déjà l'empêchaient de parler.

Mais le temps passait tellement vite… Grandie, évoluée, elle transcendait les étapes de la vie, mais perdu le goût de l'échappée des sentiments, oubliée la sensation de perte de contrôle, négligé le sonde de son âme.

Inconsciemment ou déni total, elle ignorait la profondeur du vide qui prédominait dans son âme. Elle se targuait d'une maîtrise de ses émotions, si parfaite qu'elle atteignait le calme relativement serein de la personne en paix avec elle-même. Mais elle se trompait royalement. Ce vide devenait un marasme informe, englué, un chaos qui noyait toute chose s'approchant, dont les limbes la grignotaient petit à petit. Plus profondément elle s'enfonçait, encore et encore. Elle était trop fière pour l'admettre, et cette abomination appartenait, définitivement, du côté de l'illogisme.

La solitude lui pesait beaucoup plus qu'elle ne voulait l'admettre. Eloignée des amis de lycée, partie du domicile familial, voguant d'un travail à un autre sans y créer de véritables attaches, vivant seule, ce retranchement l'accablait. Pis que de n'avoir personne à qui parler et partager, que d'apprécier le contact d'une peau chaude sur la sienne, c'était le manque des sentiments qu'elles n'éprouvaient pas qui lui faisait défaut.

Elle brûlait. Le brasier la rendait incomplète dans le sens où elle avait besoin d'aimer, de ressentir de l'affection et de la transmettre. La viduité de cette part de son être, elle la niait, la burinait et l'enterrait, trop convaincue d'arriver à vivre sans, trop sûre de l'inutilité de cette branche. Elle pensait avoir mis suffisamment de sel et de cendres sur la plaie pour empêcher la repousse.

Elle ignorait la dangerosité du jeu elle ne saisissait pas qu'à les refouler, ses sentiments montaient en puissance, plus, toujours plus, et ils la menaçaient. Elle ne comprenait pas les risques encourus, car ces émotions allumaient tout sur leur passage, et elles enflammaient les sensations dont elle permettait l'existence. Lorsqu'elle se prêterait au jeu du désir et la passion, ces derniers pourraient se révéler destructeurs.

Car à trop désespérer d'aimer, le péril est grand pour les deux personnes. Si l'amour n'était finalement enfiévré que par la force de cette peine ?...

Car ces sentiments lui permettaient d'exister et d'être une personne à part entière. Les refouler revenait à annihiler une part de soi qu'elle réfutait car ne contrôlait pas, mais indispensable. Car à ne pas les éprouver, elle n'aimait pas, et ne s'intéressait à personne. Elle n'était qu'à la recherche du vide, et elle n'intéressait que le vide. Mais elle avait besoin d'exister dans le regard de quelqu'un pour exister elle-même complètement. Ce manque de sentiments se liait à l'absence de cette entité.

Mais c'était terrifiant de se rencontrer dans l'amour de l'autre.

~ ● ~

Au grand étonnement de la jeune fille préposée au service, la fréquentation en terrasse ne désemplissait pas. Les gens continuaient d'arriver et de repartir à un rythme alangui, du même pas de paresse, accablé par la chaleur. L'air était lourd et moite, comme le trahissaient le tissu qui lui collait le dos et les cheveux empêtrés de sueur sur son front. C'était un temps d'orage, ce climat fatigant et accablant, dont le ciel tourmenté obscurcissait singulièrement les rues et trottoirs. La pluie tomberait, d'une heure à une autre, inévitablement, mais elle ne dissuadait pas grand-monde.

« Tenten ! »

La voix impérieuse de Tsunade lui remit les pieds dans les chaussures, solidement ancrées dans la réalité. Elle posait sur le comptoir deux récipients en verre transparent l'un dévoilait les nuances sensuelles d'un ambre riche, panaché d'irisations ocre rougeâtre d'un thé d'orge, tandis que l'autre embaumait l'air de senteurs capiteuses et sucrées de prune amère, par les riches remous du liquide d'un vert mordoré.

