Repérer Adam dans le pré que lui avait indiqué le responsable du stage d'été n'était pas compliqué : c'était le seul adulte parmi une vingtaine de petits cow-boys et indiens d'environ 1m30. Il se tourna vers Aziraphale, l'air surpris, puis interrogatif, puis un peu soucieux. Il lui fit signe d'attendre. Seuls ou en couple, les parents arrivaient pour récupérer leur progéniture, qui se jetait au cou d'Adam avant de partir en racontant, à grand renfort de gestes et des étoiles plein les yeux, la journée qu'il avait passée. Le jeune homme échangeait quelques mots avec des parents en souriant. L'ange rongeait son frein. Enfin, le dernier enfant fut reparti.
« Zira, tu ne viens jamais me voir sans prévenir. Il se passe un truc ? »
« Bonjour, Adam. Je suis désolé de venir à l'improviste. J'ai en effet un service à te demander. Tu as quelques minutes pour un thé ? »
« Je te suis, » dit le jeune homme en se débarrassant de son attirail de shérif.
Ils s'attablèrent dans un salon de thé suranné, tel qu'on en trouve encore dans les petits villages anglais. L'ange essaya de présenter l'affaire dans les grandes lignes et de façon factuelle. Ce n'était pas de gaieté de cœur qu'il s'en ouvrait à un tiers, mais il ne voyait pas comment s'en sortir sans une aide extérieure.
« … et je suis parti. J'ai essayé de prendre de ses nouvelles, mais ça fait deux jours qu'il ne répond ni à mes messages, ni à mes appels. Je suis inquiet. Seulement, tu comprends bien qu'il vaut mieux que j'évite de le voir. J'espère que les choses vont se tasser. Je me suis dit que tu pourrais aller jeter un petit coup d'œil. S'il te plaît. »
« On n'est pas spécialement proches, il va se demander pourquoi je débarque. »
« Je sais. Mais je ne vois pas à qui demander d'autre. Et toi, au moins, il n'osera pas refuser de te laisser entrer. »
« D'accord. Je passerai à la librairie après. »
« Merci, Adam. C'est très gentil, » dit Aziraphale avec un sourire chaleureux qui n'effaça pas son air préoccupé.
Jamais les livres n'avaient été aussi bien rangés. C'était tout ce qu'Aziraphale avait trouvé pour arrêter de tourner en rond en attendant Adam. Enfin, ce dernier poussa la porte, trempé par une de ces pluies estivales dont Londres a le secret. Sans même y penser, l'ange fit un petit geste de la main qui le sécha immédiatement, tout en l'interrogeant avec impatience :
« Alors ? »
« Alors, c'est pas bon, » répondit le jeune homme d'un ton grave.
Le scénario optimiste auquel se raccrochait Aziraphale (« Tu t'inquiétais pour rien, il s'est rendu compte qu'il s'était fait des idées, il va bien, il est juste affreusement gêné ») éclata comme une bulle de savon, le laissant désemparé.
Adam proposa :
« Je ferme, d'accord ? » Il tourna la pancarte de la porte sans attendre son assentiment. « Si tu faisais un peu de thé ? »
« Du thé ? Ah. Oui. Si tu veux, » fit l'ange d'un air absent avant de se diriger vers l'arrière-boutique.
Adam l'y suivit et s'installa à califourchon sur une chaise, croisant les bras sur le dossier.
« Tu sais, » dit-il à l'ange qui versait l'eau dans les tasses en lui tournant le dos, « je pense que tu as pris la bonne décision. Ca n'a pas dû être facile. »
Seuls des bruits de cuillères et de porcelaine lui répondirent. Après quelques secondes, il ajouta doucement :
« Tu l'aimes. »
Ce n'était pas une question. Une tasse se renversa, répandant son thé fumant sur le plan de travail. Aziraphale émit un petit « oh » avant de s'affairer pour rattraper les dégâts. D'une voix un peu étranglée, il dit calmement, sans se retourner :
« Je croyais qu'on avait mis les choses au point quand tu étais petit, à propos de lire dans les pensées des gens. »
« Comme si c'était nécessaire. Je te dirais bien qu'il n'y a que vous deux pour être aussi aveugles, mais je commence à me rendre compte que ce sont toujours les principaux intéressés qui ne se rendent compte de rien, » soupira Adam.
Un silence inconfortable s'établit, pendant qu'Aziraphale mettait un temps inhabituellement long à refaire une tasse de thé. Enfin, il la déposa devant son invité, prit celle qui avait tiédi et s'assit.
« Je pensais que ça fonctionnerait. Que ne lui laisser aucun espoir résoudrait le problème. Je n'y suis pas allé assez fort. J'aurais dû… » Il secoua la tête. « Je n'ai pas réussi. »
« Si se faire envoyer sur les roses suffisait pour ne plus être amoureux, ça se saurait, » rétorqua Adam avec un petit sourire amer.
« Ca lui passera, » affirma Aziraphale. Une ombre traversa son visage.
