Auteur : Andromède

Titre : Terre promise

Note : AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! ! !

(What else ?)

Non, sérieusement, la rédaction de ce chapitre a été longue (sans blague). Et difficile. Moins à cause du chapitre en lui-même que de tout ce qui m'a empêché d'avancer aussi vite que je l'aurai voulu, à savoir… plein de trucs (olé !). Néanmoins, j'ai fini par en venir à bout, et somme toute, j'en suis plutôt contente, malgré la fin qui m'a coûté quelques belles touffes de cheveux, ainsi qu'à mes relectrices, que je passe mon temps à harceler sans le moindre scrupule. Même qu'elles ne m'ont pas encore tuée, qu'elles supportent tout, mais alors tout, depuis les pinaillages jusqu'aux crises existentielles, et que même avec quatre ans d'études supérieures littéraires, je n'ai pas encore trouvé assez de mots pour les en remercier comme je voudrais.

Asrial, Lux', Arguei, Mab, Lilou, Gaby, Hemere, Haldira, ainsi que tous ceux qui me lisent et pour qui j'écris, vous êtes les meilleurs. Vraiment.

Rappel : Cette histoire se base avant tout sur le MANGA, et ne tient absolument aucun compte de l'anime, si ce n'est pour la couleur de cheveux de certains personnages x) Comme pour les actes précédents, vous trouverez également pas mal de références à l'Episode G de Megumu Okada, The Lost Canvas de Shiori Teshigori, ainsi qu'à Cygnus story, le gaiden de Kuru consacré à Hyoga, à la fin du volume 13.

Également quelques références à Un Chant d'Homère, une de mes autres fics, et qui est en quelque sorte le point de départ de la relation entre Mû et Saga dans toutes les autres, dont celle-ci.

Résumé des épisodes précédents :

Deux ans après la victoire des chevaliers d'Athéna contre le dieu des Enfers, une série d'événements imprévus bouleverse tout ce qu'avaient commencé à reconstruire les survivants : un par un, les chevaliers d'or tombés devant le mur des Lamentations refont surface, empruntant les passages entre notre monde et celui d'Hadès, entre lesquels ils erraient depuis l'effondrement de ce dernier. Saga des Gémeaux et Mû du Bélier se réveillent ensemble, à l'hôpital. Ils ont tous les deux réussi à remonter par l'ancien puits des morts que dissimulait le château d'Hadès, en Bavière, et se trouvent à présent à Munich. Par l'intermédiaire des médecins, ils parviennent à communiquer avec leurs compagnons, également revenus un peu partout dans le Bassin Méditerranéen. Ils parviennent aussi et surtout à communiquer de nouveau l'un avec l'autre : Saga se confesse à Mû, qui l'écoute et lui fait comprendre qu'il lui a pardonné.

Au Japon, la jeune Saori Kido, qui s'était retirée dans sa demeure après la fin des guerres saintes, afin de s'occuper d'un Seiya désormais sans âme, prend conscience de ce retour à la vie miraculeux et choisit de reprendre son rôle de déesse, qu'elle avait abandonné. Comme tous les chevaliers ressuscités, Mû et Saga s'évadent de l'hôpital afin de la rejoindre au Sanctuaire. Un périple long et pénible dans le monde normal commence.

Au même moment, à la porte de Yomi, dans les entrailles du Mont Fuji, les résurrections continuent : l'ancien Grand Pope, Shion du Bélier, revient également à la vie. Shun, le seul des quatre chevaliers de bronze divins à être resté près de Saori, le ramène à la surface. Le nouveau miraculé est hospitalisé à la clinique de la Fondation Graad, où Kiki, le disciple de Mû, laisse échapper quelques bribes de révélations à son sujet : ce qui reste de leur peuple a lui et à Mû aurait encore un roi, et ce roi ne serait autre que Shion lui-même. Une esquisse de la réalité de la civilisation atlante commence à se dessiner aux yeux de Shun : une réalité emplie de malaise et de secrets, dont le plus important de tous semble être celui des tatouages que portent Shion et Mû.

A l'autre bout de la planète, ce dernier progresse toujours avec Saga, et tous deux continuent de se rapprocher du Sanctuaire. Ils se trouvent à présent en Autriche, pays qu'ils ont traversé clandestinement, et s'apprêtent à franchir les Alpes afin de passer en Italie, mais une rencontre malheureuse avec les gendarmes du coin les en empêche.

Arrêtés, ils sont mis en cellule pour la nuit, et décident d'attendre le petit matin pour s'évader.

Bonne lecture ;)


Si tu demandes quelque soir
Le secret de mon cœur malade,
Je te dirai pour t'émouvoir,
Une très ancienne ballade!

Villiers de l'Isle-Adam, « Les présents », in Contes Cruels, 1883.


TERRE PROMISE

Comédie en cinq actes

ACTE II

DEUXIEME PARTIE : PHEACIE

XxX

Il faisait déjà presque jour lorsque le dernier lambeau de conscience du dernier courageux de la caserne se dissipa enfin, emporté au royaume des songes ou de l'engourdissement psychokinétique.

Rassuré, le chevalier d'or du Bélier sourit.

A défaut de retrouver le reste, c'était bon de se retrouver au moins un peu soi-même. Et encore.

S'il n'avait pas été aussi attentif à maîtriser le retour de ses pouvoirs, il aurait pu croire que ce n'était pas lui, mais le monde qui changeait sous ses yeux. Car en même temps que ses forces, c'était avant tout la précision de son regard sur le monde qui était en train de revenir à Mû, avec tout ce que cela impliquait de nouvelles couleurs, de nuances et de dimensions invisibles. A dire vrai, plus il retrouvait la maîtrise de ces dons mystérieux qui étaient l'apanage de son ethnie, plus le jeune atlante avait l'impression de n'avoir fait que porter depuis son réveil une mauvaise paire de verres fumés. Et pire encore, de ne pas s'en être rendu compte.

Était-ce donc ainsi que voyaient les humains ?

Ou plutôt, leur métabolisme et leurs facultés de perception étaient-ils si différents des siens que lui-même, réduit à une condition physique proche de celle du commun des mortels, ait été à ce point incapable de s'y adapter ?

Levant les yeux, Mû observa un instant le bouquet de mèches bleues qui lui tombaient sur le front et dans le creux du cou.

Il comprenait un peu mieux ce dont Saga lui avait avoué souffrir, lorsqu'ils étaient encore tous deux à l'hôpital.

Pour le Bélier, dont la psyché se remettait petit à petit, le décalage entre ce qu'il voyait et ce qu'il aurait dû voir n'était que momentané.

Pour le Gémeau, amputé d'une partie de la sienne sans aucun espoir de la recouvrer un jour, il était définitif.

Un sourire, plus doux et plus triste que tous ceux qu'il eût jamais eus, peut-être, passa sur les lèvres du jeune médecin. A défaut d'être capable de la guérir, au moins pouvait-il essayer de la soigner, cette tête, qui après plusieurs heures à renâcler contre le mur de la cellule, avait enfin consenti à s'appuyer sur la sienne pour un instant de repos.

Dormait-il, au moins ?