La jeune fille se saisit des consommations et enchaîna sa marche en direction de la table où les deux jeunes hommes attendaient, face-à-face. Le premier, placé de façon à la voir déambuler, l'accueillit avec un grand sourire qui faisait écho au vert chatoyant de son T-shirt. Elle posa devant lui le mugicha qu'il avait commandé pour la seconde fois, tandis que le thé gyokuro échouait au second client. Il ne manifesta aucun signe de réaction à sa présence.

« Merci Tenten ! s'exclama le premier garçon avec un rictus dont la gaieté s'accentuait du fait de ses joues rouges de chaleur.

- Merci, dit posément son camarade.

- Comment tu peux faire pour boire une boisson chaude par ce temps, je ne te comprends pas ! »

Il n'obtint pour toute réponse qu'un vague haussement d'épaules. Elle leur adressa un dernier sourire puis les quitta pour s'occuper d'une table qu'un groupe d'amis venait d'abandonner. Elle les laissa l'un s'amusant à touiller sa consommation et faire tintinnabuler les glaçons contre la paroi du gobelet et l'autre le regard dans le vide, en direction de la rue où quelques badauds se retrouvaient dans sa ligne de mire par certains instants.

Ils n'attiraient pas spécialement son attention, s'agissant de simples passants parmi lesquels il ne reconnaissait personne de sa connaissance. Il tourna le regard vers la boisson fumante qui lui faisait face, s'en saisit et la porta à la bouche. Il savoura la gorgée de thé qui lui brûla l'intérieur, l'amertume du liquide et les floraisons qu'elle laissait sur ses papilles.

Cette chevelure de couleur fauve, unique, qui s'offrit à sa vision inopinément, lui fit l'effet d'un électrochoc. Il reconnaissait ces degrés de rose orangé, qui sous l'effet de la lumière la plus pure, se dotaient de dégradés rougeoyants. C'était un coucher de soleil violent, abrupte, dans une déclinaison de nuances vives et ravinées, hypnotisantes. La cascade capillaire colorait la carnation pâle de la jeune femme de reflets de subtiles amarantes, tournoyante au rythme de ses pas et enveloppant sa silhouette féline.

Oui, ces gradations d'écarlate blafard réveillaient quelque chose dans ses souvenirs, une réminiscence envenimée par la colère et l'écœurement. Il se rappelait une altercation avortée par ses soins, et les regards plein de rancœur, les mots méprisants et haineux, les visages déformés par la souffrance, l'humiliation ou la suffisance, des attitudes qui assombrissaient singulièrement l'atmosphère des pluies de pétales des cerisiers en fleurs et les chemins jonchés de corolles roses.

Il croisa le regard de la jeune femme. Plus de doute possible, c'était bien elle. Il identifia ces grands yeux en amande, bordés de cils immenses, ces prunelles d'un brun foncé relevé de discrets reflets pourpres. Un vrai regard de biche. Forcément innocent, aurait-on dit, mais la courbure des sourcils, pleine d'élégance et d'altesse, donnait à ce charmant visage une expression hautaine accentuée par l'absence de sourire.

Il savait que le sentiment d'assimilation l'avait gagnée, elle aussi, au froncement de ses sourcils. Elle adressa quelques mots au garçon qui l'accompagnait grand, les épaules larges, la peau basanée, le coup d'œil perçant. Les cheveux dressés vers l'arrière et maintenus par un bandeau, sa bouche s'élargit en un rictus gouailleur lorsqu'il observa dans la direction de Neji. Ce dernier se glaça lorsqu'il se rendit compte que cet inconnu ne l'était pas quelques années auparavant. Les deux faisaient partie de la même époque de sa vie, et aucun ne lui avait laissé un souvenir marqué par la nostalgie.

Elle était la cause et lui le moyen.

