Le Magicien Gris entre en scène
Pendant une semaine, je passe mes journées à lire des ouvrages en Núménoréen. C'est long, pas très intéressant et difficile parce que je suis souvent obligé d'en faire traduire des bouts par ma garde-malade. Je ne sais pas si je lui rappelle quelqu'un, mais elle s'occupe de moi comme si j'étais un gosse. Parfois, j'ai même l'impression qu'elle me considère comme son gosse. Mais ce n'est pas si désagréable. Le jour où je peux enfin me lever, j'écope d'une paire de béquilles blanches en bois, faites sur mesure. J'en profite pour demander mes habits et je récupère mes possessions à part mon pantalon qui m'a été emprunté pour être lavé et pour y réparer le trou sur la jambe. Elle ne me lâche pas d'une semelle quand je fais le tour du propriétaire et me fait une petite présentation de chaque pièce. L'espèce d'apprenti boucher de la dernière fois et revenu au moins une fois par jour et m'a finalement donné son accord pour que je me risque à l'intérieur de la maison. Sauf que lui il appelle un palais une maison. Je suis presque sûr que cette demeure s'étend sur près de deux hectares et dispose d'au moins trois étages en hauteur et deux niveaux de sous-sol. L'ensemble est construit selon un style très aéré et l'endroit où il est niché, au creux d'une vallée dans les contreforts d'une chaîne de montagne que mon infirmière appelle les « monts brumeux», respire la tranquillité et la paix. On m'a fourni un pantalon de rechange en attendant le mien et je ne trouve pas grand-chose à y redire si ce n'est qu'il est dépourvu de poches. Je me contente donc de trimballer mon calepin et mon stylo dans l'une des poches de ma chemise avec ma boîte à cigarette et mon zippo dans l'autre poche. D'ailleurs, l'elfe pousse les hauts cris quand elle me voit fumer pour la première fois. Et surtout elle ne cesse de me poser des questions sur mes cigarettes. Tracas supplémentaire parce que je ne peux pas lui avouer d'où ça sort ni comment c'est fait. Sinon, je suis sûr qu'elle va me les taxer. Je lui sers donc une gentille petite histoire sur une personne qui a inventé un système pour enrouler du tabac dans des feuilles de papier très fin et qu'il m'en a offert pour mon anniversaire. Elle me croit, mais me jette un regard qui rendrait mal à l'aise le plus endurci des fumeurs à chaque fois que je m'en allume une, ce que je fais de moins en moins souvent. À la fin de la semaine, j'ai carrément arrêté et je n'utilise plus qu'une seule béquille. Ce qui n'empêche pas ma « pseudo mère » de me suivre partout comme un petit chien. Je m'amuse d'ailleurs à boitiller de droite à gauche dans le seul but de la fatiguer, mais c'est peine perdue parce qu'elle semble increvable. Lassé par ce petit manège, j'y mets un termes. Je commence à fréquenter de plus en plus la bibliothèque car c'est le seul endroit où elle me laisse tout seul dans mon coin. Les seuls ouvrages que je suis en mesure de comprendre sont, bien évidemment, en Núménoréen et ça commence à me taper sur le système. On aurait voulu me faire effectuer un stage d'anglais accéléré qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Et pour le déchiffrage des quelques cartes de géographie que je trouve c'est carrément l'enfer. D'autant plus qu'elles sont tellement vieilles que la moitié des trucs indiqués dessus n'existent plus ou ont été déplacés. C'est aujourd'hui le seizième jour que je me suis réveillé ici et je commence vraiment à perdre espoir de rentrer chez moi un jour.
- Amon... Sûl... tower. C'est quoi encore ce truc au milieu de nulle part ?
- Ce sont les ruines de la tour d'Amon Sûl, sur le mont Venteux, m'explique une voix dans mon dos.
Je ne mets pas une demi seconde à réaliser que je ne connais pas cette voix. Je me retourne et tombe nez à nez avec un vieillard habillé avec une robe grise et un long chapeau pointu de la même couleur. Il tient un bâton dans une main et sa barbe grise est suffisamment longue pour qu'il puisse s'en faire une écharpe.
- Bonjour... Monsieur ?
- Gandalf. Gandalf le Gris, me dit-il en me tendant la main.
- Faust, Faust Ignis, dis-je en la serrant.
