Disclamer : l'univers et les personnages de Code Lyoko appartient à Moonscoop et à ses créateurs. Seuls certains personnages comme Mathieu ou Stéphanie sont de ma création.
Chapitre 3 :
Épisode 102 : Cauchemar_
Janvier s'achevait et le soleil était à son paroxysme dans le ciel. C'était une journée étonnamment chaude pour l'hiver et les élèves de Kadic en profitaient largement, trainant dans le parc autant que possible, bavardant et riant en profitant des doux rayons de chaleur venant lécher leur visage.
Mathieu ne dérogeait pas à la règle. Affalé dans l'herbe de tout son long contre un chêne au tronc épais, il se contentait de rêvasser un crayon à la main, le laissant courir sur le papier de son carnet au gré de son imagination, le dernier tube des Ceb-digitals à plein volume dans ses oreilles.
Cela faisait à présent deux semaines qu'il était arrivé à l'internat et le temps commençait à lui paraître moins long, moins difficile à supporter. Il avait finalement réussi à s'acclimater au rythme de son nouveau lycée : se levant tôt pour éviter Jérémie et se rendre aux douches et au réfectoire avant que tous deux ne soient surchargés, retrouvant Odd tous les Mardi pour l'art plastique et ne manquait pas de jeter des coups d'œil furtifs à Ulrich (souvent flanqué de Sissi à son grand regret) dés qu'il le croisait. Au final sa vie ressemblait de plus en plus à celle qu'il vivait dans son ancien lycée, du moins, avant l'incident… Il avait toujours du mal à s'intégrer mais au moins la discrétion qu'il avait sue appliquer lui avait éviter les ennuis qu'il redoutait…Jusqu'à présent en tout cas !
Le fait de répondre au reportage de la jeune Milly y avait aidé et, même s'il était resté évasif dans ses réponses assez innocentes pour la plupart, cela avait suffis à satisfaire la plupart des élèves. La plupart sauf un bien entendu : Jérémie. Mathieu avait bien entendu remarqué la frustration du jeune homme lorsque celui-ci avait parcouru les lignes du dernier numéro des « Echos de Kadic » lui étant consacré, d'ailleurs il n'était pas sans soupçonner son rival d'être à l'origine de cette interview, mais peu lui importait à présent. Le message était néanmoins passé et Mathieu évitait désormais Aelita autant que faire se pouvait, ce qui n'avait pas pour autant aidé à amélioré ses rapport avec son compagnon de chambre.
Il arrêta enfin son crayon après une dernière courbe et jeta enfin un coup d'œil d'ensemble à son œuvre. C'était un dessin abstrait représentant un groupe d'adolescent aux visages torturés et blêmes.
-Toujours aussi joyeux à ce que je vois, fit une voix douce comme de la soie dans son dos.
Il n'eut même pas à se retourner pour reconnaitre son propriétaire.
- Aelita, tu devrais perdre cette habitude de te glisser derrière le dos des gens comme ça. C'est assez flippant…
La jeune fille s'assit en riant en face du jeune homme, croisant ses jambes en tailleur et se penchant à l'envers sur le croquis pour le scruter plus en détail. Gêné, Mathieu redressa légèrement la feuille afin de le cacher à sa vue et elle renonça, désormais accoutumée à la réserve du jeune homme.
-T'es tout seul ? Commenta-t-elle balayant les alentours de son regard vert pénétrant, je pensais que tu trainais avec Odd…
Intérieurement, Mathieu pria pour que Jérémie ne débarque pas à l'improviste. Le problème n'était pas de ne pas aller vers Aelita mais plutôt de l'empêcher elle de venir le voir ! Il n'arrivait toujours pas à saisir pourquoi mais apparemment la jeune fille aux cheveux roses l'avait pris en sympathie et ne ratait pas une occasion de lui parler, essayant sans cesse d'en apprendre plus sur lui. Et le pire c'était qu'il aimait ça. Il adorait ces petits moments passé avec elle a discuter de tout et de rien, à philosopher sur la vie sans se soucier des autres, ne serait-ce que parce que ça lui permettait de s'évader suffisamment longtemps pour lui permettre de chasser ses idées noires de la tête.
Pensivement, il fixa la jeune fille tandis que celle-ci s'acharnait à fouiller dans son sac d'un beau mauve auquel était cousu deux petits cœurs noirs, à la recherche d'il ne savait quoi. C'était indéniable, elle avait quelque chose de rayonnant… Un petit plus qui faisait qu'on avait envie de s'ouvrir à elle sans se soucier des conséquences. Elle inspirait la confiance, cependant c'était différent de ce qu'il ressentait avec Odd. Avec Odd, cela relevait plus de son caractère ouvertement insouciant et démonstratif, assez communicatif. Pour Aelita, les choses étaient plus implicites… Lui-même aurait été incapable de définir ce qu'elle avait de plus que les autres !
S'apercevant qu'il la regardait, la jeune fille en question s'interrompit et lui jeta un petit sourire auquel il s'empressa de répondre en rosissant légèrement.
- Tu devrais nous rejoindre au foyer pour une fois, lança-t-elle tout en continuant à farfouiller à l'intérieur de son sac, je te jure que l'ambiance est sympa et Jérémie finira bien par s'habituer à ta présence !
Mathieu ne put retenir un rictus en entendant cette dernière remarque. La lycéenne avait beau être intelligente, elle n'en demeurait pas moins naïve sur tout ce qui concernait son petit ami.
- Ah ! S'exclama-t-elle brusquement, triomphante en faisant sursauté le jeune homme, la voilà !
Elle brandissait, triomphante, un petit carré de papier photo sur lequel miroitait les reflets du soleil. Sentant sa curiosité s'exciter, Mathieu se pencha dessus afin de mieux l'apercevoir, masquant la lumière avec le creux de sa main. Elle représentait un groupe d'adolescents, probablement des collégiens, se tenant tous par la main et riant de bon cœur au milieu de ce qu'il identifia immédiatement comme la cour de Kadic. Ils avaient tous l'air paisibles et insouciants, comme croquant la vie à pleine dent sans s'inquiéter de l'avenir et des petits tracas quotidiens. Mathieu ne put s'empêcher de sourire devant cette vision idyllique.
Satisfaite de son petit effet, Aelita désigna du doigt deux des personnes représentés sur la photo, se tenant au centre de la photo et légèrement floutés à cause de la proximité avec l'appareil.