Le lycée, ère de confrontation entre les restes de l'enfance et les débuts effervescents de la vie d'adulte, entre rires joyeux ou sardoniques et passions juvéniles et sentimentales. Période d'acquisition d'une grande part du nous de demain et regret désespéré du modèle parental à travers la retenue des idées de l'ingénuité. Jours souvent évoqués avec mélancolie pour leur innocence et leur tranquillité relative, occupés par l'amitié qui devenait le centre du monde de chacun. Heures de frénésie indomptables, enfumées par la cigarette et aux senteurs de verdure des parcs, relents d'alcool et de bitume, sous le soleil des étoiles.

Il se remémorait la seule et unique fois où il était intervenu de la sorte, et les vitres ouverts du couloir délivrant des brises chaudes d'un ciel de mars, le sol rutilant à l'éclat des rayons solaires, les gens agglutinés aux entrées des salles de cours après qu'eût retenti la sonnerie. La curiosité qui pointait le bout de son nez, car ils ne se comportaient pas comme d'ordinaire leur attention était portée vers le centre du groupe qu'ils composaient. Il entendait des cris et des insultes, des mots vociférés, tranchants ou impitoyables. Il se frayait un passage à travers la foule, jouant des mouvements de hanche et de pressions de coude pour aboutir au spectacle qui les fascinait tous. Deux élèves en venaient aux mains. Ils portaient l'uniforme de l'établissement un n'était pas étranger à Neji puisque de la même promotion. Kidômaru, croyait-il nommé. L'autre lutteur, il l'avait déjà croisé plus jeune, d'un niveau inférieur, il affichait un air décontracté qui décontenançait le jeune Hyûga, autant par sa désinvolture que ses cheveux relâchés flottant librement sur ses épaules.

Ce n'était pas avec calme qu'il agissait maintenant pourtant. Son corps adoptait une posture de défense, quand ses yeux s'absorbaient dans une contemplation méfiante de son adversaire. Tant la supériorité de ce dernier que la détresse du premier s'opposaient-elles, qu'ils adoptaient ces sentiments à leur corps défendant Kidômaru se satisfaisait du spectacle qu'offrait le visage affligé de l'autre. Les rumeurs du cercle humain qui les entourait parvinrent aux oreilles de Neji, qui assimilait qu'un « avait traité l'autre de lopette » ou que « Nara a été trompé par sa copine apparemment », ou encore que « Kidômaru avait répandu les commérages car il est jaloux »…. Ces racontars juteux sustenteraient sûrement les soifs de ragots pour les semaines suivantes.

« Vois la réalité en face, elle ne serait pas restée de toute façon, tu es trop minable pour elle… »

Il réussit à mettre en branle le jeune Nara qui se précipita vers lui, et probablement il s'agissait de ce qu'il souhaitait, songeait Neji. S'ensuivit une série d'échanges de coups de poings sans que l'un prît le dessus. Ils récolteraient de jolis bleus et ecchymoses sur les bras et le buste le lendemain. Mais le plus affligeant, ils étaient tous là, agglutinés, comme des mouches attirées par le miel, inactifs et personne pour intervenir. Aucun ne se manifesta pour se mettre entre les deux, ne serait-ce que tenter de calmer le jeu. Mais non, l'effet de groupe dominait sur le courage de l'individualité. Il aurait pu calquer son comportement sur celui-ci, unanime, et les laisser régler leurs affaires entre eux.

Mais on ne se battait pas dans l'enceinte de l'établissement. D'un geste du buste et quelques mouvements de jambes, il se retrouva dans les premières places. Il analysa les deux protagonistes et remarqua celui qui esquissait le prochain mouvement il tendit le bras et stoppa net l'action de Kidômaru en se saisissant de son avant-bras. Désarçonné, celui-ci jeta un regard furieux au malotru qui osait se mettre en travers de son chemin.

« Hyûga, lâche-moi et décampe, où tu vas vite le regretter. C'est pas tes affaires.

- Dégage de là, tu encombres le couloir. Je veux passer.

