Bonjour les copains, voici le troisième chapitre! Comme je l'avais dit, il est un poil plus hardcore que les précédents. Pas de quoi virer dans le M mais par soucis de prévention j'ajoute quand même un petit gore warning.
Bonne lecture :)
Chapitre III - "Cimetière"
Un large éclair blanc illumina le ciel, un grondement sourd retentissant une poignée de secondes plus tard, accompagné d'une pluie torrentielle qui laissait couler de grosses gouttes le long de la vitre derrière laquelle Allen se trouvait. Appuyé contre le mur, les bras croisés, il scrutait l'extérieur qui s'embrasait dès qu'un nouveau coup de tonnerre éclatait, découvrant le village et l'imposante église situés plus bas dans la vallée, qu'ils pouvaient voir depuis leur chambre d'hôtel.
Ils y étaient retournés dès que les premières gouttes d'eau avaient commencé à marteler le sol dallé de la place du village, accompagnées de grondements lointains qui n'annonçaient rien de bon. La rencontre avec les habitants les laissaient perplexes. Allen se revoyait encore face à cette foule muette, qui avait commencé à avancer dangereusement vers eux, comme un groupe de prédateurs prêts à passer à l'attaque. Allen et Kanda ne pouvaient pas s'en prendre aux civils, aussi agressifs soient-ils. Leur mission était de les sauver des attaques d'Akumas et de la menace du Compte, même si, pour des raisons obscures, ils s'attiraient plus souvent leur haine que leur considération. Ils étaient habitués de toute façon, et ne cherchaient plus les remerciements ni la sympathie de ces mortels pour qui ils risquaient leurs vies.
Dans un réflexe, Allen s'était empressé de cacher son bras dans son dos. Il ne portait pas de gants cette après-midi là, et l'hostilité des villageois menaçait de s'accroître s'ils découvraient cette malformité qui était sienne. Des gens si pieux le prendraient sans aucun doute pour ce qu'il était, finalement: un jeune homme maudit, au bras difforme et au visage balafré.
Même Kanda, qui était généralement plutôt grande gueule dans ce genre de situation était resté étrangement silencieux, et plus étonnant encore, il avait l'air inquiet. Allen l'avait rarement vu comme ça, le japonais ne laissait habituellement jamais entrevoir ce genre d'attitude. Si même lui sentait que quelque chose n'allait pas, le jeune symbiotique ne pouvait définitivement pas être rassuré. Son instinct aussi lui criait de se tirer d'ici le plus vite possible, mais il essayait tant bien que mal de l'ignorer, gardant en tête que ce comportement inhabituel cachait forcément un mystère des plus sombres.
Maintenant, l'asiatique était allongé sur son matelas, le dos appuyé contre le mur et les jambes croisées, perdu dans ses pensées comme son partenaire. Un nouvel éclat argenté accompagné d'un crépitement déchira le ciel, la foudre fondant comme un oiseau de proie sur la croix qui dominait le clocher de l'église. La détonation fit sursauter les deux exorcistes, les sortant de leur torpeur. Leurs regards se croisèrent, égarés, avant que Kanda ne tourne la tête en passant une main dans sa chevelure, agacé de se laisser surprendre par un simple éclair. Il se redressa et soupira, s'adressant à Allen d'un ton las.
« Hé, Moyashi. Qu'est ce qu'on fait ? »
Allen fit claquer sa langue, irrité :
« C'est Allen. Et j'en sais rien. J'ai jamais vu ça... Pourtant, ils sont bien humains, sinon mon œil se serait manifesté.
-J'avais capté, répondit le japonais, mais ils ont l'air hypnotisés. Je pense que celui qui leur récite les prières a dû leur faire quelque chose pour qu'ils soient comme ça. »
La situation actuelle faisait qu'ils n'étaient pas enclin à se taquiner méchamment comme ils avaient l'habitude de le faire. Ce soir, ils étaient préoccupés par cette situation à laquelle ils n'avaient jamais fait face auparavant.
Allen se retourna de nouveau vers l'extérieur. L'orage semblait se déplacer, le rugissement se faisant de plus en plus lointain, couvert par le bruit sourd de la pluie qui tombait sur les toits. Peut-être que Kanda voyait juste ? Si c'était le cas, la clé de la résolution de l'histoire se trouvait là. Il vint s'asseoir sur son propre lit, en face de son partenaire.
