Merci de suivre de cette histoire, en vous souhaitant bonne lecture ! (Et surtout, n'hésitez pas à vous étaler en commentaires sur les review, j'adore lire des romans ! :P)


Mardi 10 Octobre 1882, 22h18...

Je crois que les derniers événements de la journée prennent une allure plus importante et plus dramatique que je ne l'aurai pensé…

Bien que suspecté de complicité, je ne peux arrêter les consultations et j'exerce toujours mon métier de médecin jusqu'à nouvel ordre.

Alors, quelques heures après le passage de la police, un vieil homme qui semblait bien fatigué gravit les marches jusqu'à mon cabinet, à la recherche d'une aide médicale. Le visage enfouit dans un nuage de cheveux blancs et des lunettes rendant ses yeux plus grands qu'ils ne l'étaient vraiment. Après lui avoir serré la main, je l'invitai à prendre place dans un siège, usant d'une banale courtoisie, avant de m'asseoir à mon tour devant mon bureau.

-Est-ce la première fois que vous venez me voir, monsieur… ?

-Richard Yackland, et y m'semble ben qu'c'est ma première visite, m'sieur le docteur.

Renchérit-il avec un fort accent et mâchant ses syllabes. Je notai son nom sur une nouvelle feuille de papier, procédant aux habituelles démarches de médecin.

-Alors, de quoi souffrez-vous et depuis quand ?

Je ne relevai pas mon regard de la fiche naissante, prêt à noter les problèmes qui assaillaient mon pauvre et nouveau patient.

-Ça me lance dans la caboche, mais j'suppose que depuis tout p'tit c'est comme ça. Vos collègues m'en ont parlé et selon eux, mon esprit ne tourne pas rond, c'est un mal qui semble tout à fait incurable…

La voix chevrotante se métamorphosait, l'accent, le timbre tout comme le ton et ce changement radical me firent sursauter. Je redressais le visage pour faire face à Sherlock Holmes. Oui, l'homme se tenait bien devant moi ! Et le déguisement avec lequel il m'avait trompé reposait sur le fauteuil que je lui avais moi-même proposé, ne formant plus qu'une masse de poils blancs. Mon cœur continuait son crescendo éprouvant et le tournis rendait ma chaise instable, comme si le sol ondulait malicieusement. Holmes plaqua vivement sa main sur ma bouche, empêchant tout son de sortir. De sa seconde main, il me retenait à l'épaule, me soumettant à une effroyable emprise.

-Ne dites rien Docteur Watson, je ne suis pas ici pour vous tuer. Cela n'a jamais été mon intention !

Ses doigts restèrent encore quelques longues secondes contre mes lèvres, me rendant aussi muet et aussi immobile qu'un cadavre impuissant. J'ordonnai à mon pouls et à ma respiration de ralentir, pour que finalement Holmes relâche son étreinte douloureuse. Pourtant, je sentais toujours son emprise sur mon épaule légèrement engourdie. J'imaginai alors le corps fragile de ses victimes qui subissaient le début de leur ultime combat. L'idée que Holmes se retourne contre moi pour me réduire au silence total effaça toutes les couleurs sur mon visage. Il s'assura qu'il n'y avait plus de risques d'être vendu et reprit place sur le même siège. J'étais abasourdi par la confiance qu'il semblait s'accorder -à moi et à lui-, il joint les extrémités de ses doigts, prêt à discuter comme lors des séances à l'asile. Son regard, froid et dur comme le métal, m'examinait à mesure que je me sentais pris dans un piège. J'inspirai profondément avant d'oser balbutier ;

-Cherchez-vous de l'argent pour fuir définitivement l'Angleterre ? Ma paye est plutôt maigre, vous l'aviez pourtant deviné…

J'arrivais à contrôler mes paroles en usant d'un sang-froid qui me surprenait moi-même. Holmes était resté jusqu'à maintenant de marbre, mais il se leva soudainement lorsque j'eus achevé ma phrase.

-Je n'ai jamais eu l'intention de partir et encore moins de me reposer sur vos dépens.

Dans son affirmation, je décelai une pointe de frustration, comme si je venais de le vexer. J'étais alors à nouveau abasourdi et attendis une réponse.

-Je ne me suis pas enfui pour accomplir d'autres crimes. Tout comme je ne compte pas retourner au Colney Hatch Lunatic Asylum, du moins, pas tant que je serai certain que vous êtes bien en sécurité.

-Pardon ? Suis-je menacé ?

À part lui, je ne voyais pas quel autre danger pouvait me nuire. Puis, je fis un certain effort pour ne pas lui faire remarquer qu'il était tout autant exposé au danger que moi, car un homme aussi intelligent que lui devait savoir combien il était risqué de se dévoiler ainsi.

-Votre mariage, docteur Watson, votre mariage ! Je ne me pardonnerai pas de vous voir dans le même état que mon père, attaché et repoussé par la même femme qu'on pensait autrefois si délicate et si aimante.