« C'est ce qui arrive généralement, oui. La plupart des gens finissent par passer à autre chose. Ce qui m'inquiète, c'est que les gens, eux, ne vivent pas des millénaires. Va savoir combien de temps ça peut prendre. Et je n'ai pas l'impression qu'on en ait beaucoup. »
« C'est grave à ce point ? » dit l'ange d'une voix vacillante. Il resta silencieux plusieurs minutes. « Je ne sais pas quoi faire. Je ne suis même pas sûr de comprendre exactement le processus à l'œuvre. »
« Les détails m'échappent aussi, mais pour faire simple : démon et amour sont incompatibles. On ne peut que raisonner à partir de cette base. »
Aziraphale hésita. Pas longtemps.
« Adam, je sais que tu refuses d'utiliser tes pouvoirs et que je n'ai aucun droit de te demander ça mais… il n'y a rien que tu puisses faire ? Je t'en supplie. »
Le jeune homme le regarda gravement.
« J'ai réfléchi à des solutions possibles. »
« Tu… C'est vrai ? Oh… merci, Adam, merci ! » s'exclama Aziraphale en lui prenant les mains avec reconnaissance. « Je suis conscient de ce que ça te coûte. »
Adam haussa les épaules :
« Honnêtement, je ne suis pas certain que je ne regretterai pas cette décision. Mais je crois qu'il y a des moments où il faut mettre de côté ses bonnes résolutions. Ceci dit, ne me remercie pas trop vite. Je pense que tu surestimes mes capacités. Est-ce que je peux faire en sorte qu'un démon puisse ressentir de l'amour sans que ça le détruise ? Non. Ce n'est même pas supposé se produire. C'est une loi fondamentale. Même moi j'ai mes limites. Mon domaine, c'est l'Humain. Et la Terre. Là, je peux faire pas mal de trucs. Mais pas tout. »
« Alors, à quelles solutions pensais-tu ? » demanda l'ange, qui refusait de laisser échapper son espoir tout neuf.
« Puisque je ne peux pas supprimer la contradiction, il va falloir jouer sur une des deux variables. La solution qui me semblait la plus simple, c'était d'enlever l'amour de l'équation. »
« Tu serais capable de faire ça ? D'effacer ce qu'il ressent ? »
Aziraphale lança un étrange regard à Adam.
« Pas sûr. Je crois. C'est un sentiment humain, après tout. Je devrais avoir prise dessus. C'est en quelque sorte une variante d'imposer ma volonté aux gens. Et ça, même si je n'en suis pas fier, j'ai eu l'occasion de tester une fois. »
Aziraphale réfléchit.
« Pourquoi "semblait" ? »
« Quoi ? »
« Tu n'as pas dit : "La solution qui me semble la plus simple", tu as dit "semblait". »
« Oh. Eh bien… je l'ai proposée à Crowley. »
« Ne me dis pas qu'il a refusé ! C'est en effet la meilleure chose à faire, » affirma l'ange comme pour s'en convaincre lui-même.
Adam grimaça.
« Il m'a dit de te dire, lorsque je viendrais te faire mon rapport : "Mêmes causes, mêmes effets". Tu comprendrais, d'après lui. »
Aziraphale se creusa les méninges un moment, puis acquiesça lentement.
« Tu éclaires ma lanterne ? » demanda le jeune homme avec une pointe d'agacement.
« Il y a quelques siècles, nous avons discuté de ça lors d'une soirée où nous refaisions le monde. Au sens figuré, s'entend. Nous imaginions les possibilités que nous offrirait le fait de pouvoir agir à notre guise sur les émotions des humains. Tu imagines, comme je pourrais aplanir les conflits facilement ? Crowley avait en tête le but inverse, évidemment. Oh, bien sûr, je peux légèrement exacerber une émotion déjà existante comme l'amour ou la compassion, tout comme Crowley peut le faire avec la haine ou l'envie. Mais nous restons limités. Bref. Nous sommes arrivés à la conclusion que, de toute façon, ça ne servirait pas à grand-chose. »
« Pourquoi ? »
« Parce que les raisons pour lesquelles les gens s'aiment ou se détestent résident dans leur passé. Pour que tu réussisses à leur implanter une émotion de façon durable ou, au contraire, à la supprimer, il faudrait aussi effacer une partie de leurs souvenirs. Tout ce qui les a menés là. Sinon, la modification effectuée ne tiendra pas bien longtemps. Si tu n'agis pas sur les causes, tu ne peux pas en changer les effets. Or, influencer la mémoire est délicat et dangereux. C'est un mécanisme complexe. Je n'y recours qu'en cas de force majeure, et uniquement pour effacer un événement bien précis qui vient de se produire et auquel l'humain en question n'aurait pas dû assister. »
« D'accord. Je comprends mieux ce qu'il a marmonné ensuite. »
Aziraphale l'interrogea du regard.
« Je cite : "Je préfère crever que de vous laisser me transformer en putain de zombie." »
L'ange eut un sourire triste, avant de serrer à nouveau les lèvres. Adam reprit :
« Je déteste te dire ça, mais fais quelque chose qui l'aidera à cesser de t'aimer, alors. Parce que, si je dois agir sur l'autre variable... »
« Je ne comprends même pas comment tu pourrais faire une telle chose. »
« Tu ne vas pas apprécier, et je suis encore moins sûr d'y arriver. »
« Explique. »
« Il faudrait que je fasse de Crowley un humain. »
