Tu n'es plus seul
…
Oliver prit le temps de choisir ses mots. Sa sœur n'avait pas totalement tort mais elle n'était pas la source du problème. Il le savait et il voulait qu'elle le comprenne. En même temps, il ne voulait pas parler de ça. Il ne voulait pas qu'ils sachent. Il ne voulait pas mettre les mots sur ce qu'il ressentait.
-Ce n'est pas si simple, finit-il par dire.
Sa mère et Walter venaient de poser les derniers bandages et lui adressaient des regards inquiets et pleins d'interrogation. Ils voulaient comprendre. Il leva les yeux vers Théa et vit qu'elle n'avait pas réagi à ses paroles. Elle fixait la lingette ensanglantée qu'elle avait toujours en main, perdue dans ses pensées. Ses joues étaient striées de larmes et elle semblait complètement dévastée. Il allait se lever pour la réconforter lorsqu'une main le retint.
-Je m'occupe de Théa, dit sa mère. Allez dans le salon, je vous rejoindrai avec elle et alors on discutera. D'accord ?
Oliver était tenté de ne pas l'écouter et de rejoindre sa sœur. Il ne l'avait jamais vue comme ça, elle semblait perdue dans un autre monde, détachée de la réalité. Mais il devait avouer qu'il ne savait pas vraiment comment la réconforter et qu'il n'était peut-être pas le mieux placé pour le faire. Il acquiesça doucement et suivit Walter dans le salon du rez-de-chaussée. Il se sentait toujours faible mais pas au point de s'évanouir. Ses coupures qui l'élançaient lui apportaient plus de réconfort que de peine. Il s'assit sur un canapé, les bras posés sur les genoux, comme s'il ne savait pas quoi en faire. Walter approcha deux chaises et prit place sur l'une d'elles en face de lui. Il lui laissait de l'espace et il lui en était reconnaissant.
-Oliver, je sais qu'on n'est pas encore proches et qu'on apprend encore à se connaître, mais je veux que tu saches que je suis là pour toi, comme je le suis pour Théa. Si tu veux parler, tu peux venir me voir quand tu veux. Et si tu me le demandes, ça restera entre nous.
Oliver hocha la tête et détourna les yeux. Il ne voulait pas vraiment parler. Il détestait déjà qu'ils aient découvert ce secret. Il s'en voulait de ne pas avoir verrouillé la porte. D'avoir été si négligent et stupide. Sa propre famille savait maintenant. Ils savaient qu'il était brisé de l'intérieur, qu'il était faible et qu'il n'avait certainement plus toute sa tête. Il n'arrivait pas à gérer des émotions qui pourtant faisaient partie de la vie de tout le monde.
Une main se posa sur la sienne et il sursauta.
-Excuse-moi, dit Walter. J'ai essayé de t'appeler mais tu semblais perdu dans tes pensées.
-Ce n'est pas de ta faute, murmura-t-il.
-Tu n'arrêtes pas de dire ça.
-Vous n'arrêtez pas de vous excuser.
-Parce qu'on t'a fait du mal, dit Théa en arrivant.
Il observa sa sœur. Ses yeux étaient rougis par les larmes mais elle semblait calmée. Elle s'était changée et ses mains n'étaient plus tachées de sang. Théa s'assit à côté de lui et Moïra rejoignit son mari. Le moment était venu.
-Pourquoi ? demanda simplement sa mère.
Oliver n'avait pas de réponse simple à donner. Théa posa une main encourageante sur sa cuisse. Elle était là pour lui. Elle était toujours là.
-On ne peut pas oublier cet incident ? tenta-t-il avec peu d'espoir.
-Non.
Le ton de sa mère était sans équivoque. Il allait devoir s'expliquer. Expliquer quelque chose qui le dépassait mais qu'il ne pouvait s'empêcher de faire. Il fit de son mieux pour décrire ce qu'il ressentait.
-Parfois, les émotions me font tellement mal que… je ne sais pas quoi en faire. Je n'arrive pas à les gérer. Mais les blessures corporelles... je connais. Je maîtrise. Je sais les guérir. Et… c'est une douleur que je contrôle. Ça m'aide à me calmer.
