Depuis déjà plusieurs jours, des nuages sombres remontaient du sud et couvraient le ciel tout entier, plongeant la région dans une pénombre aux couleurs fades et aux ombres diffuses, promettant de longue nuit d'obscurité totale à la venue trop hâtive et au départ trop tardif. C'était sous cette voute funeste que des silhouettes avançaient lentement en file indienne.
Cette zone inculte était inhabitée. Aucune communauté ne vivait dans cet endroit. Et comme souvent avec les lieux dénués d'âmes, la nature y paraissait profondément menaçante et indocile.
Plus encore sous ces sombres nuages, les ombres des arbres décharnés à l'écorce noire paraissaient comme des mains géantes, aux doigts crochus et tordus prêtent à fondre sur les intrus. L'eau boueuse qui croupissait en bas des fosses laissait parfois échappé un gargouillis à l'odeur écœurante, comme si quelques créatures de vases venaient d'engloutir leurs macabres pitances.
C'est dans cet environnement lugubre qu'un jeune noble marchait à la suite de « ses » hommes. Il aurait normalement dû mener la marche mais en vérité, il était le moins expérimenté des soldats présents. Sa présence dans cette mission de reconnaissance n'était que le fruit de pression politique.
Son père, le comte du pic enneigé, Dannis, avait insisté auprès du Roi pour que son fils, le jeune Conrad, mène cette mission. Mais en réalité, ce dernier, à la différence de sa sœur cadette Knil, n'était pas connu pour ses qualités martiales et aucun des soldats présents dans le petit groupe n'entendait suivre ses ordres.
A vrai dire, la présence du petit noble avait eu le don d'agacé ces militaires de carrière. Non pas qu'il fut d'une compagnie envahissante. Mais, ils menaient une mission de la plus haute importance en vue de la bataille à venir. Ils devaient en apprendre plus sur l'ennemi. Et le fait que cette mission puisse être mise en danger par l'ingérence des jeux politiques leurs semblaient de mauvaises augures.
Pour l'instant, Conrad était demeuré silencieux et distant. A vrai dire, il ne semblait pas du tout concentré sur la tâche qui leur incombait. Ses yeux brun-rouges couronnés par ses sourcils froncés paraissaient plongés dans de sombres pensées. Ses lèvres formaient une expression boudeuse alors qu'il lâchait de temps à autre un soupir quand le silence n'était pas réclamé.
Son père était un idiot de l'avoir envoyé participé à cette mission. Le jeune garçon se sentait inutile au sein de ce groupe expérimenté. Il sentait parfaitement la gêne qu'il représentait et cela ne faisait qu'alourdir son cœur déjà troublé par la peur. Il n'était pas un soldat, il n'était même pas un combattant. Il n'avait jamais pu lever la main sur quiconque et il craignait la violence avec une horreur démesurée.
Il ne comprenait pas pourquoi l'homme qui se disait être son père lui avait infligé cela. Ce dernier lui avait dit qu'il fallait qu'il profite de cette guerre pour devenir un homme, un vrai ! Le fait que Sofia soit tenue éloignée de son fils était une bénédiction aux yeux de Dannis. Le comte avait alors bon espoir de faire quelque chose de lui, de lui faire lâcher sa plume, qu'il arrête d'écrire ces niaiseries de poèmes pour en faire le digne héritier de sa lignée.
Mais, Conrad n'aspirait qu'à une chose depuis son arrivée à l'ancienne citadelle de Farone, il voulait rentrer à la cour, retrouver ses appartements, la quiétude et le calme, reprendre ses écrits là où il les avait laissé et abandonner à sa mère le reste. Il avait toujours vécu ainsi. Sa mère avait toujours été celle qui avait mené, guidé et régit sa vie. Avec elle, il se sentait en parfaite sécurité. Il pouvait alors laisser libre court à son talent sans se soucier du reste.
Malheureusement, la rumeur de cette invasion était arrivée, les gens étaient devenus fous, le monde s'était assombri et maintenant, il se retrouvait entouré d'hommes expérimentés au milieu d'un marais putride et nauséabond et il allait à la rencontre de créatures maléfiques.
Il laissa échapper un nouveau soupir alors qu'il se passait nerveusement la main dans ses cheveux bruns et bouclés. Comment son père pouvait-il croire qu'il allait devenir un bon seigneur en se rendant compte de la distance qui le séparait de la compétence de tous ces soldats ? C'était vraiment idiot de sa part.
