Chapitre 3
Dès le moment où elle vit le blessé, inconscient dans les bras du frisé, Molly avait directement compris quel était son dilemme imposé : Sauver cette vie à deux doigts de s'éteindre, ou recevoir une balle dans la tête. Jouer le rôle indésirable du chirurgien à domicile, ou mourir.
Comme elle ne trouvait pas la force de dire un mot, les braqueurs prirent son silence terrifié comme une invitation, parce qu'ils entrèrent dans sa demeure en la bousculant violemment au passage.
L'un d'eux – un homme aux yeux orageux tellement noirs qu'on ne discernait pas la pupille de l'iris – se rendit sans un mot dans le garage pour y garer sa voiture.
« Je ne suis que médecin légiste ! » Bredouilla-t-elle timidement, en déglutissant péniblement à la vue de l'arme qui restait toujours une menace, même si le canon n'était plus orienté vers elle.
« Il n'est jamais trop tôt pour de nouvelles expériences. » Commenta sarcastiquement Irène, en s'installant confortablement sur l'un de ses canapés, comme si elle était chez elle.
« Je n'en serais pas capable ! Mes patients habituels sont morts ! » Riposta-t-elle d'une voix plus aiguë qu'à l'ordinaire.
Ses mains tremblaient, et ses yeux étaient écarquillés de terreur, ce qui n'échappait à aucun des braqueurs de la pièce, et certainement pas à Sherlock.
« Médecin légiste est une spécialisation. Vous avez donc le diplôme d'État de docteur en médecine, alors cette situation est amplement dans vos compétences. » Argumenta Sherlock d'un ton neutre, mais qui contenait une forte nervosité, malgré tout.
Même si celui-ci reflétait – en apparence – l'indifférence incarnée, Molly savait que ce n'était qu'une façade : La seul aspect de son visage qu'il ne pouvait pas contrôler était la lueur paniquée au fond de ses yeux qui s'assombrissait dangereusement de seconde en seconde.
Au plus elle jouait avec le feu, au plus la probabilité que sa tête soit littéralement arrachée de son tronc par cet homme était forte. Même avec ce constat en tête, elle rassembla tout son courage pour l'affronter :
« Je travaille dans quelques heures ! »
« Et bien, vous préviendrez votre patron que vous avez malencontreusement attrapé la gastro... Ou la grippe. Moins humiliant. » Répondit-il sèchement, en levant un sourcil moqueur.
« Mais je... »
Sherlock se rapprocha d'elle, et elle recula instinctivement, même si les bras du braqueur était occupé par le corps flasque de l'homme blessé. Sa voix virile claqua sèchement dans l'air, comme les lainières mordantes d'un fouet :
« Allez-vous sauver cette vie, ou allez-vous continuer à piailler inutilement jusqu'à ce que la nuit tombe? »
« De toute façon, je n'ai pas mon mot à dire ! » Cracha-t-elle amèrement, une partie d'elle étant fière de tenir tête à un braqueur qui la dominait, aussi bien dans le domaine de la taille que de la carrure.
« Si, vous l'avez, Confirma-t-il froidement, Je ne vous assassinerais pas si vous refusez. Mais l'homme qui est en danger de mort en cet instant, est un policier. Chaque seconde que vous passez à vous plaindre le rapproche un peu plus de la mort, alors fermez-là et décidez-vous, pour l'amour du ciel ! »
Il avait débité sa tirade d'une traitre, ne reprenant même pas son souffle, et sa voix était devenue de plus en plus rauque et hostile, atteignant la limite du hurlement.
Ses nerfs étaient en train de lâcher. En effet, son masque d'impassibilité se fissurait à vue d'œil, ses traits se tordant en un mélange de rage et d'angoisse.
Pourquoi ce braqueur se souciait-t-il tant de la vie d'un policier, l'un de ses ennemis jurés ?
