Hermione resta à regarder les confettis, un peu hébétée. Voilà tout ce qu´il reste de sept ans d´amour, se dit-elle sans émotion. Des pleurs fabriqués et des confettis.

Pattenrond se mit à miauler, et Hermione sortit finalement de sa torpeur. Elle caressa Coquecigrue, qui depuis un moment, cherchait à ingurgiter les confettis. Elle sortit du salon en désordre pour chercher quelque chose pour le dîner de Pattenrond. Cela faisait plusieurs semaines qu´elle n´arrivait plus à rien avaler.

Pattenrond miaula à nouveau, et cette fois-ci, elle comprit que quelqu´un était dans les parages.

Elle ne s´était pas trompée. Quelques minutes plus tard, on toqua à la porte. Armée de sa baguette, elle se dirigea vers la porte. Elle ne perdait pas ses habitudes d´Auror, même à la maison. Et puis, on ne savait jamais. Des fois que Ron voudrait venir jouer les imbéciles…

Mais l´examen magique de la porte lui montra quelqu´un de tout à fait inattendu. Toute surprise, elle ouvrit et se retrouva nez à nez avec Charlie Weasley.

Charlie était toujours aussi souriant. C´est la première chose qui la frappa en ouvrant la porte. Les années en Roumanie ne l´avaient guère changé. Il était toujours aussi petit et râblé. Son visage était tout buriné par le soleil, ce qui faisait encore plus ressortir ses tâches de rousseur. Ses traits étaient toujours aussi délicats, et son regard toujours aussi vif. De lui émanait cette impression de stabilité et d´assurance qui avait toujours manqué à Ron.

- « Salut », dit-il, en s´appuyant dans l´encadrure de la porte. « J´espère que je ne te dérange pas. »

Hermione resta sans voix.

- « Je suis rentré au Terrier il y a quelques jours, et j´ai entendu parler de ce qui s´était passé avec Ron... »

Hermione baissa les yeux.

« Du coup, je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise idée de passer te voir, histoire d´être sûr que tout allait bien... »

Hermione se sentit rougir.

- « Si tout allait bien ? Oh, oui, tout va bien… » Ses yeux s´embuèrent de larmes. En se traitant mentalement d´idiote, elle détourna le regard.

Qu´est ce qui m´arrive ? Depuis quand je pleurniche devant un Weasley ?

- « Hermione... » reprit Charlie doucement. « Je ne suis pas venu te voir en tant que membre de la famille Weasley. Je suis venu te voir en tant qu´ami, parce que je me faisais du souci pour toi. »

Hermione releva la tête. Charlie la dévisageait toujours, calme et assuré.

- « Si tu veux que je m´en aille, je peux partir. Tu n´as qu´un mot à dire. Je ne veux pas remuer tout ca. Tu en as suffisamment sur les épaules en ce moment, avec Harry et cette réforme du Ministère de la Magie... »

A ces mots, Hermione fondit en larmes pour de bon. Charlie la prit immédiatement dans ses bras.

- « Oh, Hermione, Hermione... » chuchota-t-il.

Hermione pleurait sans savoir si elle pourrait un jour s´arrêter. Tout lui revint d´un coup, tout : les menaces du gouvernement britannique sur le Ministère de la Magie, les campagnes haineuses du Daily Mail contre les sorciers, Harry recroquevillé dans son lit, le visage de Ron pris en faute, et ces mots si détestables qu´il avait dits. Tu ne comprends rien, Hermione. J´ai besoin d´air. J´ai besoin de me sentir vivre. Et elle, elle me fait me sentir vivre.

- « Excuse-moi, Charlie, je suis un peu fatiguée en ce moment »,glissa-t-elle entre deux sanglots.

- « Ne t´inquiètes pas, Hermione », répondit Charlie encore plus doucement. « Je suis là. »

Il prit son visage entre ses mains.

- « Et je pense que tu as besoin de boire quelque chose. Tu viens ? »

- « Oui, dit Hermione, à bout de forces. Je te suis. »

Dehors, il régnait un silence cotonneux. Tout était comme en suspension au-dessus d´eux. Le bruit de leurs pas résonnait étrangement sur les dalles des rues. Hermione eut vaguement le sentiment d´être un fuyard cosmique, courant au-devant de la colère des dieux, et de faire ses derniers pas sur la mer avant d´être emportée par les flots. Elle secoua la tête. Ses yeux étaient comme brouillés par la fatigue et les larmes. Où allaient-ils, d´ailleurs ? Où en étaient-ils ?