« On devrait essayer d'entrer dans l'église. Tu ne trouves pas ça étrange, qu'ils soient tout le temps dehors ?
-J'en sais rien, j'ai pas la moindre idée de comment ça fonctionne, là-bas.
-En temps normal, les sermons se font à l'intérieur. Et pas à n'importe quelle heure de la journée…
-Stop, Moyashi, coupa Kanda. J'ai pas besoin d'un cours sur la religion pour voir que ça cloche. De toute façon, on ira à l'église demain, on verra bien ce qui nous attend là-bas. »
Sur ces paroles, Kanda se tourna dos à lui en s'enroulant dans ses couvertures. Le symbiotique laissa son regard se perdre sur sa silhouette emmitouflée quelques secondes, avant qu'un écho d'orage lointain ne le fasse se retourner de nouveau vers la petite fenêtre encastrée dans l'épais mur de la chambre. Il n'était pas sûr qu'entrer dans l'église soit vraiment une bonne idée, mais ils n'avaient pas le choix.
§
Le jour à peine levé, alors que le ciel abandonnait ses teintes sombres pour se colorer de bleu et de jaune, illuminant à peine les alentours encore humides des pluies diluviennes de la veille, seul le bruit des pas claquant sur le sol et dans les flaques se faisait entendre, résonnant sur les murs de pierre des maisons du village. Kanda et Allen avaient décidé la veille de se rendre jusqu'à l'église, afin d'y pénétrer pour voir s'il pouvaient trouver quoi que se soit à l'intérieur relié au comportement des habitants, ou même à une éventuelle Innocence. Le japonais, la main toujours sur le manche de sa lame, prêt à dégainer, observait les alentours avec attention. Allen marchait à ses côtés, tout aussi méfiant que son partenaire. Soudain, une détonation retentissant plus loin derrière eux les fit se retourner en une fraction de seconde, et au même moment, l'œil du symbiotique s'activa dans un sifflement métallique.
« Kanda ! »
Il n'eut pas besoin d'en ajouter plus pour que l'autre comprenne, et ils se ruèrent tous les deux dans la direction opposée, d'où s'échappait maintenant une fumée opaque.
Ils débouchèrent à la lisière d'une épaisse forêt d'épicéas, où la densité des branches touffues laissait à peine passer la lumière du jour qui commençait à poindre. Le japonais freina, émettant un claquement de langue irrité : se battre contre ces machines entre les troncs et les feuilles était bien plus difficile que lorsqu'ils étaient dans les airs. Allen, lui, ne semblait pas s'en faire plus que ça, puisqu'il s'engouffra entre les arbres, Innocence activée, prêt à en découdre. De là où il était, Kanda n'arrivait pas à voir combien il y en avait exactement. Cinq… Peut-être sept ? Il n'était pas sûr. Grâce à son œil, le symbiotique avait un net avantage sur lui à ce niveau-là. Les obstacles n'allaient pas le gêner, aussi, à peine quelques secondes plus tard, il entendit retentir l'explosion caractéristique d'un Akuma déraillé qui explose après s'être fait abattre par une Innocence.
Du coin de l'œil, l'épéiste en aperçut deux autres qui tentaient de prendre la direction opposée. Dégainant son sabre qui glissa à toute vitesse hors de son fourreau dans un crissement typique de lame affûtée, il se jeta sur eux, se réceptionnant sur le premier. Il planta sa lame entre les deux yeux de son visage grisâtre qui n'avait plus rien d'humain, et ceux-ci devinrent blancs, se retournant dans leurs orbites. Le japonais s'empressa de remettre un pied à terre avant qu'il n'explose, détruit par son Innocence qui l'avait transpercé de l'intérieur. Derrière lui, le deuxième se mit à faire feu dans sa direction. Esquivant les balles empoisonnées d'un saut en arrière, il se recula pour l'avoir totalement dans son champ de vison. Plissant les yeux, il s'élança, tranchant l'air de sa lame en envoyant sur le monstre ses insectes d'outre-monde qui le firent éclater alors qu'il était encore en l'air, disparaissant dans un cri rauque et désespéré.