Ils s'affrontèrent pendant un moment du regard – sans se rendre compte que Moriarty était de retour, et qu'il posait lourdement le sac empli de bijoux à l'entrée – mais elle fut la première à capituler, se frottant le visage avec ses deux mains pour remettre ses idées en place.
« Allongez-le sur la table. » Ordonna-t-elle d'une voix qu'elle espérait assurée.
Sherlock s'exécuta avec tellement de précipitation que sa hanche faillit percuter l'angle de la table en question, mais il l'évita habilement, et il y déposa avec une douceur surprenante le blond, tout en glissant un petit coussin derrière sa nuque brillante de sueur pour rendre sa position plus confortable.
« Fermez toutes les portes de la pièce et montez les radiateurs à fond. Il ne faut pas qu'il ait froid. » Commanda Molly à Moriarty, qui la toisa de travers, mais un regard venimeux de la part de Sherlock suffit à le convaincre d'obéir, non sans soupirer et râler dans sa barbe comme un enfant capricieux.
« Au lieu de moduler la marque de votre cul sur mon canapé, allez prendre ma trousse de secours qui est dans la salle de bain. Porte tout au bout du couloir. »
Irène se leva avec lenteur, mais ses muscles étaient crispés, comme ceux d'un félin qui attendait le bon moment pour déployer ses griffes acérées sur la gorge de sa proie.
« Tu veux un cigare et un verre de whisky aussi ? Je ne suis pas ta bonniche ! » Siffla-t-elle entre ses dents.
La vision de Sherlock se teinta littéralement de rouge :
« Fais ce qu'elle te dit ! » Explosa-t-il, sa voix vibrante d'une rage destructrice qui aveuglait ses pensées cohérentes.
« Je n'en ai rien à foutre, de ton flic à moitié mort ! » Aboya-t-elle violemment, sans se rendre compte que provoquer Sherlock – en ce moment – n'était pas l'idée la plus brillante qu'elle ait eue.
Le brun quitta brusquement le chevet de John dans un grognement animal, et il se rua sur Irène avec tellement de rapidité qu'elle eut juste le temps d'écarquiller ses yeux de surprise, avant d'être durement plaquée contre le mur.
Sonnée, elle lâcha son arme, que le pied de Sherlock éloigna au loin.
Elle sut qu'il attendait depuis un moment de la malmener physiquement en guise de vengeance, parce que ses doigts puissants étaient enfoncés dans ses épaules plus profondément que nécessaire, lui arrachant une grimace de douleur.
« J'espère qu'il survivra. Je l'espère pour toi. » Susurra-t-il en injectant tellement de venin dans son ton glacial qu'elle tressaillit.
« Pardon ? » S'étrangla-t-elle en tentant de se dégager, mais sa résistance ne pouvait pas rivaliser contre la force de son agresseur, alors elle resta docilement immobile, sans baisser les yeux pour autant.
« Tu es celle qui a tiré. Alors s'il meurt, tu l'accompagneras dans sa tombe. Je m'en assurerais personnellement. »
« Tu n'as jamais tué personne. » Lui rappela-t-elle vicieusement, presque avec amusement.
« Il faut une première fois à tout. » Puis, il ajouta presque avec paresse, mais la menace qui y planait ne se fanait pas, même avec son ton nonchalant : « S'il meurt, tu meurs. »
Son discours horriblement sincère sembla refroidir ses ardeurs, parce qu'Irène se rendit bel et bien dans la salle de bain, non sans le fusiller du regard.
Sherlock retourna avec précipitation du coté de Molly, qui était en train d'inspecter la blessure de John.
« Comme la balle n'a touchée aucun organe vital, je peux l'extraire, mais il perd trop de sang. Il aura besoin d'un donneur. »
Sans hésité, Sherlock proposa sa candidature d'une voix ferme, étant du groupe O – donc un donneur universel – et Molly opina, sans poser la moindre question.
Soudain, le visage de John jusqu'à présent détendu à cause de l'inconscience, se crispa de douleur, et ses paupières papillonnèrent faiblement.