Mû n'osait pas essayer de le vérifier, moitié pour ne pas risquer de déranger leur installation, et moitié parce que comme disait l'autre : le doute, c'est encore l'espoir. Or, à en juger par la facilité avec laquelle il avait pu s'emparer des mains de Saga, qu'il tenait entre les siennes depuis près d'une heure, ainsi que par le poids du corps relativement détendu contre le sien, l'espoir en question n'était peut-être pas si insensé que cela…

Au reste, depuis leur évasion de l'hôpital, Mû ne faisait qu'espérer, avec Saga. Espérer qu'il se repose. Espérer qu'il se retrouve. A Munich, déjà, si l'on exceptait la fois où il l'avait poussé à se regarder en face pour mieux l'aider à revenir du bon côté du miroir, ils ne parlaient pas.

Ils ne faisaient que se regarder.

S'étaient-ils reconnus, alors ? Étaient-ils redevenus, au moins le temps que duraient ces échanges, les deux enfants d'autrefois qui n'avaient besoin que de se voir, que de savoir qu'ils se trouvaient l'un avec l'autre pour être heureux ? Mû n'aurait pas su le dire. Mais au moins, s'il n'y avait pas de certitude, alors, il y avait la présence. Saga ne fuyait pas. Il ne détournait pas les yeux. Il ne se levait pas la nuit pour être seul et pour oublier que s'il l'avait voulu, il n'y aurait eu qu'un pas entre eux à franchir.

Dès lors, pouvait-on réellement reprocher au Bélier son mouvement d'égoïsme, quelques heures auparavant ?

A l'hôpital, en prison, chaque fois qu'ils avaient été entourés de gens, d'Inconnu et de menaces, Saga s'était laissé approcher. Mais sitôt qu'ils mettraient le pied dehors et que le Gémeau se retrouverait de nouveau seul avec l'atlante, ce dernier le savait, il recommencerait à ne plus se croire le droit de se sentir à sa place.

Le baiser de tantôt n'avait été qu'un moyen pour Mû de lui dire que même s'il comprenait, même s'il était capable de voir la part de respect profond qui se cachait derrière cette attitude de Saga, ce n'était pas pour autant qu'il avait envie de l'accepter.

Si tu me donnes trop peu, toi qui m'avait tout promis et qui pourtant m'a tout pris, alors ne t'étonne pas que je prenne davantage.

Encore une fois, il avait conscience de s'être montré égoïste. Et c'était justement parce qu'il était suffisamment homme pour l'admettre qu'il n'avait pas cherché à essayer de faire passer son mouvement pour un geste d'adulte réfléchi. Que Saga reste sur le « petit garçon » de l'autre jour, cela lui convenait, pour le moment, du moins. Le temps viendrait bientôt de lui donner un démenti. Il y aurait bien des points d'honneurs, bien des problèmes et bien des questions à régler auparavant, mais il viendrait : Mû s'en était fait le serment.

Cela faisait trop longtemps qu'il attendait.

Pardonner à son aîné le meurtre de Shion, son imposture et sa trahison envers Athéna lui avait pris de longues années, plus longues encore que celles qu'il avait mises à pardonner aux moines de Shangri-La. Cette poignée d'humains fanatiques n'avait fait que le tatouer, c'est-à-dire l'exiler du reste de son peuple. Lui-même n'avait rien choisi. Dans la grande machinerie du destin qui l'avait conduit, à l'âge de douze ans, jusqu'aux portes de cette lamaserie perdue, et qui l'en avait fait ressortir avec la marque honnie des « points rouges », à aucun moment le jeune Bélier n'avait eu son rouage à placer consciemment. Le savoir des siens que l'on disait entreposé dans leur bibliothèque avait été l'appât, et lui l'agneau stupide qui s'était jeté dans la gueule du loup.

Avec Saga, c'était différent.

Le chevalier des Gémeaux, en assassinant le Grand Pope, n'avait tendu aucun piège à Mû. Il ne l'avait exilé de nulle part. La décision de partir, c'était le Bélier en personne qui l'avait prise.

Cette fois-là, Mû n'avait pas fait que subir le coup.

Il y avait répondu.

Sur les poignets de Saga, les mains de l'atlante s'immobilisèrent un instant.

Là, sous les menottes et les bandages, il savait que ne se trouvaient pas seulement des blessures datant de la guerre sainte et de leur remontée. Une fois, une seule fois en treize ans, il était revenu au Sanctuaire, pendant la guerre contre les Titans. Le Gémeau ne lui avait pas tendu la main, alors. Non, c'était lui qui l'avait prise.

Lui qui l'avait brisée.

Au régicide seul, il l'aurait coupée. Au meurtrier de son enfance et de l'idée de l'amour qu'il se faisait à l'époque, il avait broyé les os, comme Saga lui avait broyé le cœur en même temps que celui de Shion. Son départ pour Jamir avait été la réponse de l'honneur, et cette violence-là celle de la passion.

Aucune des deux ne l'avait réellement soulagé.

Ses treize années d'exil volontaire, Mû ne les avait pour ainsi dire passées qu'à essayer de faire son deuil. Pas le deuil de Saga lui-même, non, mais de la place qu'ils avaient occupé l'un pour l'autre jusque là, de la route qu'ils s'étaient tracée ensemble et qu'il aurait tout donné pour continuer de suivre avec lui.

Treize ans pour qu'il comprenne que ce qu'il avait cru être un veuvage n'était en réalité qu'une solitude.

Le veuvage, ç'avait été l' « après ». La fin.

Son sang sur sa cape, ses pieds et ses mains, lorsqu'il s'était agenouillé près de lui pour consommer l'adieu, comme d'autres consomment l'union.

Pour me tuer ou pour me sauver.

Des lèvres d'Athéna était tombé le pardon, alors, mais de celles de Saga n'était tombé que le dernier coup.

Il avait reconnu le Bélier, devenu adulte et prêt à toucher Kastor, sur sa tempe, pour mettre fin à ses souffrances.

Il l'avait reconnu, et il lui avait souri.

La jeune Saori elle-même avait été incapable de faire autre chose que de s'éloigner, trop humaine encore pour ne pas sentir que ces fiançailles-là n'avaient besoin que de silence, comme toutes les grandes catastrophes.

Même encore aujourd'hui, rien ne parlait en Mû, lorsqu'il y repensait.

Une bougie soufflée n'éclaire plus.

Ou du moins, pas avant qu'on la rallume.

Le nez dans les cheveux de Saga, le chevalier d'or du Bélier se prit à sourire.

Il avait conscience du privilège qui était le sien.

Celui de se trouver alors suffisamment coupé du monde, et surtout suffisamment seul avec son compagnon pour pouvoir penser ce genre de choses.

Leur heure viendrait. Un jour. Sans cellule, sans barreaux protecteurs, sans menottes aux poignets. Ce serment qu'il s'était déjà fait, il le renouvela sur ce soleil pour lequel ils avaient donné leur vie, et dont les premiers rayons s'apprêtaient en ce moment à franchir l'horizon pour éclairer l'intérieur de la caserne.

-Saga, c'est l'heure.

Il n'était plus temps d'être égoïste.