- Je le sais, mon ami Elrond me l'a dit.
- Ha vraiment ? C'est drôle, mais ce médecin du dimanche n'a pas jugé utile de me parler de vous.
- Dois-je comprendre que vous n'appréciez pas ses soins ?
- Le problème n'est pas là. Je lui reproche juste le manque de délicatesse avec lequel il m'examine.
- Ho ! s'exclame-t-il d'un air surpris. Vous avez dû connaître la douceur même des Valars pour émettre un jugement pareil envers le meilleur guérisseur de toute la terre du milieu.
Et-ce que je te demande si tu te promènes à poil ou si tu te trimbales en slip sous ta jupe pépé ?
- Je n'ai jamais mis en doute ses talents, au risque de me répéter.
- Je l'avais bien entendu, me répond monsieur « le Gris » en sortant une pipe à long manche d'une poche de sa robe. Cela vous dérange si je fume en papotant ?
- Parce que vous avez l'intention de vous installer ? dis-je en levant un sourcil étonné.
- Je suis venu à la bibliothèque dans le dessin de vous parler.
- Ha ? Pourquoi ?
- Parce que vous laissez songeurs les Elfes sur vos origines.
- Tiens donc ? Et ils vous ont chargé de me tirer les vers du nez ?
- De vous tirer quoi ? s'étonne-t-il en me regardant d'un air ahuri.
- De me faire avouer.
- Avouer ? Cela veut-il dire que vous avez quelque chose à cacher ?
- Non ! Enfin si ! Enfin non, je...
- Quelle indécision ! pouffe-t-il en souriant.
- Votre question est à double sens pour moi.
- Encore une énigme ! Je me demande quand j'aurais enfin des réponses. Il fait une pause pour allumer sa pipe à la bougie qui trône sur la table. Puisque mon infirmière n'est pas là, je me sors une cigarette et la tasse contre ma boîte avant de l'allumer. Mais une fois mon zippo rangé, je remarque que le vieillard me regarde avec un air interloqué. Sur le moment j'en aurais presque envie de rire.
- Quoi ? Vous n'avez jamais vu quelqu'un fumer ?
- Ce genre de chose ? Si, une fois. Et cette seule fois a marqué ma mémoire. C'était il y a maintenant soixante et onze années. Cette personne s'appelait John Ronald Reuel Tolkien.
- John Ronald Reuel Tolkien ? C'est marrant parce qu'une personne du même nom, à l'endroit d'où je viens, a publié un livre sur une aventure avec des elfes, des humains des nains et des... hobbits.
Hein ? Mais comment ? Gandalf ? Elrond ? John Ronald Reuel Tolkien ? Initiales, JRR... Tolkien. LE CRÉATEUR DU « SEIGNEUR DES ANNEAUX » !
La révélation me coupe le souffle. Je savais bien que tout ce qu'on me citait me rappelait quelque chose, mais de là à croire que j'étais tombé en plein dans le petit monde du père de l'héroïque-Fantasique ! Et me voilà à converser avec Gandalf lui-même !
- Vous allez bien ? me demande ce dernier en me dévisageant d'un air soucieux. Vous avez l'air d'un chien aux abois.
- Il y a de quoi ! finis-je par m'exclamer. Cette personne a publié des ouvrages dans lesquels vous faites figure d'un personnage immanquable et aussi important, voir même plus important que le héro de livre lui-même.
- Vraiment ? me demande-t-il d'un air flatté.
- Bien sûr ! Sa trilogie de livres intitulés « Le Seigneur des Anneaux » est mondialement connue ! Et vous y occupez une place de choix.
- Le seigneur des anneaux ? sursaute Gandalf. Mais comment... Ha oui, c'est vrai.
- Pardon ? Qu'est-ce qui est vrai ?
- Ce que je vais vous dire va peut-être vous paraître étrange, mais cet homme a séjourné trois ans ici, à Fondcombe. Et il avait écrit un récit portant le nom de « Bilbo le Hobbit » sans même connaître cet être qui est maintenant ici. Et il avait écrit, à la virgule près, ce qui allait se passer dans notre périple avec Thorin vers la Montagne Solitaire avant que ce dernier n'ai eu lieu. Pour vous dire, je l'ai lu ici avant de partir dans les montagnes, et j'ai été fort surpris de voir tout cela se réaliser comme il l'avait prédit. Car on ne parle plus de chance à ce niveau-là. Cet homme avait carrément écris la trame de l'avenir comme il devait se jouer plus tard.