Un gémissement s'échappa de ses lèvres entrouvertes, mais Molly n'arrêta pas d'appuyer sur le paquet de mouchoirs sur son épaule pour autant.
Sherlock fut à ses cotés en un instant, et il glissa sa main dans la sienne – après avoir rapidement vérifié que ses deux partenaires n'étaient pas dans les parages pour assister à cette preuve d'affection impulsive – et il la serra si fortement que ses phalanges en blanchirent.
« Tu m'entends ? » Demanda-t-il craintivement dans un chuchotement presque inaudible, et il détesta sa voix vulnérable, et brisée.
Ce n'est pas le moment de flancher... Songea-t-il rageusement pour lui-même, même si son corps n'obéissait pas à son intellect.
Avec irritation, il ravala immédiatement les larmes qui lui piquaient les yeux, et il souffla bruyamment, tentant de se reprendre. Il aurait donné n'importe quoi pour que ce soit lui qui se vidait de son sang sur cette table rigide, et non John.
Et l'oscar des meilleures retrouvailles, après deux ans de séparation, est attribué à... Sherlock Holmes et John Watson ! Songea-t-il sombrement, sans savoir s'il devait en rire ou en pleurer.
« Sherlock... Murmura John en ouvrant ses yeux pour braquer son regard intense sur lui, Tu es... »
A bout de force, sa phrase resta en suspens, alors le brun la compléta, l'ombre d'un sourire amusé passant sur son visage morne :
« Irrésistible ? Charismatique ? »
John pouffa, et ce faible son suffit à répandre une agréable chaleur dans la poitrine glacée de Sherlock.
« Tu es... en train de me... broyer la main. »
Sherlock la lâcha brusquement, comme si elle venait de le brûler, et il détesta ce sentiment de vide qui l'étreignit dès que le contact physique fut rompu.
« Alors, vous êtes le chirurgien que Sherl' m'a attribué... » Constata-t-il platement, en jetant un bref coup d'œil vers Molly.
Le brun avait complètement oublié sa présence, et le fait que John l'appelle par son prénom – et même par son surnom affectif – le fit grincer des dents : Personne ne devait savoir qu'ils avaient un passé commun... Surtout pas les occupants de cette maison.
« Oui, Acquiesça-t-elle en s'arrachant un sourire, Même si mes patients sont plus silencieux que vous, vous allez vous en sortir. »
Elle ne savait pas pourquoi elle présentait le besoin de le rassurer. Sans doute parce qu'elle était terrifiée, elle-même.
« Rien mangé... ou bu depuis hi..er midi. Vous pouvez... m'endormir... » Croassa difficilement John, s'accrochant visuellement à Sherlock comme à une bouée de sauvetage.
Celui-ci fut impressionné de voir à quel point son ami était résistant, et toujours lucide, même à deux pas de la mort. Il était bien plus solide que l'on le pensait, mais Sherlock n'en fut pas surpris. Impressionné, certes, mais pas surpris.
Irène revint près d'eux d'un pas lourd, et elle lui balança férocement la trousse de secours, que Molly réceptionna avec agilité, sortant déjà un ciseaux, et d'autres instruments de torture qu'elle posa frénétiquement sur la table.
« Aidez-moi à le déshabiller. »
Elle découpa le vêtement de John au niveau de son épaule blessée, et Sherlock le dévêtît jusqu'au torse, faisant bien attention à ne pas aggraver sa souffrance.
D'un même mouvement, il déroba le badge de John, qui était dans l'une des poches de son uniforme bleu marine, le glissa dans son manteau noir, et il détacha sa chaîne en or avec ses initiales gravées 'JW'.
Un cadeau de sa part, d'ailleurs. Il fut étonné que l'ancien médecin militaire l'ait toujours gardé autour de son cou, même après leur séparation.