- T'attendras ton tour, comme tout le monde. Je dois régler quelque chose avec ce morveux, cracha-t-il en jetant un coup d'œil torve à son adversaire, plus surpris qu'irascible.

- Répète ça pou…

- Je veux passer et je n'attendrai pas. Ton affaire peut se régler plus discrètement, et ne m'oblige pas à m'abaisser à ton niveau pour te faire sentir où est ta place. »

Le tout accompagné de toute l'éloquence de son mépris, à travers les vibrations inexistantes de tonalité vocale et des nuances dédaigneuses de son visage, ce qui sidéra Kidômaru et le fit réfléchir quant à l'éventualité d'engager une suite à cette querelle naissante, connaissant la réputation et du génie, et de sa famille. Il se redressa, et sous les respirations retenues du public, avide de cancans, jeta un dernier regard du même acabit à l'intervenant et fendit la foule, non sans lui rentrer dans l'épaule au passage.

« Tu me revaudras ça Hyûga, tu peux y compter. »

Déjà les gens commençaient à se disperser, l'esclandre écourté n'était plus digne d'intérêt.

« Ne crois pas que je vais te remercier. Je l'aurais latté de toute façon. »

Comment oublier cet adolescent si banal, de taille et silhouette relativement moyennes, ni beau ni laid, sans charisme particulier, sans signe distinctif précis, qui lui tenait front, de toute la hauteur possible, l'expression de ses yeux, farouche et blessée, imprenable, l'inaction des muscles de sa bouche crispée, la peau de ses joues enflammée par la colère et la rancœur, le désordre de sa chevelure dérangée par les courants d'air venant de l'extérieur ? Ce qui impressionnait Neji portait sur la posture de son corps il se dressait et ne se montrait pas abattu, le dos droit et les jambes raides, bien campés sur ses pieds, les bras le long de son bassin et les poings serrés. Tout son être perpétuait la dignité et la décence en cet instant, quand d'ordinaire il ne brillait que par sa normalité et son apathie il en concluait qu'il devait posséder une raison bien extraordinaire pour un tel changement d'attitude.

Quelle n'en fut sa surprise lorsqu'il l'eut découverte, cette circonstance, d'autant plus qu'elle le choquait par son… insignifiance, tellement battue et rebattue qu'elle avait perdu toute sa saveur et son anomalie.

Il n'obtint aucun remerciement effectivement, mais peut-être gagna-t-il au change des gens qui s'intéressèrent à lui et ne se découragèrent pas de sa méfiance froide et naturelle, qui l'énervèrent, le rendirent perplexe, le firent sortir de ses gonds, le mirent parfois dans un sacré pétrin et lui amenèrent les ennuis les plus divers et variés, l'emmenèrent dans des endroits où il n'aurait jamais mis les pieds en temps normal, le forcèrent à sourire, souvent de façon moqueuse, et bousculèrent ses principes établis et son petit monde. A les côtoyer, il revint sur beaucoup de choses qu'il pensait acquises et les examina avec un point de vue neuf. Il ne s'en aperçut pas directement, mais sa manière de percevoir son environnement devint peu à peu moins égoïste, moins centrée sur elle-même pour commencer à inclure les autres dans son champ de conception, leurs idées et leurs idéaux, leurs rêves, leurs ambitions… A force de persévérance, ils réussirent à créer une faille dans sa garde, en douceur, et s'y engouffrèrent. Ils gagnèrent leurs galons d'amis à coups de mérites, sa confiance, son estime. Il découvrit des gens sur lesquels ils pouvaient compter, qui l'avaient touché d'une manière autre que Lee, qui avait anéanti, pulvérisé, ses murailles, et dénicha une part de lui-même qu'il ignorait au passage.

