Kintsugi (fin alternative au chapitre 2)
Will gisait sur le lit, inconscient. Le psychiatre eut pour lui quelques gestes affectueux, puis regarda les deux seringues restantes sur la table de nuit : le paralysant musculaire, et le chlorure de potassium qui arrêterait son cœur. Il n'avait pas envie de lui injecter ça dans les veines. L'idée de partir avec lui alors qu'il était encore inconscient lui traversa l'esprit, même si ça ne ferait sans doute que repousser l'inévitable, étant donné que Will voulait en finir. Hannibal comprenait ses raisons, et il ne voulait pas voir dans ses yeux la même déception teintée d'horreur que celle qu'il avait perçue dans les yeux de Bella, lorsqu'il l'avait ramenée de la mort. Pourtant, il fit disparaître les seringues et prépara leur fuite pour l'Europe. Le profiler prendrait ça comme une nouvelle trahison, il le savait. Il savait aussi qu'il pourrait vivre avec ses reproches, mais n'était pas si sûr de pouvoir vivre sans lui. Il avait également le mince espoir de pouvoir le faire renoncer à son funeste projet, avec beaucoup de patience, et en lui montrant de façon concrète l'amour qu'il lui portait comme il ne l'avait encore jamais fait.
Après avoir installé son corps inerte dans la voiture, il démarra, direction le port qui se trouvait à plusieurs jours de route. Pendant la majorité du voyage, il dormit très peu et Will beaucoup. Pour éviter qu'il ne s'agite, il lui réinjectait de temps à autre un peu de tranquillisant en ignorant ses regards de reproches, et sans culpabiliser. Malgré sa mine réprobatrice, le père endeuillé n'essayait pas de fuir le contact de l'aiguille, et Hannibal savait qu'il accueillait son état de semi-inconscience avec soulagement. Néanmoins, cela ne pouvait pas durer éternellement et il diminua progressivement les doses pour le faire revenir à son état normal, en redoutant sa réaction. Il craignait qu'il ne s'oppose à lui par la force et tente de mettre fin à ses jours, mais ce ne fut pas le cas. Malgré ça, ses inquiétudes ne disparurent pas pour autant : l'absence de réaction de Will et son apathie étaient plus que préoccupantes. Pendant plusieurs jours, ils ne se parlèrent pratiquement pas, et s'occupèrent de leurs besoins vitaux machinalement, jusqu'à atteindre le port.
La seconde partie du voyage, en cargo, ne fut pas bien différente de la première. Leurs interactions continuèrent à être réduites au strict minimum alors qu'ils partageaient la même cabine minuscule, mais Hannibal n'en pris pas ombrage. Il savait que Will avait besoin de temps pour lui pardonner de ne pas l'avoir aidé à mourir comme il le lui avait demandé, et il ne le poussa pas à lui parler. Il resta juste attentif au moindre éventuel changement dans son attitude, mais de ce côté, c'était le calme plat. Will ne pleurait pas, ne criait pas, ne l'accablait pas de reproches : il semblait juste perdu dans ses pensées, quand il ne dormait pas. Le médecin qui détestait l'inactivité passa donc une bonne partie du périple à lire ou à se promener dans les galeries de son palais mental, où il trouvait toujours quelques distractions bienvenues. Le capitaine du navire était une bonne connaissance, en qui il avait toute confiance, et ils ne furent pas dérangés une seule fois de tout le voyage.
À leur arrivée en France, l'état du profiler n'était guère brillant. Il était amaigri et toujours mélancolique, mais il ne se montrait pas non plus totalement indifférent à ce qui l'entourait, et son compagnon de voyage avait bon espoir de pouvoir l'aider, une fois qu'ils seraient installés dans leur nouvelle demeure. L'homme en pleine dépression avait avant tout besoin d'un cadre fixe et de calme, Hannibal avait donc fait l'acquisition, malgré son amour pour les grandes villes, d'une petite maison de campagne située près d'une rivière où le poisson abondait. Will aima tout de suite l'endroit, et après avoir acheté le matériel nécessaire, reprit son hobby favori. Choisir un lieu de vie agréable n'était cependant qu'une des nombreuses choses que le médecin comptait faire pour son époux (administrativement, il l'était).
