Salut tout le monde ! J'espère que vous avez profité, ou profitez bien de vos vacances, pour celles qui en ont.
J'ai deux nouvelles à vous annoncer, une bonne et une mauvaise. La mauvaise, c'est que je n'ai pas encore terminé le chapitre 5, donc j'ai pris un peu de retard. Mais le rythme de publication n'en souffrira pas pour l'instant. La bonne, c'est que j'ai avancé à la place d'autres passages placés ultérieurement dans l'histoire. Des passages romantiques essentiellement… mais pas que.
Voici le chapitre du mois, comme promis. J'ai fait une petite modification au niveau de la mise en page. Le lexique ne sera plus accompagné de numéros dans le chapitre même, parce que je ne trouvais pas ça très harmonieux. Par contre, vous trouverez bien entendu toutes les traductions à la fin du chapitre, dans leur ordre d'apparition dans le texte.
Bonne lecture !
Réponse aux reviews :
Visiteur (ou mystérieuse visiteuse ?) : Je suis ravie que cette fiction te plaise ^^ Et je suis contente que de voir que tu apprécies le personnage d'Eva. C'est pas toujours évident, de faire apprécier un OC. Intrigante ? Ah, peut-être à cause d'une ou deux allusions que j'ai glissées par-ci par-là. Oui, elle est entourée de quelques mystères qui seront dévoilés… plus tard. En tout cas, Eva n'a pas encore montré toutes les facettes de sa personnalité )
Merci beaucoup pour ta review ! ^^
Chapitre 3 : Atrapada
Les chauds rayons du soleil d'Italie caressaient mon visage livré à leur lumière, sans parvenir à réchauffer mon être glacé. Au-dessus de moi, le ciel méditerranéen arborait une splendide teinte lavande si caractéristique de cette région du globe, dans laquelle on se perdait aisément si l'on commençait à la contempler. Je me souvenais d'ailleurs de m'y être égarée autrefois, du haut de mes cinq ans, au cœur de mon Andalousie natale, avant le départ de ma famille pour les États-Unis dans l'espoir de fuir la crise économique espagnole. Un étrange sentiment de familiarité mâtiné de nostalgie m'enveloppa comme une cape de brume. Nul océan ne me séparait plus de mon pays. Il était presque à portée de main.
À l'inverse, c'était la distance me séparant désormais de ma sœur qui s'était creusée. Je ressentais cruellement son absence sous forme d'un vide presque palpable dans mon cœur, vide soigneusement caché sous de faux airs d'impassibilité. Le calme contenu dans ce ciel, je m'en étais emparé pour le revêtir telle une seconde peau, en guise de façade. Cependant, si je savais que l'illusion fonctionnait, le tumulte intérieur qui me ravageait ne faiblissait pas. Connaitrait-il seulement une accalmie un jour ? Je l'ignorais.
Mes paupières voilèrent mes iris d'ébène tandis que je songeais à ces douloureuses dernières heures, à mon départ forcé des États-Unis. J'avais agi tel un automate, plongée dans un épais brouillard bien trop confortable pour que je souhaite en sortir et affronter la souffrance. Au cœur de cette torpeur, à la faveur d'une brève attente, j'avais eu le réflexe bienheureux d'envoyer un message des plus nébuleux à Laura par le biais de mon téléphone portable. Par précaution, je l'avais rédigé dans notre langue maternelle, au cas où l'un de mes ravisseurs aurait eu un élan de curiosité mal placée. Inutile de préciser qu'à peine le texto transmis à sa destinataire, le pauvre appareil avait fini en miettes sur le sol. Toutefois, les derniers mots que j'y avais écrits demeuraient gravés dans ma mémoire, indélébiles, et dansaient toujours devant mes yeux clos avec une troublante netteté.
Hermanita
Estoy obligada a marcharme. No te puedo explicar por qué, estarías en peligro. No sé cuándo volveré a casa. No me busques. Llama a Nessie cuanto antes. Tal vez comprende y te ayude.
Te quiero.
Nulle explication ne venait émailler ces phrases trop brèves. Je n'osais imaginer la réaction de ma sœur à la lecture de ces mots. Que lui inspireraient-ils, à part des larmes de chagrin, un sentiment d'abandon ou une immense confusion ? De la peur, certainement. Je serrai fortement les paupières, refusant de me représenter une nouvelle fois les ruisselets cristallins sur les joues arrondies de Laura et ses grands yeux verts noyés de peine. C'était plus que je ne pouvais en supporter.