Au fond de lui, Conrad commençait à se demander si son père n'avait jamais eu comme autre désir que de le mener à une mort rapide. Cela pouvait absurde et pourtant… Il ne lui avait jamais paru que son père l'ait aimé. Il se demandait même parfois si ce dernier n'était pas jaloux de l'amour inconsidéré que lui portait sa mère.
Oui, au fond de lui, il savait que quelque chose clochait. Et il s'en rendait de plus en plus compte à mesure qu'il se heurtait à ce monde violent et absurde auquel il était confronté depuis qu'il avait été éloigné de Sofia.
Et depuis ce moment, son humeur n'avait eu de cesse de s'assombrir et il demeurait de plus en plus longtemps plongé dans ses pensées, incapable de vraiment porter attention au monde qui l'entourait. L'angoisse qui le rongeait toujours et plus ne faisait qu'accentuer cette fuite en avant, vers des pensées toujours plus noires.
Pourquoi n'était-il pas comme les autres hommes autour de lui ? Pourquoi n'était-il pas capable de faire face aux épreuves que d'autres surpassaient quotidiennement ? Etait-il faible par nature ? Etait-il un incapable ? Tous ces hommes qui l'entouraient le pensaient surement déjà. Et peut-être bien qu'ils avaient raison ?
Soudain, il se prit à espérer que son grand-père ne soit jamais mort. Il se mit à rêver qu'il était loin de cet horrible endroit, auprès de ses grands-parents et qu'il apprenait, auprès d'eux, les choses de la vie. De son enfance, il n'avait que ces souvenirs-là, des moments heureux, de bonheurs intenses, ou ses aïeules lui apprenaient ce qu'il avait besoin de savoir. Etrangement, il n'en avait aucun de ses parents, à part ceux les plus sombres et les traumatisants. Le reste lui semblait avoir été sans importance, sans but, comme un grand vide, un grand rien.
Devenu complétement ignorant du monde qui l'entourait, il demeura totalement figé quand une flèche vint se planter sous ses yeux, dans la tête de l'homme qu'il suivait. Il regarda sa silhouette s'effondré sans vie et les cris percèrent enfin le voile de ses réflexions pour le projeter dans une scène appelée réalité.
Le groupe venait de franchir un vieux pont de bois vermoulus et ils allaient s'apprêter à avancer dans un étroit défilé qui bordait des ruines. C'était de cet ancien vestige d'une gloire passée que les créatures s'étaient déversées sur eux. Conrad n'en avait jamais vu de pareils dans sa courte existence et elles lui semblaient tout droit sorties de ses pires cauchemars.
Elles avaient la silhouette des hommes mais leurs proportions étaient affreusement grotesques. Certaines étaient râblées, d'autres massives, leurs crânes étaient tous déformés d'une façon hideuse et protégées par une peau blanche ponctuées de taches sombres et ocres. Leurs iris étaient étrangement cerclés par une hideuse couleur beige ayant l'allure d'une craie sale et leurs mâchoires étaient garnies de crocs sombres et effilés. Ils étaient recouverts de cuirs et de métaux souillés dont la coupe venait accentuer l'horreur et l'ignominie de la vie qui les animait. Une faim insatiable pour la chair et le sang couvait dans leurs yeux. Leurs lames noircis par le sang de précédentes victimes s'élevèrent alors avec un reflet pâle et macabre.
Conrad eut juste assez de présence d'esprit pour tirer son épée de son fourreau et repousser la lame recourbée de son adversaire dans un geste maladroit et chanceux. Son cœur se mit à battre à la chamade. Il pouvait sentir dans le regard mauvais de la créature qui lui faisait face ce désir profond qu'elle avait de l'occire. Jamais, il n'avait fait face à cela. Jamais, on ne l'avait opposé à plus simple et plus terrible volonté.
L'engeance se jeta sur lui avec un cri guttural, faisant chanter sa lame dans l'air.
- Non !
Le jeune garçon se jeta en arrière avec l'énergie du désespoir, évitant ainsi d'être égorgé par le fil de l'épée. Il faillit tomber à la renverse et il ne dut de rester debout qu'à la jeunesse de ses réflexes. Son cœur se serrait dans sa poitrine. Il ne voulait pas mourir. Il lui semblait soudain qu'il ne méritait pas ce destin. Sa vie avait beau avoir été vide de sens, vide d'intérêts et vide d'ambitions. Il ne voulait absolument pas y renoncer.
