Chapitre - 2

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« Je ne veux pas diriger Windbloom. »

Je ne le pourrais pas même si je le voulais.

Shizuru se tenait dans l'un des bureaux de sa demeure familiale devant nulle autre que Miss Maria. Sa tutrice fronça les sourcils en l'observant, tout dans sa posture indiquant un professionnalisme à tout épreuve. Shizuru avait toujours eu la sensation de parler à un supérieur hiérarchique plus qu'à la personne qui aurait dû s'occuper d'elle et de son bien être à la mort de ses parents.

Pour être tout à fait honnête, Shizuru était certaine que dans un autre temps -dans le passé qu'avait du vivre Viola- elle n'aurait jamais osé informer Miss Maria d'une telle chose. On lui avait inculqué depuis sa naissance que sa vie était liée à celle de l'entreprise familiale. Une mauvaise action, une mauvaise presse auraient des retombés négatives sur Windbloom -si la presse avait vent de son existence. Elle se devait d'être la fille parfaite, parce que son comportement impacterait le cours des actions de sa compagnie et les milliers d'emplois qui en résultait.

Mais aujourd'hui toute son éducation, tout cet endoctrinement à servir fidèlement Windbloom plus que ses propres désirs -elle ne devait pas être égoïste, elle devait penser à tout cet incroyable héritage dont elle était la dépositaire- tout ça n'avait plus aucune importance. S'il lui restait un an à vivre elle ne comptait pas le passé sur les bancs d'une fac à apprendre le management et le commerce, d'autant plus que les matières la répugnaient. S'il lui restait un an à vivre, elle se voulait égoïste. Elle voulait faire ce que bon lui semblerait. Elle voulait profiter de ce qu'elle aimait. De la personne qu'elle aimait.

Miss Maria soupira et se frotta distraitement l'arête du nez.

« C'est ton héritage, lui rappela finalement la vieille femme. »

Une réponse plutôt… inattendue. Elle s'était attendue à plus de colère ou de froideur. Miss Maria lui rappelait simplement un fait avec une tranquillité désarmante.

« Et si je veux que cet héritage subsiste, répondit Shizuru d'un ton aussi doux, il faut qu'à sa tête il y ait quelqu'un qui sache et puisse gérer la compagnie. Quelqu'un qui veuille la diriger. »

Avant l'enterrement de Viola -enterrement durant lequel Miss Maria avait cru en toute logique enterré sa pupille, la femme d'affaire aurait toujours fait passer les besoins de l'entreprise avant ceux de Shizuru. En tant que femme d'affaire investie, l'entreprise avait simplement été plus facile à gérer qu'une adolescente endeuillée qui avait toujours paru très bien s'en sortir sans elle. Il avait été facile de ne pas s'investir émotionnellement et de lui dicter des règles comme à l'un de ses employés. Mais cette confrontation avec la mort avait réarrangé l'ordre de ses priorité à son avantage.

Miss Maria avait mis du temps à le comprendre, mais finalement elle avait compris l'évidence : l'héritage des Fujino était Shizuru avant d'être Windbloom.

« Que veux-tu faire alors ? Demanda-t-elle avec une véritable curiosité.

-Ce que j'aurai aimé faire ? Vraiment ? »

Miss Maria sentit son coeur se serrer légèrement devant l'apparence surprise de Shizuru. Sa pupille ne semblait pas s'être attendue à ce qu'on lui demande ce qu'elle voulait vraiment. Miss Maria se rappela les parents de Shizuru. Eux non plus n'avait jamais demandé ce que désirait Shizuru. Après tout qu'aurait-elle pu désirer de plus que ce qu'elle avait.

Mais c'était bien ça le soucis n'est-ce pas ? L'argent ne pouvait pas tout acheter.

« Oui Shizuru. Qu'aimerais-tu faire ? »

Une nouvelle hésitation. Ces yeux d'une couleur incroyable semblait brillant comme si elle était soudainement prête à pleurer.

« J'aurai aimé être enseignante… ou travailler dans une école quelque chose du genre, sourit-elle. »

Shizuru essayait de ne pas penser qu'avec ou sans accord de Miss Maria ce projet resterait à l'état de rêve. Elle ne survivrait pas assez longtemps pour le réaliser mais ce serait quelque chose de vraiment bien si elle savait avoir le soutien et la compréhension de Miss Maria.