J'ouvris à nouveau les yeux. Le soleil, implacable, brûla mes rétines fatiguées j'avais passé l'essentiel du voyage éveillée, parfois plongée dans un demi-sommeil agité de songes effrayants dont je refusais de me souvenir. Avec une grimace, je me frottai les yeux, ce qui ne manqua sans doute pas de ruiner mon mascara et mon eye-liner. J'achevai d'ailleurs d'estomper les dernières traces de maquillage. Peu m'importait mon allure face aux terrifiantes perspectives qui m'attendaient.
« Nous sommes des vampires ». Cette phrase tournait en boucle dans ma mémoire, inlassablement. Malgré l'écoulement des heures, le choc de cette révélation demeurait vivace. J'avais tout d'abord refusé d'y croire, jusqu'à ce que la vitesse irréelle à laquelle mes ravisseurs m'avaient emmenée ne me force à envisager l'effroyable réalité. Ma peur s'en était trouvé renforcée, au point de me réduire au silence et à l'inertie, tétanisée à l'idée de servir prochainement de repas à ces monstres.
Depuis cette annonce, je m'efforçais de combattre les larmes qui menaçaient, et d'éviter de me ronger les ongles sous l'effet de l'angoisse. Je craignais trop que la moindre marque de faiblesse ne me coûte la vie. J'avais donc consacré les dernières heures du voyage à me tapir derrière une impénétrable armure mentale, celle-là même qui m'avait permis d'affronter toutes les épreuves de ma vie. Quoi que me réserve l'avenir, j'étais déterminée à y faire face dignement.
─ Tu comptes rêvasser encore longtemps ?
La voix, surgie de nulle part, arracha un énième sursaut à mon corps épuisé. Je fis aussitôt volte-face. Enveloppée dans son long manteau gris, le capuchon rabattu sur la tête, Chelsea me fixait d'un air hautain. Face à son attitude, une réplique acerbe, directement inspirée par mon mauvais caractère, me brûla les lèvres. Toutefois, bien que mourant d'envie de ne pas faciliter la tâche à mes ravisseurs, je jugeai préférable de la ravaler et me contentai de lui renvoyer une œillade peu amène. Un rictus méprisant tordit ses lèvres.
Ce fut sur cet échange des plus cordiaux que je remarquai l'absence des deux autres créatures. Mon étonnement dut se traduire sur mon visage, car le dédain de la jeune femme se teinta de moquerie.
─ Jane et Démétri sont déjà rentrés pour expliquer aux Maîtres notre petit contretemps, précisa-t-elle.
─ Où allons-nous ? questionnai-je, désireuse d'obtenir des informations malgré son comportement peu amène.
─ Tu le sauras bientôt. Ne traînons pas.
Sans préavis, elle me saisit par le bras et m'entraîna loin des bâtiments derrière lesquels nous nous trouvions auparavant. Ceci fait, elle m'attrapa par la taille avant de se déplacer à une vitesse surhumaine. Luttant contre la soudaine nausée qui tordit mon estomac pourtant vide, je fermai les yeux et pressai fortement les paupières.
Un soupir amusé se propagea à l'intérieur de mon crâne. À mon grand soulagement, Lena se montrait enfin réactive face à ma curiosité.
─ Pour répondre à ta première question, elle t'emmène à Volterra, la cité qui abrite les Volturi.
─ C'est qui exactement, ces Volturi ? À part des vampires, je suppose.
─ C'est le plus grand clan de vampires au monde. Une sorte de famille royale qui s'est donné pour mission d'exercer la justice parmi leur espèce et de veiller à ce que le secret de leur existence soit préservé. Mais ils ont leur manière bien à eux de rendre justice et tous les autres vampires les craignent.
Je frissonnai intérieurement. Cela n'augurait rien de bon pour moi.
Déjà, Lena poursuivait :
─ Les maîtres du clan sont au nombre de trois : Marcus, Caïus et Aro. Je te conseille de t'en méfier. Ils ont près de trois mille ans chacun et sont pour le moins… particuliers.