- C'est nous, sourit-elle en les tapotant délicatement, Jérémie et moi ! On devait avoir environ 13 ans à l'époque où cette photo a été prise… Ca semble si loin aujourd'hui…
Effectivement maintenant qu'elle le signalait, Mathieu parvenait à distinguer sous les traits arrondis de leur enfance les deux amoureux. Ils avaient changés c'était indéniable. Jérémie avait à l'époque les cheveux coupés et coiffés d'une façon très soigneuse, dont seule une mèche indomptable tombant devant ses lunettes rondes trop grandes pour lui et glissant de son nez. Il arborait un immonde pull bleu à col roulé horriblement démodé même pour l'époque et levait les doigts dans le signe de la victoire vers l'objectif.
Aelita était collé à lui, le bras du jeune garçon se glissant par-dessus son épaule avec désinvolture. Son visage rayonnait d'un petit sourire timide et elle rosissait légèrement, de gène probablement. Mathieu ne pu retenir un petit éclat de rire en jetant un œil à la tignasse indomptable qu'elle arborait à l'époque, coupée plus court et s'éparpillant en mèches rebelles déjà aussi roses qu'à présent tout autours de son visage en forme de cœur. Une salopette mauve par-dessus un sweat d'un rose très pâle constituait sa tenue de laquelle pendaient déjà deux pompons la caractérisant.
Ce qui frappa le plus Mathieu fut l'attitude qu'arborait les deux adolescents sur cette photo. A l'époque, Jérémie semblait d'avantage insouciant, d'avantage rêveur et dans la lune ; tandis qu'Aelita avait l'air bien moins affirmée qu'elle ne l'était aujourd'hui. Les choses étaient bien différentes à présent…
-Ici c'est Odd, poursuivit la jeune fille en désignant un garçon au centre arborant un look affriolant à prédominance de violet et aux cheveux blonds dressés en pic sur la tête dans une coupe de cheveux totalement décalé, et au fond ce sont Ulrich et Yumi…
Mathieu ouvrit de grands yeux : si elle ne le lui avait pas indiqué, jamais il n'aurait reconnu Odd et encore moins le beau gosse qu'il ne pouvait s'empêcher de dévisager au moins une fois par jours sous les arcades de Kadic. Le premier était à l'époque beaucoup plus fluet qu'il ne l'était aujourd'hui et la façon qu'il avait de faire les oreilles d'ânes à Jérémie dans son dos témoignait de son caractère enfantin. Néanmoins, maintenant qu'elle le disait, il reconnaissait son sourire à la fois malicieux et charmeur, déjà très marqué à l'époque.
Ulrich se tenait un peu à l'écart, semblant juger la scène d'un air approbateur. Il était déjà beau mais plus fin également, et arborait un survêtement à prédominance de kaki qui ne correspondant pas à son look à la fois cool et sophistiqué d'aujourd'hui. Néanmoins ses mèches brunes couleur chocolat étaient reconnaissables entre milles et il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait bien du même Ulrich Stern qu'il observait constamment, à 3 ans d'écart…
La dernière jeune fille représentée était une parfaite inconnue pour Mathieu. Elle paraissait un peu plus grande que les autres et tirait Ulrich par le bras avec un grand sourire angélique rehaussant ses traits asiatiques très fins et délicats. Elle avait la caractéristique d'être entièrement vêtue d'une tenue noire la mettant peu en valeur et ses cheveux coupés courts flottaient au vent masquant en partie ses yeux à l'objectif derrière ses lourdes mèches noires très strictement coupées.
-Elle avait un an de plus que nous, expliqua Aelita avec mélancolie en se positionna à côté de Mathieu histoire de mieux voir, mais depuis qu'elle est en Terminale elle est tellement plongée dans les études qu'on ne la voit quasiment plus. A l'époque c'était le grand amour entre ces ceux-là, et aujourd'hui il sort avec Sissi… Quand j'y pense ont n'aurais jamais imaginé comment les choses évolueraient entre nous le jour où cette photo a été prise. On s'imaginait qu'on resterait ensemble pour la vie, quoi qu'il arrive. Et maintenant…
La voix d'Aelita avait tremblé sur les derniers mots et Mathieu remarqua un voile de tristesse passer brièvement devant ses yeux. Cette époque d'insouciance lui manquait, c'était certain. Néanmoins il fallait s'y faire : les choses ne seraient plus jamais comme avant désormais…
Avec un soupir, elle remballa la photo dans son sac sous le regard de Mathieu. La lui montrer lui avait rappelé tous les bons moments qu'elle avait passés avec eux et qu'elle avait laissés derrière elle depuis un moment. Retrouveraient-ils un jour cette amitié qui les avait unis d'une façon si puissante à l'époque de cette photo ? Elle en doutait, mais malgré tout elle voulait y croire. Croire que tout ce qu'ils avaient vécu ensemble était plus fort que cette séparation. Malgré elle, elle sentit les larmes poindre au coin de ses yeux et se força à chasser ces souvenirs de sa tête, frustrée. C'était plus fort qu'elle, elle ne pouvait pas oublier ! Jérémie faisait comme si rien ne c'était passé, comme si les choses avaient toujours été comme elles l'étaient actuellement, mais elle elle ne pouvait s'y résoudre ! Ça aurait été tourner le dos à trop de choses…
-On ferait bien d'y aller, lança-t-elle en chassant les dernières notes de tristesse de sa voix, chargeant son sac sur ses épaules en se redressant, les cours ne vont pas tarder à reprendre…
Le jeune homme au béret inspira profondément la fumée de sa cigarette avant de l'expirer avec un petit soupir d'extase, la laissant se dissiper peu à peu dans l'atmosphère. Odd n'aimait pas particulièrement fumer. Le goût était atroce et l'odeur lui donnait envie de vomir, néanmoins c'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour oublier momentanément les problèmes qui tournaient sans cesse dans sa tête depuis quelques temps.