Miss Maria soupira une nouvelle fois. Enseignante ? Ce n'était pas faire preuve de mauvaise volonté mais… Miss Maria avait été un femme d'affaire chevronnée, travaillant sans compté, préférant les chiffres et les accords commerciaux qu'une famille et des relations souvent trop compliqué. Elle avait du mal à comprendre comment on pouvait se détourner d'un destin si prestigieux pour… être une enseignante ?

C'était gâcher une intelligence et un potentiel incroyable !

« Est-ce à cause d'elle ? Demanda-t-elle finalement sans injecter de reproches ou d'insulte. Elle posait une simple question.

-De qui ?

-Kuga.

-Natsuki ? s'offensa Shizuru. De quoi serait-elle responsable ?

-De ta défection à Windbloom, répondit-elle au tac-o-tac.

-Je n'ai jamais souhaité diriger Windbloom, répliqua Shizuru durement. Quand je ferme les yeux pour m'imaginer un futur, je le vois simple et non à la tête d'un empire financier à réfléchir à comment gagner plus d'argent. »

Miss Maria se renfrogna. Voilà c'était exactement ça qu'elle ne comprenait pas. Une vie simple ? Pourquoi voulait-elle une vie simple ? Bien sûr, si c'est ce qu'elle désirait, Miss Maria le lui souhaitait, mais elle ne pouvait voir Shizuru autrement qu'en une personne capable de faire de grandes choses. Il y avait des gens comme cela, qui dégageait l'impression de pouvoir changer le monde.

Sauf qu'avec sa pupille, Miss Maria avait souvent l'intuition que ce ne serait pas qu'une impression mais une réalité.

« C'est parce que c'est une femme ? »

Le froncement de sourcil de Miss Maria s'accrut. Plongée dans ses pensés, Shizuru avait interprété ses expressions et son silence.

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A une époque, Shizuru avait craint la réaction des gens à ses préférences parce qu'elle était jeune et grandissait dans un monde qui se voulait libre et ouvert d'esprit mais qui était encore bien loin de l'être.

Parce qu'elle était une Fujino et que sa famille traditionnel voulait évoluer plus vite que le reste du monde quand on parlait de Windbloom mais suivre les codes désuets d'époque révolu dans leur vie personnel.

La mort de ses parents l'avait ironiquement enlevé une partie de ses peurs, parce que leur jugement ne pouvait plus l'atteindre et qu'elle pouvait s'imaginer leur réaction comme bon leur semblait. Mais il y avait toujours le regard du reste du monde qui pouvait l'affliger et ceux des gens qu'elle connaissait en particulier.

Mais les épreuves subi durant son lycée avait remédié à une bonne partie de ses craintes : le Carnaval en premier lieu et puis tout ça : le third District, Viola, les enlèvements, les nanomachines… sa mort prochaine.

Elle aurait aimé vivre dans un monde où aimer était juste aimer ; où que ce soit un homme ou une femme n'avait pas de grande importance du moment que les sentiments étaient vrais et bons.

Mais avec une mort imminente, elle prendrait ce qu'elle pouvait avoir : un monde pas tout à fait adapté à ses désirs mais qui ne parviendrait pas à l'empêcher d'aimer Natsuki jusqu'à la fin.

Entre les murs de sa maison, elle en était presque venue à oublier qu'il existait des gens qui se sentait dégoutés ou haineux pour les sentiments qu'elle portait envers une autre femme. Elle ne comprenait pas leur mode de pensés et ne trouvait pas d'explication raisonnable à cela, mais en deux mois, Miss Maria n'avait jamais cherché à la confronter à ce sujet et Shizuru avait pensé –peut-être à tort- que cela n'avait pas d'importance à ses yeux et qu'elle ne faisait pas parti de ces gens là.

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Miss Maria se laissa aller au fond de son siège et sembla prendre son temps avant de répondre.

« Je ne te mentirai pas en disant que je suis heureuse de ton choix, commença-t-elle en choisissant avec soin ses mots. Les gens ne sont pas tendre, ni très ouvert d'esprit et tu ne te faciliteras pas la vie en sortant avec des femmes. »

Shizuru ne put s'empêcher de sourire. De Miss Maria ça valait autant qu'un « bienvenue dans la famille » à l'attention de Natsuki. La femme pensait en termes de bénéfice, de coût, de gain et de risques. Et cette petite phrase qui pouvait être mal pris signifiait simplement qu'à ses yeux, Natsuki ne lui apporterait pas grand-chose.