Affluèrent alors à la surface de sa conscience ces songes du passé après l'aperçu de cette peau cuivrée et de cette rivière pourpre. Il vécut la consternation de les voir s'approcher, de plus en plus, pour finalement s'attabler à quelques mètres. Lui posa son séant de manière à avoir Neji en vue il intercepta son regard de dégoût et lui transmit sa gouaille en réponse : sa main articula ses doigts de manière à former un pistolet muni d'une détente son pouce la relâcha et le mot « PAN » explosa silencieusement sur ses lèvres riantes. Le jeune Hyuuga ne manifesta rien tant que son désabusement Tayuya se contenta de lui adresser un coup d'œil sombre à travers la mèche de cheveux qui barrait son visage de profil.

Il se passa quelques instants où ces protagonistes ne se cachèrent pas leurs ressentiments mutuels à travers le biais d'un jeu d'expressivité physionomiste, permettant à leur exaspération de suppurer par toutes les pores de leur épiderme et d'éjecter ne serait-ce qu'une larme de la bile qui envenimait leurs réminiscences. Le procédé était purement motivé par la provocation de son côté à elle il ne connaissait d'elle que la partie hargneuse de sa personnalité, têtue, rebelle et agitatrice, grande gueule. Il avait plus de doutes quant aux motifs d'agissement de Kidômaru il n'était impliqué qu'indirectement dans la vieille histoire. Probablement s'agissait-il d'une raison liée à la vengeance et pensait-il tenir enfin là une opportunité de régler un vieux grief.

Lee n'avait assisté à l'affaire que de loin, et n'était nullement concerné, mais il connaissait leurs identités, et ne pouvait s'empêcher de se sentir horriblement mal à l'aise et gêné de la situation, trouble qui se trahissait par ses joues parsemées de rougeur et ses lèvres contractées.

Mais aucun mot ne fut échangé, pas un son proféré. Les deux garçons ne leur adressèrent que des regards, dans le souci de ne pas créer d'esclandre et importuner les clients présents et toute autre société qui aurait eu la malchance de passer par ici à ce moment-là. A dire vrai, il mourrait d'envie de faire basculer sa chaise, de se ruer vers cet indésirable et de le traîner sur le trottoir, entre deux séries de coups de mains et de pieds. Kidômaru l'énervait passablement quand d'ordinaire il n'accordait que le minima d'attention aux gens qui l'entouraient.

Le jeu constituait son vice absolu. De ce qu'il avait appris, Neji concluait qu'il adoptait volontiers la patience, la surveillance, l'analyse, la précision et le goût du risque propres à ce comportement. Rien ne le satisfaisait plus qu'épier les moments cocasses où sa proie laisserait échapper les premiers signes de faiblesse, puis d'assister à son déclin, inexorablement, jusqu'à la chute. Rien de plus jouissif qu'étudier avec emphase l'irrémédiable descente aux enfers de quelqu'un, tel un vautour. Il favorisait l'étude-même des expressions, réactions des autres plutôt que l'assignation du coup fatal. Le moindre de ses réflexes était calculé, de sa main et non de celle du hasard hors-sujets les qualifications d'emporté, impatient, irréfléchi, inconscient.

Et puis la perdition, l'accident inévitable, cet instant éphémère où l'angoisse se lisait dans les yeux de l'interlocuteur, qu'il pressentait son échec, inéluctable, sentant peu à peu les griffes de la peur se resserrer sur sa poitrine, se débattant pour échapper au carcan de la peur… Kidômaru exultait de sa victoire et plus encore, de la supériorité sur son adversaire et de la réussite de la logique qu'il avait mûrement soupesée et étudiée. Le battant réussissait, le perdant était condamné à l'échec ainsi voyait-il la vie comme un jeu éternel et un support à tous les paris possibles. Il brûlait de catégoriser Neji dans la seconde liste, cela se lisait dans son sourire expressif.

Et un nouveau défi se déroulait sous les yeux circonspects de Neji.