Les pectoraux de John se dessinaient parfaitement, et ils ondulaient avec élégance sous les faibles mouvements de sa cage thoracique. Cette vision était... plaisante, mais un détail sordide gâchait le plaisir, et Sherlock fut tellement horrifié par ce qu'il voyait qu'il en oublia pendant un instant de respirer.
En effet, de nombreuses cicatrices zébraient le torse de son ancien amant. Certaines étaient rouges et boursouflées, rugueuses au touché – prouvant qu'elles s'étaient infectées, à cause de mauvais traitements – tandis que d'autres étaient fines et blanches, presque invisibles. Le tout était accompagné d'une traînée de sang séché qui provenait de sa blessure actuelle.
Des traces indélébiles de la guerre...
« Tu admires bien la vue ? » Plaisanta John, quand Sherlock s'attarda sur la partie de son corps dénudée avec plus de temps que nécessaire.
« Fermes-là, et restes tranquille » Ordonna-t-il sèchement, mais un sourire amusé flotta sur ses lèvres, tandis que ses joues brûlaient d'embarras.
« Tu vas survivre. » Assura-t-il fermement, quand Molly se préparait à endormir l'ancien soldat.
« Et comment le brillant Sherlock Holmes l'a-t-il déduit ? » Répliqua le blessé avec une moue mi-amusée, mi-agacée.
« Je ne l'ai pas déduit. Tu as juste intérêt à survivre. » Répondit-t-il sèchement.
John sourit, mais sombra dans l'inconscience, une fois de plus.
~~
Huit heures d'attente interminable.
Huit heures sans nouvelles de son ancien amant, qui se faisait opérer dans la cuisine.
Huit heures pendant lesquelles Sherlock a compté chaque seconde.
Pendant la première heure, le brun cacha les clés des deux voitures disponibles – celle de Molly et celle de Jim – ainsi que les bijoux, pour s'assurer que ses deux partenaires resteraient avec lui dans cette planque, le temps qu'il faudra pour que John récupère.
Il savait qu'il prenait des risques inconsidérés, en leur forçant la main. Il n'était pas le chef du groupe – personne ne l'était – et ses complices étaient une véritable bombe à retardement qu'il était forcé de tenir dans ses mains, jusqu'à ce qu'elle explose.
Les alliances dans ce milieu se finissaient toujours mal. Peut importe la diplomatie qu'on essayait d'instaurer, il y avait toujours une trahison suivie généralement, d'un assassinat.
La deuxième heure fut utilisée pour détruire tout ce qui serait susceptible de révéler des informations sur son ancien amant à ses deux partenaires.
Alors, il brûla entièrement son badge de police, détruisit les radios et la télévision – même si les médias n'étaient pas assez stupides pour révéler l'identité du policier en otage – et il allait se débarrasser du collier, mais il n'en eut pas le courage, alors il le mit autour du cou, en dissimulant le pendentif sous le col de sa chemise.
Pendant la troisième heure, Sherlock prit une longue douche brûlante, pour se débarrasser de la crasse et du sang rougi de John qui souillait son corps, et il s'habilla avec des vêtements de rechange.
Il passa la quatrième heure à fumer silencieusement dehors, perdu dans ses songes, et il remarqua la présence d'Irène à ses cotés uniquement quand cette dernière parla :
« Alors, c'était ça que tu cherchais sur internet, avant le braquage... Les coordonnés du Plan B. » Dit-t-elle, en sortant à son tour une cigarette qu'elle alluma gracieusement avec son briquet, en la portant à ses lèvres.
« Tu pensais que je cherchais des films pornos ? » Ironisa-t-il amèrement, en tirant une longue latte, et il s'arrêta uniquement quand il n'eut plus assez de souffle pour continuer.
Sa gorge brûla intensément, mais il voulait souffrir le martyre, pour se punir d'avoir été la principale raison de l'état déplorable de John.
« Si l'un de nous avait été blessé, je doute que l'on aurait été accueilli par les hôpitaux, alors j'ai dû chercher un docteur à domicile... » Révéla-t-il platement, en haussant les épaules.
