Chapitre 3
Au petit matin, je découvris Kame au bord du lit. Il dormait sur le ventre, les avant-bras cachés sous l'oreiller. Il ronflait légèrement, la bouche entrouverte, un léger filet de salive coulait sur le tissu. J'hésitai à sortir mon téléphone et à marquer cet instant de sérénité. Son visage était détendu, son front lisse de tout stress.
La relation que j'avais avec lui avait toujours été ambiguë. Nous nous apprécions au point de nous haïr. Dès notre rencontre, il avait été mon soutien silencieux, le confident de mes angoisses et mes déboires que je n'osais pas dévoiler à mes deux plus proches amis. Jin, lui et moi habitions sur la même ligne de train et prenions souvent la même rame le soir pour rentrer chez nous. Il arrivait parfois que Jin dorme à la maison mais Kame avançait toute sorte de raisons et refusait de mettre les pieds chez moi.
J'avais continué mes relations avec mon senpai faisant fi de mes réticences. J'étais ambitieux, têtu et persévérant, trois atouts importants dans ce métier. J'apprenais les filons du jeu d'acteur et gravissais les échelons pour atteindre mon objectif. Je pouvais déjà bomber le torse avec la participation dans plusieurs drama qui m'avaient valu de recevoir des prix avant mes 20 ans. Malgré tout, je gardais un côté crédule qui me joua plusieurs fois des tours.
Le soir, je restais plus longtemps dans la salle de danse pour parfaire les pas appris dans la journée. Je laissais croire à Jin et Ryo que je prenais des cours supplémentaires pour me perfectionner. Cependant, dès que j'étais sûr que personne ne me dérangerait, je rangeais vite mes affaires et rejoignais mon senpai dans une salle obscure du bâtiment. J'obéissais ses demandes les plus variées. Il devenait de plus en plus exigeant chaque jour, m'entraînant dans une spirale qui, même si j'avais la volonté d'y échapper, me gardait prisonnier. Sous le prétexte de me protéger des autres sentais, il maintenait son emprise, profitant de mon admiration, et me promettait mille et une étoiles. A l'époque, j'avais besoin d'un référent masculin. Le fait que seul trois ans nous séparaient ne me dérangeait pas. Je n'aimais pas ses attouchements pourtant, je le laissais faire parce que je ne voulais pas le décevoir.
Un soir, il me donna rendez-vous dans un club privé à Roppongi. J'avais peur de m'y rendre n'ayant pas l'âge autorisé mais il me convainquit si bien que je mentais à ma mère et l'informait que je dormais chez un ami. Je n'avais mis personne au courant de l'endroit où je devais aller.
Je me faufilai dans les rues animées, longeant les murs, la tête cachée par la capuche de ma veste qui couvrait une partie de mon visage. Des passants, employés de bureau ou cadre en costume trois pièces, mallette à la main, marchaient, tête baissée dans l'espoir de passer incognito. Le vent rafraîchissait l'atmosphère annonçant les premières gelées. Je gardais mes mains au fond des poches pour les maintenir au chaud. J'arrivai devant une ruelle étroite éclairée par un seul lampadaire. L'escalier bétonné, encaissé entre deux bâtiments à 2 étages descendait vers un sas sombre et étréci. J'hésitais à y descendre. Le lieu ne m'inspirait pas confiance.
J'étais un peu en avance. J'oscillai d'une jambe à l'autre, surveillant les alentours en gardant un œil sur ma montre. Je sursautai quand je sentis que quelqu'un tapotait sur mon épaule. Je me retournai vivement et fis face à un homme d'âge moyen. Son sourire, éclairé par l'unique éclairage, dévoilait des dents abîmées. Je reculai, effrayé.
— Bonsoir. Tu es bien Yamashita-kun ?
Surpris que cet inconnu connaisse mon nom, j'acquiesçai silencieusement.
— Je t'attendais. Viens, il t'attend en bas. Il a préféré m'envoyer, question d'incognito. Tu comprends, n'est-ce-pas ?