Sa vue se déployait sur les trois visages. Le dernier affichait un air perplexe et plongé dans la réflexion, un sourire qui se fanait au fil de la discussion qu'elle tenait avec le client masculin, et des yeux qui se rétrécissaient au fur et à mesure que la ligne de ses sourcils s'abaissait, fronçant le minois de manière entendue. Ses poignets fins cessaient de prendre note des mots qui retenaient son attention. Il avait engagé la conversation avec la jeune fille qui ne voulait faire que son travail, entretien uniquement ponctué par leurs filets de voix. Et Neji ne captait pas un traître mot de ce qu'ils échangeaient, mais il comprenait qu'ils partaient dans des voies qui s'éloignaient de la banalité.

~ ● ~

Le début de leur discussion se prêtait volontiers aux qualificatifs de joliment ou d'agréable. C'était d'un ton badin qu'il avait amorcé la réponse à sa question quant à ce qu'ils désiraient commander, embrayant sur la légère fatigue qui ponctuait automatiquement ses mots et ses yeux qui commençaient à devenir lourds. Il se montrait avenant et calme, presque alangui. Sa compagne ne disait pas un seul mot et ne décolérait pas si dotés d'un pouvoir climatique, ses yeux sombres lanceraient des éclairs. Elle ne leva pas les yeux quand Tenten s'avança vers leur table. Ce fut lui qui meubla les silences. Il commanda pour eux deux, et elle leur apporta rapidement les consommations. Il reprit la discussion.

« Vous avez un très joli sourire, ça doit être pour ça que les clients restent si longtemps ici.

- Merci, c'est gentil, mais…

- Et vos mains ont l'air d'être beaucoup moins grossières que celles de Tayuya, vous avez les poignets plus fins et les doigts plus longs, prêts à se briser à la moindre brusquerie… »

Avec anticipation, elle vit le geste esquissé : la griffe qui suivait la même direction que le regard, soit vers elle. Avant qu'il pût toucher son épiderme, elle avait soigneusement mis en sécurité ses mains, en les nouant de façon naturelle dans son dos. Ce ne le découragea pas et il garda son assurance.

« Ce qui est dommage c'est que, physiquement, autrement, vous êtes plutôt ordinaire. Brune aux yeux bruns, c'est assez passe-partout. Vous avez une silhouette relativement moyenne. Mais vous semblez le vivre plutôt bien, c'est le plus important. »

Elle sentit son sourire se figer sur ses lèvres, à mesure que ses paroles se déversaient dans son oreille. Elle nota également le léger relèvement de la bouche au fil du débit de sa voix, et ses yeux qui se faisaient plus perçants. Elle mit quelques dixièmes de secondes à assimiler le sens de la réplique et la digérer – ça ne faisait jamais plaisir de s'entendre qualifier de passable. Mais elle fut plus rapide à choisir la répondre adéquate, impérativement polie et toujours consciente de la relation de soumission qu'elle portait.

« En effet, c'est clairvoyant de votre part de l'avoir remarqué. Cela l'est d'autant plus d'avoir soulevé mes points forts aussi, comme mon sourire désarmant, qui me sert de pardon lorsque je dis des paroles fort intelligentes ou des fois, peu agréables.

- L'impertinence a souvent comme source la stupidité, et le mépris résulte généralement en conséquence.

- Tout est question de dosage. »

Il la jaugeait, elle le sentait pertinemment. Elle lisait la surprise de trouver là de la répartie, et un intérêt plus aiguisé. Il préparait la prochaine attaque, mais elle était prête. Il allait s'en mordre les doigts.

« Impertinence et ignorance ne font qu'un, et le second aveugle le sujet lorsqu'il ose se croire supérieur à ce qu'il est en réalité. Et les gens stupides sont les gens ordinaires et au final les plus inintéressants. Ce sont aussi les plus faciles à oublier. A votre avis, combien de temps vais-je mettre avant de vous sortir de ma mémoire ?

- Vous prenez les paris ?

- Soit, allons-y. Qu'en penses-tu Tayuya ?

- Je dis que tu la sous-estimes.

- Je dis deux heures. Une heure pour essayer de me rappeler ce que vous avez dit, et la suivante à effacer le goût de ma bouche de ce que j'aurais pu consommer ici.