-Je sais.

Un très léger rire échappa à Mû, tandis que l'homme jusqu'alors appuyé contre lui se redressait, et qu'il croisait son regard vert où brillait encore un peu de ce bien-être profond qui disparaîtrait sitôt qu'ils auraient rompu leurs liens et franchi le rempart d'acier.

-J'aurai aimé que cela dure plus longtemps.

-Moi aussi.

Une dernière fois ils se sourirent, avant de se séparer tout à fait.

D'une simple ébauche de pensée, Mû libéra les poignets de Saga, alors que ce dernier brisait la chaîne qui le retenait attaché au bouquet de tuyaux.

Une demi-seconde plus tard, ils étaient à la porte. Cette fameuse porte de cellule dont leurs geôliers avaient perdu la clé, mais prisonniers de laquelle ils avaient acceptés de rester toute la nuit.

Le temps d'arrêt qu'ils marquèrent au moment de la franchir fut exactement le même, à la seconde et à la motivation près.

Ils avaient hésité, tous les deux ils s'étaient sentis amorcer le geste, désormais habituel, qui leur aurait permis de se prendre la main, mais ils ne l'avaient pas fait. Leurs bras étaient retombés, sans qu'ils aient besoin de se consulter, sans échanger le moindre regard ni s'assurer que l'autre pensait bien à la même chose qu'eux.

Ils le savaient déjà.

Avec cette nuit en prison leur était venue la liberté l'un vis-à-vis l'autre, et avec la liberté leur était venue la conscience.

Adam et Eve avaient croqué du fruit, Saga et Mû avaient dormi l'un contre l'autre.

S'ils se touchaient maintenant, qu'arriverait-il ?

Sortir d'ici signifierait quitter l'abri, quitter le repos et l'acceptation, mais cela ne signifierait pas oublier.

-Je vais passer devant, souffla Mû. Nous avons mis trop de temps à nous décider, certains sont en train de se réveiller, d'ici à la sortie. Je m'occupe d'eux en priorité.

-Je te suis.

Un temps.

-Ce n'est pas fini, Saga.

Et un sourire, quelque part dans son dos.

-Avance. Je doute qu'ils se laissent hypnotiser une troisième fois.

Souriant à son tour, le Bélier se retourna finalement pour croiser le regard de son compagnon, avec l'expression du joueur d'échec qui vient de se faire prendre son premier pion de manière non consentie.

Enfin de nouvelles combinaisons possibles, pour peu qu'on ait le sens du défi.

Mû et Saga se remirent en route.

Ayant laissé au Gémeau le soin de se fondre dans l'obscurité à sa suite, tandis qu'il ouvrait le chemin en s'assurant qu'ils ne seraient pas remarqués, le jeune atlante songea que l'ancien Grand Pope n'aurait désormais plus aucune excuse, plus aucun moyen de faire semblant de ne pas avoir compris.

L'aveu n'avait pas été à sens unique, cette fois.

XxX

-Tu es certain de ne pas vouloir d'aide, Mû ?

Pour toute réponse, le jeune atlante se contenta de poser la main sur le bureau. La pièce était grande, haute de plafond, aux murs de pierre entièrement nus, à l'exception de la tapisserie qui dissimulait l'entrée des appartements du Grand Pope. Avec une telle caisse de résonance, ni Shaka, ni même Aiolia, qui attendait dans le couloir, n'eurent besoin d'explications pour comprendre toute la portée de ce geste.

Contrairement à eux, Mû n'avait pas quitté son armure depuis la fin de la bataille du Sanctuaire.

Pas une fois depuis qu'ils avaient retrouvé leur déesse, ils ne l'avaient vu autrement qu'en chevalier sur le pied de guerre.

Pas une fois depuis qu'ils avaient enterré leurs morts, le Bélier n'avait touché ou été touché par quelque chose sans que cela rende cette espèce de bruit sourd, dur et métallique, tel que celui qu'avait produit le gantelet sur le bois.

Au reste, Mû n'avait pas été le seul à réagir à la bataille de cette manière. Milo également l'avait fait.

Milo qui, s'il ne s'était pas porté volontaire pour servir d'ambassadeur à Bluegrad, où un certain Alexer commençait un peu trop à s'agiter, aurait probablement été le seul dont le Bélier eut accepté l'aide, justement.

Et encore.

-Il y a des papiers, dit-il simplement en détachant sa cape, et en la pliant sur le tabouret le plus proche. Peut-être les siens, peut-être ceux de Shion… probablement les deux. Il nous manque encore trop de réponses, que ce soit au sujet de cette bataille où de celles à venir. Quelqu'un doit mettre de l'ordre dans tout cela, et si l'on accepte que ce soit moi, alors je souhaiterai que personne d'autre ne s'en mêle, en effet.

Bien qu'il lui tournât le dos, Mû aurait presque pu voir Shaka, sur le seuil de la porte, secouer légèrement la tête avec un mélange de résignation, d'inquiétude et de perplexité.

-Est-ce un vœu que tu fais, ou bien une épreuve que tu t'imposes, Mû ?

Ce dernier ne put s'empêcher de sourire.

Le chevalier de la Vierge avait changé.

Autrefois, il lui eût simplement dit «Fais comme bon te semble », avant de se retirer et de le laisser agir à sa guise, n'éprouvant ni l'envie ni le besoin de poser des questions.

Était-ce les conséquences de sa défaite face au chevalier Phénix ? Ou bien, comme le pensait Mû, était-ce le résultat d'une évolution plus lointaine et plus complexe que cela ?

A en juger par l'attitude et la nature du trouble qui se lisait dans l'aura de Shaka, la seconde hypothèse était de loin la plus probable. Une défaite n'apprenait généralement qu'à se comprendre soi-même.

Le chevalier de la Vierge, lui, était en train d'essayer de comprendre autrui.

-Je te remercie, Shaka répondit Mû en tâchant de mettre dans sa voix tout ce qu'avec un autre interlocuteur, il aurait mis dans son regard.

-Mais tu ne m'as pas répondu.

-A quoi bon ? sourit encore le Bélier, tandis qu'il promenait lentement le bout de ses doigts blancs sur les documents épars, comme s'il avait voulu s'habituer à leur toucher avant de commencer à les manipuler. Tu sais déjà l'essentiel, malgré ta défiance, et moi je ne suis pas certain d'avoir une réponse claire à donner.

Il avait tiré à lui le tabouret de tantôt, là où il avait déposé sa cape, refusant volontairement d'utiliser le lourd fauteuil du Grand Pope, mais la voix de Shaka l'interrompit dans son geste.

-Quand tu es parti à Jamir, il y a treize ans…

Mû releva la tête.

Pour la première fois depuis le début de leur conversation, s'il avait ouvert les yeux, Shaka aurait pu voir son visage.

-… tu avais dit à tout le monde –enfin du moins à ceux qui avaient bravé les ordres pour venir te voir après ton châtiment public, que tu ne reviendrais jamais. Tu n'as pas dit que tu ne voulais plus rester avec nous, tu as dit que tu ne voulais plus rester ici. Je…

-Shaka ?

Jamais de sa vie, Mû n'avait vu le jeune bouddha hésiter.