-À te calmer, répéta sa mère dans un gémissement.
L'émotion la rattrapait enfin. Elle était restée forte jusque-là, mais entendre ces paroles, comprendre la douleur de son fils avait brisé sa façade.
-Tu n'étais pas calme quand je t'ai trouvé, dit Théa dans un souffle.
-J'étais paniqué que tu ouvres la porte. Que tu découvres ma faiblesse.
-Tu n'es pas faible, dit-elle. Je t'interdis de penser ça.
Il eut un rire sans joie.
-On me fait des reproches justifiés et ça me conduit à me couper les veines. Je ne suis pas que faible. Je suis pathétique.
-Non, Oliver, dit sa mère en lui prenant les mains. Non. Tu as passé cinq ans seul. Tu as le droit d'avoir du mal à répondre aux attentes de tout le monde. Tu dis que tu n'arrives pas à gérer tes émotions. Ça ne fait pas de toi quelqu'un de faible. Tu gères les choses comme tu le peux. Mais tu n'as pas trouvé la bonne solution. Pas encore. Mais maintenant tu n'es plus seul. On est tous là pour t'aider.
-Je n'ai pas besoin d'aide.
-Tu ne peux pas continuer comme ça, dit Walter.
-Promets-nous de ne plus jamais le faire, ajouta Moïra.
Il retira les mains des siennes et détourna les yeux. Il allait les décevoir. Encore.
-Je ne peux pas.
Sa mère allait répliquer mais il ne lui en laissa pas le temps. Il avait besoin qu'elle comprenne.
-Dans quelques jours je vais encore décevoir quelqu'un. Et qu'on me fasse des reproches ou non, ajouta-t-il en s'adressant à Théa, je vais avoir besoin de le faire.
Personne ne dit rien pendant quelques secondes, chacun essayant de comprendre les paroles d'Oliver. Ils savaient tous qu'il devait arrêter, mais n'étaient pas sûrs de pouvoir le convaincre. Pas en une discussion, pas en un soir.
-Alors on va engager un psychologue. Tu as clairement besoin d'aide et on n'a pas les compétences pour le faire, dit finalement sa mère.
-Non. Pas de psy. Pas de thérapie. Pas de médicament.
-Pourquoi ?
-Je ne veux pas parler. Je ne peux pas… Il y a tellement de choses que… Je ne…
Oliver perdait ses mots. Engager un psychologue ne servirait à rien. Il ne pourrait jamais parler des horreurs de son passé ni de la manière dont il passait ses nuits. Et il n'avait aucun moyen de l'expliquer à sa famille. Il avait désespérément envie de s'enfuir. De s'enfermer dans sa salle de bain et de se calmer. À sa façon. D'un geste machinal, il posa la main sur ses bandages et appuya. La douleur lui éclaircit l'esprit et il respira plus facilement.
Une main se posa sur la sienne et défit doucement sa poigne.
-Oliver, dit Théa, la voix tremblante. Pas de psy. C'est d'accord.
Sa mère lui lança un regard furieux qu'elle ignora.
-Mais promets une chose. Dès que tu as besoin de… de le faire, appelle-moi. Ou maman, ou Walter.
-Je ne veux pas que vous voyiez…
-Non ! On va rester avec toi, on va discuter, on va te distraire. Tout pour que tu n'aies pas à le faire.
Oliver la dévisagea. Elle avait tellement grandi. Tellement mûri. Ce qu'elle lui proposait n'était pas idéal. C'était un début de solution. Il savait qu'il devait arrêter de se couper mais ne savait pas comment. Maintenant, avec la possibilité d'appeler à l'aide quand il en aurait besoin, peut-être qu'il y arriverait.
-Je vais essayer.
-Promets-le-moi.
-C'est promis, lâcha-t-il dans un souffle.
Elle le prit dans ses bras et il cacha son visage dans son cou. Il n'était pas sauvé, loin de là, mais il savait maintenant qu'il avait le soutien de sa famille.
…
Note : J'envisage d'écrire une suite, notamment avec Tommy, mais rien de sûr encore. J'espère recevoir quelques impressions de votre part :)