Je renonçai à exiger des détails sur leur particularité. L'arrêt subit de la course folle de Chelsea m'aurait empêché de les écouter, de toute manière. Mes yeux se rouvrirent d'instinct, sur l'éclat verdoyant d'un petit bosquet. Lorsque mes pieds touchèrent de nouveau terre, je chancelai, étourdie. Après quelques profondes inspirations en vue d'apaiser les protestations de mon estomac, je parvins à suivre la vampire hors du couvert des arbres.
Au cœur d'un plateau parsemé de quelques touches de verdure, juchée sur une colline, se dressait une cité d'aspect médiéval ceinte des vestiges d'une épaisse muraille de pierre grise. De rustiques maisons-tours à la façade jaunie et aux toits de tuiles rouges recouvraient les flancs de cette élévation tel un manteau archaïque. Au faîte de cette citadelle tout droit sortie d'une autre époque, le clocher d'une cathédrale côtoyait les cieux, concurrencé par les tours de quelques palais et un imposant dôme rosé. Un peu plus loin, je distinguai les murs grisâtres d'une forteresse à l'architecture austère surmontée d'une tour circulaire crénelée. Si je ne pouvais que concéder à la ville un charme désuet, ce sombre château gâchait sincèrement l'ensemble et me rebutait. Et, étant donné à quel point le mauvais sort semblait décidé à s'acharner sur moi, j'étais prête à parier qu'il s'agissait précisément de notre destination.
─ Voici Volterra, annonça Chelsea, l'intonation laconique. Suis-moi.
Murée dans un silence obstiné, j'obtempérai.
Nous pénétrâmes dans la ville par l'une des anciennes portes médiévales aménagées dans la muraille. Si notre entrée passa relativement inaperçu, la vampire, visiblement soucieuse de rester discrète, m'entraîna rapidement dans l'ombre d'étroites ruelles qui s'entrecroisaient en un tortueux dédale. Si elle semblait connaître sur le bout des doigts le chemin à emprunter, j'observai avec désespoir l'enchaînement de ces venelles identiques les unes aux autres, tout sens de l'orientation envolé. Murée dans un silence maussade teinté de nervosité, je m'astreignais à suivre son allure soutenue. En d'autres circonstances, j'aurais apprécié de cheminer ainsi à travers ces rues pavées, sous les fines voussures qui ornaient ces maisons de pierre, pour le plaisir de m'égarer dans une autre époque. Mais la sourde angoisse de l'inconnu me tenaillait sans répit. Au gré de mes observations, je remarquai néanmoins que nous approchions inévitablement du château, bien que par un itinéraire détourné. Mon anxiété monta encore d'un cran.
Au fond d'une petite allée obscure, Chelsea s'arrêta soudain et se baissa. Le grincement métallique d'une grille se fit aussitôt entendre. En proie à une certaine appréhension, je m'approchai lentement pour découvrir une mince ouverture noire pratiquée dans la partie basse de la rue. Circonspecte, j'examinai l'entrée de ce souterrain, sous l'œil attentif de Chelsea dont les lèvres arboraient un sourire mesquin.
─ Après toi…
Je pris une profonde inspiration. Malgré la crainte qui hachait mon souffle, je répugnais à exhiber le moindre signe de faiblesse ou d'hésitation. Avec précautions, je m'accroupis au bord de l'orifice, incapable d'en distinguer le fond. Sans plus tergiverser, je me laissai tomber dans l'antre du diable.
Ma chute dans les ténèbres fut aussi courte que mon arrivée, brutale. J'atterris durement, les fesses en premier, sur un sol pierreux. La dignité mise à mal, je jugulai à grand peine quelques larmes de douleur agglutinées sous mes paupières.
─ ¡Hostias!
L'écho de mon juron d'une rare élégance se perdit dans la pénombre. Bien qu'inutile et disgracieux, il avait toutefois eu le mérite de me libérer d'une partie de mes tensions. Avec une moue crispée, j'entrepris de me relever pour mieux masser mon postérieur endolori. La seule lumière éclairant les lieux provenait de l'ouverture par laquelle j'étais entrée, lame de blancheur qui tranchait la noirceur ambiante. Une ombre l'obtura un instant, puis Chelsea se retrouva soudain à mes côtés, après une parfaite réception sur ses deux pieds. Je dardai sur elle un regard chargé de rancœur. Nul doute que son intention de me céder la priorité n'avait été motivée que par le désir me voir me ridiculiser. À aucun moment elle n'avait fait mine de dissimuler son aversion envers moi.