Adossé au portail du lycée, il profitait de la pause entre midi et deux pour enfin se détendre un peu et penser à autre chose que les études. Ses notes ne s'étaient pas vraiment améliorées depuis le collège, il n'avait pas la tête à travailler. Il savait que s'il s'en était donné vraiment la peine, il aurait pu s'en tirer avec d'excellentes notes mais rien n'y faisait : il n'arrivait jamais à se concentrer. En fait une seule chose encombrait ses pensées ces derniers temps. Une chose qu'il vénérait plus que tout au monde et qui pourtant le glaçait d'effrois à chaque fois qu'il y pensait. Une drogue dont il ne pouvait se passer, plus puissante encore que la nicotine qui appuyait sans cesse sur ses nerfs. Un parfum envoutant dont il était incapable d'effacer l'odeur de sa mémoire. Un îlot de glace associé à un soleil brûlant dont il ne pouvait détourner le regard. Eva…
La jeune américaine au regard si clair ne cessait de hanter ses pensées depuis leur première rencontre l'année passée. Il était amoureux, il ne pouvait le nier. Elle était tout pour lui et pourtant à côté d'elle il sentait son âme s'enfoncer dans le néant le plus sombre et le plus profond. Ce qu'il ressentait n'avait rien à voir avec tout ce qu'il avait vécu jusqu'à présent avec toutes ses conquêtes du collège : c'était plus puissant, plus fusionnel. C'était clair, il craquait pour elle de tout son être ! Tout en elle lui plaisait : son style vestimentaire, ses cheveux blonds vénitiens miroitants au soleil, sa peau halée et ses yeux d'un bleu glacé si profonds dont il ne pouvait se détourner, son léger accent qui achevait de le consumer…
Alors si ce sentiment était si puissant, pourquoi n'y arrivait-il pas ? Pourquoi est-ce qu'à chaque fois qu'ils essayaient d'aller plus loin dans leur relation quelque chose coinçait ? Il ne comprenait pas ce qui n'allait pas chez lui. Cela faisait des semaines désormais qu'ils essayaient et à chaque fois le résultat était…Désastreux ! Au début Eva s'en était contenté, soutenait que c'était normal pour une première fois et qu'ils feraient mieux d'y aller en douceur plutôt que de brûler les étapes. Mais le temps passait et les choses ne s'arrangeaient pas, bien au contraire. Et elle commençait à se lasser.
Elle ne le disait pas mais Odd l'avait bien remarqué. Plus ça allait et plus elle se faisait distante avec lui. Elle avait commencé par arrêter de répondre avec la même passion que lui à ses baisers et désormais il lui arrivait même de l'éviter, préférant s'assoir avec ses amies en cours plutôt qu'avec lui. Et comme si cela ne suffisaient pas, s'ajoutait à cela les cauchemars incessants de la jeune fille.
Le jeune homme jeta sa cigarette au sol avec rage avant de l'écraser sous sa chaussure. Il aurait voulu pouvoir arranger les choses, en parler avec Ulrich comme il l'aurait fait à l'époque. Hélas les choses avaient changées et il ne pouvait plus compter que sur lui-même désormais pour sauver son couple en péril avec la seule fille au monde qu'il ait jamais vraiment aimé de tout son être.
Il senti quelque chose vibrer au fond de sa poche au moment où il allumait une seconde cigarette et en sorti son portable à la coque aussi violette que sa tenue, décorée au marqueur indélébile de symboles argentés de sa création. Il en ouvrit rapidement le clapet afin de consulter le message qu'il venait de recevoir. Le visage de sa bien-aimée s'afficha aussitôt accélérant momentanément son rythme cardiaque.
A l'opposé du lycée, Eva Skinner s'impatientait, tapant du pied contre le sol avec véhémence tout en scrutant son téléphone dernier cris entre ses doigts fins et bronzés. Ses yeux habituellement si envoûtants étaient assombris de cernes que le maquillage ne suffisait pas à camoufler.
Elle allait mal. Depuis des mois elle était à bout de nerf ! Des mois que chaque nuit, chaque fois qu'elle tentait de se reposer, de nouveaux cauchemars l'assaillaient avec violence, la faisant se réveiller tremblante et trempée de sueur presque constamment. Bien sûr, Odd était là pour elle. Il était toujours là pour elle, mais même sa présence chaleureuse et réconfortante ne suffisait plus à la calmer désormais. Elle avait terriblement maigri depuis l'année dernière et, même si elle faisait tout pour le cacher, son regard se faisait chaque jour de plus en plus vide et fatigué, presque fou. Elle allait finir par craquer, elle le sentait !
On toqua à la porte de sa chambre et, d'un bond, elle fut sur ses pieds, tournant la clef dans la serrure pour ouvrir à son petit ami.
-Tu en as mis du temps, lâcha-t-elle, exténuée, au jeune homme au béret que se tenait dans l'encadrement, entre s'il-te-plait…
Odd ne put s'empêcher, comme à chaque fois, d'être impressionné. Malgré son léger accent, Eva avait réussi en un minimum de temps à acquérir un vocabulaire de français plus riche que celui de la plupart des élèves de l'internat ! Il fallait bien dire qu'elle avait involontairement été aidée par ce qui était aujourd'hui la source de ses cauchemars…
-Désolé, fit le jeune homme tout en pénétrant dans la chambre aux murs tapissés de rose parme sans prêté garde à l'agressivité de sa petite amie, j'ai fait aussi vite que j'ai pu.
Il colla au passage un léger baiser sur les lèvres d'Eva avant d'aller s'assoir sur le lit calé dans un coin au fond de la pièce, afin de ne pas être dérangée par la lumière du soleil filtrant à travers les volets de la fenêtre. La jeune fille ne put s'empêcher de froncer le nez. Il avait tenté de le masquer avec un chewing-gum mais c'était inutile : elle avait décelé l'odeur de la cigarette. Néanmoins elle se tut, se contentant de s'assoir à ses côté en appuyant sa tête contre son épaule robuste, ses cheveux blonds coupés courts tombant délicatement contre son cou le chatouillant légèrement.
-Tu as essayé de faire une sieste avant la reprise des cours… ? La questionna-t-il tout doucement tout en lui caressant les cheveux comme pour la rassurer, je t'ai déjà dit que ce n'était pas une bonne idée…
-Je n'y peux rien, lâcha la jeune fille plus lasse que jamais, j'ai besoin de sommeil tu comprends ? Je n'en peux plus, il hante presque toutes mes nuits et quand ce n'est pas lui, c'est cet énorme phénix vert !
Odd ne dit rien. Il ne savait pas comment réagir face à la détresse de sa petite amie, en fait il ne savait pas s'il y a avait une façon de réagir toute simple face à ce genre de problème. Il savait parfaitement à quoi elle faisait allusion avec ce « il », et il savait aussi que face à un tel traumatisme : seul le temps pouvait arranger les choses.
Seulement Eva en avait assez d'attendre, assez de vivre dans l'angoisse de s'endormir pour se retrouver face à lui de nouveau, face à cette horrible sensation qu'elle revivait chaque nuit dans son sommeil ! C'était trop dur à supporter pour une lycéenne de 17 ans. Ça l'aurait été pour n'importe qui d'autre d'ailleurs…
-C'est la même chose à chaque fois, murmura la jeune fille repartant dans la triste litanie qu'Odd connaissait par cœur à force de l'avoir entendue dans sa bouche, tout est noir autour de moi. Je veux bouger mais je n'y arrive pas. Et puis plus j'essaye de me débattre, et plus cette « sensation » remonte en moi. J'ai l'impression que quelque chose de sombre et de gluant rampe le long de mon corps, s'insinuant en moi de toutes parts, m'étouffant peu à peu sans me laisser la moindre chance de m'en sortir. Et puis soudain, sans prévenir, tout vire au rouge sanglant avec ce rire atroce en bruit de fond… !