« Molly Hooper. Jeune médecin légiste célibataire, qui habite à 50 minutes du village le plus proche et de son travail. Pas de famille, pas de proches. Solitaire et oubliée. Brillant. » Admit-elle en recrachant de la fumée par la bouche
Sherlock ne réagit pas à cette avalanche de compliments, son visage de pierre parfaitement inexpressif, alors la Femme poursuivit, en soupirant :
« Je n'ai jamais voulu tuer ce flic... C'était un réflexe de survie. »
Ce n'était pas des excuses, parce qu'Irène Adler ne s'excusait jamais. Elle avait bien trop de fierté pour s'abaisser à de telles absurdités, mais Sherlock sut qu'elle était sincère.
Elle était la partenaire avec qui il avait le plus d'affinité. Ce n'était pas de l'amitié, parce qu'ils seraient tous les deux prêts à se trahir, sans aucun remord, si une occasion fâcheuse se présentait, et ils le savaient tous les deux.
Pourtant, leur froide relation était teintée d'un étrange respect qui les amenait à se côtoyer, et même à se serrer les coudes, quelques fois.
« Je pensais ce que j'ai dit, Irène. S'il meurt, tu meurs. Je ne veux pas de morts par notre faute. C'est pour ça que je l'ai emmené avec nous. »
C'était un demi-mensonge : même si le blessé avait été un inconnu, il aurait tout fait pour lui sauver la vie.
« Je comprends, Assura-t-elle froidement, mais avec franchise, Mais cela ne plaira pas à Jim de rester ici. Il va être furieux. »
Elle n'avait pas besoin de préciser que cette option ne l'enchantait guère non plus : Sa voix dure en était un indice suffisant.
« A quel moment Jim n'est-il pas furieux ? Rien ne lui plaît. » Cingla-t-il avec colère, en tirant violemment sur sa cigarette pour tenter d'évacuer sa frustration, sans succès. « D'ailleurs, où est-il ? »
« Il vérifie qu'il n'y ait aucun moyen de sortie pour notre charmante chirurgienne. Il verrouille toutes les issues. »
« Tous les flics sont à nos trousses, et se rendre maintenant à notre planque de départ est dangereux. Vaux mieux rester ici quelques jours, et attendre de tout se tasse. »
«Donc, nous sommes à l'hôtel... » Railla-t-elle, avec un demi-sourire.
« Un hôtel sans la femme de ménage, Rectifia-t-il sèchement, en lui lançant un regard appuyé et sévère, On ne maltraite personne. Ni le flic, ni la médecin légiste. »
«Alors on cohabite avec nos deux otages ? Résuma-t-elle, pince-sans-rire, tout en jetant son mégot par terre, Il va falloir être gentil et poli. »
Il s'autorisa un faible sourire amusé, tandis qu'il répliquait froidement, non sans échanger un bref regard complice avec Irène :
« Je peux être gentil et poli. »
Les quatre autres heures, Sherlock les passa à nerveusement tortiller les cordes d'un petit violon – qu'il avait trouvé dans un coin de la pièce principale – avec ses doigts, avachi sur un canapé, les yeux fixant le vide d'un air absent, en attendant le verdict.
~~
« Jim, il faut qu'on parle. »
La voix glaciale d'Irène ne parvint pas à couvrir le volume horriblement fort de la musique 'I Want to Break Free ' de Queen qui rugissait dans la chambre d'amie occupée par son deuxième partenaire.
« Désolé, je ne peux pas t'entendre, la musique est trop forte ! » Maugréa sarcastiquement Moriarty, tournant impoliment le dos à la Femme par simple provocation.
Irène éteignit le poste audio avec un soupir agacé, et le silence qui suivit sa manœuvre fut assez pesant.
« Planquer les bijoux et les clés des bagnoles... Il croit qu'il a tous les droits ! » Grogna-t-il en assénant un violent coup de pied dans une chaise sous sa fureur, qui racla le sol sur une bonne dizaine de centimètres.