Derrière la porte, les pas d'Aiolia s'étaient arrêtés.

Une ombre venait de passer dans le bureau du Grand Pope, qui n'était ni celle de Shion, ni celle de Saga.

-Ce que je voudrais te demander aujourd'hui, reprit lentement la Vierge au bout de quelques secondes, c'est de me confirmer quelque chose. Tu es monté à Star Hill, n'est-ce pas ?

Mû resta silencieux.

Il n'avait ni baissé la tête, ni détourné le regard.

A travers les rideaux, que l'on gardait tirés en signe de deuil mais que les serviteurs négligeaient de refermer correctement chaque fois qu'ils venaient pour aérer, un rai de lumière se glissa timidement.

Le soleil passait.

-Tu es monté à Star Hill, à l'époque, et tu as vu le cadavre de Shion, poursuivit Shaka. C'est pour cela que tu attaqué le Pope… que tu as attaqué Saga. C'est pour cela qu'Aioros t'as puni. Personne ne savait encore, pas même lui, à ce moment là. Personne n'avait vu, personne n'avait compris.

-Personne n'avait cherché à comprendre.

-Ne m'interrompt pas, Mû. Ce que je veux que tu confirmes, d'abord, c'est cela : oui ou non, es-tu monté à Star Hill, la nuit où l'étoile de Shion s'est éteinte ?

-Oui.

Deux frémissements. L'un derrière les rideaux, l'autre derrière la porte.

Mû sourit.

-Tu n'étais qu'un enfant, poursuivit encore Shaka. Comment as-tu fait ?

-Comme on fait quand on veut grimper quelque part : je me suis servi de mes bras et de mes jambes.

-Et tu as vu le cadavre ? Tu as compris que c'était Saga qui l'avait tué ?

-Non, cela je l'ai compris plus tard. On avait tué Shion. Je n'avais plus de maître, le Sanctuaire n'avait plus de Pope. Je n'ai pas songé au nom de l'assassin, seulement à son crime, que je devais lui faire payer.

-Nous savions tous que Shion était ton maître. Nous savions quels liens t'unissaient à lui, quand nous t'avons vu attaquer celui qui portait son masque. Aioros le savait. Mais nous n'avons pas compris.

-Vous n'avez pas voulu comprendre.

-Tu nous en veux encore.

-Peut-être. Mais arrête de tourner autour du pot, Shaka. Dis-moi ce que tu veux savoir.

-C'est simple. Je veux que tu me dises si j'ai raison. Il a fallu qu'Aioros voie Saga en train de lever le poignard sur Athéna pour qu'il comprenne. Il fallu que nous connaissions la défaite face aux chevaliers de bronze pour que nous le comprenions également. Mais toi… Toi, je veux que tu me dises, Mû. Si tu n'avais pas bravé la loi, si tu n'avais pas escaladé ce pic réputé inaccessible pour qui n'a pas la force des dieux avec lui, pour aller chercher ce cadavre que personne en treize ans n'a jamais clairement soupçonné… Si tu n'avais pas fait ça, toi non plus tu n'aurais pas compris. Tu n'aurais pas deviné, et comme nous, tu aurais passé treize longues années à croire en cette chimère, en ce demi-dieu, demi-démon qu'on appelait le Grand Pope. Dis-le-moi, Mû. Je veux l'entendre de ta bouche, avant de te laisser seul avec l'héritage de cet homme.

-Qui cherches-tu à protéger, Shaka ? Moi ? Ta fierté ? Ou bien celle de tous ceux qui comme toi n'ont pas voulu avoir à choisir ? A moins que ce ne soit Aiolia, qui pendant treize ans n'a cessé de clamer qu'il haïssait son frère, parce que c'était plus facile que de remuer la boue pour essayer de savoir, quitte à se salir au passage ? Aiolia, qui a osé me reprocher hier d'être allé brûler un peu d'encens sur la tombe de Saga, alors que pendant treize ans, il n'avait pas daigné s'approcher lui-même de celle d'Aioros ? Aiolia qui veut bien reconnaître aujourd'hui que son frère est un héros, mais pas que lui-même a renié ce héros pendant toutes ces années, et encore moins que ce héros, lui aussi, a pu jouer à l'autruche et se tromper au sujet de Saga ? Aiolia enfin qui n'a pas voulu rentrer dans ce bureau, mais qui écoutait derrière la porte, et que tu viens d'entendre partir en courant comme moi, parce qu'il sait très bien que j'ai raison !

Au fur et à mesure qu'il parlait, Mû, qui ne s'était pas encore assis, ni complètement tourné vers Shaka, s'était redressé de toute sa hauteur, la voix de plus en plus forte, le regard de plus en plus animé. Jamais personne, au Sanctuaire ou à Jamir, n'avait encore entendu le chevalier d'or du Bélier hausser le ton.

Jamais personne ne l'avait vu se mettre à ce point en colère, jusqu'à laisser des larmes de rage perler au coin de ses yeux, et donner du poing contre un bureau de chêne.

Shaka non plus, en cet instant, ne le vit pas.

Cela faisait trop longtemps qu'il avait renoncé à voir.

En revanche, nous l'avons dit, il commençait à essayer de comprendre.

Et il comprit.

Il comprit si bien, lui, le chevalier qu'on appelait l'homme le plus proche de Dieu, qu'à l'instant précis où son camarade se tût, il se rendit compte qu'il avait reculé jusqu'à la porte.

Le Bélier ne sourit pas, cette fois.

Inspirant pour se calmer, il ôta sa main dessus le bureau –dont le plateau s'était fendu sous le choc, et fixa le chevalier de la Vierge avec tant d'intensité, que ce dernier fit ce qu'il n'avait encore jamais fait en dehors d'un combat.

Il ouvrit les yeux.

-M'en voudras-tu si je préfère le rejoindre, murmura-t-il en soutenant le feu du regard de Mû, plutôt que de prolonger cette conversation, au risque de finir par être obligé d'admettre que j'ai manqué … de…

-De tact ?

-C'est ça. Et d'autre chose aussi, peut-être, mais j'avoue que je ne connais pas le mot à employer.

Un ombre de sourire passa sur les lèvres de Mû, tandis que ses joues reprenaient peu à peu leur pâleur ordinaire.

-De cette chose-là, tu n'as pas manqué, je pense. Au contraire, ça doit même commencer un peu à déborder. Va rejoindre Aiolia, Shaka. C'est à lui qu'il faut demander s'il a besoin d'aide, pas à moi. Et puis, j'aimerai que tu lui dises une chose, si tu le veux bien.

-Quoi donc ?

-Dis-lui qu'on a tous nos torts, dans cette histoire, même moi, et que j'en ai parfaitement conscience. Je conçois qu'on puisse me blâmer, ou qu'on ne soit pas d'accord avec les choix que j'ai faits. Mais ce que je refuse, c'est qu'on me reproche d'en avoir fait, justement. Jamais je n'ai agi sans raison, jamais, que ce soit lorsque je suis parti ou que je suis revenu. J'ai payé assez cher le droit de faire ce que je fais aujourd'hui, tout comme Aiolia a payé le droit de réclamer justice pour la mémoire de son frère. Je ne lui reproche pas sa souffrance, qu'il ne me reproche pas la mienne : elle n'est pas moins légitime parce que la tombe sur laquelle je vais me recueillir est gravée au nom de Saga des Gémeaux, et pas à celui d'Aioros du Sagittaire.