- Vous vous souviendrez de moi toute votre vie, dit Tenten avec un sourire convaincu.

- Que disions-nous ! Stupide ! C'est bien pour ça que je ne supporte pas ce genre de personne. Aucun plaisir à la conversation, aucune personnalité, et plutôt laids, aucune forme de beauté. Ces gens-là ne devraient pas exister, et mon plus grand plaisir est de le leur rappeler. »

Elle fut désarçonnée par le ton cinglant des mots, tombants comme des soufflets. C'était dit d'un ton froid, ne souffrant aucune réplique. Bouillonnaient la perplexité, certes, mais également la colère, l'échauffement au fil de l'entretien, un agacement qu'elle avait de plus en plus de mal à contenir, et une espèce d'appréhension. Il était tellement sûr de lui que certains côtés dévoilaient une dimension effrayante, extrêmement sombre, qui la mettait légèrement mal à l'aise. Elle perdit un peu sa superbe et laissa pointer quelques nuances de son ennui.

« Ce genre de personne, comme vous dites, a la bonté de supporter…

- Assez. »

- ~ ● ~

Deux fois. Le nombre de ses interventions venait encore d'augmenter d'un niveau. C'était la seconde fois qu'il interférait au milieu d'une conversation de laquelle il n'était pas dûment invité ni concerné qu'il se mettait en avant et se faisait remarquer quand il tenait excessivement à sa discrétion et sa tranquillité qu'il renouait des liens quasiment inexistants avec une personne qui l'écœurait.

Il n'aurait su expliquer ce qui l'avait poussé à agir de la sorte. Peut-être ne voulait-il, à aucun prix, revoir le masque de souffrance, porté une fois par Shikamaru, sur ce minois si habitué au sourire qu'il semblait que les traits du visage s'étaient modifiés en conséquence pour mieux s'adapter, comme à l'usure. Peut-être en discernait-il les prémices, dans la lecture du corps et de ses expressions, ou à l'analyse de celui de Kidômaru, avec ces yeux scrutateurs qui se délectaient de la danse verbale engagée. Peut-être sentait-il les ondes de colère qu'elle émettait à travers la raideur de sa position et ne s'en accommodait-il que difficilement.

Quoiqu'il en fût, Lee et lui avaient immédiatement froncé les sourcils au haussement de tonalité de la voix de Tenten. D'un coup d'œil, mis tacitement d'accord, il s'était levé, avait marché, et se retrouvait dans cette situation délicate. Il ne faisait pas attention à la surprise de la jeune femme mais dardait son regard froid vers le jeune homme qu'il dominait.

« Neji Hyûga. »

Il observa rapidement la jeune fille aux cheveux écarlates, rembrunie, qui venait de lui adresser la parole, avant de revenir à l'état initial.

« Tayuya.

- En voilà un qui a encore oublié où se trouvait sa place tiens. Depuis le temps, toujours pas appris. »

Kidômaru fit reculer sa chaise et se leva à son tour. Ses yeux ne plaisantaient plus et arboraient un air de défi farouche.

« Non, s'il vous plaît, ne vous battez pas ici !...

- Les gens médiocres ne changent jamais, j'en ai encore la preuve aujourd'hui.

- Pars maintenant. Je ne te laminerai pas maintenant ni aujourd'hui. Profite encore du peu de dignité qu'il te reste, et vas-t-en, sans créer de vagues.

- Maintenant que t'es dans le coin, on réglera notre petite affaire, Hyûga. Ne te défile pas comme la dernière fois. Tayuya, viens.

- C'était un plaisir de te revoir, déchet. Passe le bonjour à c'te abruti de Nara ».

Elle se mit debout également et, farfouillant dans son sac à main, en sortit quelques billets et pièces qu'elle jeta négligemment dans la coupelle prévue à cet effet. Ils avaient à peine touché à leurs boissons. Ils s'éloignèrent sans un mot ou un regard en arrière. Encore assez ébranlée par ce spectacle auquel elle avait assisté, elle remua la tête en signe d'hébétude puis concentra son attention sur l'argent laissé. Elle soupira.