J'en reste pantois ! J.R.R. Tolkien était ici au moment de l'action de « Bilbo le Hobbit » et il l'avait imaginée avant que celle-ci n'ait eu lieu. Effectivement, ça tient plus de la voyance que d'autre chose.
- Et vous dites qu'il a écrit une série de trois livres intitulés « Le Seigneur des Anneaux » ?
- En effet. Connaissez-vous le neveu de Bilbo ? Il s'appelle Frodo, n'est-ce pas ?
- C'est exact ! Et vous l'avez lu dans cette série de trois livres ? Que s'y passe-t-il ? me questionne Gandalf de l'air de quelqu'un à qui il vient d'être accordé un miracle.
- Je crains malheureusement de ne pas pouvoir vous être d'une grande utilité. Je n'ai lu que « Bilbo le Hobbit » dans le cadre de ma scolarité et les trois livres dont je vous parle ne nous ont été que brièvement résumés par notre professeur de français.
- Ha zut ! s'exclame-t-il. Voilà que le plus grand prophète de tous les temps me fait défaut dans un moment ou j'en aurais cruellement besoin.
- Pourquoi ?
- Le titre de cette trilogie est révélateur. « Le Seigneur des Anneaux ». Le seul qui ai jamais existé est bien évidemment Sauron, le seigneur des ténèbres. Et dire que son anneau est en route pour cet endroit ! J'aurais vraiment besoin de Monsieur Tolkien. Mais voilà, il est reparti. Et au vus de l'âge qu'il avait et du temps qui nous sépare de son départ, j'imagine qu'il doit être mort.
- C'est effectivement le cas. J.R.R. Tolkien est mort et enterré depuis pas mal de temps.
- Et son témoignage écrit est resté dans son monde d'origine.
- Comment on y va ?
- Pardon ?
- Je veux dire, comment Monsieur Tolkien est-il rentré chez lui ? Parce que je suis à peu près dans la même situation. Sauf que je ne sais pas prédire l'avenir.
- Je suis navré, mais cela n'est plus possible.
- Comment ça ?
- Je l'avais amené au chef de mon ordre : Saroumane le blanc. Celui-ci avait utilisé une magie qui m'est inconnue pour renvoyer cet homme dans son foyer.
- Dans ce cas, il me suffit de retourner voir ce Saroumane. Il n'est pas mort non ?
- Si seulement cela pouvait être le cas. Il vient tout juste de nous trahir et a rejoint les rangs de Sauron.
- QUOI ? ET JE FAIS COMMENT POUR RENTRER MOI ?
J'explose ! J'enrage ! On me dit que le seul moyen de rentrer chez moi vient de virer à l'ennemi ! Mais qu'ais-je fait pour mériter ça ? Avant je n'en avais que des doutes, mais maintenant c'est sûr : J'ai causé du tort à quelqu'un là-haut !
- Calmez-vous ça ne sert à rien de crier !
- MAIS JE VOUDRAIS BIEN VOUS Y VOIR, ESPÈCE DE VIEUX CROUL...
- MONSIEUR IGNIS ! tonne soudain le magicien d'une voix si forte que je me ratatine dans mon siège, surpris et apeuré. JE VOUS AI DIT DE VOUS CALMER ! continue-t-il, le ton de sa voix baissant jusqu'à redevenir normal. J'essaie de vous aider. Et ce n'est pas facile quand la personne pour qui vous cherchez des solutions vous hurle des insultes dans les oreilles.
Je bégaie des excuses et Gandalf semble les accepter de bon cœur. À ce moment, ma garde-malade déboule au bout de la rangée en courant.
- Que ce passe-t-il ici ? questionne-t-elle.
- Rien, j'étais fatigué et je me suis énervé sans raison contre Monsieur Gandalf ici présent et il a eu le bon sens de me remettre à ma place.
- C'est tout à fait ça, corrobore le magicien en adressant un regard rassurant à l'Elfe.