Alors que ce dernier se languissait à la fenêtre en regardant la pluie tomber, une semaine après leur emménagement, Hannibal attira son attention et plaça dans ses mains une tasse en porcelaine dont le rebord bleu était garni de délicats motifs fleuris.
― Encore la même vieille expérience, critiqua le brun.
― Faites cela pour moi Will. Montrez-moi comment vous vous sentez.
Le concerné poussa un soupir d'agacement puis lâcha la tasse qui se brisa en mille morceaux sur le sol.
― Je vous remercie, lui dit Hannibal, et il récupéra les innombrables éclats.
― À quoi cela nous avance-t-il ?
― Vous le découvrirez plus tard.
― Vous allez recoller les morceaux? C'est inutile. Même si je vous sais assez minutieux pour avoir un rendu propre, ce sera toujours une tasse brisée.
― Peut-être.
― Ce sera tout ? Je voudrais être seul.
Hannibal marqua son assentiment d'un signe de tête, puis dit :
― En cas de problèmes, n'hésitez pas à m'appeler, je resterai toujours joignable.
― Mmh mmh... bonne journée, Hannibal, répondit Will, expéditif, mais il le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il soit sorti.
Le psychiatre avait abandonné son métier pour exercer celui de médecin généraliste, et obtenir une licence portant son nouveau nom, Léandre Duval, n'avait pas été aussi ardu qu'il l'avait craint. Comme l'avait dit un jour Bédélia DuMaurier, il avait des agents dans le monde, et il connaissait des personnalités haut placées. Il lui avait suffi de réclamer le paiement d'une vieille dette pour obtenir tout ce dont il avait eu besoin, y compris les papiers d'identité de son « époux », Adam Rivière Duval. Will était supposé être d'origine française, mais avoir vécu en Angleterre jusqu'à présent, d'où ses difficultés à parler la langue du pays, même s'il progressait vite.
Le cabinet de médecine générale où travaillait Hannibal se trouvait dans un bâtiment où l'on effectuait majoritairement des prises de sang, et était composé de trois pièces qu'il partageait avec une jeune femme qui venait d'obtenir son diplôme. Cette dernière était pleine d'assurance, parfois un peu trop enjouée à son goût, mais elle était professionnelle et aimable, et il l'appréciait. Ses journées là-bas étaient tranquilles, et si son travail ne le passionnait pas, il lui permettait de créer un semblant de normalité dans sa nouvelle vie, ce qui était parfait car Will avait besoin de normalité bien dosée pour pouvoir surmonter ses multiples traumatismes. Pour cette raison précise, Hannibal aurait souhaité qu'il trouve un emploi, mais l'ex profiler disait ne pas se sentir prêt et fuyait tout contact humain autre que le sien. Hannibal redoutait d'un jour retrouver son corps sans vie en rentrant chez eux, et devait vivre avec cette angoisse. Ils avaient eu une longue discussion à propos du suicide, et il lui avait soutiré la promesse de ne pas passer à l'acte en son absence. Le pêcheur lui avait donné sa parole, mais Hannibal n'était pas dupe : il ferait ce qu'il voudrait, et il ne lui demanderait certainement pas la permission.
Après sa journée de travail, le docteur se rendit dans un refuge et fit l'acquisition d'un jeune berger allemand déjà propre et bien éduqué, dont le maître très âgé venait de décéder. Le chien avait déjà une puce et ses vaccins étaient à jour. Après avoir doucement approché l'animal, et fait connaissance avec lui, Hannibal le fit monter dans sa voiture. Il pensa brièvement aux poils qu'il laisserait sur les sièges, puis repoussa la pensée. Il essayait d'attacher moins d'importance aux petits détails pour se concentrer sur des choses plus essentielles. Il savait que le brun aimerait le chien, mais aussi qu'il n'accueillerait pas le geste avec enthousiasme, et il ne se trompait pas. Il poussa la porte de leur maison, et ne s'étonna pas de trouver l'homme en train de faire de la mécanique dans le salon. Celui-ci savait que ça l'agaçait, mais Hannibal ne chercha pas la confrontation, décidant de voir les choses sous un angle positif : plutôt que de rester inactif à ressasser ses souvenirs douloureux, Will s'occupait.
― Bonsoir Will.
― Bonsoir... Vous m'avez acheté un chien ? Vous pensez que, comme par magie, je vais redevenir celui que j'étais à son contact ? l'agressa immédiatement l'ex profiler, en essuyant ses mains noircies par ce qui devait être de l'huile.