─ Vampirella n'apprécie pas trop qu'on soit insensible à son pouvoir… Pobrecilla…
Je notai soigneusement la remarque de Lena. Si l'incapacité de Chelsea à agir contre moi m'offrait une belle vengeance pour son humiliation à mon encontre, mieux valait cependant la tenir à l'œil.
Chelsea me dépassa sans un regard et s'avança dans la noirceur totale. Je lui emboîtai aussitôt le pas, par crainte de perdre sa trace si je traînais trop. Durant de longues minutes, seul le claquement de nos pas sur le pavement meubla le silence. Il régnait dans les soubassements de la ville une fraîcheur qui m'amena à me féliciter d'avoir conservé mon manteau. J'en remontai d'ailleurs le col et me frictionnai les mains. Face à cette profonde obscurité, une question pourtant évidente me frappa. Les vampires redoutaient-ils le soleil, comme les nombreuses légendes à leur sujet l'affirmaient ? Si Chelsea avait gardé son capuchon baissé pendant tout le trajet, elle n'avait pas semblé éprouver d'inconfort à se déplacer en plein jour. Quoi qu'il en soit, cette visibilité nulle m'empêchait de distinguer le chemin que nous empruntions, à mon grand damne.
Au bout de ce qui me parut une éternité, nous parvînmes devant une lourde grille au sein de laquelle se détachait une porte plus petite, sous une lumière grisâtre dont la source m'échappait. Ma ravisseuse l'ouvrit et m'indiqua d'un geste de la main de m'y engouffrer, avant de refermer derrière moi les barreaux rouillés. Nous nous trouvions dans une vaste salle que nous traversâmes pour gagner un nouvel huis en bois sombre vermoulu. Nous la franchîmes pour pénétrer dans un long couloir brillamment éclairé, aux murs immaculés et au sol couvert d'une moquette grise. Le contraste fut tel que mon anxiété diminua d'un iota… avant de remonter aussi sec à l'entente du verrou tiré derrière moi.
Serrant les poings pour juguler une panique naissante, je suivis la vampire jusqu'à un ascenseur qui nous conduisit dans les tréfonds de la ville. Ma guide avait enfin ôté sa capuche, dévoilant sa beauté insolente quelque peu gâtée par son air méprisant. Au sortir de la cabine, nous débouchâmes sur un hall de réception semblable à ceux que l'on trouvait dans les hôtels. Bien qu'il n'y ait aucune fenêtre, de nombreuses lampes assuraient un éclairage optimal qui soulignait les contours de confortables canapés de cuir clair et la décoration chic de la pièce. En son centre se dressait un comptoir en acajou tenu par une femme élégante dont les yeux verts me dévisagèrent avec curiosité. Je lui rendis son intérêt, sidérée de découvrir une autre humaine en ces lieux.
─ Bonjour, Chelsea, salua la réceptionniste. Il me semble que vous êtes attendues.
Tandis que la vampire lui adressait un sec hochement de tête, je me demandai qui pouvait bien nous attendre, avant de chasser cette question de mon esprit. La réponse me parviendrait bien assez tôt.
Alors que je balayais nerveusement la salle du regard, je remarquai la présence de deux autres silhouettes. J'identifiai aussitôt Démétri, le visage orné du même sourire diabolique qu'il m'avait offert quelques heures plus tôt. Son acolyte, en revanche, m'était inconnu. Bien qu'ils partagent la même pâleur crayeuse à la curieuse teinte olivâtre, les prunelles écarlates et la couleur ébène de leurs cheveux, la ressemblance s'arrêtait là. Le second vampire présentait une carrure impressionnante qu'accentuait sa haute taille. Sa bouche mince, l'angle marqué de sa mâchoire et ses pommettes apparentes conféraient à son visage une certaine dureté qui s'atténua quelque peu sous la courbe d'un sourire. Celui-ci s'étira davantage au moment où il m'avisa.
Je n'eus pas le temps de décider si je souhaitais approcher ou non cet inconnu les pas de Chelsea nous menèrent droit vers eux.
─ Ah, te voilà enfin, Chelsea ! s'exclama le colosse. Et avec un en-cas, en plus ! Le voyage a dû être concluant pour que tu prennes la peine de ramener un casse-croûte.
Piquée au vif, je fus incapable de juguler ma verve coutumière.