- Si vous êtes fatigué, je crois qu'il est grand temps pour vous d'aller au lit Faust, déclare-t-elle d'un ton que j'ai appris à connaître comme ne souffrant aucun commentaire. Elle est énervée et me suspecte sûrement d'avoir incommodé le vieux. C'est bien ma veine, pour une fois que je tombe sur une personne qui pourrait m'aider. Je ramasse ma béquille et boitille dans sa direction.
- Je vous verrais demain Faust, me lance Gandalf en se levant à son tour.
- Avec plaisir, réponds-je soulagé. Bonne nuit Monsieur.
- Appelez-moi Gandalf.
- Dans ce cas, bonne nuit Gandalf.
- Vous aussi, mon garçon.
Sur le chemin du retour, Nirianeth ne me pose pas de questions. J'en suis ravi et, pour lui prouver ma gratitude, la laisse me border comme si j'étais un nouveau-né. C'est parfois un plaisir de se faire chouchouter. Et ce soir je me sens d'humeur à retomber en enfance. J'ai enfin quelque chose à quoi me raccrocher : Gandalf le Gris. Même si ses nouvelles ne sont pas bonnes puisque je suis tombé en pleine guerre de l'anneau. Je lui ai menti, j'ai lu les trois livres, mais ça remonte à tellement de temps que je ne m'en rappelle plus que des bribes. J'avouerais cependant au magicien une ou deux choses que j'ai retenues comme étant importantes.
- Je me demande parfois ce que vous avez dans la tête Faust, me dit l'Elfe en s'asseyant sur le bord de mon lit tout en croisant les bras sous sa poitrine. Il ne fait aucun doute que vous n'êtes pas d'ici et y êtes arrivé par un procédé qui vous a laissé sans repères, mais est-ce une raison pour vous mettre à hurler sur le premier venu ?
- Je me suis énervé, ça peut arriver à tout le monde. Et puis j'étais fatigué. Les personnes fatiguées s'irritent plus facilement.
- Ce ne sont là que des excuses. Vous ne savez que vous excuser. Vous réagissez comme un enfant qu'on a surpris la main dans le panier à gâteaux. Et vous espérez vous en tirer avec un grand sourire innocent et une tape sur les doigts. Mais vous ne semblez pas réaliser que si vos êtes en sécurité ici, je doute que vous décidiez d'y rester. La seule chose que je puisse reprocher à Gandalf, c'est que les personnes à qui il parle ont une tendance à partir risquer leurs vies qui m'effraie. Et je ne peux pas vous laisser partir avec cet état d'esprit. Si vous faites des erreurs à l'extérieur, elles vous coûterons très cher. Elles peuvent même vous coûter votre vie. Et je n'ai aucune envie de vous laisser partir pour apprendre une semaine plus tard que cette fois vous vous êtes frotté à un gobelin trop fort pour vous.
- Nirianeth, il y a quelque chose qui me turlupine depuis que j'ai été amené ici. Vous avez perdu un être cher récemment ?
- Pourquoi cette question ? demande-t-elle en haussant les sourcils.
- Parce que de temps à autre, j'ai l'impression que vous vous considérez comme ma propre mère.
Elle affiche une expression que je ne lui ai jamais vue, mais qui me rappelle beaucoup celle de ma sœur quand j'ai deviné mot pour mot ce qu'elle pensait. Fait rare, mais pas impossible puisqu'on a apprit à penser ensemble. Je me demande si toutes les filles tirent une tête pareille quand on leur met sous le nez quelque chose qui nous semble évident mais qu'elles n'avaient pas remarqué.
- Ça ne vous concerne pas, dit-elle les traits durcis par la colère.
- Dans ce cas, pourquoi vous mettez-vous en colère ?
- Ça n'a rien à voir avec ça.
- C'est Gandalf ? Il est allé parler avec quelqu'un que vous connaissiez bien et celui-ci est allé se faire tuer quelque part ?
Là encore, son expression prouve que j'ai tapé dans le mille. Mais le mille à l'air de faire très mal. Elle a les yeux pleins d'eau et elle fait des efforts plus qu'évidents pour se retenir de pleurer. Même sa voix tremblote.