Shaka cilla.

Son corps comme son visage restaient parfaitement stoïques, comme à l'ordinaire, mais il avait tellement peu l'habitude de se servir de ses yeux que ces derniers avaient presque l'air d'appartenir à quelqu'un d'autre, tant ils semblaient en cet instant poser de questions.

A lui-même comme aux autres, d'ailleurs.

-Un jour, commença-t-il lentement, tu m'as dit que j'étais humain et qu'il était normal que je ressente des émotions humaines. Moi, je t'avais ri au nez, en te faisant remarquer que c'était bien la peine de me dire ça, alors que tu n'étais même pas humain toi-même. Si j'avais été à ta place, et qu'aujourd'hui l'homme qui m'aurait répliqué cela était venu me dire qu'il ne comprenait pas quelqu'un, malgré tous ses efforts, et qu'il en était triste, je ne sais pas si j'aurais été assez généreux pour ne pas rire de lui à mon tour. Je transmettrais tes paroles à Aiolia, Mû. Puisse-t-il être plus clairvoyant que moi sur le sujet.

Contre toute attente, ce fut bien le rire que cette confession de Shaka provoqua chez Mû. Seulement, ce rire n'était ni moqueur, ni triomphant, et encore moins vengeur.

Si ce mot avait fait parti du vocabulaire de Shaka, sans doute aurait-il été surpris de pouvoir dire qu'il était tendre.

Tendre et amusé.

Pour l'heure, cependant, il ne le trouva qu'étrange.

Ce qui n'était déjà pas si mal, considérant que l'on parlait de Shaka de la Vierge et de Mû du Bélier.

-Tu comprends déjà bien plus que tu le crois, sourit le jeune atlante, tandis qu'il s'asseyait sur le tabouret qui l'attendait depuis tout à l'heure, et qu'il commençait à rassembler les papiers devant lui.

-Et j'espère que de ton côté, tu comprendras ce que tu es venu chercher ici.

-Je l'espère aussi. Bonne chance à toi. Ah, au fait !, ajouta Mû, faisant se retourner son compagnon au moment où celui-ci s'apprêtait à sortir de la pièce. Garde les yeux ouverts, en allant retrouver Aiolia. Ça pourrait aider.

Un nouveau rire lui échappa, tandis que Shaka lui adressait un dernier regard perplexe, avant de refermer la porte. Étrangement, toutefois, ce ne fut pas vers les dossiers que se tourna son regard, une fois qu'il se retrouva seul. Non, ce fut vers la fenêtre.

Et plus précisément, vers ces rideaux mal refermés dont nous avons parlé tantôt et qui, bien que tout soit désormais désert et silencieux, frémissaient toujours.

-La prochaine fois, choisis une cachette un peu plus sûre, tu veux ? lança-t-il en haussant un point de vie moqueur. On va vraiment finir par croire que je ne t'ai rien appris, pas même la discrétion.

-Il a raison, vous êtes trop généreux, répliqua calmement une voix sortie de nulle part, ou presque, tandis que les rideaux s'écartaient. Moi, je lui aurais cassé la figure.

-Et une fois que tu l'aurais fait, tu te serais senti tellement stupide que tu aurais été incapable de te rappeler pourquoi tu en étais venu là, répliqua Mû avec sa tranquillité ordinaire, tout en observant la petite tête rousse qui venait d'apparaître. Kiki, tu sais que tu mériterais que je te colle le Tantra de Kalachakra ou bien Guerre et paix à lire, en plus des devoirs que je t'avais donnés, rien que pour t'obliger à te tenir tranquille plus de dix minutes ?

Debout devant la fenêtre, qui laissait désormais passer suffisamment de lumière pour que tout le bureau soit éclairé, le tout jeune disciple du Bélier haussa les épaules et contempla son maître.

Il venait tout juste de lui désobéir avec la dernière des effronteries, et pourtant, jamais regard d'enfant pour un adulte n'aurait pu être plus respectueux. D'aussi loin que se souvienne Kiki, jamais Mû n'avait cessé de lui en imposer. Jamais.

Au début, il lui avait fait peur. Normal, avec cette fichue réputation de « démon de Jamir » qu'il se trimbalait dans tout le pays.

Ensuite, il l'avait rendu perplexe. Était-ce un homme, une femme ? Un magicien, ou un guerrier ?

Dans tous les cas, c'était quelqu'un de fort.

Oh, il n'était pas très costaud, c'est sûr. Pas très grand, non plus, du moins par rapport aux autres chevaliers d'or. Et puis, c'était vrai qu'il avait un peu une tête de fille, quand même.

Mais tout cela n'avait pas d'importance.

Contrairement à beaucoup de monde, au Sanctuaire, et même d'ailleurs à beaucoup de monde en général, Mû n'avait pas besoin de rouler des mécaniques, et encore moins d'élever la voix pour se faire respecter.

C'était quelque chose, dans sa façon d'être. C'était son regard, son calme, sa tenue.

Son sourire, peut-être.

Avec lui, Kiki avait appris ce qu'aucun adulte, parmi tous ceux qu'il avait côtoyés durant sa petite enfance dans les rues, ne lui avait jamais montré.

La noblesse.

La générosité, le travail, le dévouement aux autres, le malheur qui ne se montre pas et le bonheur qu'il permet d'apporter à ceux qui souffrent, pourvu que l'on ait le cœur bien placé.

Était-ce cela, un chevalier ?

Kiki n'en doutait pas.

Tout comme il ne doutait pas, en voyant son visage pâle et amaigri, ses joues mangées de cernes et son port de tête encore plus farouche que d'habitude, que tout chevalier noble et puissant qu'il soit, son maître Mû n'était présentement pas beaucoup plus heureux au Sanctuaire qu'à Jamir.

Non, décidément, il ne regrettait pas d'avoir bravé ses ordres et de l'avoir suivi jusque dans ce bureau.

-Si moi je ne veille pas sur vous, qui est-ce qui le fera, hein ? répondit simplement Kiki en le regardant droit dans les yeux. A Jamir, au moins, les gens dont vous vous occupiez, ils essayaient de vous aider aussi comme ils pouvaient. Ici, tout le monde est malheureux, mais personne ne s'occupe de personne.

-Tu as eu la preuve que non, fit remarquer Mû sans froncer le point de vie le moins du monde, mais avec une expression qui fit rougir Kiki.

Il en fallait cependant plus que ça pour le démonter, surtout avec son maître en face de lui.

-Je sais ce que je dis, insista-t-il avec aplomb. C'est vrai que je n'aurais pas dû venir écouter, mais je voulais être sûr. Peut-être que vous avez raison, peut-être qu'il y tout de même des gens qui essaient de consoler les autres, au Sanctuaire. Mais des gens qui essaient de vous consoler vous, je n'en ai jamais vu. Et ça, c'est pas juste.