Allen, de son côté, était appuyé contre un tronc épais, caché de trois Akumas qui s'approchaient dangereusement de lui. Son œil les avait détecté, il savait parfaitement où ils se trouvaient. Ils étaient si prévisibles… Ces niveaux un n'étaient que du menu fretin pour eux. Son bras gauche activé, il le serra un peu plus contre lui pour le garder dissimulé. Encore un peu, il fallait qu'ils s'approchent juste encore un peu… Lorsque les trois titans métalliques furent à seulement quelques mètres de l'arbre derrière lequel se trouvait Allen, il en ressortit précipitamment, se jetant sur eux toutes griffes dehors, les laissant marqués de larges entailles. Les machines dégénérèrent quelques secondes dans les airs, l'une d'entre elle fonçant droit sur un arbre, le déracinant et le faisant tomber au sol dans un bruit sourd, soulevant une couche de poussière et d'épines desséchées. Une poignée de secondes plus tard, ils explosèrent, laissant derrière eux un tas de déchets à moitié organiques qui s'évaporèrent dans une fumée toxique.
Sortant d'entre les arbres en passant les mains sur sa veste pour en faire tomber la poussière, Allen retrouva Kanda, à l'orée de la forêt, pendant que ce dernier rangeait soigneusement Mugen dans son fourreau. Se jetant une œillade, d'un consentement muet, ils se remirent en route sans perdre une minute de plus.
§
D'un pas discret, se faisant silencieux, toujours hantés par leur rencontre de la veille, les deux garçons s'avancèrent sur le chemin qui menait au centre du village. Ils avaient prévu de pénétrer dans l'église, mais avec l'attroupement qui s'était formé à son entrée, la tâche s'avérait plus compliquée que s'ils avaient pu passer par la porte principale, ils savaient déjà qu'ils devraient emprunter une issue dérobée ou passer par une fenêtre qu'ils devraient sûrement briser. Au détour d'un vieux mur recouvert de mousse, la bâtisse se dévoila enfin devant eux. Ils n'avaient pas eu l'occasion de parfaitement la détailler la fois précédente, ayant décidé de faire demi-tour sans demander leur reste, mais Allen fut étonné qu'un édifice d'une telle envergure se trouve dans un village en apparence si modeste.
Le bâtiment était fait de pierres sombres, taillées et encastrées dans les murs. Son clocher imposant montait jusqu'au ciel, couronné d'un crucifix que le symbiotique avait déjà eu l'occasion d'observer depuis la fenêtre de leur petite chambre d'hôtel. Ses parois étaient ornées de nombreux vitraux sombres, aux teintes rouges et bleutées. De l'extérieur, on distinguait mal ce qu'ils représentaient, la lumière du soleil venant se refléter sur eux, les couvrant de reflets lumineux qui ne laissaient pas percevoir leurs motifs. Ils auraient l'occasion de mieux les observer une fois à l'intérieur, lorsque la lumière passerait au travers. L'église, construite en forme de croix, laissait imaginer la possibilité de trouver une porte un peu plus en arrière par laquelle ils pourraient s'introduire, car comme ils s'y attendaient, la foule se pressait devant l'édifice même à une heure si matinale. La voix grave résonnait encore, captant l'attention sans faille des villageois qui semblaient comme subjugués.
Les exorcistes choisirent de passer par derrière un rassemblement de maisons, restant loin des yeux mauvais des fidèles. Ils débouchèrent à l'entrée du cimetière du village, accolé au côté droit de l'église. Il n'y avait personne aux alentours, l'endroit était parfaitement désert. D'un signe de tête, le brun, qui s'était avancé, fit comprendre à Allen que la voie était libre. Aussi, ils passèrent les vieilles grilles forgées et se frayèrent un chemin entre les tombes jusqu'à arriver près du mur, où une petite porte de bois renfoncée dans la paroi du transept se faisait aussi discrète que possible. Kanda avança sa main vers la poignée pour la tourner, sans grande espérance que cette petite entrée ne soit pas fermée à double tour. Pourtant, dès lors que ses doigts passèrent sur le bois verni, la porte se laissa pousser dans un grincement presque inaudible. Les deux garçons se regardèrent, interdits. D'un à-coup à peine plus léger, le japonais entreprit de l'ouvrir entièrement.
