Calabrousse était un des aveugles professionnels les plus doués de la cour des miracles. Aucun des mendiants du faubourg St Germain ne suscitait autant la pitié et la sympathie que ce vieux barbu au regard vide.
Il réussissait en outre à contorsionner son bras de façon à ce qu'il semble complètement atrophié. Cette infirmité supplémentaire lui permettait de manger tous les jours à sa faim.
Assis non loin de la taverne du Cochon fumant, il observait les passants sans avoir l'air de les voir. Il lui avait fallu des années de pratique pour acquérir ce regard d'aveugle. La cour des miracles était une bonne école et aujourd'hui, il était devenu un maître en la matière.
Deux hommes armés s'avançaient vers la taverne. Calabrousse les connaissait mais rien sur son visage ne laissait transparaître le moindre signe de reconnaissance.
Comme la plupart des mendiants, il n'aimait guère les soldats pourtant ces deux là lui plaisaient. S'il avait toujours vécu dans la misère et la saleté, il était sensible à la beauté et ensemble, le brun ténébreux et l'adonis blond aux cheveux indisciplinés, présentaient l'image même de la perfection.
- Bonsoir, monsieur, dit l'adolescent en s'accroupissant devant lui.
Il n'y avait que ce petit pour l'appeler monsieur ! Décidément le vieux mendiant appréciait ce jeune soldat.
Tous les jours, depuis plus de cinq mois, il venait lui donner une pièce. Il ne se contentait pas de son aumône, il se baissait pour la lui remettre. Cela n'avait l'air de rien mais pour un homme que tous regardaient de haut, c'était plus précieux que l'or des plus riches seigneurs. Aussi étonnant que cela puisse paraître ce garçon propret au visage lisse le traitait avec respect. Lui un vieillard en haillons qui ignorait l'existence même du savon ! Cet enfant ne le considérait pas que comme un pauvre infirme mais comme un être humain.
Il déposa dans sa main une pièce d'or. Calabrousse eut du mal à cacher sa surprise mais un faux aveugle devait savoir dissimuler toutes ses émotions. Ce ne fut qu'après avoir tâté la pièce qu'il pût prendre un air reconnaissant.
- Mon seigneur…
Le garçon le regardait droit dans les yeux avec un doux sourire. Tout d'un coup, il lui parut évident que cet enfant aux yeux lumineux n'était pas dupe de sa cécité feinte.
- Je ne serai pas là les prochaines semaines, dit-il de sa voix mélodieuse. J'espère vraiment vous revoir à mon retour.
Il referma doucement la main du vieil homme et se releva.
- Prenez soin de vous.
- Dieu vous garde, mon petit.
Le jeune blond sourit à nouveau… un mystérieux sourire. Ce soldat était différent des autres. Etait-ce sa jeunesse ? ou peut-être une pureté de l'âme ?
Aramis rejoignit Athos qui avait observé attentivement son aumône au miséreux.
- Si vous faites de tels dons à tous les nécessiteux de Paris, vous allez vous retrouver dans la misère, Aramis.
- J'aime bien celui-là.
- Vous savez que passé minuit, la moitié des aveugles des rues de Paris recouvrent la vue.
- Je sais que cet homme n'est pas plus aveugle que moi, mais il est bien plus affamé. La misère est la pire des infirmités en ce monde et la sienne n'est pas feinte.
Stupéfait par cette réponse, Athos se tourna vers elle. Devant l'intensité de ce regard, Aramis craignit d'en avoir trop dit.
- Comment pouvez-vous le savoir ?
- Je le sens, c'est tout.
Elle détourna les yeux. Elle ne pouvait pas dire la vérité.
Elle n'était à Paris que depuis quelques jours quand elle avait vu ce vieillard pour la première fois. Sans réfléchir, elle s'était baissée jusqu'à sa hauteur et avait déposé une pièce dans sa main noueuse.
- Tenez, monsieur… avait-elle dit alors que leurs doigts se frôlaient.
Aussitôt, elle avait réalisé son erreur. Elle ne portait pas ses gants. A l'époque, elle n'avait pas encore pris l'habitude de ne s'en défaire que dans l'intimité de son foyer. Longues mais bien trop fines, ses mains la trahissaient et un aveugle ne serait pas berné par son déguisement. Il avait touché sa main et entendu sa voix. Pour lui, il devait être évident qu'une jeune fille se tenait devant lui.
Tremblante, elle avait attendu le couperet qui n'était pas venu.
- Merci, jeune homme, avait répondu l'aveugle.
Alors, elle avait compris qu'il voyait. Par une curieuse ironie, elle avait découvert qu'il simulait sa cécité précisément parce qu'il se montrait aussi aveugle que les autres hommes sur sa vraie nature.