─ Je ne suis pas de la nourriture, sifflai-je en détachant soigneusement chaque syllabe afin d'instiller dans ma voix assez de colère pour supplanter la peur.
─ Oh… et avec du caractère en plus ! Ce sont celles que je préfère…
Au fin fond de mon crâne, je perçus le soupir désespéré de Lena face à mon insolence. Si j'admettais l'imprudence de ma réaction, je refusais cependant de me laisser malmener verbalement par les suceurs de sang.
─ C'est encore trop tôt pour te réjouir, Félix, répondit Chelsea. Maître Aro doit vérifier si, comme je le soupçonne, elle possède un don. C'est lui qui décidera de son sort.
Un grognement dépité échappa au dénommé Félix.
─ Nous devrions nous y rendre tout de suite. Ils nous attendent tous les trois, informa Démétri.
─ Bien. Je suppose que vous nous accompagnez ?
─ On ne voudrait pas manquer le spectacle, susurra-t-il, la voix emplie d'inflexions sadiques.
Une nouvelle vague d'effroi me submergea, mais je m'appliquai à n'en rien laisser paraître, consciente qu'en ces lieux, la moindre émotion se révélait synonyme de faiblesse. Impuissante, je vis les deux vampires m'encadrer pour nous accompagner à travers un nouveau hall à la décoration fastueuse. À mi-parcours, Chelsea fit coulisser un panneau pour dévoiler une porte secrète en bois s'ouvrant sur une antichambre en pierre plongée dans la pénombre. Sous la froideur ambiante, je ne pus réprimer un froncement de sourcil, tout en crispant les épaules en une vaine tentative de conserver un peu de chaleur corporelle. Toute à mon inconfort, je maugréai intérieurement.
─ Comment t'appelles-tu, fillette ? lança la voix de Félix à mon intention.
Ma réponse fusa aussitôt, cinglante :
─ Ça ne te regarde pas ! Et je ne suis pas une enfant.
Il plissa les yeux, l'air vaguement mauvais, puis haussa les épaules.
─ Dommage. Je m'en serais souvenu avant de te croquer.
J'inspirai un peu brusquement, piégée dans les serres de l'horreur face à cette perspective. Néanmoins, je m'efforçai de conserver une expression impavide, agrémentée d'un regard glacial à son égard. Un ricanement amusé s'éleva sur ma gauche. Celui de Démétri.
─ Laisse tomber, Félix. Tu ne l'impressionneras pas.
─ Bah ! Elle finira par ployer, comme tous les autres. Les humains perdent vite leur assurance face à une paire de crocs.
─ ¡Ni en tus sueños, tonto! grommelai-je entre mes dents.
Ma rebuffade, prononcée dans un souffle si ténu qu'il était à peine audible à mes oreilles, sembla toutefois avoir été entendue, puisque Félix partit dans un grand éclat de rire. Rire qui s'étrangla dès que nous arrivâmes devant un nouvel huis en bois massif. La cause de son soudain silence s'avéra être le regard écarlate réprobateur de la jeune vampire que j'avais déjà eu le déplaisir de connaître, Jane. Malgré sa mine clairement antipathique, je m'interrogeais sur la manière dont elle parvenait à imposer son autorité sur ses congénères, voire à inspirer la peur chez un grand gaillard comme Félix. Car seule la peur pouvait le contraindre au silence alors qu'il la surpassait en termes de force et de taille.
La réponse surgit des profondeurs de mon esprit :
─ Certains vampires ont des pouvoirs, comme je l'ai déjà insinué à propos de Chelsea. Et ces deux-là possèdent les dons les plus effroyables de tous.
Ce fut à ce moment-là que je remarquai le vampire qui se tenait à côté de Jane. Ma volonté de creuser auprès de Lena la question des dons sombra dans l'oubli tandis que je le détaillais. Une silhouette mince enfouie sous les pans d'un long manteau presque noir, des traits fins et juvéniles d'une absurde perfection, une taille à peine supérieure à celle de sa comparse, tout ceci lui conférait l'apparence d'un adolescent d'une quinzaine d'années. De soyeux cheveux bruns soulignaient la magnificence de son visage fort semblable à celui de Jane, suffisamment en tout cas pour que j'en déduise un lien de parenté. Toutefois, l'impression de jeunesse s'arrêtait là. Son séduisant minois était figé dans une froide impassibilité qui confinait à la dangerosité. Quant à ses yeux… Il y luisait une telle morgue que je ne pus juguler un mouvement de recul instinctif. Si les autres vampires me méprisaient ou se jouaient de moi, j'eus la certitude que celui-ci accordait autant d'importance à mon existence qu'à celle d'un insecte il n'hésiterait pas à m'écraser avec l'indifférence la plus totale.