Il fit un premier pas à l'intérieur, méfiant, prêt à se défendre au moindre bruit ou mouvement suspect. Pourtant, rien ne vint. Seul l'écho étouffé du prêtre qui continuait ses prières de l'autre côté de la porte principale résonnait dans l'espace. Il faisait terriblement sombre entre ces épais murs de pierre, si bien qu'ils eurent besoin de plusieurs secondes pour que leurs yeux puissent enfin s'adapter à la pénombre.
Ils étaient maintenant tous les deux à l'intérieur, marchant sans un bruit, observant leur environnement avec attention. Après quelques pas seulement, une odeur nauséabonde commença à se faire sentir. Elle n'était présente que par effluves, mais elle se faisait si forte à certains moments que les deux exorcistes venaient à s'en demander s'il n'y avait pas un cadavre en décomposition quelque part dans l'immense bâtisse. Flottant dans l'air, la senteur était lourde, écœurante, aux relents âcres de chair pourrissante.
Comme ils avaient pu le constater depuis l'extérieur, l'église était spacieuse. Allen s'avança prudemment jusqu'à son centre, d'où il pouvait la voir dans son intégralité. La nef était large, occupée de quatre rangées de modestes bancs en bois et d'un confessionnal aux épais rideaux pourpres. À quelques pas de lui se trouvait le font baptismal dans lequel reposait l'eau bénite. Le jeune symbiotique s'en approcha et se posta devant, se penchant légèrement au dessus. À la surface de l'eau, lisse comme un miroir, il pouvait voir son reflet. Il y fit glisser ses doigts, créant des anneaux qui brouillèrent son image pendant quelques secondes, les légers flots venant mourir contre la paroi de pierre froide. Lorsque les remous cessèrent, Allen eu un sursaut en apercevant le reflet de Kanda dans l'eau à côté du sien. Il se retourna brusquement vers lui :
« Kanda ! Tu m'as fait peur !
-On est pas là pour rêvasser, Moyashi, gronda-t-il sèchement, on devrait plutôt chercher l'origine de cette odeur. »
Alors que le japonais retournait sur ses pas, se dirigeant vers le chœur, Allen suivait ses mouvements d'un œil agacé. Il ne l'avait pas entendu arriver, trop perdu dans ses pensées comme souvent dès qu'il croisait sa propre image. Il se posait beaucoup de questions à son sujet. Il ne savait pas qui il était vraiment, au fond… Mais il ne devait pas se préoccuper de ça, pas maintenant. L'image de Kanda à côté de la sienne, en plus de l'avoir surpris, ne lui avait pas tellement déplu. Le voir près de lui alors qu'il s'angoissait de questionnements si profonds… Il s'était, pendant l'espace d'un instant, senti un peu moins isolé face à ce reflet qui le tourmentait tant.
Coupant court à ses pensées obscures, le jeune garçon se dirigea vers l'autel, recouvert d'un linceul blanc sur lequel étaient disposés de vieux cierges. Passant un doigt sur l'épaisse couche de poussière qui les recouvrait, Allen se fit la réflexion que l'église devait rarement être utilisée. Elle était intacte, et pourtant avait l'air à l'abandon, comme si personne n'y venait jamais. Prédominant l'odeur de cadavre en décomposition qui se voulait plus forte par moments, flottait une odeur de renfermé et de bois pourri, de pierres humides, comme dans une grotte ou un endroit qui ne verrait jamais le soleil.