Cette révélation l'avait profondément secouée. La plupart des hommes se seraient senti floués par ce mensonge mais pas une femme travestie en homme.
Au contraire, la jeune aristocrate qui avait grandi au milieu de la soie et des dentelles en avait ressenti une complicité avec ce miséreux en guenilles. Comme elle, il portait un masque. Comme elle, il devait surveiller chacun de ses mots et de ses gestes afin de n'être pas découvert. Son mensonge lui permettait de survivre. N'était-ce pas un motif tout aussi honorable que la vengeance ?
Face à cet homme, Aramis avait l'impression de n'être qu'une enfant gâtée. Si elle avait souffert dans sa jeune vie, ce n'était sans doute rien par rapport aux horreurs qu'avait vécues cet homme.
Le caractère de cette jeune fille était un subtil mélange de fierté et d'humilité, elle pouvait être à la fois aussi intransigeante que le fer d'une épée qu'être capable de la plus sincère compassion. Elle méprisait les envieux et les vaniteux qui se cachaient derrière leurs titres ou leurs uniformes mais respectait les miséreux que la vie avait toujours éprouvés.
Renée d'Herblay avait été élevée beaucoup plus librement que la plupart des jeunes filles nobles. Aucun livre ne lui avait été interdit. Contrairement aux aristocrates de son âge, elle savait que le monde qui s'étalait au-delà des domaines et des salles de bal n'était pas un jardin de roses.
Cependant il ne lui avait fallu que quelques jours seule à Paris pour réaliser l'étendue de son ignorance. Elle n'avait pas imaginé qu'autant de misère et de saleté puissent exister. Les premiers temps, elle devait se mordre les lèvres pour contenir ses cris de révolte.
Paris était une ville grouillante où le luxe le plus extravagant côtoyait le plus grand dénuement. Des femmes couvertes des bijoux les plus coûteux passaient dans de riches attelages devant des enfants amaigris couverts de haillons qui tendaient désespérément leurs si petites mains.
Comment arrivaient-ils à survivre alors qu'ils n'arrivaient même pas à manger à leur faim ? Comment tous ces riches pouvaient-ils être indifférents à tant de malheurs ? Pour eux, ces gamins affamés ne paraissaient même pas exister. Il n'y avait aucune compassion dans leurs yeux.
Certains se montraient même d'une incroyable brutalité, malmenant sans vergogne ces petits êtres. Dans ces moments-là, Aramis ne pouvait contenir son indignation. Elle aurait volontiers provoqué en duel tous ces arrogants si Athos et Porthos ne l'avaient retenue.
Même si les d'Herblay n'étaient que de modestes nobles de province, Aramis avait honte de l'aisance dans laquelle elle avait vécue toute son enfance, honte d'avoir appartenu au même monde que ces aristocrates qui déniaient à des hommes toute part d'humanité parce qu'ils n'étaient pas nés dans des draps de soie.
Comment avait-elle pu vivre toutes ces années en considérant qu'une table bien remplie et un lit bien chaud étaient des choses normales ? Quand elle voyait des enfants d'à peine cinq ans voler du pain sur les étals des marchés, des filles de quatorze ans vendre leur corps pour une petite pièce, son ignorance lui semblait criminelle. Comment des humains pouvaient-ils vivre ainsi ?
Sans parler de la puanteur qui imprégnait l'air de Paris devenant, dans certains quartiers, suffocante. La jeune provinciale n'était pas gênée par l'odeur des écuries et le parfum des animaux des fermes ne la choquait pas mais les effluves parisiens, mélangeant l'odeur des bêtes à celle des hommes dans des rues surpeuplées où les égouts coulaient à même le sol, lui furent difficilement supportables.
Dans certaines rues, elle avait eu toutes les peines du monde à contenir la nausée qui la saisissait. Dire que des enfants grandissaient dans cette puanteur !
Elle se sentait si impuissante face à tout ce dénuement. Elle avait déjà beaucoup de chance de ne pas avoir été avalée par la métropole monstrueuse. Elle était d'autant plus reconnaissance au capitaine de l'avoir acceptée comme apprenti. Sinon, Dieu seul savait ce qu'il serait advenu de la petite Renée dans cette ville tentaculaire.
- Venez, Porthos nous attend, dit-elle à son compagnon.
- Avec un cochon de lait et une bonne bouteille, je crois que son attente est supportable.
Avec la gracilité de ses quinze ans, Charmène se glissait entre les tables avec aisance. Elle aurait préféré travailler en cuisine mais il y avait bien trop de clients dans la salle pour qu'elle puisse se dérober au service.
Si elle travaillait dans la taverne de son oncle depuis ses huit ans, le service était devenu pénible depuis que son corps avait pris des arrondis féminins. Elle devait user de toute sa souplesse pour éviter les caresses grossières des clients éméchés, ce qui n'était guère aisé avec les bras chargés de verres de vin.