Dans leur milieu, elle n'avait pas d'argent, pas de pouvoir, de titre ou de nom. Le fait qu'elle soit une femme n'arrangerait certainement pas les choses. Que du négatif dans cette phrase mais ce n'était pas un non, ou autre chose, c'était un fait. Tristement dans leur société actuelle, Miss Maria ne pouvait s'estimer heureuse des difficultés que le reste du monde allait dresser devant sa pupille pour ses préférences et les répercussions que cela pourrait avoir pour la société qu'elle dirigeait.

« Mener sa vie c'est faire des choix, répliqua Shizuru. Les options qui méritent d'être prises ne sont pas forcément les plus faciles mais ce sont celles qui importent. N'est-ce pas ? »

Miss Maria eut une légère contraction au coin des lèvres. L'équivalent probable d'un sourire.

« Tu aurais été une excellente présidente pour Windbloom. Parce que tu as raison, si on faisait toujours les choix faciles, je n'en serai pas là où j'en suis. Windbloom n'ont plus.

-Sauf que Natsuki n'a jamais été véritablement un choix… elle était une évidence. »

L'admission était peut être un peu enfantine, mais Miss Maria ne la reprit pas. Elle n'avait pas besoin de comprendre Shizuru ou d'aimer Natsuki pour accepter le choix de sa pupille, c'était aussi ça aimer quelqu'un. Lui faire confiance et la laisser prendre ses propres décisions. Être la si jamais cela s'avérait être une erreur, mais ne pas juger.

Il y avait bien assez de jugements dans le monde pour ne pas avoir à en subir des gens qu'on aimait.

C'était une leçon que Miss Maria venait très récemment d'apprendre.

« Je serai une excellente actionnaire majoritaire, sourit Shizuru en réponse et heureuse de l'acceptation à demi mot de Miss Maria.

-Je vais devoir trouver une personne qualifiée pour gérer l'entreprise. Qualifiée et de confiance, répliqua Miss Maria de retour au sérieux et aux affaires.

-Tu as quelqu'un de ce genre-là sous la main ? »

Shizuru se sentait partagée entre la joie d'être enfin libre de son entreprise et ses attentes ; et celle beaucoup plus matériel qu'elle allait devoir laisser quelque chose qui était à elle dans les mains d'un étranger. Elle n'avait jamais senti ce sentiment terre à terre de possessivité pour l'entreprise familiale auparavant, mais elle savait qu'elle n'aurait jamais été heureuse à sa tête. Elle devait juste se rappeler qu'en laisser la direction à un autre ne signifiait pas qu'elle appartenait à ce dernier.

Pas que cela est de l'importance sur le long terme, se rappela-t-elle amèrement.

« Oui, j'ai dû y réfléchir lorsque… enfin… »

Un autre sujet qu'elles avaient évité : les cendres de qui Miss Maria avait-elle récupéré du crématorium ?

« N'en parlons pas, intervint Shizuru. Je ne saurai pas l'expliquer et vous ne me croiriez probablement pas. »

Miss Maria hésita à insister et accepta placidement lorsqu'elle constata qu'il y avait eu suffisamment de ce sujet émotionnelle dans cet simple conversation.

Son stylo tapota le dossier sur lequel elle travaillait lorsque Shizuru était venue l'interrompre.

« Pour en revenir à la question à porter de main, Monsieur Blan pourrait très bien convenir au poste. C'est un homme d'une trentaine d'année avec qui j'ai déjà pu amplement discuter.

-Est-ce que je le connais ? s'intéressa Shizuru. »

Elle n'avait pas eu besoin de se mélanger au gens de son milieu pour ne pas être enseigné régulièrement sur les gens à suivre, leur moyen et leur aspiration.

« J'en doute, c'est le fils d'un ami à tes grand parents et moi-même. Je pense que si tes parents avaient été encore en vie, ils auraient cherché à vous fiancer. »

Shizuru grinça des dents à la simple idée d'un omiai. Une de ses traditions séculaires stupides.

« Sa famille est bien moins riches que la tienne, mais il gère les actifs de grandes sociétés aux Etats-Unis et se débrouille très bien malgré son peu d'expérience. Un poste de président directeur général de Windbloom serait une promotion incroyable et une offre qu'il ne refusera pas. A trente ans, il aurait une position plus qu'enviable et c'est un homme de confiance pour avoir déjà fait affaire avec lui.