En parlant de soleil, alors que le japonais tournait désormais autour de l'imposant crucifix doré qui trônait derrière l'autel, le symbiotique leva les yeux pour observer les larges vitraux qui décoraient les murs sombres de l'église. En effet, maintenant qu'ils se trouvaient à l'intérieur et que la lumière du jour passait à travers eux, ils étaient bien plus visibles et majestueux que vus depuis l'extérieur. D'immenses fenêtres aux couleurs rouges, bleues, mais aussi des teintes de doré et de vert, se mêlant parfois entre elles, représentant plus de saints et d'apôtres que les deux garçons réunis pouvaient en citer. Face à la grandeur de ces œuvres d'art, l'anglais se sentit soudainement tout petit, comme si ces figures divines prenaient vie devant lui, le surplombant de toute leur hauteur et leur puissance. Allen fit glisser ses yeux de vitrail en vitrail, subjugué par leur éclat envoûtant. Le jeune homme s'en approcha pour les voir plus en détail, et parmi la rangée de trois vitraux qui s'étendait devant lui, Allen en reconnu un qu'il avait déjà vu auparavant. Le couronnement de la Vierge… Il l'observa avec attention, se remémorant chaque détail au fur et à mesure qu'il redécouvrait l'image. La minutie et l'attention portées à la fenêtre lui donnaient presque l'air d'être en vie… « Si seulement », pensa-t-il « ils pourraient nous dire ce qui ne va pas, ici. »
Kanda, de son côté, déambulait maintenant au cœur de la chapelle. Il laissait aller son regard le long des murs de pierre, remontant jusqu'au plafond pour former de larges voûtes où étaient peintes de nombreuses fresques aux teintes dorées. Des scènes de banquets, des saints et des angelots décoraient tout le plafond de l'église. Alors qu'il détaillait les peintures, il fut soudain envahi d'un doute, comme s'il avait l'impression qu'il manquait quelque chose. Il se retourna vers Allen, les yeux toujours rivés sur les vitraux, qui ne semblait avoir rien remarqué. Un malaise commençait peu à peu à l'envahir, aussi, il posa la main sur son fourreau, regardant autour de lui, cherchant l'origine de ce ressentiment. Le silence était oppressant. Le silence… Une goutte d'eau dégoulina le long d'un mur, son clapotis résonna contre les parois de l'église lorsqu'elle vint plonger dans la coupelle d'eau bénite. Kanda comprit. C'était ce silence qui le dérangeait tant. La voix du prêtre ne retentissait plus, il s'était tût. Son instinct, sûrement, lui cria de se mettre à l'abri immédiatement. Il retourna vers Allen en quatrième vitesse :
« Moyashi, y'a un problème. »
Le symbiotique se retourna vers lui, inquiet :
« Quoi ? Qu'est ce qu'il se passe, Kanda ?
-Le prêtre, il ne parle plus. J'ai un mauvais pressentiment, faut qu'on se planque. »
Les paroles du japonais eurent pour effet de faire redoubler l'angoisse d'Allen, déjà bien peu à l'aise entre ces murs lugubres. Il regarda autour de lui, se sentant lui aussi envahi par cette oppressante sensation de silence. Brusquement, et à sa plus grande surprise, Kanda le saisit par le bras sans un mot et l'entraîna à l'intérieur du confessionnal. Au moment où il referma la porte sur eux, le claquement léger du bois fut couvert par le grincement sourd de la porte principale qui s'ouvrit en grand.
Le cœur cognant dans sa poitrine et le souffle court, Allen eut d'abord du mal à comprendre ce qui venait d'arriver. Peu à peu, il devina que Kanda avait eu un éclair de lucidité en ce précipitant là-dedans pour les cacher tous les deux, et il réalisa aussi que celui qui venait d'entrer dans l'église en poussant les portes avec fracas n'était autre que le prêtre. Il déglutit difficilement, apercevant la silhouette sombre qui se détachait dans la lumière du jour, pénétrant maintenant à grands rayons à l'intérieur de l'édifice.
Son cœur manqua un battement lorsque, dans un sifflement aigu, son œil gauche s'activa.
La grande silhouette fit un pas à l'intérieur. Dans ses bras, il tenait quelque chose. Une autre forme, certainement sans vie au vu de ses membres désarticulés qui pendaient lamentablement. Les deux garçons retenaient leur souffle, stupéfaits par la scène dont ils étaient témoins. Kanda avait bien vu l'œil d'Allen se déclencher à l'instant où la figure du prêtre était apparue devant eux dans l'encadrement des grandes portes de bois, entourée de lumière. Ça ne pouvait être que lui, c'était ce soit-disant religieux qui n'était pas humain. Interdits, ils le regardèrent s'avancer, leur cœur battant jusque dans leurs oreilles tant leur appréhension était grande.