En regardant autour d´elle, elle reconnut un endroit de l´allée des Embrumes dans laquelle elle n´était jamais allée, même depuis qu´elle était Auror. Charlie poursuivit sont chemin. Ils arrivèrent devant une impasse sombre et étroite. Hermione hésita un instant, mais Charlie l´encouragea avec un sourire amical. De toute façon, se dit-elle, de quoi est ce que j´ai peur ? J´ai ma baguette, et à part Pattenrond, personne ne m´attend à la maison. Ils arrivèrent devant un magasin complètement sombre. C´était un petit bar miteux, à la devanture poussiéreuse. Depuis l´intérieur, filtraient des bruits de conversation, et une musique qu´elle ne parvint pas à identifier.

- « Tu viens ? » demanda Charlie. « C´est du rock qu´ils jouent, un groupe roumain, tu vas voir, c´est fantastique ! »

Elle acquiesça, absente.

Le bar était bien plus grand à l´intérieur qu´à l´extérieur. Des silhouettes indéfinies s´y agitaient. Hermione crut distinguer quelques visages connus parmi les sorciers présents, mais l´impression se dissipa rapidement. C´était comme s´ils étaient entrés dans un autre bulle de temps. Ici, les gestes étaient infiniment plus lents, les regards plus lourds, et les sourires plus angoissants. Instinctivement, Hermione resserra ses doigts autour de sa baguette. Charlie la prit par le bras.

- « Ici, viens. Ne t´inquiètes pas. Ces temps-ci, tous les sorciers font front commun. »

Ils s´assirent l´un en face de l´autre. Le visage de Charlie, qui avait marqué une certaine tension juste auparavant, se détendit d´un coup.

- « C´est quoi, cet endroit ? » demanda Hermione, un peu inquiète malgré elle.

- « Ici ? Ici, c´est Arvid&Barch, pour vous servir », fit une voix sombre juste derrière elle.

Elle se retourna immédiatement, sa baguette à la main.

- « Qu´est ce que… ? »

Un loup-garou se tenait devant elle. Grand, rasé de près, il portait un veston de soie à rayures verticales.

- « C´est bon, Arvid, c´est ça Charlie. Laisse-nous. »

- « A votre guise », répondit Arvid gracieusement.

Hermione et Charlie se firent face. Charlie tendit son visage vers elle. A la lumière des bougies, elle distingua une longue cicatrice au-dessus de son arcade sourcilière.

- « Vas-y, Hermione, dit-il. Raconte-moi. »

Hermione ne sut pas par où commencer. Elle resta un instant silencieuse, et soudain,un flot de paroles sortit de ses lèvres. C´était comme si elle n´allait jamais s´arrêter, comme si elle devait courir, courir le plus vite possible en regardant droit devant, sans s´interrompre, sans se laisser faire, car sinon, toutes les paroles qu´elle retenait en elle tomberaient loin, dans un puits d´oubli et de peine où jamais elle ne pourrait aller les chercher. Elle dit tout, tout, la maladie d´Harry, son corps en souffrance et ses yeux brillants, sa peau pâlie et ses dents qui claquaient. L´abandon de la famille Weasley, leurs soupirs, leurs regards en coin. L´abandon de Ron, et immédiatement après l´abandon de la famille Weasley. Comment, de belle-fille depuis sept ans, elle était soudain devenue une inconnue dont on raye le nom distraitement de la liste d´invités. Comment Molly Weasley, en particulier, lui avait fermé la porte au nez. On aurait pu croire qu´avoir affronté le retour de Voldemort ensemble les auraient rapprochées pour de bon. Mais non. En vertu d´une antique loi maternelle, entre Hermione et Ron, ce serait toujours ce dernier qui aurait raison.

« Quel idiot, ce Ron, commenta Charlie quand elle eut fini. Laisser passer quelqu´un comme toi pour une greluche de passage, c´est vraiment la pire connerie qu´il aie jamais faite. »

Elle le regarda, interloquée.

- « Excuse-moi, je n´aurai jamais dû dire ça, reprit-il, un peu embarrassé. Mais je ne suis pas très fier de la façon dont ça s´est passé. Et c´est aussi pour ça que je tenais à te voir je voulais te dire que je ne suis pas du tout d´accord avec tout ça. »

Il la fixa, avec quelque chose d´indéfinissable dans le regard.