- C'étais mon mari... Mon mari et mes deux fils. Mes deux petits garçons. Ils ont discuté de je ne sais trop quoi avec le magicien gris et au bout d'un mois, ils sont partis. Ce sont des parents de la Lórien qui m'ont appris la nouvelle. On les a retrouvés mort parmi un important groupe de Dúnedains. Et il y avait quatre fois plus de cadavres d'orques autour d'eux. Un important groupe de ces suppôts du Mordor avaient été envoyés pour établir une colonie en Eriador. Gandalf en a eu vent par je ne sais trop quel moyen et a prévenu les Dúnedains qui ont à leur tour demandé du soutien. Mais il n'y a eu que mon mari et mes fils qui ont répondu. Et ils sont mort sur les contreforts des Mont Brumeux. Il a fallu attendre une caravane de la Lórien en route pour les Havres Gris pour que ma famille soit retrouvée. Ils n'ont réussi à les identifier qu'au bracelet que j'avais offert à chacun.
J'ai fait une connerie. J'aurais mieux fait de me taire plutôt que de la pousser à raconter son histoire. Faust, tu n'es qu'un sombre crétin !
- Je... Je suis désolé. Je ne savais pas.
- Ne vous excusez pas, vous ne pouviez pas savoir. Les gens de ma race n'évoquent pas ceux qui sont partis.
Hein ? Mais alors pourquoi l'avoir fait ?
- Je suis sincèrement désolé.
Elle hoche la tête, souffle la bougie et se dirige vers la porte. Au moment où elle me souhaite bonne nuit, elle manque d'éclater en sanglots à la fin de sa phrase. Quand la porte se referme, je me sens mal. Pas seulement ma jambe qui, même si elle est bientôt guérie, continue à m'élancer de temps en temps. Là, j'ai mal au cœur d'avoir, pour parler crûment, mordu la main qui me nourrit. Ça fait bientôt trois semaines qu'elle passe tout son temps à s'occuper de moi, et moi je lui renvoie ses souvenirs dans la figure.
Je dors mal cette nuit-là, et le réveil et difficile le lendemain. Mais, elle est de nouveau là, souriante et attentionnée avec mon petit déjeuné. Et moi je tiens une honte de tous les diables qui me coupe l'appétit. Et je ne réussis qu'à l'inquiéter encore plus.
- Vous ne vous sentez pas bien Faust ?
- Non, enfin si...
- Veuillez mettre de l'ordre dans vos réponses. Je ne comprends pas ce que vous me racontez.
- Je ne me sens pas bien, mais je ne suis pas malade.
- C'est en rapport avec notre discussion d'hier soir ?
- Oui, réponds-je d'une toute petite voix.
- Il ne faut pas vous inquiéter pour ça, c'est oublié.
- Mais je ne peux pas m'empêcher de m'en vouloir. Vous êtes là tous les jours à vous occuper de moi et moi je ne fais que vous faire de la peine.
- Faust, ne dites pas ça. Ces deux semaines m'ont rappelé quand mes enfants étaient encore petits et c'est la période la plus heureuse de ma vie. Certes, ces souvenirs me rendent un peu triste, parce que vous n'êtes pas l'un de mes fils, mais je n'aurais laissé ma place à quelqu'un d'autre pour rien au monde. J'apprécie énormément de m'occuper de vous, et si jamais votre route venait à croiser cet endroit une deuxième fois, je serais ravie de vous accueillir chez moi quand ça vous chanteras.
Je reste sans voix. Tant de gentillesse et de douceur, que voudriez-vous répondre à une telle preuve d'amitié, ou plutôt d'amour maternel. Cette fois, mon constat à son sujet est dressé. Elle rejette tout l'amour qu'elle avait pour sa famille sur moi. Parce que j'ai débarqué dans un moment où elle était vulnérable et parce qu'elle avait un furieux besoin d'aimer. Et de l'être en retour, je pense.
- Merci. Je crois que je me répète, mais je vous remercie du fond du cœur, pour...
- Le « merci » suffisait déjà, me coupe-t-elle en souriant. Vous n'avez pas besoin d'en rajouter autant. Vous me rappelez Aramil, mon mari. Il avait cette manie de se répandre en remerciements qui m'a toujours semblé un peu excessive.
- Puis-je vous proposer que nous cessions de nous vouvoyer ? Vous employez mon prénom comme s'il s'agissait d'un titre. Tutoyez-moi et appelez-moi Faust.
- Dans ce cas, appelle-moi Nirianeth, comme le font mes amis.
- Très bien, quel temps fait-il aujourd'hui ?