Allen ne pouvait détacher les yeux de la forme sans vie que le démon tenait entre ses bras. Un animal ? Non… Un enfant ? Il n'en était pas tout à fait sûr, l'intensité de la luminosité extérieure les rendant de nouveau aveugle dans la pénombre de l'église.
Plus oppressante encore que la peur de savoir ce qu'il étreignait contre lui, la crainte de se faire découvrir. L'angoisse que le démon flaire leur odeur, entende les battements lourds de leurs cœurs ou leurs respirations saccadées difficilement contenues.
Mais il n'en fut rien. Le prêtre continuait d'approcher, lentement, jusqu'à arriver au centre de l'église, en plein milieu du transept. Dès lors qu'il avait pénétré au sein du bâtiment, l'atmosphère avait changé. L'humidité fraîche conservée par les pierres s'était transformée en une chaleur pesante, faisant bourdonner les oreilles des exorcistes, comme un signal brouillé. Leurs yeux avaient beau s'adapter à l'obscurité, elle persistait comme si les fenêtres avaient soudainement été recouvertes d'un drap épais, empêchant toute lumière de se faufiler.
À quelques pas seulement de l'hôtel, l'homme s'immobilisa avant de se baisser, posant la silhouette inerte sur le sol. S'accroupissant, il sembla se mettre à soulever quelque chose, ses muscles se gonflant et se contractant sous l'effort. Le raclement de la pierre contre le sol informa les deux exorcistes qu'il venait de déplacer une dalle.
C'est à ce moment qu'Allen plaqua une main contre son nez, fermant les yeux, envahi par l'effluve nauséabonde qui submergea presque immédiatement le lieu. Cette odeur de charogne venait donc d'en dessous… Et ce corps sans vie qu'il avait amené avec lui… Allait-il l'y jeter ? Qu'est ce qui se trouvait sous cette dalle ? Au vu de la senteur se faisant de plus en plus enivrante, ce n'était sûrement pas le premier corps qui était déposé ici.
L'anglais n'eut pas le temps de se laisser plus aller à ses pensées, un nouveau relent, plus intense cette fois, lui donna un haut le cœur. À ses côtés, Kanda n'avait pas l'air de mieux faire face à cette infection. Le bras replié devant le bas de son visage, son autre main serrant le manche de son arme, Allen pouvait distinguer ses traits crispés dans l'obscurité, il pouvait presque sentir qu'il était aussi tendu que lui.
Se faisant violence, Allen tourna de nouveau son visage vers la scène, essayant de distinguer tant bien que mal les mouvements de l'homme. Celui-ci semblait s'enfoncer dans le sol, peut-être descendait-il un escalier secret qui se trouvait sous la dalle qu'il venait de déplacer, mais le symbiotique eut à peine le temps de le voir disparaître que ses yeux furent attirés comme malgré eux vers les vitraux.
D'abord, il parut ne pas comprendre. Puis la peur s'empara de lui avec plus de puissance, le saisissant à la gorge, comme une main qui le serrerait si fort qu'elle l'empêcherait de respirer. Sur les fenêtres, les images religieuses des saints et des apôtres avaient disparu. Les couleurs vertes et bleutées étaient remplacées par des tons pourpres, sombres, presque noirs. À la place de la Vierge, on distinguait clairement une figure démoniaque, sa tête surplombée de deux cornes noires, ses yeux rouges traversant le jeune homme de toutes parts. Aux pieds de la bête, une masse informe de corps, de bras, de visages ensanglantés et déformés par la douleur. Le réalisme le frappa de nouveau, mais cette fois, il se sentait en danger. Le démon avait pris possession de cette église, l'Akuma qui avait fait son nid dans ce village n'était pas un simple niveau un comme ils avaient l'habitude d'en combattre si souvent. Celui-ci était surpuissant, au point que dès lors qu'il entrait dans ce lieu saint dont il avait fait son antre, celui-ci changeait et se dématérialisait pour s'adapter à sa lourde puissance démoniaque.
Allen n'avait plus qu'une idée en tête, qui se répétait en boucle dans son esprit : fuir. Partir d'ici le plus vite possible. La peur lui tordait l'estomac, l'odeur nauséabonde lui faisait tourner la tête. Il s'était rarement senti aussi mal, comme s'il se trouvait au bord d'un ravin et qu'il n'avait pas d'autre choix que de plonger la tête la première dans le vide. Ses jambes tremblantes le lâchèrent, et alors qu'il tombait à terre, Kanda le saisit de nouveau par le bras pour le rattraper.