« Il a tous les droits, Objecta calmement Irène, Il a un avantage sur nous. »
Le contraste entre les deux attitudes était limite comique. En effet, Moriarty écumait de rage, faisant les cent pas en fulminant, tandis qu'Irène était nonchalamment assise sur le lit, en se limant les ongles sans lui jeter un regard.
Elle était ennuyée par son attitude, mais néanmoins, elle comprenait – pour une fois – la colère de son complice.
« Ouais, il a le nom de la fourgue... Grogna Jim en secouant la tête d'impuissance, Ne pouvons-nous pas trouver nous-même un contact fiable, et buter ce connard arrogant ? »
« Pas avec une telle quantité de bijoux. Lui seul peut les convertir en billets. »
« Alors, on doit lui obéir comme deux bons chiens de garde, et il nous donnera des biscuits en guise de récompense ? » Cracha-t-il avec dégoût.
Il n'y avait rien de plus terrifiant qu'un Moriarty en colère. Certes, sa fureur était fréquente, si bien qu'on pouvait s'y habituer et la négliger, à la longue, mais elle était annonciatrice de danger, et Irène était soulagée de ne pas être la cible de sa rage.
« Ce n'est pas en hurlant qu'on va arranger la situation. »
Sa réplique sembla le calmer, parce que la rage de son visage tomba comme une pierre, laissant ainsi place à une mine songeuse. Lui seul pouvait passer d'une expression furieuse à sereine en une seconde, sans savoir laquelle des deux était la plus terrifiante.
« Bizarre sa manière d'agir, avec ce poulet. »
« Sherlock devient sentimental. » Ironisa-t-elle, mais l'étincelle d'intelligence qui crépitait constamment dans les yeux charbon de Moriarty s'intensifia, prouvant ainsi qu'il avait une hypothèse.
« Même si quelqu'un veut sauver une vie, il n'est pas obligé de mettre le collier du blessé autour du cou, n'est-ce-pas ? » Susurra-t-il, un sourire diabolique se dessinant progressivement sur son visage.
Il avait une expression excitée, comme celle d'un enfant qui rentrait dans un magasin de bonbons.
Ses talents d'observateurs impressionnaient toujours la Femme. Personne ne savait que Jim était brillant – pas même Sherlock – mais elle, si.
Jim jouait le rôle de l'abruti impulsif à merveille. Faire croire à tout le monde qu'il était l'incapable de service était brillant, parce que personne ne le soupçonnait d'être un danger.
Les menaces invisibles, cachées dans l'ombre, étaient plus efficaces que celles connues et anticipées.
« Qu'as-tu vu ? » Demanda-t-elle froidement.
« Il y a la forme d'un pendentif vers le col de sa chemise. Une forme qu'il n'avait pas, en ce début de journée. Et la chêne en or est clairement visible, vu de dos, même sous sa tignasse. Alors il a mis ce collier qui appartient au flic et l'a dissimulé sous son vêtement. De plus, je suis celui qui est allé jeter les vêtements découpés du poulet. Aucun badge dans son uniforme, alors que les flics ne s'en séparent jamais. Alors, Sherlock l'a retiré, pour cacher son identité. Stupide, venant de lui. »
Il fit une courte pause, son front se plissant sous la concentration :
« Les sentiments ont cet effet... Dit-il pensivement, Celui de rendre le plus brillant des hommes aussi idiot qu'une huître... »
Il se rapprocha d'elle, ses traits se tordant d'une satisfaction malsaine :
« Il a un beau moyen de pression sur nous... Mais, je viens d'en trouver un, à l'instant. »
« Que vas-tu faire de ton avantage? »
Elle voulait savoir quelle était l'illumination qui avait tiltée dans l'esprit de Moriarty, mais ce dernier ne lui en dit pas plus, se contentant de sourire.
Ce sourire était une promesse.
Une promesse de mort.