Sa voix se voulait douce mais mon oreille, habituée aux sonorités musicales, perçut un "je ne sais quoi" qui me fit frissonner. Une petite voix me disait que je ne devais pas lui faire confiance, pourtant je me laissais pousser en avant. Les lourdes portes en fer se refermèrent dans un bruit sourd suivi de panneaux rembourrés qui bloquaient la musique assourdissante. L'odeur de la fumée de cigarette me prit à la gorge. Je réprimais une toux dans ma main retournée, paume en l'air. Mes yeux s'habituèrent à la pénombre et je distinguais les rares personnes présentes, accoudées au comptoir qui tournèrent la tête vers nous.
La salle était étriquée entre le bar qui longeait le mur droit sur la moitié, les hauts tabourets qui permettaient d'être servi au comptoir et les cinq tables carrées placées le long de l'autre mur. Plus de 12 ans après, je me demandais pourquoi le détail de chaque meuble, chaque décoration était encore si vivace dans mon esprit alors que ce souvenir avait été enfoui au plus profond de moi. Comme je ne voyais pas mon senpai, je ralentis mon allure. L'homme devait sentir mon hésitation car il murmura à mon oreille :
— Il est dans l'espace VIP.
Il me montra une porte cachée derrière le bar. Il l'ouvrit d'une main, l'autre tenait toujours mon épaule pour me retenir. Les battements de mon cœur s'accélèrent. Ça ne sentait pas bon. Je secouai mon épaule pour me dégager de son étreinte et rejoindre la sortie mais il me bouscula si fort que je tombais sur mes genoux. Je me rattrapai avec mes mains pour éviter de cogner ma tête. Ma capuche se rabattit en arrière sous la chute et je découvris plusieurs paires de jambes. Je levai les yeux, apeuré par les rires que j'entendais éclater autour de moi. Trois hommes avachis dans un canapé étaient penchés et rigolaient de ma position. Je frissonnais sous leur regard scrutateur. L'homme qui m'avait conduit me releva vivement.
— Voici celui qu'on nous a promis. Un petit gars au corps de fillette et avec un visage angélique.
J'écarquillais les yeux. Que racontait-il ? J'ouvrais la bouche pour les interroger mais à nouveau, il me devança.
— Il n'est pas là. Désolé petit. Il avait une dette à payer et il t'a vendu pour une nuit ou plus si tu nous plais.
L'horreur de ses mots me paralysa un instant. J'étais seul devant quatre personnes qui avaient envie de quelque chose que je ne pouvais pas leur donner. Je fis volte-face mais pas suffisamment rapidement. Il me rattrapa et me balança cette fois-ci directement sur les genoux des autres pervers. Je criais et me débattis espérant attirer l'attention des clients à côté.
— Tu ne veux pas jouer un peu avec nous ? Il parait que tu es un bon morceau et très malléable.
Je balançai mes jambes et frappai au hasard. Un coup sur ma tête m'assomma légèrement. Le temps que je revienne à moi, je me retrouvais entravé. Mes bras étaient maintenus en arrière, les poignets retenus par deux mains puissantes. Je bougeais mes pieds mais ils étaient eux aussi bloqués. Je les suppliai d'arrêter mais ils se moquaient de moi. Le troisième homme s'approcha de mon visage et s'empara de mes lèvres. Je me tendis, le souffle court, tandis que sa langue fouillait ma bouche. Je vivais un cauchemar et j'allais me réveiller bien au chaud sous mes couvertures. Je ne pouvais pas me faire violer. Je répétais en moi ce leitmotiv, mon esprit partait à la dérive loin de cette pièce. Pourquoi en étais-je arrivé là ? Allais-je mourir ? Pourquoi mon senpai m'avait-il trahi ? Toutes ces questions inutiles envahissaient ma tête alors que je perdais espoir.
Dans un sursaut, je mordis la langue et recommençai à tirer sur mes bras et mes pieds. Je reçus plusieurs gifles qui m'étourdirent à nouveau. A mon réveil, ma joue, mon nez et mon œil gauche me lançaient de douleur mais j'étais libre. Mes oreilles assourdis par la violence des coups distinguaient à peine les bruits d'une bagarre. Je sentis qu'on déposait sur moi un tissu. Je soulevai une paupière et aperçus au-dessus de moi, ses yeux marqués par l'inquiétude.