« Hé, Moyashi, qu'est ce que tu fous ? Souffla-t-il, relève-toi.
-Kanda… Il arrivait à peine à articuler, allons nous-en d'ici. »
Le japonais le regarda comme si un troisième œil venait de lui pousser au milieu du front. Il semblait moins affecté que lui par cette atmosphère pesante. Peut-être n'avait-il même pas remarqué que les dessins des fenêtres avaient changé.
« Et puis quoi encore ? Il faut qu'on aille voir ce qui se trame là-dessous.
-Mais les vitraux, Kanda... »
Il avait à peine soufflé cette dernière phrase, si bien que le japonais ne parut pas l'entendre, tournant de nouveau les yeux vers le trou où avait disparu le prêtre quelques secondes plus tôt.
« Il ressort. »
Toujours à terre, Allen se raidit. La peur de se faire découvrir était encore bien présente. Il ne comprenait pas ce sentiment. Lui qui n'avait jamais peur d'aller au combat, pourquoi se sentait-il si affaibli, là, maintenant ? Pourquoi était-il si effrayé ? Peut-être que la force du monstre était telle qu'elle se répercutait sur eux… Mais pourquoi Kanda ne semblait-il rien ressentir ?
Le japonais suivait du regard l'homme qui prenait maintenant le chemin inverse, les mains vides, ne le quittant pas des yeux une seule seconde. Marchant en direction de la sortie, la lumière du jour se reflétait totalement sur lui, et il pouvait apercevoir son visage. Des traits humains, quelques peu étranges et déformés mais il n'était pas si différent que n'importe quel autre… L'enfoiré avait bien choisi sa cible. Il se demanda pendant un instant comment était l'Akuma à l'intérieur. Au vu de la réaction du Moyashi, il devait être épouvantable. Il pouvait la sentir, même s'il ne le voyait pas, sa puissance était colossale. À cette simple pensée, il sentit un long frisson lui courir le long de l'échine.
Un bruit sourd retentit et la lumière qui baignait les lieux disparut, laissant de nouveau l'intérieur de l'église dans le noir le plus total. Peu à peu, la chaleur pesante qui baignait dans l'air se dissipa, laissant place à la fraîcheur humide de la pierre. Les vitraux retrouvèrent leurs motifs originaux, les rayons passant à travers eux, venant mourir sur le sol dans de multiples tâches de couleurs.
Allen se releva difficilement, s'aidant d'une main contre la paroi du confessionnal dans lequel ils étaient resté cachés. Kanda en ouvrit la petite porte, observant les alentours avec méfiance avant d'en sortir complètement. La forte odeur de mort régnait encore dans l'espace, mais l'ouverture avait été refermée. Le japonais se dépêcha de se rendre là où le prêtre était entré dans le sol quelques minutes plus tôt, s'agenouillant, tâtant les dalles en essayant de retrouver celle qui menait au sous-sol.
Le symbiotique, lui, ne se sentait pas vraiment mieux. L'envie de vomir ne le quittait pas, il ne pouvait plus supporter ces relents âcres qui lui retournaient l'estomac. Voyant Kanda agenouillé au sol à la recherche du passage, son inquiétude redoubla.
« Kanda, il est parti. On s'en va, je... »
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que l'épéiste avait soulevé la lourde dalle en pierre, délivrant une nouvelle vague d'émanation qui envahit aussitôt l'église. Il se tourna vers Allen, le regard dur :
« On entre. »
Et sans un mot de plus, il s'enfonça dans le sol, suivant le chemin emprunté plus tôt par le prêtre, ne laissant d'autre choix à Allen que de le suivre dans cette descente aux enfers.
Voili voilou. Alors? Ça vous plaît toujours ?
Sinon, comme c'est l'époque des partiels (argh) et que je devrais, éventuellement, réviser un peu, histoire de, je pense que je vais poster les nouveaux chapitres toutes les deux semaines. Ça me laisse le temps de prendre de l'avance comme ça.
A plus :)