-Mais est-ce que je fais seulement partie de ceux qui essaient consoler les autres, moi ?

Peut-être justement parce qu'il le regardait déjà dans les yeux, Kiki manqua sursauter. Le visage de son maître était resté parfaitement calme, ainsi que sa voix et son regard. Pas un frisson, pas un trouble.

Ce n'était pas une question, que lui adressait Mû.

C'était un aveu.

-Pourquoi ? demanda l'enfant.

-Parce que je n'en ai ni le droit, ni le courage, ni l'envie. Approche, Kandam.

Son assurance un peu ébranlée, mais la conviction que Mû ne pouvait pas continuer comme ça toujours bien enracinée au fond de son cœur, Kiki fit deux pas en avant, jusqu'à pouvoir glisser les deux mains dans celles que lui tendait son maître.

Ce genre de geste était rare entre eux, presque aussi rare pour lui que le fait de s'entendre appeler par son véritable nom.

-Que te dit l'armure ? souffla Mû, qui serrait les doigts du petit garçon, peut-être un peu plus significativement que ne l'exigeait ce qu'il demandait.

Kiki ne détourna pas le regard. Depuis presque deux ans qu'il vivait avec le jeune alchimiste, ce dernier lui avait transmis bien des secrets, y compris le langage du métal et la façon dont il se traduisait dans le cosmos. Il était parfaitement capable d'interroger l'armure d'or, il savait qu' elle lui répondrait.

Pour ce qui était de comprendre le langage des yeux de Mû, en revanche, il avait encore beaucoup de progrès à faire.

-Elle dit que vous êtes fatigué, murmura-t-il, en se retenant à peine de se hisser sur la pointe des pieds pour regarder son maître de plus près, encore. Mais normalement, quand on est fatigué, on se repose, non ? Moi je croyais que si vous étiez revenu ici, c'était pour ça. Pour retrouver vos amis, et arrêter d'être tout seul. Parce que c'est bien ça qui vous épuise, pas vrai ? Mais visiblement, c'est raté, parce que vous êtes encore plus triste et encore plus tout seul depuis qu'on est là. Alors à quoi ça sert, que vous soyez de nouveau tous ensemble ? Hein ? Dites-moi !

Il avait essayé, pourtant. Il avait essayé de rester calme, de se concentrer sur l'armure et sur la pression des mains de son maître, plutôt que sur sa colère et son incompréhension. Les grands étaient censés être raisonnables, non ? Ils étaient censés savoir faire la différence entre les bonnes actions et les bêtises. Entre ce qu'il y avait de mieux et ce qu'il y avait de pire.

Alors pourquoi tout le monde ici semblait avoir à cœur de tout faire pour ne pas que ça aille mieux, hein ? Pourquoi ?

Il était tellement occupé à essayer de retenir ses larmes qu'il ne sentit pas tout de suite les mains de son maître abandonner les siennes, et sursauta cette fois pour de bon lorsque le froid de l'armure se posa sur ses joues. Penché vers lui, Mû l'avait obligé à relever le visage, avec ce mélange de douceur et de fermeté sans concession qui n'appartenait qu'à lui.

Leurs esprits s'étaient liés depuis longtemps.

-Kiki, je ne suis parti à Jamir que pour être seul. C'était un choix. J'aurai pu rester, si je l'avais vraiment voulu. Les autres chevaliers le savent. Et encore aujourd'hui, ils respectent cela, tout comme je respecte la distance que cela a créé, et qu'il n'est plus temps d'essayer de combler. Quelque chose a été cassé entre nous, et c'est autant leur faute que la mienne : un crime a été commis, ils n'ont pas voulu le voir, et je n'ai pas voulu attendre qu'ils écoutent. Ce sont mes amis. Il n'y a rien au monde qui serait désormais capable de nous empêcher de nous battre les uns aux côtés des autres, lorsque le moment sera venu. Seulement, l'amitié ne peut pas tout comprendre, pas plus qu'elle ne peut résoudre tous les problèmes.

L'enfant le regarda.

-Elle ne peut pas faire revenir ceux qui sont morts, c'est ça ?

Et cette fois, ce fut au tour du maître de manquer de sursauter.

Un sourire triste, qui en disait plus long que que toutes les disputes du monde avec Aiolia, vint se dessiner sur les lèvres de Mû. Fasciné, Kiki vit ce dernier hocher simplement la tête, en silence, avant de se redresser.

Avant de faire quelque chose que jamais, non jamais de sa vie son élève n'aurait cru le voir faire un jour.

Il le prit dans ses bras.

Et le serra fort.

Longtemps.

Assez longtemps pour que Kiki, la joue collée contre l'armure, se demande si les pulsations de fatigue qui en émanaient toujours n'étaient pas tout simplement en réalité les battements du cœur de Mû.

-Je ne t'ai pas fait le plus beau des cadeaux en t'amenant ici avec moi, c'est vrai, souffla la voix de son maître à son oreille. Au Sanctuaire comme ailleurs, les morts sont morts, et les vivants sont faibles. Mais tu es là, toi. Le moment venu, il faudra que tu sois prêt. Parce que même s'il ne reste pas grand chose, tout ce qui reste est à toi, et je te le donnerai.

Posant les mains sur ses épaules, Mû l'obligea doucement à reculer, afin de pouvoir à nouveau le regarder dans les yeux.

Il souriait toujours.

-Les adultes ont tendance à oublier ce qui est simple, en vieillissant, et ils sont paresseux à le réapprendre, surtout lorsqu'ils savent que le temps leur est compté. Sois indulgent avec nous, Kiki. Les choses ne resteront pas indéfiniment ainsi : cela, au moins, je peux te le promettre.

-Mais vous ne pouvez pas me promettre que ce sera mieux quand elles auront changé.

Huit ans au printemps dernier, hein ?

Amusé, le chevalier d'or du Bélier contempla un instant celui qui venait de lui couler son dernier bateau avec une audace que lui auraient enviée bien des adultes, mais qui semblait présentement hésiter à se hausser sur la pointe des pieds pour venir récolter le fruit de sa victoire.

-Essaie tout de même de ne pas prendre trop d'avance, murmura-t-il effleurant les points de vie crispés de l'enfant, qui se détendirent aussitôt à son toucher. J'aimerai pouvoir encore t'enseigner quelque chose, d'ici là.

-... mais pas des choses qui sont dans Guerre et paix, alors, hein ?

L'éclat de rire de Mû fut si sincère, et il contrastait tellement avec ce regard impossible à décrire qu'on lui voyait depuis la fin de la bataille du Sanctuaire, que pour la seconde fois Kiki songea qu'il avait vraiment bien fait de désobéir.

-Allez, file, démon, sourit le chevalier en lui désignant la fenêtre. Et tâche de ne pas te faire attraper par les gardes ou les chevaliers de service en quittant le palais. Ce sera ma seule consigne pour ce soir.

-Mais vous, vous allez rentrer, hein ? ne put s'empêcher de demander l'enfant, lorsqu'il vit son maître se pencher à nouveau vers ces papiers avec lesquels personne ne semblait véritablement prêt à le laisser seul.

Un dernier regard.