Ce soir-là, deux hommes à la mine sombre dans un coin de la salle lui donnaient particulièrement du mal. Ils étaient déjà ivres en arrivant et vidaient les bouteilles les unes après les autres. Ils étaient déjà grossiers à jeun et l'alcool n'améliorait pas leur caractère. Leurs doigts bouffis cherchaient à agripper son corsage et à pincer sa croupe rebondie. Si elle avait pu, elle aurait évité de les servir mais une fille de bar ne pouvait se montrer trop farouche. En soupirant, elle prit la bouteille qu'ils avaient commandée et se dirigea vers leur table.
Quand elle la déposa sur la table, une grande main empoigna son bras et un des hommes l'attira à elle.
- Eh bien, ma mignonne, pourquoi tu ne resterais pas avec nous ?
L'homme puait la sueur et la vinasse. Il paraissait gigantesque et devait bien être trois fois plus lourd que la petite serveuse.
- Je dois aller travailler, monsieur, murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Il l'acculait au mur. Elle voyait son visage rude s'approcher du sien. D'un bras, il enlaçait sa taille tandis que ses doigts sales s'avançaient vers sa poitrine naissante quand soudainement, dans un étrange sifflement, sa main fut projetée sur le côté.
Tout se figea dans la taverne. Un poignard avait planté la manche du butor dans le mur.
En se dégageant, Charmène reconnut le lanceur qui venait d'entrer dans la taverne. Elle aurait dû deviner que cela ne pouvait être que lui. Le garçon le plus gentil et le plus beau qu'elle ait jamais rencontré.
L'immense brute couvrait Aramis d'un regard haineux alors qu'elle reprenait son poignard.
- Sale petit morveux, vous avez déchiré mon pourpoint !
- Soyez heureux que je n'aie pas visé la main !
Il était bien plus grand et plus large qu'elle mais elle soutenait son regard sans ciller. Elle ne tremblait pas le moins du monde et il n'y avait pas l'once d'une appréhension dans son iris bleu.
- Petit impudent…
- Je suis à votre disposition si vous avez quelque chose à redire, monsieur, répliqua-t-elle en mettant sa main sur la garde de son épée.
Le soiffard sembla hésiter un instant puis haussa les épaules.
- Je n'ai pas de temps à perdre avec les enfants.
Il se rassit rageusement. Un léger sourire courait sur les lèvres d'Aramis tandis qu'Athos l'entraînait vers la table où Porthos les attendait. La dérobade du rustaud prouvait qu'il la craignait.
- Vous avez l'art de soigner vos entrées ! s'exclama Porthos en lui assénant une tape amicale sur l'épaule.
Elle réprima une grimace. Elle ne comptait plus les ecchymoses que lui occasionnaient les marques d'affection de Porthos.
- Ne l'encouragez pas, Porthos, fit Athos d'un ton sévère. Il faut que vous cessiez de vous comporter comme un soudard, Aramis. Vous tirez votre épée à la moindre occasion. Apprenez un peu à vous contrôler !
Facile à dire ! grommela-t-elle intérieurement. Vous faites frémir rien qu'en fronçant les sourcils, moi je ferais rire si j'agissais autrement.
L'arrivée de Charmène avec des verres lui évita de répondre à son compagnon.
- Merci, monsieur Aramis, balbutia la serveuse en baissant ses jolis yeux noisette.
- Je vous en prie, Charmène, il n'y a vraiment pas de quoi. J'espère que ce maroufle ne vous avait pas fait mal.
- Non, monsieur… Grâce à vous…
Elle se tordait les mains et repartit servir d'autres clients, se heurtant à quelques tables dans sa précipitation.
- Cette petite est amoureuse de vous, mon ami ! dit Porthos en riant.
Le visage d'Aramis prit alors une expression atterrée plutôt stupide. Elle recracha le contenu dans son verre et le peu qu'elle avalât obstrua sa trachée. La violente quinte de toux qui secoua la jeune fille eut au moins le maigre avantage de fournir un motif à la teinte cramoisie qui recouvrit ses joues. Une tape de Porthos dans son dos l'en libéra… Deux tapes de Porthos dans la même soirée était un régime bien rude pour son dos !
- Eh bien, Aramis ? demanda Athos. Cette fille vous déplaît-t-elle tant ?
- C'est une enfant… bafouilla-t-elle.
- Vous êtes à peine plus âgé ! rit Athos. Et elle a déjà tous les attributs d'une femme !
Pardieu, allaient-ils s'attarder longtemps sur ce sujet ?
- En même temps Athos, je crois que notre ami aurait besoin d'une femme plus expérimentée que cette petite.
- Vous m'insultez ! s'écria-t-elle avec une colère qu'elle espérait virile.