Mon ressenti se confirma dès qu'il ouvrit la bouche :
─ Toute cette agitation pour ça ?
Sa réaction eut le mérite de contenir momentanément ma peur, au profit d'une forte vexation. Aussitôt, je vrillai sur lui mon regard le plus noir.
─ « Ça » t'invite cordialement à aller te faire …
─ Jane, Alec, salua Chelsea avec déférence, noyant derechef la fin de ma phrase des plus distinguée.
À ma droite, je perçus nettement Félix en plein efforts pour taire un nouvel accès d'hilarité. Démétri se contenta de secouer la tête, désabusé. Quant à l'intéressé, il ne semblait pas accorder la moindre considération à mon insulte.
─ Ne perdons pas plus de temps, lança Jane d'une voix glaciale, non sans m'adresser une œillade furieuse.
Un soupir s'éleva dans mon esprit, comme si Lena relâchait son souffle après l'avoir longtemps retenu.
─ Tu ne peux pas tenir ta langue deux secondes ?! Un jour, ça va mal se finir pour toi.
─ Je ne leur ferai pas ce plaisir-là.
Jane poussa le lourd battant, révélant une salle circulaire dont la forme évoquait celle d'une tour. Une clarté naturelle y régnait, issue de meurtrières situées aux étages supérieurs, et dévoilait les contours de trois fauteuils de bois qui épousaient la courbe du mur. Je prêtai à peine attention à la foule d'individus blafards, certainement des vampires, qui conversaient çà et là, leurs voix réduites à des chuchotements feutrés. J'étais accaparée par les silhouettes installées sur -je le compris alors- ce qui s'avérait être des trônes, bien que dépourvus d'ornementations ou de gravures. Il s'agissait indéniablement de vampires, vêtus de toges noires, à la peau presque translucide et aux iris pourpres étrangement laiteux. Deux d'entre eux arboraient de longues chevelures d'ébène détonnant avec celle, d'un blanc neige, du troisième. Leurs visages reflétaient des émotions des plus disparates : ennui profond pour l'un, agacement pour l'autre et impatience pour le dernier. Celui-ci se leva d'ailleurs à notre entrée et, avant même que la porte ne se referme dans un claquement sonore, il nous accueillait avec une emphase digne des plus grands comédiens.
─ C'est justement ce qu'est Aro. Tout n'est qu'artifice dans son monde.
La tension grimpa subitement dans mon corps.
─ Mes chers amis, commença-t-il avec l'adresse d'un orateur émérite. Voici un jour fort intéressant que celui d'aujourd'hui. Il est tellement rare qu'un humain pénètre ici à des fins autres que… nutritives.
Un ricanement secoua l'assemblée.
─ Cela suffit, Aro ! s'exclama le blond avec une évidente contrariété. Abrège ton discours, ces simagrées n'ont que trop duré !
─ Patience, Caïus, répondit l'autre sans se départir de son enthousiasme. Cette situation mérite que l'on s'y attarde. Qu'une humaine se montre apte à contrer le don de Chelsea et l'intrigue suffisamment pour qu'elle l'amène jusqu'ici, voilà qui est inédit. Et j'adore les surprises !
─ Ce type est complètement taré, confiai-je à Lena.
─ Je ne te le fais pas dire.
Le regard voilé du dénommé Aro fondit sur le mien.
─ Sois la bienvenue à Volterra, très chère. Ne prête pas attention à l'attitude belliqueuse de mon frère, nous n'avons que peu l'occasion d'accueillir ainsi tes semblables en ces lieux. Surtout les plus prometteurs, ce qui est regrettable. On m'a soufflé que tu avais une étrange capacité, est-ce vrai ?
Un cri d'alarme retentit dans ma tête. Bien évidemment, je n'escomptais pas évoquer cette étrange voix qui s'invitait dans mes pensées. Lena semblait d'ailleurs partager mes intentions, puisqu'elle s'écria :
─ Reste vague !
─ Je ne comprends pas ce que vous me demandez.
─ Así niña, así.