― Je suis un homme de sciences, je ne crois guère en la magie. Et non, je ne l'ai pas acheté que pour vous.
― Vous comptez vous en occuper ?
― Absolument. Son ancien propriétaire lui a donné le nom follement original de Wolfy, voudriez-vous le baptiser autrement ?
― Non, Wolfy c'est bien. De toute façon, ce sera davantage votre chien que le mien... dit Will, en caressant néanmoins l'animal curieux qui venait le renifler.
― Pourquoi ?
― Si mes chiens sont morts, ce n'était pas seulement la faute de Dolarhyde. C'était aussi la vôtre. Un jour, vous me prendrez Wolfy, comme vous m'avez pris tout le reste.
― Tous vos chiens n'ont pas trouvé la mort cette nuit-là, et je ne suis plus cet homme à présent.
― Je sais, Alana a récupérés ceux qui ont survécu. Ils ne sont plus à moi, désormais. Et je doute que vous ayez véritablement changé... Je vous laisse, je n'ai plus envie de discuter.
Hannibal soupira mais ne protesta pas, et retrouva pour la première fois depuis des années le réconfort que pouvait procurer un animal quand Wolfy vint s'allonger contre son flanc, le soir même. Autrefois il n'aurait jamais toléré qu'un chien prenne ses aises sur son lit, mais aujourd'hui, il n'avait ni le courage ni l'envie de le repousser, et il finit par s'endormir la main enfouie dans sa fourrure. Il se leva tôt le lendemain pour le promener malgré le grand jardin qu'ils possédaient, et où le chien aurait pu faire ses besoins. Will ne s'était pas levé, et il ne le dérangea pas, partant immédiatement au travail. Après sa journée, il alla acheter des jouets, des os, un panier et de la nourriture pour le berger allemand, qui la veille, avait partagé leur repas. Lorsqu'il rentra, la maison était vide de tout occupant, et il se dirigea naturellement vers le potager où Will était en train d'arroser les plantations tout en lançant au chien un jouet de fortune, qu'Hannibal identifia comme un simple bout de bois. Wolfy bondissait avec bonheur dans les hautes herbes du jardin, puis rapportait le bâton à son maître qui le gratifiait d'une caresse avant de poursuivre le jeu. Le berger allemand l'abandonna cependant brièvement pour venir saluer son autre maître, en sautant sur lui de façon un peu trop énergique au goût de ce dernier.
― Assis, Wolfy... Assis ! Là... c'est bien.
Hannibal le récompensa en le grattouillant entre les oreilles, puis lui donna un os à ronger avant de venir aider « Adam », qui toléra sa présence. Même si le froid entre eux persista un long moment, le psychiatre ne se découragea pas, et il grappilla peu à peu quelques bribes d'affection de la part de son ancien patient, en rappelant à son souvenir les bons moments qu'ils avaient partagés. Il s'ingéniait à trouver de nombreuses sorties ou occupations qu'ils pouvaient partager, et découvrit que leurs goûts se croisaient ou se recoupaient plus souvent que ce qu'il avait d'abord imaginé. Lorsque ce n'était pas le cas, il s'intéressait malgré tout aux choses qui plaisaient à Will, comme la mécanique et le hard rock. Il emmenait son « mari » à tous les concerts, expositions, représentations théâtrales ou opéras auxquels ce dernier voulait bien assister, mais passait aussi de longues heures avec lui au bord de la rivière à pêcher, et à disséquer les vieux souvenirs qui devaient l'être. Il ne répondait plus à une question par une autre question, et tachait de se montrer aussi direct que Will l'était.