— C'est fini. Tu peux te relever ?
Je hochai la tête. Je m'assis, retenant les pans de la couverture contre moi. Je découvris les deux membres des KinkiKids user de leurs poings sur les hommes. Deux étaient hors circuit allongés à mes pieds dans une position bizarre. Koichi-san en tenait un autre par le col et le cognai au visage. Tsuyoshi-san, quant à lui, bourrait de coups de pied, le dernier roulé en boule sur le sol.
— Domoto-san, appelai-je.
Ma voix cassée de fatigue se perdit dans le brouhaha. Je toussai.
— Domoto-san, réitérai-je plus fort.
Ils m'entendirent et lâchèrent leurs victimes qui retombèrent dans un brut mat. Ils les surplombaient, une lueur meurtrière au fond des yeux.
— Ne vous avisez plus à toucher à un cheveu de nos juniors. Compris ?
Tsuyoshi-san se tourna ensuite vers moi. Il m'évalua du regard, balayant mon corps à moitié dénudé.
— Habille-toi.
J'avais encore sur moi un t-shirt en lambeaux qui ne couvraient plus grand-chose. Kame ramassa mon pantalon que j'enfilai prestement sans sous-vêtements. Ma veste avait survécu, je ne sais comment. Je soupirai de soulagement quand ma capuche recouvrit ma tête. J'avais honte de moi. La réalité de mon imprudence me frappa de plein fouet. Qu'avais-je fait ?
Mon compagnon me soutint les épaules et suivit l'ainé des KinkiKids qui avait pris la tête de notre quatuor. Je me sentais minable, un bon à rien qui ne valait pas la peine d'être secouru. Je ne faisais que causer des soucis, que ce soit à ma mère avec le coût de ma formation d'artiste, à mes amis ou à mes senpais qui risquaient leur carrière. Nous montâmes dans une voiture noire dans laquelle Tsuyoshi-san prit le volant. Il démarra brusquement indiquant ainsi la colère qu'il avait en lui. Le trajet de retour à la Johnny fut silencieux. Je grelottais, recroquevillé sur la banquette arrière. Tourné vers la vitre, je refusais tout contact. Je sentais le regard anxieux de Koichi-san et de Kame mais je ne voulais pas parler.
Tsuyoshi-san gara la voiture dans le parking souterrain réservé à la société. Il nous conduisit jusqu'à leur loge. Nos ainés s'assirent chacun dans un fauteuil, les jambes croisées dans une position identique. Leurs mains jointes l'une contre l'autre tapotaient avec le bout des doigts leur menton. Je savais que je ne couperai pas à aux remontrances, parfaitement justifiées. En venant me secourir, ils risquaient de se faire repérer. Johnny-sama ne rigolait pas avec les faits divers et il suffisait qu'un paparazzi ait vent de l'affaire pour mettre un terme à leur carrière.
— Alors ? Qu'as-tu à dire pour ta défense ?
Debout devant eux, je me penchai profondément, les bras le long du corps, les mains serrées sur mon pantalon, mon visage au niveau de mes genoux.
— Sumimasen. Hontouni sumimasen deshita.
Je restai ainsi des minutes qui me paraissaient des heures. Quand je commençais à perdre l'équilibre, ils m'autorisèrent à me relever.
— Je ne sais pas comment tu t'es retrouvé dans cette situation mais j'espère que tu auras compris la leçon. Arrête de jouer dans la cour des grands. Tu veux devenir une idole et être reconnu, n'est-ce pas ? Ta carrière d'acteur est lancée avec les drames que tu as faits. Alors ne fous pas tout en l'air à cause d'un senpai qui te promet monts et merveilles.
Ils parlaient à tour de rôle comme une seule et même personne. J'avais gardé les yeux baissés au sol. Je tressaillis quand je compris qu'ils étaient au courant de ma relation. Kame en retrait derrière moi s'agita. Leur avait-il avoué son identité ? Il était le seul de mes amis à l'avoir découvert.