- Le ciel est un peu gris, Mais ça devrait s'éclaircir avant peu.
L'atmosphère est plus joyeuse par la suite. La seule chose qui change c'est qu'elle me taquine pendant que je m'habille. D'habitude elle me laisse faire tout seul, mais cette fois elle insiste pour me boutonner ma chemise. Et elle me sort une autre nouveauté : il faudrait que je me rase selon elle. Même si je me suis souvent lavé depuis que j'ai pu sortir de mon lit, c'est vrai que je ne me suis pas regardé dans un miroir depuis que j'ai atterri ici. En tâtant mon menton, j'y sens les prémices d'une barbe quelque peu hirsute et mal entretenue. Et je remarque aussi que mes cheveux sont beaucoup plus longs que je ne les ais jamais portés quand j'étais chez moi. Je lui fais part du problème de ma coupe et elle me donne rendez-vous pour aller les couper chez elle plus tard dans la journée. Bizarre, elle semble vouloir me laisser seul aujourd'hui. Mais quand je lui pose la question, elle fait une moue agacée et me dit que le magicien gris a demandé à me voir une fois que je serais levé. C'est visible qu'elle n'a qu'une envie : lui répondre d'aller se faire pendre ailleurs. Mais elle est trop polie pour ça. Et moi j'ai trop envie de rentrer chez moi pour lui dire que je n'ai pas envie d'y aller. Mais au moment où je vais pour attraper ma béquille, elle n'est plus là.
- Nirianeth, où est ma...
- Le seigneur Elrond a estimé que tu n'en avais plus besoins. Il t'offre ça en attendant que tu sois parfaitement rétabli.
Elle me tend une canne en bois avec un pommeau rond en étain et des incrustations en forme de vigne sur le tiers supérieur. C'est un bel objet, mais il va me forcer à poser le pied, et j'en ai perdu l'habitude depuis bientôt deux semaines. Mes premiers pas sont gauches et maladroits, mais je réussis assez vite avec l'aide de mon infirmière à marcher à peu près convenablement, même si ça saute aux yeux que je m'appuie excessivement sur ma canne. Elle m'aide à trouver la pièce où m'attends Gandalf et me laisse devant. Je frappe, la voix du magicien m'invite à entrer et j'ouvre la porte. Je suis dans une chambre de cette espèce de palais, mais ce n'est pas une chambre de malade. Les murs sont blancs eux aussi, mais c'est la seule chose en commun avec ma chambre. Il n'y a qu'une seule porte qui mène au balcon de cette chambre et depuis ce dernier on ne voit que des bois à perte de vue. Le sol est fait du même dallage, mais il est en très grande partie recouvert par un épais tapis de laine aux couleurs variant entre l'orange et le rouge bordeaux. Des meubles en bois et un grand lit non pas en bois blanc, mais en bois verni, occupent le tiers de la place de cette pièce, ce qui en laisse encore largement assez pour y tenir à six au moins. Gandalf est assis dans une grande chaise berceuse et me fait signe de prendre place dans une chaise semblable à la sienne installée à côté de lui en face de la cheminée dans laquelle brûle un petit feu. Même s'il ne fait pas particulièrement froid pour la saison, je remarque que sa chambre se trouve dans cette partie de la maison qui est toute la journée à l'ombre, ce qui ne doit pas contribuer à la réchauffer. Je prends place et, ayant remarqué que le magicien fumait, je me sors une clope et me l'allume avec une petite branche que je cueille dans l'âtre. Je ne vois pas pourquoi j'irai user mon briquet alors que j'ai un feu en face de moi.
- Il vous faudra vous mettre à la pipe si vous envisager de continuer à fumer tout le temps que vous resterez ici, me fait-il remarquer comme je tire me première bouffée.
- Vous avez sans doute raison, mais d'ici là, j'en ai encore pour quelques semaines.
- Ça risque d'être bien plus long que ça. On ne gagne pas une guerre en quelques semaines, on les gagne en quelques mois, voir quelques années.
- Vous ne m'avez pas fait appeler juste pour vous soucier de ce que je vais fumer dans le futur, non ?
- Très juste, j'aimerais mettre au clair la façon dont vous avez tué ce gobelin puisque, selon l'Elfe qui s'est occupé de vous, vous ignorez vous-même comment.