Mon interlocuteur ne parut pas le moins du monde ébranlé par ma dérobade.
─ Ah, j'imagine que certains détails te sont encore inconnus. Vois-tu, nous autres, vampires, partageons un certain nombre d'aptitudes qui dépassent de loin celles des humains. Force et vitesse exacerbées, résistance extraordinaire, sens surdéveloppés… Tous les atouts de parfaits prédateurs, en somme. Mais quelques-uns d'entre nous possèdent un pouvoir supplémentaire, unique pour chaque individu qui en est doté. Chelsea peut influer sur les liens qui unissent des personnes, en les créant ou en les brisant. Un don contre lequel, d'après ce que ma chère Jane m'a relaté, tu sembles immunisée.
Je commençai enfin à comprendre ce qu'Aro attendait de moi, mais j'étais incapable d'y satisfaire. Drapée dans ma dignité, ma peur temporairement tenue sous contrôle, j'ouvris la bouche :
─ Si vous souhaitez que je vous explique comment j'ai fait, vous risquez d'attendre longtemps. Je n'ai pas la réponse à cette énigme.
Ses lèvres esquissèrent un sourire indulgent qui m'horripila.
─ N'aie crainte, j'ai ma propre idée sur la question. Il arrive parfois que ces pouvoirs propres aux vampires se manifestent chez des humains, à moindre échelle cependant. Ces humains sont d'autant plus précieux que ces manifestations sont le gage d'un don particulièrement puissant. Tu es peut-être l'heureuse détentrice de l'un de ces talents.
Une vague d'horreur glacée me pétrifia alors que, dans mon esprit, la lumière se faisait enfin sur les propos nébuleux de mes ravisseurs et sur les intentions du maître de Volterra. Ils soupçonnaient l'existence chez moi d'un talent qu'ils convoitaient et jugeaient utile, bien que j'ignore encore de quelle manière. Et s'ils se trompaient dans leurs conjectures… Seul mon sang représenterait pour eux un quelconque intérêt.
Je réprimai à grand peine un couinement de terreur à la pensée que, pour une raison ou une autre, ma vie risquait fort de connaître un terme aussi imminent que brutal.
Totalement inconscient du tourbillon émotionnel qui me secouait, Aro poursuivit :
─ Mais peut-être pourrais-je t'aider à y voir plus clair. Je possède quant à moi le don de lire toutes les pensées et tous les événements qui ont un jour traversé l'esprit d'une personne, par le biais d'un simple contact physique. Je serais curieux de savoir si tu es pour moi aussi…illisible que tu ne l'es pour Chelsea…
Sur ces mots, il me tendit sa paume ouverte, dans l'évidente attente que j'y place la mienne. J'hésitai un instant, réticente. Au fond de moi, je redoutais ce qu'il pourrait découvrir. Outre la présence de Lena, ma mémoire contenait bien trop de funestes souvenirs que je craignais de voir déterrer. Cette seule perspective attisait ma peur, si c'était encore possible. Cependant, derrière l'invitation courtoise, je décelais sans difficulté l'ordre implacable auquel je ne pouvais me soustraire. Ma vie dépendait dorénavant de ma coopération.
Prenant mon courage –ou les quelques miettes qui en subsistaient- à deux mains, je plaquai ma main sur la sienne. Deux choses me firent sursauter. La première fut le contact glacial de sa peau, plus froide que les neiges éternelles de la Sierra Nevada. La deuxième fut la nette sensation d'intrusion dans mon esprit, semblable au pincement d'une main tâtonnant dans un tiroir à la recherche d'un objet. Je me raidis, en proie à un inconfort grandissant.
Cela dura une dizaine de secondes, qui me parurent une éternité. La voix de Lena supplanta soudain cette infecte profanation de ma mémoire.
─ Tiens, tiens, tiens… Qu'avons-nous là ? Un vilain petit fouineur… On ne t'a jamais appris à ne pas fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas ? Visiblement, tu as besoin d'un petit rappel… Et tu en as bien assez vu. DEHORS !
Une effroyable douleur me vrilla le crâne. Le contact fut rompu. Avec un hurlement de pure souffrance, je tombai à genoux sur le dur sol de pierre, mes mains enserrant ma tête. J'eus à peine le temps de voir, à travers mes yeux baignés de larmes, le vampire tituber, comme repoussé par une force invisible, qu'un étau glacé se refermait sur ma gorge. Le souffle coupé, je suffoquai.