Répondant par instinct, il plia ses genoux pour mieux bondir sur la créature et abattre son épée sur son crâne. Ce coup était dangereux, irréfléchi et le laissait exsangue en cas d'échec. Mais, il ne réfléchissait plus vraiment normalement. L'urgence de son esprit était la survie et sa peur s'étaient transformée en un furieux désir de vivre.
Son adversaire fut surprit et il s'en fallu de peu pour que ce dernier ne finisse par trépasser. Mais, il eut le temps de mettre sa lame en travers de celle de Conrad. Sous le choc, les deux combattants tombèrent au sol sans pour autant interrompre leur duel. Ils luttaient tout deux pour forcer la garde de l'autre.
Le jeune garçon serra les dents et poussa un cri rageur. Il voulait que cela finisse, il voulait que tout ça cesse ! Il voulait tuer cette immonde créature, il voulait lui arracher la vie et ne plus être menacé ! Sa main libre se porta autour de la gorge de l'engeance pour l'enserrer de toutes ces forces.
Soudain, il sentit une immense douleur percer son ventre et il comprit avec un léger retard que la créature venait de planter sa dague profondément dans ses entrailles. Pendant quelques secondes, Conrad fut étonné. Il s'était toujours demandé ce qu'on pouvait ressentir quand un métal froid déchirait vos chairs. Il ne s'était jamais douté à quel point cela pouvait être douloureux.
Son bras armé trembla alors qu'il voyait le monde se brouillé autour de lui. L'engeance en profita pour se libérer et le frapper au visage de son poing. Le choc renversa le jeune garçon sur le sol et permit à la créature de se redresser pour le dominer. Un hideux sourire vint fendre son visage alors qu'elle élevait sa lame dans le ciel.
Le jeune garçon regardait la scène comme s'il y assistait de manière extérieure. Le temps semblait ralentir, les bruits s'étouffés. Sa vie n'avait été qu'un immense gâchis sans aucun sens. Il n'avait jamais rien compris à cette dernière. Il n'avait jamais vécu, il n'était jamais vraiment tombé amoureux. Il n'avait même pas encore couché avec une femme. Il n'avait que seize ans.
Il se rendait compte qu'on ne lui avait jamais donné aucune chance. Sa mère l'avait toujours tenu à l'écart du monde pour l'élever comme sa fierté, faisant de lui un inutile, un inapte et un bon à rien. Son père ne l'avait jamais compris, il n'avait jamais été qu'un étranger pour lui ou au mieux, un rival. Sa sœur… Il avait toujours fallu rester loin d'elle. Pour son bien, il ne l'avait jamais approché. Parce que ses sentiments envers elle étaient dangereux et qu'il ne voulait pas briser sa vie.
Peut-être devait-il mourir, en fin de compte ? A vrai dire, il aurait aimé dire oui. Rien ne semblait le retenir. Tout lui indiquait qu'il n'était qu'un monstre parasitaire. Mais, son grand père le lui avait interdit. Sur son lit de mort, ce dernier lui avait soufflé ces quelques mots en le fixant avec une terrible lucidité.
- Sois courageux comme je l'ai été et bas-toi jusqu'au bout pour façonner ton destin et trouver le bonheur.
Et à cet instant terrible, alors qu'il entendait cette voix vibrer dans son cœur avec un écho terrible. Ses mains se portèrent sur le poignard enfoncé dans son ventre. Ses doigts s'unirent en un dernier effort, ses bras se tendirent pour arracher le métal froid à sa chair meurtrie pour s'abattre profondément dans le cœur de la créature.
Cette dernière se figea dans son mouvement avec l'expression d'une grande surprise puis elle tomba sur le sol dans un fracas métallique.
Conrad resta immobile. Le monde était devenu vaporeux et lointain pour lui. Des larmes étaient venues emplir ses yeux et couvrir ses joues alors que la douleur l'étreignait. Chaque respiration lui arrachait un râle de souffrance.
Il était incapable de savoir comment la bataille s'était déroulée. Il savait juste que le temps paraissait s'écouler mais que personne n'était venu le relever ou même le mettre à mort. A cette idée, sa main tâtonna frénétiquement autour de lui à la recherche d'une arme.
Il parvint à se saisir de son épée et il commença à ramper difficilement vers les vestiges d'un arbre mort. Portant son dos contre lui, il tenta de se mettre au debout par la force de ses jambes mais des vertiges et des tremblements le firent renoncer.