- Je ne sais pas, je me suis assommé en tombant quand il a perdu l'équilibre. Après je me suis réveillé ici.
- Hmm... Il se pourrait bien que ceci explique cela...
- Vous pouvez préciser ?
- Bien sûr. Ce gobelin portait une armure d'écailles faites par des nains. Elle était très mal entretenue, certes. Mais le coup qui a tué cette créature a transpercé cette armure de part en part.
- Dans ce cas, ça ne peut pas être moi. Je n'ai absolument pas la force nécessaire pour réaliser ce genre d'exploit.
- La force, peut-être pas, mais avez-vous pensé au poids ?
- Hein ?
- Savez-vous combien vous pesez ?
- Heu... soixante-dix-huit kilos. Pourquoi ?
- Kilos ? Quelle somme cela nous donne-t-il en livres ?
- En quoi ?
- Vous ne connaissez pas la livre ? L'unité de mesure du poids par excellence ?
- Non, les normes européennes utilisent le kilo, et je débarque tout droit de l'Europe.
- Étrange, Monsieur Tolkien connaissait les livres lui.
- Il est anglais, et cette mesure-là est utilisée en Angleterre et aux Etats-Unis. Je ne sais pas s'il y a d'autres endroits, mais nous n'utilisons pas tous les mêmes systèmes sur mon monde.
- Tiens ? Voilà qui mérite réflexion. Mais, savez-vous convertir les livres en kilo et vice-versa ?
- Je n'en suis pas sûr, mais je crois que la livre vaut un demi kilo. Ce qui ferait que je pèserais dans les cent cinquante-six livres.
- Cela me semble assez juste, et confirmerait ma théorie.
- Qui est ?
- Vous êtes tombé sur le gobelin ?
- Oui, mais ça ne répond pas à ma question.
- Mais ça vient de répondre à la mienne. Vous êtes tombé sur le gobelin l'arme en avant et votre poids a suffi à le transpercer. Et votre adversaire s'est servi de ses dernières forces pour vous infliger cette blessure à la jambe, sans doute dans l'espoir que vous vous videriez de votre sang. Mais il a heureusement échoué.
- Heureusement ! Ça oui, vous pouvez le dire. Ça n'est pas passé loin selon votre ami Elrond.
- Savez-vous vous battre jeune homme ?
- Hein ? Heu... j'ai fait du Aïkido quand j'étais plus petit, mais c'est loin.
- Du quoi ? Qu'est-ce votre Aïkiko ?
- Aïkido. C'est une manière de se battre... Enfin, on nous a plutôt appris que c'est une manière de se défendre à mains nues.
- Ce n'est déjà pas si mal. Vous étiez doué ?
- Oui, je n'étais pas le meilleur, mais je ne laissais pas ma place comme ça. Seulement, c'est très loin derrière moi. Il y au moins quatre ans que j'ai arrêté.
- Ce n'est pas grave. Je vous ai dit que le moyen de repartir chez vous se trouve sans doute chez Saroumane, à Orthanc. Or, il se trouve qu'il a rejoint le camp de l'ennemi de tous les peuples libres de la terre du milieu.
- Je m'en souviens.
- Un jour ou l'autre, je devrais aller réclamer des comptes à cet homme corrompu. Mais cela peut prendre beaucoup de temps. Et je vous assure que vous rendre à Orthanc pour vous y infiltrer serait aussi suicidaire que d'attaquer cette forteresse de front. D'autant que vous ne pourriez pas manier la magie qui vous permettrait de rentrer chez vous.
- Et où voulez-vous en venir ?
- Qu'en attendant que moi ou un autre règle le problème d'entrer à Orthanc, endroit où j'espère que Saroumane aura gardé les informations sur le sortilège qui lui a permit de renvoyer Monsieur Tolkien dans son monde, avez-vous des projets ?
- Ben... Pas autrement, non.
- Cela vous dit-il de voyager ?
- Pour aller où ? dis-je en prenant un ton froid.
- Je vois que votre garde-malade vous a mis au courant de ce qui est arrivé à sa famille. Je ne pouvais pas savoir qu'il y aurait autant d'Orques. Ni qu'ils seraient appuyés par un groupe de gobelins des Monts Brumeux.