-Et c'est le moment où tu te réveilles, poursuivit Odd en déposant un léger baiser sur le front de sa bien-aimé qui frissonna au contact de son petit-ami, Eva ce n'est qu'un rêve : ça finira par passer…
-Sauf que tu oublies que ce n'est pas seulement qu'un rêvetout ça ! S'écria-t-elle sans crier gare en le repoussant, des larmes envahissant peu à peu le bleu de ses yeux, tu oublies que je l'ai vraiment vécue cette sensation l'année dernière, et ce pendant plusieurs mois je te signale ! Comment est-ce que je suis sensée oublier ça ! Comment veux-tu que je chasse de mon esprit cette horrible sensation !
Elle se laissa tomber contre le matelas, sentant brusquement la tête lui tourner. Elle était fatiguée. Fatiguée de fuir ses cauchemars, fatiguée de crier sur son petit-ami alors qu'elle voyait bien qu'il faisait tout pour l'aider, fatiguée de tout…
Pensivement, elle fixa le plafond aussi rose que le reste de la chambre, se remémorant l'année qui avait fait basculer sa vie d'étudiante américaine du jour au lendemain. Elle avait intégrée l'ancienne chambre d'interne d'Aelita au cours de l'année de Seconde, et le changement de propriétaire c'était fait sentir.
Tout d'abord, force était de constatée qu'Eva était bien plus organisée que la jeune fille aux cheveux roses, mais à la personnalité bien plus marquée. Résultat : plus de livres ni de feuilles de cours trainant un peu partout au sol, mais tout un tas de posters des Ceb-digitals aux murs, groupe préférée d'Eva notamment depuis qu'il avait fusionné avec le groupe français des Subdigitals en début d'année (une surprise pour tout le monde dans l'univers de la musique !). L'ordinateur posé sur un minuscule bureau au pied du lit d'Eva était toujours aussi utilisée, mais les données d'Aelita avaient depuis longtemps étaient remplacées par les siennes, essentiellement constituée de fichiers musicaux et de retouches photographiques : une de ses passions les plus marquées.
Odd resta un moment à regarder sa petite amie étendue sur le lit en silence, ne sachant quoi lui dire pour la réconforter. Lui aussi souffrait de cette situation, il ne supportait plus de la voir aussi malheureuse sans pouvoir rien faire de son côté !
Doucement, il se pencha vers elle, occupant son champ de vision tout en passant de nouveau sa main dans ses cheveux. Toujours aussi délicatement, il l'embrassa avec passion, d'un baiser qui se voulait à la fois rassurant et chaleureux. Elle se laissa faire, puisant dans ce baiser tout le réconfort dont elle avait besoin. Lorsqu'enfin leurs lèvres se séparèrent, les larmes avaient disparues des yeux d'Eva.
-Tu sais… Lâcha le jeune homme aux cheveux blonds en se couchant à côté d'elle sur le lit, en prenant bien garde à ne pas salir les draps avec ses chaussures, peut-être que tu devrais allez voir quelqu'un pour parler de tes cauchemars. Quelqu'un qui s'y connaitrait vraiment je veux dire… Justement il y a un psy qui a été engagé par l'école au début de l'année, tu te souviens ? Donc je me disais...
-Oublies ça Odd, le coupa froidement la jeune américaine en se redressant, les bras croisés contre ses genoux, tu sais très bien que je ne peux en parler à personne. Qu'on le veuille ou non j'ai été embarquée dans votre histoire, et maintenant je dois garder le secret moi aussi, aussi lourd ce secret soit-il à porter…
C'était ce qu'Odd admirait le plus chez Eva : sa capacité à faire passer les autres avant elle quand il le fallait vraiment. Elle n'était pas comme ça à l'origine, se préoccupant plus de sa petite personne que de ses amies, mais le fait de fréquenter leur groupe durant l'année passée l'avait assagie, la poussant à donner le meilleure d'elle-même en toute circonstance.
Il aimait ce changement en général, c'était cette façon qu'elle avait de chercher sans cesse à s'améliorer pour briller à leurs yeux qui lui plaisait plus tout chez elle. Néanmoins à cet instant précis, il aurait préféré qu'elle se soucie un plus d'elle, et un peu moins de conserver ce secret qu'ils partageaient tous. Pas seulement eux deux mais aussi Jérémie, Aelita et Ulrich, sans oublié Yumi et bien sûr…
-William ! S'exclama-t-il en se tapant sur le front, s'attirant un regard interrogateur de sa petite ami, quel abruti ! J'aurais du y penser plus tôt…
-Quoi, William ?
Eva avait peu fréquenté le jeune homme en question au cours de l'année précédente. Elle savait juste qu'il avait durant une époque fait partie de leur bande avant qu'un certain événement ne le sépare définitivement de la bande. Néanmoins pour le peu qu'elle avait vu de lui, il avait l'air d'être le genre de personne solitaire à ne pas vraiment se soucier de ce que les autres pensaient de lui.
-Il a vécu le même type de chose que toi ! S'expliqua Odd en se jetant d'un bond hors du lit, je suis sûr que si vous discutiez ensemble les choses s'arrangeraient pour toi et tu pourrais enfin dire adieu à ces cauchemars !
Imperceptiblement, le cœur d'Eva accéléra alors qu'une infime lueur d'espoir apparaissait enfin au loin pour elle. Était-il réellement possible que la clef de la résolution de tous ces problèmes tenait en ce jeune homme qu'elle connaissait à peine ? Elle n'osait pas vraiment y croire, elle avait été déçue tant de fois déjà… Malgré tout l'enthousiasme d'Odd avait quelque chose de communicatif et elle ne put retenir un petit sourire, sourire qu'elle s'empressa de cacher sous ses doigts.
-Écoutes, lui lança son petit ami en lui prenant les mains entre les siennes, voilà ce que je vais faire : je vais essayer de voir Yumi tout à l'heure pour lui en parler. Ils sont dans la même classe, ça devrait le faire je pense. Je te dis ce qu'il en pense dés que possible, OK ? Et surtout ne pense plus à ces cauchemars, d'accord…
Après un dernier baiser empli de soulagement, le jeune homme quitta la chambre laissant l'américaine assise seule sur le bord de son lit. Ce William était son seul espoir désormais, elle espérait juste que cette fois-ci ne serait pas une énième déception pour elle… Elle tenta de se vider l'esprit mais n'y parvint pas, trop excitée par l'idée de pouvoir enfin faire une croix sur ce passé qui ne cessait de la hanter depuis l'année dernière.