Après six mois de cette vie plus simple, plus douce et qui n'était pas sans rappeler à l'empathe ce qu'il avait connu avec Molly, le contact avec le cannibale lui semblait relativement naturel, et n'était plus une source d'anxiété. Même s'il savait à qui il avait affaire, il ne redoutait plus un soudain retournement de situation, ou une pression quelconque pour le faire commettre des actes qu'il n'avait aucune envie d'accomplir. Hannibal avait laissé de côté la manipulation, et ce, même de manière affective. Il n'essayait jamais de le culpabiliser, respectait ses silences, et ses besoins occasionnels de s'isoler totalement. La vie avec lui commença doucement à ressembler à de la vraie colocation, et Will ne pouvait nier être touché par ses multiples efforts pour lui rendre la vie plus douce, et panser ses plaies à l'âme. Hannibal était attentionné sans jamais être oppressant et il avait pour lui des petits gestes quotidiens typique de ceux qui existaient dans un couple : il lui laissait de petits mots lorsqu'il s'absentait, et parfois quelques subtils arrangements floraux. Il faisait aussi régulièrement des plats pas du tout gastronomiques mais qu'il aimait, lui offrait son aide pour diverses tâches, et lui ramenait même l'équivalent français de son « abominable after-shave » lorsqu'il se chargeait des courses. Will n'avait jamais été bon avec les sentiments, ni pour savoir où il se situait par rapport aux autres, mais il pensait que cette nouvelle relation pouvait être qualifiée au minimum d'amitié, sans erreur possible.
Il avait également perçu depuis peu de nouveaux gestes plus ambigus de la part d'Hannibal, mais ne savait pas encore quoi en penser. Il aimait que le quinquagénaire lui frôle les mains, lisse distraitement un pli sur sa chemise, ou remonte ses lunettes sur son nez. Même s'il avait eu besoin d'un long moment de solitude, le contact humain commençait à lui manquer, et il reprit le travail, comme réparateur dans un port à environ quarante minutes de trajet de chez eux. C'était un bon emploi, qu'il appréciait et qui lui laissait du temps libre, qu'il passait souvent avec Wolfy qui bien sûr, était son chien autant que celui d'Hannibal, quoi qu'il ait pu dire lors de son arrivée. Les bons souvenirs commençaient à agir comme un baume sur son cœur brisé, et il recommençait à éprouver de la joie au simple fait d'être en vie.
Un soir, il y eut du cochon parleur pour le dîner, qu'il avait lui-même achevé sous le regard curieux, fier et étrangement bienveillant d'Hannibal. Will aimait tuer en de rares occasions, et il le vivait bien. Il ne faisait plus de cauchemars à ce sujet. Il avait quelques critères bien définis pour le choix de ses victimes, la maltraitance animale en premier lieu, et il les imposait au cannibale. Même si ce dernier eut du mal à accepter que Will définisse des limites pour les meurtres qu'ils commettraient, ensemble ou séparément, à cause de son ego, il s'y plia. Il n'était plus question de tuer quelqu'un qui serait uniquement impoli à présent : l'empathe exigeait que la victime soit malveillante. Le crime ne devait pas forcément être de nature violente, et le choix de leurs rares proies étaient souvent accompagné d'un affrontement verbal, d'une sorte de jeu pour avoir le dernier mot, et où le but était de rallier l'autre à sa cause. Rien de tout cela n'était éthique, et Will en avait bien conscience, mais ça lui convenait.
D'un point de vue extérieur, rien ne laissait deviner sa part sombre, et à présent qu'il était légèrement plus sociable qu'avant, il était apprécié de leurs voisins, et de leurs quelques connaissances en ville. Il était vu comme un homme doux et charmant, de même que son compagnon.
Sans qu'il n'y prenne vraiment garde, après un peu plus d'une année de vie passée avec le médecin, leur proximité physique s'accentua. Alors qu'il massacrait un célèbre compositeur au clavecin, dont il jouait un peu pour se distraire, il ne fut pas surpris de sentir les mains d'Hannibal se poser sur les siennes. Ce dernier le guida, tandis que Wolfy les observait, aboyant ou hurlant lorsqu'il commettait malgré tout des erreurs. Will était quelque peu vexé que le chien possède une oreille plus musicale que lui, mais les caresses du médecin sur ses poignets le distrayaient agréablement de ses pensées auto-dépréciatives. Lorsque le Lituanien posa ses lèvres sur les siennes, Will ferma les yeux, et pressa doucement sa bouche contre la sienne en retour. Il n'avait jamais considéré la possibilité qu'Hannibal devienne son amant, ni même qu'il soit attiré par lui physiquement, et il n'en était toujours pas sûr. Le baiser était chaste, doux comme une caresse et c'était davantage un geste affectueux qu'autre chose pour le cannibale, du moins, c'était ce qu'il se disait.
