Toucher le Fond

Partie 3

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« Nom et prénom ?

- Watson, John.

- Et vous faites une déposition en tant que… ? »

Le blond lance un regard anxieux à Sherlock. Lestrade plisse les yeux.

« En tant que source anonyme, pour l'instant, répond le brun.

- Sherlock, tu sais très bien qu'on ne peut rien faire avec une source anonyme, sur ce genre d'affaires.

- Prenez ce qu'il a à dire et voyez après coup s'il y a réellement besoin de son nom ou si les informations offertes ne permettent pas de s'en passer.

- Je savais que te laisser assister à cet interrogatoire poserait problème, soupira le policier.

- Je vous offre votre promotion sur un plateau, Lestrade, je vous demanderai de ne pas faire la fine bouche quant aux moyens. Il a les adresses et les descriptions des deux principaux fournisseurs de cet homme, et de ce qu'il m'a dit, ce ne sont pas des individus que vous connaissez déjà, d'où notre difficulté à nous rapprocher de lui par ce biais jusque-là. Si vous parvenez à les arrêter et à leur faire croire que c'est ce type qui les a vendus, vous pourriez avoir quelques informations de plus sur lui qui seraient des preuves parfaites. Et vice-versa, si vous lui affirmez à lui que ce sont eux qui l'ont dénoncé. John n'a pas à entrer dans l'histoire.

- Je suis désolé de te l'apprendre, mais vu sa proximité avec l'affaire, il sera certainement mêlé à ça, dans tous les cas.

- Il n'a encore rien dit. Si je n'ai pas votre parole qu'il en sera écarté sauf s'il désire témoigner, il ne parlera pas. C'est aussi simple que ça. Je trouverai le moyen de le faire disparaître dans la nature pour que ni eux ni vous ne puissiez le retrouver. Vous savez aussi bien que moi que j'en ai les moyens. Et agir ainsi équivaudrait à laisser passer sous votre nez cette promotion que vous briguez depuis tant de temps.

- Vraiment, Sherlock ? Tu voudrais qu'on puisse l'accuser – et toi avec – d'obstruction à la justice ?

- Vraiment, Lestrade ? Vous voulez me menacer, moi ou quelqu'un dont la chute, par votre faute, aurait pour résultat la cessation totale de toute collaboration de ma part avec les forces de l'ordre ? »

John observe l'échange avec l'impression d'être sur une autre planète, alors que sont débattus son avenir et son implication dans l'affaire par les deux hommes debout dans la pièce, quand lui a été contraint de s'asseoir sur une chaise pliante trop dure.

Le flic et Sherlock échangent un regard plissé depuis une dizaine de secondes, et Lestrade finit par baisser le sien sur John.

« Ok, dit-il enfin. C'est bon, Sherlock, ça marche.

- Parfait, rayonne le brun. Vas-y, John. »

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Le brun est sorti depuis quelques minutes pour répondre à son portable. Le fait que son frère l'appelle n'est apparemment pas ce qu'il préfère découvre John.

Ce dernier est seul avec Lestrade et, parce qu'il n'aime pas vraiment rester assis alors que l'autre est toujours debout et l'observe avec circonspection, après que John a répondu à ses questions le plus précisément possible sans parler de lui-même, il se lève pour aller regarder par la fenêtre.

« Vous avez été l'amant de ce type, » déclare finalement le flic.

John ne répond pas. Il n'en a plus l'obligation, maintenant que l'interrogatoire est officiellement terminé.

« Je ne sais pas ce que vous avez fait à Sherlock, mais s'il est prêt à prendre tant de risques pour vous, j'imagine que vous valez le coup, » ajoute le policier. Avant de reprendre, comme s'il se rendait compte de ce qu'il vient de dire : « Enfin… Je ne parle pas sur le plan… euh… Je voulais dire qu'il a certainement de bonnes raisons de vous faire confiance. »

John se retourne pour lui faire face, cette fois.

« Il a l'air d'avoir une… position, ou des contacts ou quoi que ce soit qui lui donnent pas mal de pouvoir. Je n'ai pas l'impression qu'il prend beaucoup de risques. »

Lestrade fronce les sourcils et le regarde avec une irritation certaine :

« Vous n'avez pas l'air de vous rendre compte qu'il vous a sorti d'un très mauvais pas. Un peu de reconnaissance pourrait être la bienvenue. »

John, étonné, rit. Vraiment. Ça lui fait du bien, à vrai dire. Il ne sait pas de quand date la dernière fois.