La sonnerie de la reprise des cours la ramena à la réalité. En s'étirant tel un chat gracieux, elle se leva à son tour de son lit. Après avoir glissé son portable dans la poche intérieure de sa veste pourpre et rajusté sa jupe plissée, elle s'empara de sa sacoche et sorti de sa chambre n'oubliant pas de refermer derrière elle soigneusement. Au moins les cours auraient l'effet bénéfique de lui faire momentanément oublier ses cauchemars…
Yumi Ishiyama tourna une nouvelle page de l'épais livre de philosophie qu'elle feuilletait sans vraiment le lire depuis prêt d'une heure, insensible à la sonnerie qui résonnait dans toute la pièce. Elle était assise sur le rebord de la fenêtre de la bibliothèque du lycée, faute de place, une jambe pendant dans le vide et l'autre ramenée contre sa joue. Ses longs cheveux aussi sombres que la nuit tombaient devant son fin visage aux traits asiatiques témoignant de ses origines japonaises. Ses yeux sombres à peine maquillée étaient fixés sur la page de son livre et courraient d'une ligne à l'autre d'une façon à la fois agile et gracieuse, comme chacun de ses mouvements.
Très vite, la salle se vida tandis que les élèves rejoignaient leur salle de cours respective mais Yumi resta, sans pour autant bouger de sa place. Les Terminales L disposaient d'encore une heure de libre avant la reprise et la jeune fille en profitait pour réviser son examen de Philo, matière qui lui tapait sur les nerfs plus qu'autre chose.
Elle avait beaucoup changée depuis le collège. Elle avait laissé ses cheveux aux reflets bleus pousser jusqu'au bas de son dos durant l'année de Première et avait troqué ses vêtements à dominance de noir contre un petit chemisier blanc ornementé de motifs japonais habilement calligraphiés. S'ajoutait à cela un jean sombre s'arrêtant au niveau de ses chevilles, néanmoins en partie cachées par des bottes montantes à lacets multicolores. La période où on la surnommait « le Corbeau » était révolue désormais !
Néanmoins un changement physique ne suffisait pas à modifier une personne dans son for intérieur et Yumi restait la même dans son attitude. Froide et distante à l'extérieur, chaleureuse et amicale une fois qu'on apprenait à la connaitre, elle était réputée pour son sérieux et son assiduité au sein du corps enseignant. C'était d'ailleurs une des seules de sa classe à préférer rester enfermer dans la bibliothèque à réviser plutôt que de profiter du soleil. Son portable, un Nokia mauve à l'ancienne qu'elle n'avait pas troqué depuis la Seconde, vrombit à ses pieds et elle jeta un bref regard au message qu'elle venait de recevoir d'une simple pression sur un bouton, gardant un œil sur son livre. Le lire ne lui prit que quelque seconde et elle ne répondit que par un seul mot avant de se replonger dans sa lecture.
Quelques minutes plus tard, un jeune homme la rejoignit dans la bibliothèque, rengainant son propre téléphone dans sa veste en cuir. William Dunbar avait à peine changé depuis le collège, conservant cet air ténébreux qui lui allait si bien et cette silhouette musclée qui avait le chic de faire frémir toutes les filles de Terminale. Ses cheveux bruns indomptables tirants sur le noir lui tombaient en partie devant ses yeux sombres et calculateurs. Son jean en partie déchiré auquel était accrochée une chaine lui donnait un air de rebelle, seul son T-shirt blanc venait égayer un peu ce portrait si on excluait la splendide tête de mort formée de boucles entrelacées qui l'ornait en son centre.
-Salut ma belle, l'apostropha-t-il de sa voix profonde lui faisant enfin lever la tête de son bouquin, toujours en train de réviser ?
Délicatement, il releva une mèche de cheveux de la japonaise qui lui tombait devant les yeux la lui glissant derrière l'oreille avant de s'approcher lentement de sa bouche pour…L'embrasser !
Yumi se laissa faire. L'espace d'une demi-seconde !
-Pas ici William, protesta-t-elle le plus silencieusement possible en le repoussant d'une main posée sur son torse, pas en public comme ça…
-J'aurais essayé, sourit-il avant de se caler à côté d'elle sur le rebord de la fenêtre, il faudra quand même que tu m'expliques un jour ce qui te dérange à ce point dans le fait d'assumer notre relation…
-Chut ! Siffla-t-elle en jetant de rapides coups d'œil autours d'elle afin de s'assurer que personne ne faisaient attention à eux.
Elle se rapprocha imperceptiblement du séduisant beau brun, cachant son rougissement derrière sa frange.
-Je te l'ai déjà expliqué, chuchota-t-elle si bats que le jeune homme de 12 ans du se pencher pour l'entendre, je n'ai pas envie que ça fasse le tour de Kadic ! Suffirait que Milly ou Tamia soit au courant pour que ça soit publié à l'instant même dans le journal du lycée ! Hors de question de prendre ce risque : je ne veux pas blesser les autres avec ça…
William fronça les sourcils, soulignant son front d'une ride soucieuse.
-Quand tu dis « les autres », répliqua-t-il avec amertume, tu veux dire « Ulrich » n'est-ce pas ?
-Tu deviens puéril William, se contenta-t-elle de répondre tout en se replongeant dans sa lecture, c'est fini avec Ulrich ! J'ai tenté ma chance l'année dernière et ça n'a pas fonctionné, tu le sais aussi bien que moi. Maintenant je suis avec toi et c'est tout ce qui importe, non ? Je t'aime Willy, tu n'as pas à t'en faire à ce sujet…
Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire à cette dernière réplique. L'adolescente était certes peu démonstrative, mes les rares témoignages d'affection qu'elle lui accordait étaient plus que suffisants pour lui. Il les dégustait avec amour, savourant chacun d'entre eux plus encore que s'ils avaient été constamment répétés. Leur rareté était la preuve de leur sincérité, non ? Et puis il connaissait la jeune fille depuis le Troisième, c'était dans sa nature de dissimuler ses sentiments. Il n'avait pas à s'en faire après tout, Yumi était beaucoup de choses mais elle n'était pas infidèle !