Les pointes d'ironie et de moquerie ne pouvaient être ignorées dans ses paroles sèches et je finis par trouver ce jugement trop sévère pour Elisa. Bien que je craignais toujours que les mains de Holmes ne se referment sur mon cou avec une force meurtrière, je me levai de mon siège, réunissant mon courage.

-Je vous prierai de ne pas vous mêler de mes fiançailles, à votre place, je m'inquiéterai bien plus de ma propre situation : Scotland Yard s'est déjà lancé à votre poursuite.

Comme je m'y attendais, Sherlock Holmes fit la sourde oreille à ma remarque, insensible au péril qu'il frôlait avec insolence. Il parcourait alors la pièce, tirant une cigarette d'un étui et se munissant d'une pince pour se saisir d'une braise brûlante dans la cheminée et la porter à la cigarette pour l'allumer. Une volute de fumée de glissa hors de ses lèvres avec finesse, puis, il reprit la parole, me sondant de son regard d'acier.

-Vous confirmez mes doutes quant au passage de la police, mais je ne les crains pas plus qu'avant mon arrestation. Je n'irai pas me rendre et je vous déconseille de me vendre.

-Ce qui ferait de moi votre complice, Holmes !

-Et impossible de passer devant l'autel avec un criminel sous votre aile, n'est-ce-pas ?

Un sourire ravi naissait sur les lèvres de mon interlocuteur. Je ne pouvais croire avec quelle légèreté il considérait les faits, cela dépassait la confiance prétentieuse ! Il se glissa jusqu'au bureau et étala quelques papiers qui se trouvaient sur un coin de la table. Alors que les dossiers s'éparpillaient progressivement, Holmes les observa avec beaucoup d'intérêt, indifférent aux filets de fumée qui serpentaient vers le plafond, portant de temps en temps la cigarette à ses lèvres plus comme un geste automatique que par envie.

Enfin, il tira une feuille au hasard.

-Vous n'êtes encore qu'un médecin légiste novice à en juger par toutes vos erreurs dans vos rapports. Cet homme, par exemple, qui s'est apparemment suicidé par pendaison, sa langue est gonflée… Vous ne saviez pas que la langue gonflée montre que la victime est morte par strangulation ? De plus, il n'y a aucun saignement au niveau du pubis, ni érection produite par le choc de la corde, et les traces sur les bras et le torse montrent bien que la mort a été précédée par une lutte. Il s'agit donc d'un meurtre déguisé en suicide. Enfin, ce n'est qu'une correction schématique.

Cette tirade m'ahurit. Je reconnais n'être qu'un apprenti dans ce nouveau domaine obscur, totalement contraire à mon devoir de maintenir la vie. Le fait d'alterner entre médecin praticien et médecin légiste me rapporte un peu plus que mon salaire premier. Mais ce qui me froissa et me frustra, c'était que Sherlock Holmes semblait bien plus ressourcé que moi dans cette spécialité. Sans compter l'expression réjouie qui fleurissait sur ses traits en voyant mon visage déconfit…

-Je préfère garder les mains blanches que d'acquérir un savoir plus important.

Répliquai-je sur la défensive. En sentant Holmes s'approcher de moi, je regrettai aussitôt d'avoir répondu d'un ton aussi sec et je redoutai que sa main, se posant sur mon épaule, n'annonce une catastrophe. J'imaginais déjà ses doigts se tordre sur mon cou pour bloquer mon souffle. Pourtant, il n'en fît rien…

-Je vous ai vexé, Docteur ? Ce n'était pas du tout mon intention. Mais voyez-vous, avant d'être un tueur redouté dans tout Londres, j'étais auparavant plus connu comme un étudiant en chimie qui ne venait que lorsque l'envie l'en prenait mais qui, pourtant, avait toujours des résultats corrects.

Les éléments de sa vie personnelle qu'il évoquait couvraient, comme une ombre, son profil de tueur misogyne. Je ne lui donne pas raison, loin de là, mais le voir sous un jour plus humain me rassure. Je ne peux croire qu'un homme peut naître en tant que monstre, ce sont les vices des autres qui le conduisent à devenir un assassin. Néanmoins, j'aurais été plus enthousiaste à le ramener sur un droit chemin seulement si il était resté dans sa cellule et non si près de moi.

Sherlock Holmes ne m'inspire pas du dédain ou de la répulsion, comme les gendarmes et les infirmiers qui le connaissent, mais de la crainte et de la compassion. En lui-même, c'est un homme intéressant, ses crimes n'ajoutent qu'un aspect morbide à son profil, le rendant terrifiant. Le bémol est que son esprit est tout à fait impénétrable ; que prévoit-il ? Pourquoi tient-il à rester ici ?

Tant de questions avec des réponses brouillées qu'il refuse de me donner clairement…