« Elle n'a même pas laissé assez… Hum, merci pour l'intervention, mais…

- Cesse d'être aussi familière avec des gens que tu ne connais pas ou à peine. Le bourbier que tu viens d'éviter est… trivial. »

C'était craché, sec, comme une silhouette cachectique et aigrie. Il ne se rendit pas compte de l'amertume de ses mots, majoritairement dits sous le joug de la colère il lui reprochait les manières aisées qui lui attiraient les sympathies ou les attentions car, inévitablement, elles étaient sources de relations moins agréables. Elle ne semblait pas avoir conscience des dangers que pouvait lui apporter sa familiarité et les risques encourues à se montrer aussi ouverte et chaleureuse. Elle ne soupçonnait pas les pleurs et les angoisses, les craintes et les appréhensions le masque de souffrance n'avait jamais terni ce sourire charmant ou figé ce regard enchanté. Son innocence apparente du monde faisait bouillir son mépris.

Aimer est un verbe menaçant. Le masque de souffrance l'effrayait plus qu'il ne l'eût cru. Il ne voulait plus le revoir, sur la face de qui que ce fût. Sans doute car il s'agissait d'un reflet de ses propres sentiments, mais c'était une vérité qu'il niait jusqu'au plus profond de son être. Il était incapable d'y faire face. Les autres se montraient son Enfer personnel les laisser approcher, c'était courir à sa perte.

Se dit-il qu'il avait peut-être été trop âpre lorsque le visage féminin se teinta de nuances de froideur. Mais il ne voulait plus ajouter un sujet supplémentaire à la longue liste de ses pensées. Pas maintenant, sa tête allait exploser. Il tourna les talons. Il fuit, elle, lui, eux, lui-même, car il ne savait plus comment se comporter ni comment dompter et contrôler les élucubrations qui morcelaient son âme. Trop d'inconnues, trop d'imprévus, trop de néant dans lesquels il ne voulait pas se dépêtrer. Ces impulsions, ces passions, constituaient une partie de lui qui présentait trop de risques et périls, et dont valait mieux écraser les moindres manifestations que leur accorder prévenance. Il ne souhaitait pas mettre de mots dessus, plus particulièrement car il s'agissait d'une discipline qu'il ne maîtrisait pas et le mettait extrêmement mal à l'aise.

Il s'aperçut qu'un projectile frappa le haut de son dos, sourdement, lorsqu'il sentit un désagréable toucher, ne lui occasionnant aucun mal. Surpris, il fit vivement volte-face pour voir que le dit-objet lancé se composait, en tout et pour tout… d'un torchon roulé en boule qui se défaisait de sa forme sphéroïde sur le bitume. Il jeta un coup d'œil dans la direction d'où fut envoyée la roquette elle n'était plus souriante, mais plutôt…fumasse.

Il arqua un sourcil d'étonnement.

« Pour qui me prends-tu ! J'aurais parfaitement pu me débrouiller sans que tu te la ramènes ! Je suis capable de me débrouiller toute seule, comme une grande personne, sans qu'un fat arrive sur son beau cheval blanc pour soi-disant me sauver ! Je n'y peux rien si ton asociabilité te vaut d'être détesté par toutes les personnes que tu rencontres ! Mais ne viens pas me traiter de… file facile ou, de bas-étage, parce que je ne suis pas aussi individualiste que toi, je vaux mieux qu'un avis arrêté après deux paroles échangées ! Je vaux mieux que ça ! »

Elle n'attendit pas de réponse, et lui tourna le dos. Elle adressa quelques mots d'excuse au peu de clients restés jusque-là quant à son emportement mais ne s'attarda pas. Elle retourna à l'intérieur.

C'était sa journée.

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Mugicha : thé d'orge grillé.