Se rendant compte qu'il la dévisageait, la jeune fille ne put s'empêcher de passer sa main dans ses cheveux histoire de leur donner un peu d'ordre ce qui arracha un petit rire à son vis-à-vis. Elle tenta de retenir encore quelques lignes de son livre puis renonça, c'était tout simplement impossible de se concentrer avec William dans les parages !
-Et toi ? Demanda-t-elle finalement en attrapant son sac posé en bas de la fenêtre pour y ranger le livre, tu ne révises pas ? Tu sais qu'il te faut au moins 15 au prochain devoir si tu veux te rattraper dans ta moyenne ?
-'Pas trop la tête aux études en ce moment… Répliqua-t-il pensivement en regardant par la fenêtre où un détail lui attira subitement œil, tient ? Ce ne serait pas ton ex avec sa pimbêche de petite amie par hasard ?
La jeune fille ne répondit pas, fixant son sac obstinément comme si elle avait peur de se retourner. Son aventure avec Ulrich avait tournée court, ils avaient attendu trop longtemps et leurs sentiments respectifs qu'ils éprouvaient lors de leur rencontre n'avaient pas résisté à l'érosion des années. Ils s'en étaient rendus compte trop tard cependant, aussi lorsqu'il c'était enfin avoué leur amour pour la première fois, la situation avait vite virée à la catastrophe. Les deux adolescents essuyaient disputes sur disputes et les moments de complicités avaient finit par être totalement effacés par la frustration et la jalousie.
C'était Ulrich qui avait craqué le premier, lui annonçant un beau jour durant les dernières vacances d'été que tout était terminé entre eux. Malgré le fait qu'elle n'en pensait pas moins depuis longtemps, elle avait pleuré. Des jours durant elle n'était plus sortie de chez elle, se renfermant dans les études à partir de la rentrée pour oublier la douleur de la rupture sans même avoir pu vivre ce qu'ils auraient pu construire ensemble s'ils avaient agi plus tôt…
Et puis William était arrivé. Il l'avait consolée, rassurée, reconstruite, jusqu'à ce moment magique où, dans cette même bibliothèque, il avait enfin osé faire ce qui lui trottait dans la tête depuis leur rencontre en Troisième. Il l'avait embrassé. D'abord timidement, puis, voyant qu'elle se laissait faire, de plus en plus fougueusement : savourant enfin cet amour qu'il avait su conserver durant tout ce temps, à l'opposer d'Ulrich, son rival de toujours. Il lui avait redonné le sourire.
Malgré cela, Yumi n'arrivait toujours à admettre que tout cela était vrai. Elle avait peur qu'en officialisant cette relation, tout ne parte en vrille comme ce qui c'était passé avec Ulrich. Alors elle se réfugiait dans le secret, cultivant cette impression de jouer avec le feu qui pimentait leur relation, lui conférant la passion qu'elle n'avait pas réussi à retrouver avec son précédent petit-ami.
Elle avait fini par accepter la rupture. Cependant, apprendre qu'à peine deux mois plus tard le jeune homme sortait avec Sissi, la fille du proviseur, avait été un nouveau coup dur. Depuis qu'ils n'étaient plus ensemble elle ne reconnaissait plus Ulrich. Qu'il sorte avec une autre fille passait encore, mais Sissi ! La peste par excellence, superficielle au possible et dont les seuls sujets de conversations tournaient autours de son maquillage et de ses dernières acquisitions vestimentaires ! Comment quelqu'un d'aussi intelligent qu'Ulrich avait pu en arriver là. Et puis il n'y avait pas que ça, plus le temps passait et plus elle avait l'impression que cette relation aussi improbable que révoltante était en train de le transformer en ce qu'il n'avait jamais été : le type de garçon populaire ne s'intéressant qu'à son apparence et à sa réputation. Ou peut-être avait-il toujours été ainsi et ne l'avait-elle jamais vraiment remarqué… ? Toutes ses convictions s'effondraient les unes après les autres.
Apercevant son trouble, William la secoua légèrement, l'interrogeant du regard. Elle lui répondit avec un sourire triste avant de s'administrer une claque mentale : ressasser le passé ne servait à rien ! Désormais, elle était avec William et elle l'aimait, profondément. Et il fallait qu'elle fasse tout pour préserver cette relation si précieuse à ses yeux !
-J'en ai assez de réviser, déclara-t-elle en sautant du rebord de la fenêtre, atterrissant adroitement au sol, on va au foyer ? La table de Ping-pong doit être libre à cette heure !
-Ça marche, répondit le jeune homme, rayonnant, en atterrissant à côté d'elle, cette fois-ci tu ne me battras pas aussi facilement !
Timidement, il se risqua à lui tenir la main et elle le conforta dans sa démarche en resserrant sa prise autours de la sienne.
-Seulement jusqu'à ce qu'on arrive dans la cour, précisa-t-elle avant que l'adolescent ne s'emballe, et si on croise quelqu'un qu'on connait, tu me lâches, compris ?
Il approuva sans parvenir à faire disparaitre son sourire triomphant de son visage et tous deux se dirigèrent vers une des deux portes de la salle menant dans le couloir, zigzaguant entre les étagères remplis de livres en tout genre et contournant la table tout en longueur trônant au centre de la pièce, destinée aux élèves.
Tout occupés qu'ils étaient à profiter de ce rare moment d'intimité, ils ne remarquèrent pas l'ombre se glisser derrière une des étagères à leur passage, scrutant avec intensité leurs mains liées. Au final, elle n'avait pas perdu son temps en trainant dans la bibliothèque où elle ne s'aventurait jamais d'habitude ! Maintenant elle avait quelque chose de vraiment intéressant à raconter… Habilement, elle leva l'objectif de son téléphone portable et appuya sur l'interrupteur au moment où les adolescents quittaient la pièce. Elle fit défiler la galerie d'image sur l'écran d'un glissement de doigt et jeta un œil à la photo qu'elle venait de prendre : parfait ! Elle aurait en plus une preuve de ce qu'elle avancerait.
Avec un rictus triomphant, elle cliqua sur la petite icône menant à son répertoire et fit défiler la liste jusqu'au numéro qu'elle cherchait avant de coller l'appareil à son oreille.
-Salut Milly, fit-elle au bout de la troisième sonnerie lorsqu'enfin son interlocutrice décrocha, j'ai une info intéressante pour toi je crois…
-Et merde ! Jura Yumi sa main fourrée dans la poche arrière de son jean.
-Quoi ? l'interrogea William, occupé à rêvasser devant la télévision, à moitié affalé sur l'unique canapé rouge vif du foyer.
-Mon portable ! Je l'ai oublié à la bibliothèque !