Une dernière promesse.

-Lorsque tu t'éveilleras, demain matin, tu me trouveras à l'atelier. Nous avons du travail, les armures de Seiya et de ses compagnons attendent d'être réparées. Va, maintenant. Je te fais confiance.

Alors, l'enfant s'inclina.

Que pouvait-il faire d'autre, alors que Mû avait parlé ?

Lui aussi faisait confiance à son maître, et n'avait à présent plus qu'à se retirer.

Une minute plus tard, et le chevalier d'or était de nouveau seul dans la pièce, avec l'héritage des morts et de sa conscience.

« Yuma et Tukan veilleront sur toi, ce soir. Merci pour tout, Kiki. Bientôt, ce sera ton pardon qu'il faudra que tu m'accordes, mais cela, je crois que tu l'as déjà compris. Contrairement à moi, tu ne seras pas seul, « après ». C'est l'unique chose qui me console. Puisses-tu apprendre à n'en vouloir à personne, comme j'ai vainement tenté de le faire pendant toutes ces années. »

Il y avait cru. Sincèrement, il y avait cru. Mais en l'attaquant de front pour protéger Aiolia de son trop-plein de questions, Shaka lui avait prouvé le contraire. Lui qui croyait avoir atteint à une forme de résignation, à défaut de paix, après la mort de Saga, venait de se rendre compte en réalité qu'il ne faisait qu'attendre.

Attendre la réconciliation, qui ne viendrait sans doute jamais dans cette vie.

Attendre la guerre, qui leur apporterait le repos à tous, pourvu qu'ils offrent en échange tout ce qui leur resterait.

Et enfin, attendre des réponses, de ceux qui de toute façon étaient morts trop tôt pour les lui donner.

Dès lors, que pouvait-il faire, à part s'accrocher à l'espoir que représentaient ces papiers ?

Il n'y retrouverait ni Saga, ni Shion, mais saurait du moins ce qu'il avait réellement manqué en choisissant de partir.

On pouvait ne pas regretter une décision, et vouloir cependant connaître ce qui se serait passé si on en avait pris une autre.

Ce n'était pas quelque chose de sage.

C'était humain.

Et quoi qu'ait pu en dire Shaka autrefois, quoi que puisse en dire Aiolia aujourd'hui, et quoi qu'en diraient toujours ceux qui l'avaient tatoué, faisant de lui un paria enchaîné à sa propre race, humain, Mû l'était.

Il ne l'avait même probablement jamais autant été qu'en cet instant.

Cet instant précis où il venait de finir le tri des papiers se trouvant déjà sur le bureau, séparant les lettres des rapports de mission, et d'ouvrir un premier tiroir, dont le contenu l'avait figé sur place.

Ce tiroir, nous l'avons dit, c'était le premier. Celui vers lequel toute personne installée au bureau tendait machinalement la main, en priorité sur tous les autres. Celui dans lequel on aurait jamais songé à cacher quelque chose, à moins qu'on ne souhaite qu'il soit trouvé tout de suite.

Mû n'avait pas lu Edgar Poe, mais Saga apparemment, si.(1)

Un mot, un seul, sur l'enveloppe dissimulée là comme la clé sous le paillasson ou dans le pot de fleurs sur le bord de la fenêtre.

Un mot qui n'aurait dû avoir de signification que dans l'Histoire, un mot pour dire la patrie perdue, mais qu'un vieillard au nom de terre promise lui avait autrefois donné, à lui et rien qu'à lui, pour le baptiser aux yeux d'un peuple qui refusait son existence.

Un mot qui, sous la plume de Saga, se chargeait d'un sens qu'aucun dictionnaire atlante n'aurait jamais été capable de rendre.

« Mû ».

Le cœur au bord des lèvres, le chevalier d'or du Bélier referma le tiroir, et attaqua la pile des rapports de missions, plus conscient que jamais du poids de l'armure sur son dos.

XxX

Les pieds dans l'eau, torse nu, le pantalon retroussé jusqu'aux genoux et la chemise en train de sécher sur une branche, Saga des Gémeaux fouillait le sable et la vase pour arracher des pousses de cresson en vue du dîner.

De l'autre côté de l'étang, ou plutôt de l'autre côté de l'arbre énorme qui leur avait servi de vestiaire, et dont les racines formaient une magnifique arche naturelle au dessus de l'eau, il savait que Mû le regardait.

Cela faisait presque une heure, maintenant.

Une heure que lui même était propre et sec, et une heure surtout qu'il avait épuisé sa liste de prétextes pour aller vaquer ailleurs, pendant que le Bélier se mettait nu et entrait dans l'eau à son tour.

Leur premier bain depuis des siècles.

L'un comme l'autre en auraient pleuré.

Depuis à peu près une semaine qu'ils étaient en Italie, c'était la première fois que les deux fugitifs trouvaient un coin de nature aussi calme, avec un plan d'eau suffisamment propre pour qu'ils se risquent à s'y baigner. Un peu échaudés par leur mésaventure en Autriche, ils avaient décidé d'éviter les grandes villes, et cheminaient désormais le long de la péninsule apulienne, laquelle leur avait offert ce refuge béni de la forêt Umbra.

Forêt dont Saga aurait préféré que l'ombre soit un peu plus consistante, justement.

Car il avait beau faire son possible pour se tenir le dos consciencieusement tourné à Mû, dans ce cadre de verdure et d'eau claire, la blancheur de ce corps qu'aucun rideau de cheveux mauves n'était plus là pour dissimuler avait de quoi attirer l'œil.

Et puis, il y avait le tatouage.

Oh, c'est à peine s'il l'avait entraperçu bien sûr, lorsqu'il était revenu de sa cueillette, un peu plus tôt, Mû s'étant immédiatement replongé dans l'eau jusqu'aux épaules, et lui-même ayant détourné la tête avant d'avoir pu distinguer quoique ce soit de précis.

La seule chose qu'il était certain d'avoir vu, au point que même le soleil regardé en face ne lui serait pas resté gravé sur la rétine aussi longtemps, c'était cet incroyable entrelacs de fils noirs, aux lignes brisées et torturées, qui recouvrait chaque centimètre carré de peau depuis le creux des reins jusqu'au milieu des cuisses.

La première image qui lui était venue, quelques minutes après, pour essayer de s'expliquer à lui-même cette tâche noire qui venait de l'éblouir, c'était des coups de pinceaux.

Des coups de pinceaux qu'on aurait brandis, et dont on se serait servis comme de poignards.

Les mains toujours dans l'eau, Saga ferma les yeux.

Son mouvement pour arracher la dernière tige avait été si brusque qu'il s'était frappé les doigts contre une des pierres du fond.

Que pouvait donc signifier cette chose, qui s'étalait sur les parties les plus intimes du corps de Mû ?

Quittant le froid de l'eau, où se baignait toujours son compagnon et dont le contact avait presque de ce fait quelque chose d'effrayant, Saga reprit pied sur la berge et alla déposer sa récolte près de celles qui l'y attendaient déjà.

Un plein sweat-shirt Metallica de mûres, myrtilles et autres baies sauvages, cela devrait leur faire un dessert acceptable, non ? A condition bien sûr de les laver soigneusement, ce que lui-même allait s'employer à faire de ce pas.