─ Paix, mes amis ! tonna la voix d'Aro. Démétri, relâche-la. Elle n'est plus en mesure de m'atteindre. Non, Jane, trésor, c'est inutile. Le contrecoup semble assez violent comme cela.
La pression sur ma trachée disparut et je toussai, cherchant à reprendre mon souffle.
─ Que s'est-il passé ? s'étrangla Caïus, au comble de l'énervement.
─ Du calme, mon frère. Elle ne m'a pas sciemment atteint. Il s'agirait apparemment d'une sorte d'instinct d'auto-défense. C'est fabuleux… Tout bonnement fabuleux ! Voilà un don des plus prometteurs ! C'est la première fois que je rencontre une personne capable de me repousser.
Son regard laiteux ne me quittait pas. Piégée dans les affres de la douleur, j'y lisais néanmoins une véritable fascination couplée à une ambition démesurée. Nul doute que les rouages de son esprit retors fonctionnaient à plein régime. Une soudaine appréhension me comprima la poitrine.
─ Mais l'effort semble trop important pour le fragile métabolisme humain de cette enfant. Elle est capable d'entendre une étrange voix issue du fin fond de son esprit, et qui pourtant paraît posséder une conscience et une capacité d'action qui lui sont propres. D'après ce que j'ai pu voir avant qu'elle ne me chasse, elle pourrait même entrevoir des éléments du futur. Ce serait un réel gâchis que de mettre fin à ses jours.
─ Une simple humaine, capable de t'atteindre ainsi ! souligna Caïus. Elle ne mérite pas ta clémence, seulement la mort !
─ Allons, mon frère, le tranquillisa Aro. Ne t'arrête pas à cet insignifiant détail. Imagine au contraire ce que nous pourrions faire d'un tel don.
La fascination avec laquelle il me considérait me donna des sueurs froides.
─ Cette enfant mérite une place parmi nous.
─ Tu ne songes pas à la transformer ?
─ Pas immédiatement. Il faut d'abord qu'elle s'habitue à nous, à notre monde dont elle ne sait rien. Mais elle restera ici, dans le château, sous bonne garde. (Le volume de sa voix augmenta d'un cran.) Cette jeune fille est à présent des nôtres. Je vous demanderai donc à tous de lui faire bon accueil. Une place l'attend dans la garde dès que le moment de sa transformation sera venu.
Encore en proie à une intense souffrance, les doigts pressés sur mes tempes, je ne trouvai pas la force de protester. Une chape de plomb, le poids d'une cruelle fatalité, venait de s'abattre sur mes épaules, écrasant les derniers restes malmenés de ma vigueur. J'étais leur prisonnière. Mon sort était scellé.
Après avoir parcouru des yeux l'assemblée de vampire, Aro baissa à nouveau ses iris laiteux, emplis d'enthousiasme et de convoitise, sur moi. Un sourire qui se voulait affable, incroyablement crédible, se dessina sur ses lèvres.
─ Bienvenue parmi les Volturi, Eva Saavedra.
Lexique :
1. Atrapada : piégée
2. Le sms d'Eva à sa sœur :
Petite sœur,
Je suis obligée de m'en aller. Je ne peux pas t'expliquer pourquoi, tu serais en danger. Je ne sais pas quand je rentrerai à la maison. Ne me cherche pas. Appelle Nessie dès que possible. Peut-être qu'elle comprendra et qu'elle t'aidera.
Je t'aime.
3. Hostias : utilisé comme interjection, ce mot correspond à un de nos magnifiques « merde » ou « putain ». À ne surtout pas réutiliser dans vos rédactions.
4. Pobrecilla : pauvre petite
5. Ni en tus sueños, tonto : Même pas en rêve, idiot.
6. Así niña, así : C'est ça, ma fille, c'est ça.
Voilà voilà ! Oui, je sais, je suis une grosse sadique qui adore torturer ses personnages XD Vous pouvez commencer à plaindre Eva si vous voulez )
Si jamais vous remarquez un oubli de traduction, une faute d'orthographe ou une erreur de ponctuation, n'hésitez pas à me les signaler. J'aime que mes textes soient propres ) Et vous impressions sont également les bienvenues.
On se retrouve dans un mois pour le prochain chapitre ! (que j'ai adoré écrire, d'ailleurs.)