- Je vous crois volontiers, mais je ne suis pas du genre à aller risquer ma peau dans des endroits dangereux juste parce qu'il le faut. Si c'est ce genre de chose que vous vouliez me faire faire, débrouillez-vous avec quelqu'un d'autre.
- Je ne pensais vous demander d'exterminer le gobelins des montagnes, mais nous devons envoyer un message aux Elfes de la forêt noir. Le messager est ici, mais je lui cherche une escorte.
- Je ne suis pas un guerrier. Chez moi, je n'ai même pas eu le temps d'être soldat. Et, à moins que vous n'ayez un sort en réserve dans votre bâton pour me rendre invulnérable, ce dont je doute grandement, je ne vois pas en quoi je pourrais être utile pour une escorte.
- Simplement parce que nous n'avons personne d'autre.
- Comment ça ? Et les Elfes avec leurs grands arcs dehors, ça sert juste pour la parade ?
- Tous ces Elfes sont nécessaires pour défendre la vallée de Rivandelle. Elrond ne peut se passer d'aucuns d'eux.
- Et vous avez pensé à moi ?
- Un petit groupe a plus de chances de passer sans se faire remarquer. Et puis, si vous avez lu le conte de Monsieur Tolkien, c'est exactement cette route que nous avons emprunté la première fois Bilbo, les nains et moi.
- Si j'ai bonne mémoire, Bilbo a finit le chemin dans les tunnels des gobelins et il y a trouvé l'anneau, non ?
- C'est exact.
- Je refuse !
- Vous avez une drôle de façon de remercier la personne qui se démène pour vous renvoyer chez vous. Je vous demande juste une petite commission, et vous vous refusez tout net.
- Comme je vous l'ai dit précédemment, je ne tiens pas à aller me faire tuer par je ne sais trop quoi qui grouille dans ces montagnes.
- Vous ne risquez plus grand chose, presque tous les gobelins restants de la bataille des cinq armées sont chez Saroumane. Les Monts brumeux sont quasiment déserts.
- En quelle langue faut-il vous dire que je ne veux pas y aller ?
- Je doute que vous en connaissiez.
- I say no !
- Comment connaissez-vous le Núménorréen ?
- Parce que chez moi, c'est de l'anglais. La même langue que celle qu'utilisait Tolkien.
- Voilà donc pourquoi il ne parlait que le Núménorréen. Et voilà pourquoi il savait l'écrire aussi bien.
- Et donc, je ne pars pas.
- Je ne vous y force pas, mais vous laisseriez ce messager voyager seul à travers ces montagnes ?
- Si elles sont si dangereuses, raison de plus pour que je n'y aille pas.
- Je vois que votre confidente a vraiment déteint sur vous, grogne-t-il.
- Et je lui en suis reconnaissante.
- Dans ce cas, commencez à vous installer. Je ne suis pas près d'accorder des faveurs à un ingrat.
- Des faveurs ?
- Parce que vous pensez que ça coule de source que je vous renvoie chez vous ? J'ai une guerre sur le feu, un anneau à détruire et trente autres choses à faire. Si vous croyez que j'ai du temps à perdre à tenter de convaincre un imbécile qui ne veut pas bouger de son confortable chez-lui, vous vous trompez lourdement mon garçon, tempête-t-il en agitant son bâton dans ma direction.
- Mais ce sont des menaces que vous m'agitez sous le nez là !
- Prenez ça comme cela vous chante, mais si vous commencez à demander des choses sans rien promettre en retour, vous n'irez pas bien loin dans vos démarches.
- Bon d'accords, j'irai, finis-je par marmonner après un moment de silence boudeur.
- À la bonne heure, répond Gandalf sur un ton froid.
- Il y a juste un problème, je ne suis pas du tout équipé pour traverser des montagnes en plein printemps.
- Je m'arrangerais en temps nécessaire. Pour le moment, je crois qu'Elrond avait parlé de vous examiner aujourd'hui.
Si ça c'est pas une manière polie de dire « foutez-moi le camp je vous ai assez vu comme ça », moi je suis la réincarnation de Jésus-Christ. Je sors vraiment pas de bonne humeur et me retiens de ne pas lui claquer la porte. Puis me dirige vers ma chambre. Que Nirianeth aille au diable avec ma barbe et ma coupe de cheveux, elle est la dernière personne que j'ai envie de voir dans mon état d'esprit actuel.