-Je vous crois sur parole, admit Shizuru. Si vous êtes sûr de votre choix vous pouvez d'ores et déjà proposer le poste à Monsieur… Blan ? Ma décision de ne pas prendre la direction de Windbloom est une certitude. »

Miss Maria posa finalement son stylo et ferma le dossier abandonné.

« Bien si telle est ta décision, je vais prendre contact avec lui et lui proposer le poste.

-Je suis sûre que vous êtes soulagée. L'autre option aurait été de me former et vous n'en auriez jamais vu le bout. Vous pouvez enfin songé à la retraite.

-Quel âge crois-tu donc que j'ai ? »

Shizuru se redressa dans son fauteuil et plongea son nez dans sa tasse, craignant soudain de fournir une réponse qui vexerait la femme.

« Je n'ai pas encore tout à fait 60 ans, répondit Maria en bougonnant. Je ne compte pas prendre ma retraite dans un avenir proche. Je risque de m'ennuyer après avoir gérer une entreprise aussi imposante que Windbloom, même si je pense effectivement avoir besoin de lever le pied.

-Vous trouverez autre chose à faire, lança Shizuru. »

Miss Maria approuva avant de reprendre son stylo en main, duquel elle pointa le dossier.

« En attendant, c'est moi qui gère Windbloom et j'ai du travail. Les choses doivent être rendues en temps et en heure. »

Shizuru accepta le remerciement poli de sa tutrice et se releva. Arrivée à la porte, elle s'arrêta néanmoins et s'appuya contre l'encadrement.

« Miss Maria, appela-t-elle quelque peu gênée par la demande qu'elle allait faire. »

Sa tutrice lui accorda aussitôt son attention alors qu'elle se servait une nouvelle tasse de thé. Elle songea que son amour du thé, elle le tenait pour beaucoup de cette femme et elle sourit en songeant que malgré toute leur différence, elles avaient au moins un point commun.

« Je sais que j'ai 19 ans, mais j'ai manqué de… de mourir il y a deux mois.

-Monsieur Anderson s'est chargé d'accroître la sécurité et je crois savoir qu'il ne te quitte pas des yeux lorsque tu sors du domaine.

-Je sais. Honnêtement je n'ai pas peur d'être kidnappé. Pas en ce moment du moins, mais… avec tout ce dont j'ai hérité, j'aimerai faire un testament malgré mon âge.

-Je suis sûr que ce ne sera pas nécessaire, tenta de lui assurer sa tutrice.

-Pourtant… j'aimerais vraiment avoir l'assurance que mes biens reviennent aux gens qui m'importent si je venais à disparaître. Les évènements récents ont montré que ce n'était pas impossible.

-Bien, Fujino-san, la salua-t-elle avec respect. Je contacterais notre notaire. Si je peux me permettre un conseil ? »

Shizuru consentit à ce qu'elle lui offre un conseil qu'elle savait lui déplaire d'avance.

« Je me doute que Kuga-san figurera dans votre testament. J'admets ne pas la connaître et ignorer tout de votre relation mais il n'est jamais bon de désigner comme légataire un partenaire d'une relation aussi récente que la vôtre.

-Je sais. Je ne suis pas naïve. Je m'attends tous les jours à ce qu'elle se dise que je ne suis pas ce qu'elle veut. Qu'elle se rende compte qu'elle a confondu la peur de me perdre et sa reconnaissance pour son sauvetage avec des sentiments romantiques, mais je l'aime depuis ma première année au lycée. Je sais que les sentiments d'une ''gamine'' de 19 ans n'ont rien de sérieux à vos yeux, mais j'ai risqué ma vie pour la sienne, ça vaut bien quelque chose. S'il devait m'arriver quelque chose là maintenant, c'est à elle que je voudrais que les choses reviennent. Si les choses changent dans un an et bien… je referais un testament en conséquence. »

Elle n'attendit pas de réponse de Miss Maria. Shizuru sortit avec la certitude que les nanomachines pouvaient l'emporter, elle laisserait la meilleure vie possible à Natsuki. Elle aurait les moyens d'entreprendre tout ce qu'elle souhaiterait après sa mort.

Si elle était heureuse –extatique- des sentiments de Natsuki à son encontre, une minuscule partie d'elle, désintéressée, souhaitait que Natsuki ne l'aime pas.

Parce que ce serait plus facile pour cette dernière lorsque Shizuru mourrait.