La jeune fille sentait déjà l'angoisse monter. Si quelqu'un avait mis la main dessus, elle pouvait lui dire adieu, c'était certain ! Sans compter le savon que ses parents allaient lui passer le soir même, très pointilleux sur le sujet des dépenses et du fait de faire attention à ses affaires. Elle se tourna vers l'horloge accrochée à un des murs de la pièce. Elle avait encore le temps d'y retourner, il n'était peut-être pas trop tard…
-Bon écoutes je vais voir s'il y est encore, lança-t-elle au beau brun, toujours aussi absorbé par son émission, je reviens dans une minute !
Sans attendre la réponse, elle ouvrit la porte du foyer bousculant un élève de Seconde au passage et sorti dans la cours. Elle se dirigea alors en quatrième vitesse vers les bâtiments abritant la bibliothèque, jouant sur ses capacités physiques impressionnantes pour ne pas perdre de temps.
Elle débarqua finalement à toute allure dans la pièce, vide à cette heure, échevelée et le cœur battant à 2OO à l'heure. Son regard dériva aussitôt sur le rebord de la fenêtre sur lequel elle se souvenait l'avoir laisser. Elle sentit l'adrénaline se rependre dans ses veines : rien ! Disparu ! Alors qu'elle commençait sérieusement à angoisser, une voix l'interpella, la glaçant sur place.
-C'est ça que tu cherches Ishiyama ?
Elle se retourna vers la blonde sulfureuse assise sur le bureau habituellement réservé au pion en charge de la bibliothèque, les jambes croisées et brandissant fièrement un Nokia mauve semblable au sien en tout point.
-Ah, si ! S'exclama-t-elle en se dirigeant vers elle à grands pas, un froncement de sourcils suspicieux sur le visage, merci Anaïs.
-Pourquoi tu n'en parles pas aux autres ? Demanda alors la jeune fille avec un rictus mauvais tout en se redressant légèrement, de ta relation avec William Dunbar ?
A ces mots, Yumi s'immobilisa, un frisson glacé lui parcourant l'échine, comment pouvait-elle savoir… ?
-Je ne vois pas du tout de quoi tu parles ! Répliqua-t-elle froidement lui arrachant presque son portable des mains au passage, il n'y a rien entre William et moi depuis le collège ! Tu es dans la même classe que nous, tu devrais le savoir, non ?
-Bien sûr, ironisa l'adolescente en dégainant son propre téléphone, et je suppose que si vous vous tenez la main dans les couloirs quand personne ne vous regarde, c'est par pure amitié ?
Yumi sentit son cœur s'arrêter. Anaïs venait d'afficher sur l'écran une photo d'elle et William main dans la main qui ne laissait aucune place au doute. Ce n'était pas grand-chose, mais il n'en fallait pas plus pour exciter l'imagination d'une horde d'adolescents.
-Je l'ai déjà envoyé à Milly, sourit, triomphante, Anaïs tout en rangeant son portable, dés demain ça va faire la une des « Echos de Kadic », tu peux en être sûr !
Yumi n'avait plus qu'une envie, remettre à sa place la pimbêche qui lui faisait face. Si elle s'était écoutée, la jeune fille aurait déjà terminé à terre avec quelques côtes cassées en prime. Au lieu de ça, elle se contenta de serrer les poings en la fusillant du regard. Son adversaire la toisa du haut de son bureau mais ne pu dissimuler son malaise : la jeune japonaise savait être particulièrement effrayante quand elle le voulait.
-Pourquoi tu as fait ça ? Questionna-t-elle d'une voix si glaciale que la lycéenne ne put s'empêcher de frissonner, qu'est-ce que ça t'apportes au juste ?
-A moi ? Rien du tout, répondit-elle d'un air qui se voulait détendu alors qu'elle n'en menait pas large, j'ai simplement répondu à une requête de Sissi. Elle voulait s'assurer qu'Ulrich ne te tombe plus jamais dans les bras, il y a avait peu de chances mais elle préférait s'en assurer… Et moi j'ai trouvé le moyen de le faire ! Simple et efficace.
La gifle partit toute seule. En une seconde, Anaïs se retrouva à terre avec une énorme marque rouge sur la joue, fixant avec de grands yeux apeurés la jeune Ishiyama qui la surplombait de toute sa hauteur.
-Tu sais quoi ? Dis à Milly de publier cette photo, je m'en moque ! Et je me contrefous de ce que pensent la pouffiasse avec qui tu traine, et même son copain ! Révèles ma relation avec William au grand jour, ça m'est égal ! Moi au moins j'aurais toujours ma dignité intacte après ça, pas comme vous tous…
Sur ces dernières paroles, elle tourna le dos à la jeune fille blonde toujours étendue au sol et se dirigea vers la sorti d'un pas sec, le bruit de ses bottes résonnant froidement contre les murs de la pièce.
Elle était en colère. En colère contre Anaïs pour avoir pris cette photo, en colère contre cette garce de Sissi pour continuer à la harceler même après tout ce temps, en colère contre William pour son imprudence, en colère contre elle-même pour l'avoir laissé lui prendre la main en public. Elle sentait qu'elle allait imploser tant la rage qu'elle ressentait la dévorait autant physiquement que mentalement.
A mi-chemin vers le foyer, elle se calma, se servant de l'esprit froid d'analyse qui la caractérisait pour relativiser un peu. Après tout cette révélation au grand jour, quoi que forcée, pouvait très bien s'avérer bénéfique pour son couple. Il était temps de voir la vérité en face : Ulrich ne reviendrait pas, et les choses marchaient mieux avec William. D'une certaine façon avec lui tout était plus simple, elle avait l'impression de ne jamais se prendre la tête. C'était très différent de ce qu'elle avait ressenti pour Ulrich. Oui « avait », car tout ça était derrière maintenant, et il ne tenait plus qu'à elle de tourner la page. A quelques pas du foyer elle prit une décision, une décision qu'elle aurait du prendre il y avait de cela très longtemps.
William se détourna de la télé en entendant sa belle se diriger vers lui.
-Alors, questionna-t-il en renversant sa tête en arrière sur le canapé pour la regarder, tu l'as retrouv…
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Yumi colla sa bouche contre la sienne, l'embrassant fougueusement devant l'ensemble des élèves du foyer, mêlant leur salive avec plus de passion qu'elle n'en avait jamais donné.
-Waouh, souffla-t-il en reprenant son souffle une fois que ce fut terminer, qu'est-ce qui te prends tout à coup ?
-Tu comprendras demain, soupira-t-elle en s'asseyant à côté de lui sur le canapé tout en faisant un terrible effort mental pour éviter de prêter attention à la réaction des gens autours d'eux, pour le moment embrasses-moi !