Assis contre la souche, il pouvait sentir ses forces le quitter lentement sans qu'il ne puisse rien y faire. Autour de lui, il distinguait les cadavres des soldats et des créatures. Tous avaient dû s'entretuer. Il était donc seul et n'avait aucune idée de l'endroit où il se trouvait.
Une ombre vint alors obscurcir sa vue. Il plissa les yeux pour chasser le trouble qui gagnait son regard et il reconnut alors les traits d'un loup noir qui avançait vers lui d'un pas lent et prudent. Il éleva faiblement le bras tenant son épée et pointa une lame tremblante vers l'animal.
- Je sais qui tu es, sorcière des terres sauvages.
L'animal resta immobile, comme interdit face à la réaction du jeune garçon. La voix de ce dernier n'était plus qu'un murmure roque et douloureux mais elle ne semblait pas sur le point de faillir pour autant.
- Je connais ta légende telle qu'elle est racontée dans le royaume.
La louve s'avança encore de quelques pas en abaissant sa masse prudemment, ses yeux d'ambres allaient de la lame à Conrad.
- Tu ferais une belle erreur en me dévorant car je connais ton destin.
Elle s'arrêta de nouveau, son regard fauve fixa intensément le jeune noble durant un long instant. Puis, sans crier gare, la lumière et l'ombre se mêlèrent à sa silhouette, l'une semblait être dévorée par l'autre et pendant un instant, la sorcière apparue comme un fantôme luminescent au milieu du néant.
A la fin, il ne restait plus qu'une jeune femme aux yeux similaires à ceux de la louve et aux longs cheveux noirs et raides glissant sur ses épaules nues. Elle portait une étrange robe faite de plumes d'oiseaux écarlates, de peaux de renards et de cuirs écaillées maintenues par des broches, des chainons et des fibules.
- Et qu'est ce qui te fait croire cela ?
Demanda-t-elle d'un ton glacial et emplie de dédain.
- Le doute que je lis dans tes yeux.
Ses sourcils finement dessinées, s'élevant naturellement de manière sévère se froncèrent aux mots assurés de Conrad.
- Tu parais plus certains de ta langue que de ta main.
- J'ai appris à me battre avec l'une et non avec l'autre.
- Que sais-tu de moi ?
- Que si tu existes alors tout est vrai.
Les yeux de la sorcière parurent s'enflammer de colère d'un geste de la main dans l'air, elle arracha l'épée de la main du jeune noble puis elle approcha son visage tout près du sien en enserrant sa main autour de sa gorge.
Conrad pu alors admirer la finesse de son grain de peau, il put gouter à l'étrange parfum sauvage qui émanait d'elle et s'abimer devant la puissance impénétrable de son regard. Il ne put s'empêcher de s'en émouvoir.
- Mais aucun mot dans les légendes ne rendent vraiment grâce à ta beauté. Es-tu véritablement la sorcière des terres sauvages ?
L'étreinte autour de sa gorge se relâcha alors que la jeune femme évitait un instant son regard avant de se mordre rageusement la lèvre inférieure avec ses dents blanches et de plonger ses yeux dans ceux du jeune garçon.
- Tu ne gagneras rien avec ce genre de propos, tu entends !
Ses ongles blessèrent le cou de Conrad alors qu'ils s'enfonçaient dans la peau de ce dernier.
- Je… Je n'ai pu faire autrement que de le remarquer, sorcière !
- Re… Reparle des légendes ! Que sais-tu ?!
S'enflamma-t-elle en assurant sa prise.
- …qu'elles se répètent inlassablement. Qu'elles ne sont que la répétition d'une tragédie originelle !
- Comment peux-tu en être certain ? Qui te l'a dit ?
- Personne… Mais j'en suis certain.
- Pourquoi !
- Tout simplement parce que tu existes, Vaar Tel'Rasha.
La jeune femme ouvrit de grands yeux. Un faible sourire gagna le visage de Conrad en lisant son expression. Il voulut ajouter quelques mots mais sa volonté seule ne suffisait plus à le maintenir conscient. Au moins eut-il la satisfaction de penser que toutes ces années coupés du monde, bercés par les légendes et les mythes contenus dans les ouvrages anciens, n'avaient pas été totalement inutiles, alors que son esprit basculait dans l'obscurité.