« Non, je ne voulais pas dire ça dans ce sens-là. Je m'étonne juste de son influence et de ce qu'il peut faire faire à… tant de gens. Mais bien sûr que je lui suis reconnaissant. J'ai du mal à imaginer comment je pourrai un jour le remercier : il m'a même proposé la deuxième chambre de son appartement.

- Vous allez vivre avec lui ?

- Apparemment. J'ai essayé de lui dire que c'était une mauvaise idée, que je n'ai pas de quoi lui payer un loyer… mais il n'en a pas grand-chose à faire.

- … Vous pourriez éventuellement trouver un travail pour gagner votre vie, lui offre le policier avec un regard dur. Autre chose que de vendre de la drogue, je veux dire. »

John sourit. Il regarde à nouveau par la fenêtre.

« J'ai peur que ce ne soit pas compatible avec mes études.

- Oh. Vous êtes étudiant ? En quoi, si je puis me permettre ?

- En médecine. Je choisis ma spécialité à la fin de l'année. J'imagine que je pourrai étudier dans des conditions un peu plus sereines, maintenant. Sherlock m'a dit qu'il habite chez quelqu'un qui ne le laisse pas vraiment tranquille ? demande-t-il en lançant un regard furtif au policier, après une seconde.

- Oui, répond ce dernier sur le ton de la méfiance, avant d'ajouter avec ironie : J'espère que ça ne vous dérangera pas.

- Non. Non, au contraire. Je préfère ça. C'est… moins risqué. »

Un long silence accueille cette déclaration. John peut entendre les engrenages tourner sous le crâne du flic alors qu'il cherche à donner du sens à ce qu'il vient d'entendre.

« Il… Est-ce qu'il y a quelque chose que je dois savoir sur lui ? finit-il par demander sans regarder le policier en face. Quelque chose qui… je sais pas… est-ce qu'il est dangereux ?

- Pourquoi cette question ? interroge le flic avec des yeux plissés par la suspicion, à nouveau.

- Parce que je sais ce que je quitte, suffisamment pour me lancer dans l'inconnu sans réfléchir – ou presque. Parce que je lui dois énormément et que je sais comment je peux me comporter quand je dois quelque chose à quelqu'un. Est-ce que… est-ce qu'il serait du genre à en profiter ? »

Long silence, à nouveau. John en vient à jeter un coup d'œil au flic pour savoir s'il va finir par lui répondre et voit le regard surpris sur lui, dans lequel il ne trouve plus l'animosité précédente.

« Vous avez peur de lui, traduit Lestrade sur un ton surpris.

- … Des circonstances, corrige John.

- Et vous voulez quand même habiter avec lui ?

- Je n'ai pas d'alternative. Il m'a arraché des doigts celle que j'envisageais après lui avoir donné les informations dont il avait besoin. Et il m'a proposé la liberté, dans tous les sens du terme. Je… Je veux juste savoir si je vais bientôt tomber dans une nouvelle prison. »

John n'a plus les yeux dans ceux de Lestrade. Il regarde le sol où une tache – du café, certainement – assombrit la moquette beige moche.

« Vous n'avez pas de famille ? »

John s'abstient de répondre.

« Vous avez quel âge, si je peux me permettre – vu que Sherlock m'a empêché de vous poser la moindre question personnelle…

- Vingt-trois ans.

- Vous savez que la loi oblige les parents à garantir la survie de leurs enfants, s'ils sont encore étudiants, jusqu'à leurs vingt-six ans ? »

John lui envoie un sourire.

« Oui, je sais.

- Et… ? »

Le blond hausse les épaules.

« Je ne veux pas de leur argent. Rien qui leur appartienne, répond-il d'une voix égale. Encore moins si c'est la justice qui les oblige.

- Vous avez déjà réfléchi à la question.

- J'ai réfléchi à tout ce qui pouvait me sortir de ma situation tout en me permettant de poursuivre mes études, Lestrade. N'ayez aucun doute là-dessus. »

Le flic l'observe un peu plus longtemps.

« Qu'est-ce qui vous fait peur, chez Sherlock ?

- Je vous l'ai dit. Qu'il profite de ma situation.

- Il a fait quelque chose qui vous fait penser qu'il pourrait ?