Alors que le baiser se prolongeait longuement pour un geste simplement réconfortant, un long frisson couru le long de la colonne vertébrale de Will, faisant naître une douce chaleur dans le bas de ses reins. Sa libido n'avait jamais été aussi faible qu'au cours de l'année écoulée, les pensées négatives et l'apathie ayant fortement joué, mais elle commençait, comme lui, à se porter mieux. Le baiser était loin de le laisser indifférent. Sans redouter la réaction d'Hannibal, il posa une main sur sa nuque et poussa sa langue dans sa bouche, prenant ce qu'il désirait. L'ancien psychiatre avait l'esprit ouvert : au pire, il lui dirait l'aimer sincèrement mais ne pas éprouver ce genre d'attirance pour lui, au mieux, et ça semblait être la direction que prenait leur échange, il en aurait envie lui aussi. Le baiser se prolongea de longues minutes, et lorsqu'il prit fin, Will regarda le médecin dans les yeux et y lu un mélange de désir et de surprise. Leurs mains se retrouvèrent, et ils se dirigèrent vers la chambre la plus proche, la sienne. Ils s'aidèrent mutuellement à se dénuder, prenant le temps de s'effleurer, de se caresser et de se découvrir.
Le désir que l'ex profiler ressentait était une agréable surprise, non pas que le médecin ne soit pas bel homme, mais il n'avait jamais pensé à lui comme ça tant les barrières entre eux avaient été nombreuses. Leur relation avait d'abord été spirituelle, juste cordiale à ses débuts, jusqu'à ce qu'ils apprennent à tisser des liens amicaux à leur façon bien à eux. Peu à peu, le lien s'était approfondi, à la fois malsain et libérateur. Plus Will était proche d'Hannibal, plus il s'éloignait des conventions et des normes qui l'avaient toujours oppressé. Hannibal avait brisé les chaînes qui l'avaient empêché de penser totalement par lui-même, trop soumis à la notion de justice pour songer à se protéger. Il n'avait jamais pu dire non aux demandes d'aides de Jack, alors même qu'il se savait trop fragile pour ce qu'il lui demandait de faire. Maintenant, il pouvait dire non à n'importe qui, Hannibal y compris. Il était devenu fort, ou plutôt, il avait la possibilité de l'être. Une année de soins et d'attention n'était pas suffisante pour le reconstruire, mais cela viendrait.
Les blessures passées avaient affûté comme un outil son empathie, qui avait été autrefois comme une sorte d'éponge qu'Hannibal et Jack avaient plongée au fond du seau de la noirceur humaine, encore et encore, la faisant se gorger d'horreur. Maintenant, elle était comme une pierre à deux facettes : une poreuse pour absorber et une lisse pour se protéger, et il pouvait la tourner dans le sens qui lui convenait à loisir.
Il était libre et tout ce qu'il souhaitait pour le moment, c'était sentir le corps brûlant du médecin contre le sien. Les barrières étaient tombées les unes après les autres, toutes sauf une. Il pouvait la laisser de côté pour un temps, pour des années peut-être même. Alors que le plaisir faisait vibrer chacun de leurs nerfs, et les laissaient tous deux nus et vulnérables, Will se surprit à espérer que l'amour qu'il s'autorisait enfin à ressentir pour Hannibal prendrait un jour totalement le pas sur la haine brûlante qui était la sienne.
Plus tard, après qu'ils aient longuement paressé au lit, et qu'ils se soient lavés l'un l'autre, Hannibal donna une petite boîte à Will qui l'ouvrit alors qu'il était encore nu. À l'intérieur, brillait la tasse en porcelaine qu'il avait laissé tomber sur le sol. Il la prit délicatement et la souleva à la hauteur d'yeux en souriant : Hannibal l'avait reconstituée, et elle était marbrée de fines lignes étincelantes.
― Le kintsugi, expliqua le médecin, est l'art japonais de la réparation à la laque d'or.
― C'est magnifique, souffla Will, ses doigts caressants l'ouvrage.
― Tout comme toi.
Un nouveau sourire étira les lèvres de Will, heureux que le vouvoiement ne soit plus de mise.
Notes : Merci à Maeglin Surion pour la correction =) !
Léandre signifie lion (parce que le lion n'est pas dans la pièce, éhéhé), pour Adam, c'est le nom d'un personnage joué par Hugh Dancy.