Et ils s'unirent de nouveau de plus belle, oubliant temporairement tout ce qui les entouraient : le son de la télévision, les élèves, le foyer, le lycée, la ville, le monde. N'importait plus que leur baiser, fusionnel, passionnée, plus doux que tous ceux qu'ils avaient vécu jusqu'à présent. En silence, ils goûtaient enfin à la joie d'être officiellement ensembles. Après tout ils avaient attendu 3 ans pour ça, ils pouvaient bien en profiter un peu !
-Tu pourrais baisser le son, s'il-te-plait ! Fulmina Jérémie, adossé contre le dossier de son lit, je ne peux pas réviser avec tout ce boucan !
-Désolé…
Mathieu coupa aussitôt le volume de l'ordinateur devant lequel il siégeait. Il avait pris depuis un certain temps la désagréable habitude de travailler en musique et avait momentanément oublié la présence de son compagnon de chambre, celui-ci faisait tout pour ne pas avoir à lui adresser la parole. Tandis que le jeune homme se replongeait dans ses exercices de maths, Mathieu laissa son regard dérivé par la fenêtre. Il faisait déjà nuit et les lumières des lampadaires s'allumaient les unes après les autres, baignant le stade sur lequel donnait leur chambre d'une lumière jaune apaisante.
Cette ambiance lui faisait penser à celle de son ancien lycée, le jour du bal annuel qui avait eu lieu juste avant qu'il ne parte. Le fameux jour où sa vie avait basculé. Il se souvenait de la couleur des lampes tâchant le parc de disques de lumières, de la musique à fond sortant de la salle polyvalente réservée à la fête ce soir là, de ses amis tous sur leur 31 piétinant d'impatience à l'idée d'aller danser et éventuellement de trouver quelqu'un. Et puis ilétait arrivé, et l'ambiance avait virée au cauchemar…
Alors qu'il essayait tant bien que mal de chasser ces souvenirs de son esprit, Mathieu posa son regard sur un icône clignotant en bas de l'écran de l'ordinateur. C'était la messagerie instantanée, cela faisait une éternité maintenant qu'il ne c'était plus connecté ! Il hésita un moment. Après tout, il n'avait aucune idée de comment ses connaissances réagiraient en ayant enfin l'occasion de lui parler après autant de temps. Il ne savait pas lesquelles réagiraient mal, lesquelles au contraire chercheraient à prendre de ses nouvelles ou bien lesquelles se contenteraient de l'ignorer, tout simplement. Il avait peur. Peur de ce qu'il allait découvrir, peur de renouer un lien avec tout ce qu'il s'efforçait d'oublier depuis des semaines.
Finalement la tentation fut plus forte. Après un bref regard derrière lui pour s'assurer que Jérémie était toujours plongé dans ses exercices, Mathieu déplaça le curseur jusqu'à l'icône et cliqua dessus avant d'entrer son mot de passe. Aussitôt, la fenêtre de sa messagerie s'afficha. Il ressentit un pincement au cœur en constatant que nombre de ses contacts l'avaient effacés de leur répertoire. Dégouté, il s'apprêtait à quitter l'application sans chercher à en apprendre davantage lorsqu'une seconde fenêtre s'ouvrit en plein milieu de l'écran, clignotant avec virulence. Le jeune homme se figea en lisant la mention qu'elle portait :
Mathieu Scillas : 26 Messages non-lus_
Sa main bougea toute seule, ouvrant la messagerie d'un clic. Quelques uns de ces mails étaient des messages d'insultes, semblables à ceux qu'il avait reçu des jours durant avant de quitter le lycée, messages qu'il effaça sans même les lire. Cependant, les autres lui réchauffèrent le cœur. Ici, une amie lui demandait où il était partie et si elle avait un moyen de le contacter, là, un compagnon de classe lui souhaitait bonne chance pour la suite, ailleurs, une autre amie le questionnait sur les possibilités qu'il y avait pour qu'il revienne. Tous ces messages, il avait perdu l'espoir de les recevoir un jour.
Sa vision se brouilla alors qu'il sentait les larmes monter. Ainsi, il y avait encore des personnes qui tenaient à lui là-bas et se demandaient ce qu'il devenait ? Ça le touchait plus qu'il ne l'aurait cru, lui qui s'astreignait à tout oublier de sa vie passée depuis des semaines ! Néanmoins, avant même d'avoir finit de lire tous les messages, il se força à fermer la fenêtre de la messagerie en même temps que l'application. Ça avait beau lui coûter, il ne pouvait pas lire ses messages. Enfin, il aurait été plus juste de dire qu'il ne voulait pas les lire car il sentait que s'il continuait, il allait craquer ! Toute la pression qu'il avait accumulée ces dernières semaines menaçait de ressortir à tout moment et ça, il ne pouvait pas se le permettre. Il devait tourner le dos à sa vie passée, c'était le seul moyen de s'en sortir. Même si ça signifiait oublier jusqu'à ses derniers amis fidèles. Il était prêt à aller jusque là pour repartir de zéro !
-Je vais prendre ma douche, souffla-t-il en se relevant tout en se dirigeant vers la porte, sa trousse de toilette et sa serviette sous le bras, à tout à l'heure.
Une bonne douche lui ferait du bien, c'était à peu prêt la seule chose qui l'aidait à décompresser seul quand il se sentait déprimer…
Jérémie attendit que son compagnon de chambre ait quitté la pièce pour enfin poser son livre de maths au sol et se ruer devant l'ordinateur de la pièce. Redressant ses lunettes de marque devant ses yeux d'un bleu marine, il rouvrit la messagerie aussitôt, son visage fin affichant un air concentré. Il ne lui fallut pas plus d'une minute pour craquer le code du jeune homme et encore moins pour accéder à ses mails. Au fur et à mesure de sa lecture, l'adolescent fronça les sourcils jusqu'à enfin se lever de sa chaise, arborant une mine soucieuse qu'il n'avait plus affiché depuis un moment. Qu'est-ce que ça voulait dire ? De quoi parlaient toutes ces personnes avec qui Mathieu avait un jour été en contact ? Il allait devoir éclaircir la situation, et rapidement. Pour commencer, il allait en parler avec Aelita, elle serait forcer de reconnaitre qu'il avait raison !
Entendant les bruits de pas de son compagnon de chambre dans le couleur, il prit soin de copier l'intégralité des messages sur la micro-carte SD de son portable avant de fermer le programme et de se jeter sur son lit juste à temps. La journée à venir promettait d'être intéressante…