- Il… Il a l'air d'avoir tous les pouvoirs. D'avoir ses entrées dans les milieux de la drogue-

- Pour nous, précise le flic. Pas pour une quelconque consommation personnelle ni pour s'enrichir, si ça peut vous rassurer.

- … et dans la police et ce qu'il appelle des sphères que le commun des mortels n'imaginerait pas.

- Ce n'est pas quelque chose qui peut vous menacer personnellement. Sherlock n'est pas comme ça. Il ne se sert pas de son influence pour contraindre qui que ce soit. »

John lève un sourcil vers le flic. Si la façon dont le brun a mené l'interrogatoire en déclarant « Inepte » une question sur trois de Lestrade n'est pas de la contrainte, il a du mal à imaginer ce qui répond à ce nom.

« Non, je veux dire… Sur le plan personnel. A vrai dire, je ne l'ai jamais vu insister auprès de qui que ce soit pour entretenir un quelconque lien, alors en plus de venir habiter avec lui... »

John sent la peur l'étreindre à cette idée. Il n'est pas sûr de vouloir être une exception à ce type. Et le policier de lui offrir un regard empli de sollicitude, cette fois :

« Non, ne vous en faites pas, il est… étrange sur beaucoup d'aspects. Mais il… Je ne sais pas exactement à quoi vous avez été confronté, mais ça ne sera jamais comme ça. Et je pense que, très rapidement, vous saurez lui faire comprendre qu'il est insupportable sans vous en vouloir – parce qu'il est insupportable, c'est clair, et si quelqu'un à qui il tient pouvait le lui dire de temps en temps... »

John l'observe une seconde de plus. Puis acquiesce. Le flic s'assied derrière son bureau et lui désigne la chaise sur laquelle John a été assis pendant l'interrogatoire.

« Alors ce n'est pas Sherlock qui est peut-être en train de se faire duper par un type lié aux milieux de la drogue, si je comprends bien ? C'est toi qui es bringuebalé sans savoir où exactement ?

- On peut dire ça comme ça.

- Il ne risque pas de replonger à cause de toi ?

- Je ne me suis jamais drogué. »

Lestrade le dévisage. Puis :

« Mais qu'est-ce que tu foutais avec ce type ? Comment tu t'es paumé à ce point ? »

John se contente de lui envoyer un petit sourire contrit en baissant les yeux. Il sursaute lorsque la porte s'ouvre et que Sherlock entre. Se tend en sentant la main du brun sur son épaule.

« Sherlock, tu permets que je te dise deux mots ? »

Lestrade est déjà à la porte et Sherlock envoie un regard surpris au blond qui fuit le sien. Les deux hommes disparaissent dans le couloir. Alors John se lève et retourne regarder par la fenêtre. Les voitures en contrebas, qui dévorent l'asphalte. Les piétons insouciants. Cinq étages. John se demande quand il cessera de compter le nombre de mètres qui le séparent du sol. Ça lui semble trop tôt pour ça, pour l'instant, alors qu'il voit Sherlock et Lestrade discuter de l'autre côté des persiennes ouvertes, et le brun qui lui jette des regards insondables.

Quand ils finissent par sortir du commissariat, John est épuisé et se demande vaguement où le brun va l'emmener. Il maudit l'excitation intérieure qui est, elle aussi, à l'origine de tout ce bordel et qui l'attire inexorablement vers le danger. Quand Sherlock lui a demandé s'il ne souhaitait pas mentir pour se venger de ce qu'il avait vécu ces dernières années passées aux côtés de Vince, il a eu envie de lui répondre qu'il n'avait pas à se venger, puisqu'il était lui-même le principal fautif du chaos qui s'était installé dans sa vie.

Un taxi et une porte vert bouteille plus loin – et, observe John, l'absence totale de contact physique entre Sherlock et lui – et il découvre sa chambre. Il a refusé que Sherlock déménage au second pour lui laisser la chambre du premier. Il se sent bien trop redevable, déjà, il ne souhaite rien ajouter à sa liste. Comme si Sherlock lisait dans les pensées, il n'insiste pas et se contente de lui montrer la salle-de-bain, la cuisine, et de lui dire où il pourra trouver Mrs Hudson qui aura un double des clés pour lui, après avoir dormi un peu. John sourit en l'entendant déclarer d'une façon très théâtrale qu'il a utilisée de nombreuses fois avec Lestrade :

« Mrs Hudson, je vous confie John Watson. »

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Fin de la partie 3