— Tu es bien conscient que si quelqu'un te dénonçait, ce serait la porte pour toi ? C'est la jungle ici. Chacun tire dans les pattes des autres. La moindre erreur est répercutée sur tout la hiérarchie. Et puis, tu mets en danger la carrière de tes amis. Tu y as pensé ?
Je secouai la tête.
— Amuse-toi avec des jeux de ton âge. Il sera bien temps plus tard de vivre des expériences qu'elles soient hétéro ou homosexuelles. Tu es jeune. Profite de la vie tant que tu le peux.
Une main chiffonna mes cheveux hirsutes. Je levai les yeux sur Koichi-san qui s'était rapproché sans que je ne m'en aperçoive. Son sourire me rassura. Je redressai les épaules.
— Merci de m'avoir sauvé. Promis, je ne ferai plus rien qui pourrait mettre à mal mes amis.
— C'est bien. As-tu des vêtements de rechange ?
— Oui, dans mon casier près de la loge que je partage avec les garçons de ma session.
— Va te changer. Ensuite, je vous raccompagnerai chez vous. Il est tard, aucun train ne circule encore.
— Vous pouvez nous déposer chez moi. Sa mère sait qu'il devait dormir chez un ami, intervint Kame. J'ai prévenu mes parents que je rentrerai tard et serai accompagné.
Il acquiesça et regarda sa montre.
— Dans 20 Minutes à la voiture. Ça ira ?
— Oui, criions-nous en chœur.
Nous sortîmes de leur loge et nous nous dépêchâmes de rejoindre la nôtre.
— Comment as-tu su où j'étais ? interrogeai-je enfin mon ami.
— Je t'ai attendu. Je voulais te proposer de rentrer ensemble. Mais je t'ai vu sortir furtivement par l'issue de secours. Alors je t'ai suivi.
— Comment as-tu fait pour les prévenir ?
— Quand je t'ai vu emmener par le type, j'ai téléphoné à Koichi-san. C'était le seul senpai en qui je pouvais avoir confiance. J'ai eu peur qu'ils arrivent trop tard.
— Merci d'être toujours là pour moi. C'est toi le plus jeune et tu me protèges alors que cela devrait être mon rôle.
Je soupirai. Mes doutes m'assaillaient de nouveau.
— Je serais toujours là pour toi, Tomo-chan. Tu as ma parole.
Il avait tenu sa promesse mais je n'étais pas digne de l'accepter. À la suite de cet épisode, je changeai mon comportement. Je me concentrais sur mon travail et refusais tout contact avec lui tant que je le pouvais. Ce n'était pas compliqué. Nous avions intégré tous les deux des groupes de chanteurs et avions nos activités en tant que back dancers. Au lycée, du fait de nos deux ans d'écart, nous étions dans des classes différentes. Nous nous croisions entre deux spectacles ou deux enregistrements. J'étais toujours accompagné soit de Jin soit de Ryo ou de mes nouveaux comparses de NEWS.
Je soupirai en le contemplant. Pendant que ce traumatisme remontait à la surface, il s'était retourné sur le dos. Je lui avais fait beaucoup de mal. Malgré cela, il était resté fidèle à lui-même. Mon téléphone vibra dans ma main. Mon manager m'envoyait une notification pour me réveiller. Il en avait pris l'habitude l'année dernière quand je faisais ma dépression et bien que je l'avais assuré que je m'étais repris, il continuait à jouer la carte de la sécurité. Bah, cette fois, plongé dans mes souvenirs, je n'avais pas fait attention à l'heure.
Cette journée était la dernière du tournage de "5 to 9". Entre les répétitions et le tournage qui aurait lieu le soir, elle serait longue. L'équipe avait prévue de fêter le succès de ce drama dans un restaurant auquel je ne pouvais pas me défiler. Je me douchais rapidement dans la salle de bains, m'habillais de mon jean préféré et d'un t-shirt que je trouvais dans le panier à linge laissé sur la machine à laver par ma femme de ménage puis préparais un rapide déjeuner. Je fis une double portion que je protégeais d'un film plastique et la plaçais dans le réfrigérateur. J'écrivis rapidement un mot que je laissais en évidence sur la table, les clés de l'appartement par-dessus et je quittais mon logement, mon sac de sport sur l'épaule.