« Je t´ai toujours admirée, Hermione. » poursuivit-il très bas.

Elle écarquilla les yeux.

- « Moi aussi, je t´ai toujours admiré, Charlie. J´admire ce que tu fais depuis des années sur les dragons. J´admire la manière dont tu t´es détaché des Weasley dès que tu as pu, ce que Ron n´a jamais su faire. »

- « Ne parlons plus de Ron , l´interrompit-il. Tu as assez vécu pour Ron, assez sacrifié de choses pour Ron. Parlons plutôt de toi. »

Hermione baissa les yeux.

- « Je me sens comme...cassée à l´intérieur, tu vois. Comme si un mécanisme infime ne fonctionnait plus en moi, et que d´un coup, c´était toute l´horlogerie qui était grippée. »

- « Il faut que tu te reposes. Il faut que tu fasses attention à toi. Tu as besoin de gens autour de toi qui te prennent comme tu es, et qui ne te demandent rien. »

Le coeur d´Hermione accéléra étrangement. Etait-ce les fumées aux odeurs puissantes, cette musique lancinante, ou bien le ton de la voix de Charlie ? Malgré l´atmosphère suffocante du bar, elle frissonna légèrement. Elle rajusta son châle, et se rendit compte que sa main touchait presque celle de Charlie. Charlie suivit son regard, et regarda un long moment leurs mains. Quand il releva la tête, l´expression de ses yeux fit manquer à son coeur un battement.

- « Je veux que tu saches que je serais toujours là si tu as besoin de quelque chose, Hermione. »

A cet instant quelque chose en elle fondit et se désagrégea. C´était comme si d´un coup tout l´univers des possibles était de nouveau ouvert, comme s´il n´y avait plus de passé et d´histoires gênantes et douloureuses, plus de choses à quoi tenir qui vous laissent sur la bordure du quai. Ok, se dit-elle. Ok.

Elle commença :

- « Charlie…. » mais les mots étaient trop difficiles à sortir, ils ne venaient pas, ils restaient bloqués en elle, à l´arpenter, à la torturer.

Charlie se pencha vers elle, le visage ardent, frémissant.

- « Hermione… Je me moque de qui tu as pu être pour Ron. Ce qu´il a fait ne mérite pas le respect, alors je ne m´embarrasserais pas de lui s´il s´agit de te dire ce que je pense, Hermione. »

Il eut un petit mouvement de recul.

- « Mais si tu ne veux pas, alors je respecte tes sentiments, bien sûr. Je n´ai rien contre l´ambiguïté dans les relations », chuchota-t-il. Il la regarda droit dans les yeux. « Je suis là si tu as besoin de quelque chose. »

Hermione le regarda fixement.

- « Oui, dit-elle, et sa respiration se fit un peu plus pressante, oui, j´ai besoin de quelque chose. » Et à ces paroles, elle s´avança vers lui et l´embrassa violemment. Charlie recula un peu, sans doute surpris de son audace, puis très vite il se détendit et la laissa faire. Ses bras enlacèrent Hermione, et il lui rendit son baiser.

Et après… Après, ce ne fut qu´une griserie confuse. Dans ce bar, au milieu de leur éreintement, c´était comme s´ils avaient trouvé la lumière au fond d´une bouteille. Partout résonnait la voix de Charlie, douce et pressante, lui demandant constamment si tout allait bien. Ses mains tendres sur son cou, ses épaules et son ventre son corps à lui, enfin découvert, nu et vulnérable, blessé et magnifique. Il n´y avait pas de début, il n´y avait pas de fin. Il y avait toujours de nouveaux monts à conquérir, de nouvelles batailles à affronter et leur rythme de croisière, plastique, ponctué de respirations. Ensemble, il avaient visité les greniers à blé écrasés de soleil les ateliers de soie où des femmes mystérieuses se cachaient les falaises pluvieuses où des géants mouraient. Ils étaient allés dans les landes où l´on ne rêve plus, et avaient rêvé à la place de leurs poursuivants. Ils avaient collecté les ingrédients nécessaires aux potions les plus magiques. Ils avaient écouté, dans la brume, la sirène des paquebots. Repoussant la nuit jusqu´aux petites heures du matin, ils avaient exploré, enfreint et découvert. Tout pouvait être réparé, tout, avec quelques morceaux de bois et un peu de magie. Il n´y avait plus de faute et plus de pardon. Une magnanimité générale régnait sur le monde.