- Allons, allons… tempéra Athos. Vous n'allez pas vous quereller pour de telles sottises surtout que nous allons passer les prochaines semaines ensemble. Nous partons en mission en Navarre, Porthos.
- Le petit vient avec nous ?
- Cela vous gêne ?
Aramis commençait à être excédée d'être traitée comme un gamin mal dégrossi par ses compagnons. Avec ses vingt ans à peine sonnés, Porthos n'était guère plus âgé qu'elle et bien plus immature. Si François avait vécu, elle aurait été mariée et portant peut-être leur premier enfant. Au lieu de cela, elle jouait les adolescents fier-à-bras défendant bec et ongle sa virilité…
Enfin, se serina-t-elle, c'était toujours mieux que d'être mariée à un homme odieux ou traînée dans les salons comme une pouliche de concours.
- Au contraire ! s'exclama Porthos en passant un large bras autour de son épaule. Nous allons bien nous amuser ! Et la cuisine béarnaise est du meilleur goût ! Entre les poules au pot et les magrets de canard, nous allons peut-être réussir à vous remplumer.
- Nous n'y allons pas pour nous divertir ! Et pardonnez-moi de ne pas souhaiter être aussi ventripotent que vous !
Porthos fit une grimace. Il était plus massif que gros mais son ventre proéminent trahissait ses excès de ripaille. S'il ne se modérait pas, il ne faudrait que quelques années, malgré tous ses exercices physiques, pour que le gras supplante le muscle.
- Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre, soupira Athos. J'ai l'impression que je ne parle pas d'une mission au service du roi mais d'une excursion avec des enfants.
- Je vous assure que vous êtes la nourrice la plus virile de toute la compagnie, répondit Aramis.
Devant les éclats de rire de ses compagnons, Athos esquissa un sourire.
- Mon petit, vous mériteriez une bonne fessée pour vous apprendre à respecter vos aînés !
- Je sais, le capitaine me reproche assez souvent de ne pas avoir le respect des vieux.
- Malgré mon grand âge, je suis encore en état de vous botter les fesses, Aramis !
- C'est moi qui devrais me plaindre d'être envoyé en mission avec un vieillard et un enfant, ajouta Porthos.
Porthos et Aramis avaient les larmes aux yeux tellement ils riaient et Athos n'avait guère le cœur de les rappeler à l'ordre. Leur mission se déroulerait probablement sans encombre mais la Navarre restait une terre hostile pour des mousquetaires. Ils subiraient l'animosité des protestants béarnais marqués par tant d'années de massacres et de guerre. Autant qu'ils s'amusent un peu avant.
En regardant ses compagnons plaisanter et se chamailler, Athos n'imaginait pas qu'ils auraient pu partir sans Aramis. Pendant près de deux ans, Porthos et lui avaient conservé des relations cordiales mais distantes avec leurs autres collègues mousquetaires.
A présent, il lui apparaissait qu'ils attendaient le troisième qui soit enfin à leur niveau. Il ne manquait qu'une mission à accomplir ensemble pour jauger complètement ce que ce petit avait dans le ventre.
Déjà Athos voyait en Aramis plus qu'un collègue mais un compagnon d'armes sur lequel il pouvait s'appuyer. D'instinct, il sentait que le jeune éphèbe serait à la hauteur.
Il devinait derrière ce visage d'ange une intelligence supérieure. Son esprit était plus vif que celui de la plupart des hommes, c'était pour cela qu'il était une des rares personnes avec laquelle Athos ne s'ennuyait pas. Même s'il était encore jeune et impulsif, il agissait rarement de façon inconsidérée bien que sa rapidité de réflexion et son caractère passionné puissent le faire penser.
En outre, il n'avait pas qu'une tête, il avait du cœur. Son comportement avec les miséreux en témoignait assez. S'il avait pu distribuer toute sa solde aux mendiants parisiens, il l'aurait fait et il était dénué de toute arrogance avec eux… D'où pouvait-il bien venir pour posséder une âme d'une telle fraîcheur face à la misère ?
Athos était certain qu'il était de noble lignée. Il y avait chez Aramis cette fierté caractéristique de la vieille noblesse d'épée. Son humilité face aux pauvres montrait que ce jeune garçon tirait plus de devoirs que de droits de son origine noble. Il était sans doute issu d'une vieille aristocratie terrienne dont les ancêtres s'étaient illustrés au service du roi, qui attribuait plus de mérite au courage qu'à l'argent et qui n'avait que mépris pour les intrigues de la vie à la cour. A bien des égards, Athos se reconnaissait dans ce jeune garçon.
Il se demandait quel douloureux secret se cachait derrière ses grands yeux bleus. Au milieu des rires, Aramis restait distant à leur égard. Peut-être que ces jours, qu'ils allaient passer côte à côte en Navarre, lui permettraient de se livrer.