Tout plutôt que de rester là immobile, avec la tentation permanente de se retourner pour essayer de trouver des réponses.

Lorsque lui et Mû étaient encore à l'hôpital, tacitement, il lui avait promis de ne pas chercher à savoir, de ne jamais lui poser de questions. Ce tatouage, quoiqu'il advienne, était son secret. Autrement dit, une chose qu'il n'appartiendrait jamais qu'à lui de comprendre dans son entier, depuis la sensation jusqu'à la signification. Lui seul pouvait l'expliquer, et lui seul pouvait décider de le partager un jour, s'il estimait que c'était possible.

Ce silence et cette pudeur du Bélier, Saga savait qu'il n'aurait jamais d'autre choix que de les respecter. Même si un jour la confiance revenait, même si les choses redevenaient comme avant, cette barrière d'encre qu'on avait mis entre le corps de son compagnon et le reste du monde était un obstacle qui ne pouvait être franchi de l'extérieur. Ce n'était pas ce qui s'était passé entre eux, qui fermait aujourd'hui la bouche et le cœur de Mû à ce sujet, il le sentait.

C'était le tatouage lui-même.

Machinalement, les yeux de Saga se baissèrent sur sa main.

La droite, celle qui tenait le sweat-shirt.

Celle que Mû lui avait attrapée, un jour, pour la serrer si fort que ses os en avaient éclaté.

Depuis quelques jours, il en avait définitivement ôté les bandages, à la fois parce qu'ils étaient trop sales et trop en lambeaux pour avoir encore une quelconque utilité, et aussi parce ses blessures elles-mêmes étaient pratiquement refermées.

Ne restaient que les cicatrices et, là, dans le creux supérieur du poignet, un cadeau.

Son cadeau.

Peut-être le plus beau qu'il lui ait jamais fait.

C'était un tatouage.

Un autre.

Le sien. A lui et rien qu'à lui.

Celui que Mû lui avait fait lorsqu'ils n'étaient encore tous deux que des enfants, le jour de son quinzième anniversaire.

« Comme ça, je ne te perdrai jamais », lui avait-il dit. « Et toi, tu sauras toujours que je suis là. »

C'était un mot. Un caractère.

Un dessin.

Dans la langue de Mû, ou plutôt dans la langue de ceux que le temps, les guerres et l'Histoire avaient fini par regrouper dans la mémoire collective sous le nom d' « atlantes », c'était ainsi qu'on s'exprimait.

Par l'image.

Par le trait.

Gravé à même la peau, façonné dans la chair même des individus, faisant ainsi de cette dernière une composante du langage au même titre que la parole et le dessin.

Saga n'était pas né atlante, mais Mû le lui avait appris. Être tatoué, c'était pouvoir être dit avec les mêmes mots que les autres, qui vous reconnaissaient ainsi pour un des leurs.

Saga n'était pas né atlante, mais Mû le lui avait écrit.

Là.

Sur la main, à une époque où il pensait encore que les mots et les serments ne se brisaient pas, pas comme on brise les os et transperce les cœurs.

« Adopté ».

Voilà ce que signifiait ce tatouage, dont la forme rappelait un peu celle d'une clé de sol, et que le chevalier des Gémeaux portait dans sa chair comme d'autres portent leur alliance ou leur carte d'identité.

« Adopté », lui avait dit Mû.

Pour le meilleur et pour le pire.

Et pas plus qu'il n'avait osé lui poser de questions au sujet de cette prison de fils noirs qui scellait son corps à tout jamais, Saga savait qu'il n'oserait pas non plus lui demander jusqu'à quel point cette promesse là existait toujours. Après tout, lui en tuant Shion, et le Bélier en broyant cette main sur laquelle il avait autrefois inscrit la preuve qu'il l'acceptait dans son clan, l'un comme l'autre s'étaient rétractés.

Ou du moins, ils avaient agi de tel sorte que l'autre avaient pu croire qu'ils l'avaient fait.

Et même si avant de mourir il avait voulu expier cela aussi, en livrant son cœur à Mû comme il avait livré son corps à la mort et son âme à la Déesse, est-ce que cela comptait seulement ?

Pour payer ce mot qu'il avait déshonoré, Saga avait donné tous les autres. Tous ceux qu'il ne lui avait jamais dits, tous ceux qu'il avait pensé : les beaux, les pauvres, les terribles, les poèmes et les purges, les réquisitoires et les confessions. Pas un n'y avait échappé. Ils y étaient tous. Tous ceux qui étaient venus sous sa plume, pendant ces treize années maudites, et qu'il avait réussi à coucher sur le papier pour essayer tant bien que mal de fixer quelque chose, de garder une trace, une preuve de son existence qui ne s'efface pas dans le miroir ou dans la folie.

Des mots qu'il serait le seul à comprendre, parce qu'ils n'avaient été écrits que pour lui.

Les avait-il trouvés, après la bataille ? Les avait-il lus ?

Saga ne savait pas.

Et parce que cela aussi, ne pas savoir, faisait partie du châtiment, alors il ne le lui demanderait pas non plus.

La nuit dans la cellule resterait pour lui comme une parenthèse, ou plutôt comme une note d'auteur, le genre de celle que l'on case en bas de page ou en fin de livre pour ne pas interrompre la lecture, et qui si elle permet de comprendre certaines choses ne fait cependant pas partie de l'histoire elle-même.

-Hmmm, confiture, pour ce soir ?

Saga fit un bond de trois mètres.

-Mû !

-Tu as cueilli les fruits, maintenant il faut les laver. Si tu me demandes de l'aide, je t'aiderai. Mais même si tu ne me dis rien, ne compte pas sur moi pour te regarder les écraser sans rien faire.

-...

-...

-... c'est ma chemise, que tu as sur le dos.

-Et c'est mon sweat-shirt dont tu es en train de te servir comme torchon. Il est sale.

-De tes blessures. Ce n'est pas le genre de choses qui se lave.

-Oh. Ça veut dire que je peux garder la chemise, alors ?

Le chevalier des Gémeaux ne put s'en empêcher.

Il sourit.

Assis dans l'herbe, le nez en l'air, et avec le visage tranquillement espiègle de son compagnon qui le regardait par au dessus, il lui aurait été difficile de faire autrement.

Même avec ce sweat-shirt volé dans les mains.

Même avec la distance que cette fameuse nuit, tout annexe qu'elle soit, les avait forcés de prendre l'un avec l'autre, s'ils voulaient conserver un semblant d'équilibre entre eux et finir le voyage sans encombre.

Pendant un instant, un seul instant avant que la bulle n'éclate, Saga oublia.

Mû était là, penché vers lui.

Comme à l'hôpital, et comme aux pieds de la statue.

Il souriait, de ce sourire qui pardonnait tout et qui vraiment donnait envie d'y croire.

Alors Saga y crut.

Il leva la main.

Et la bulle éclata.

XxX

« Ce matin, j'ai visité la tombe d'Aioros.

Je n'y étais pas retourné depuis la fin de la guerre, depuis que pour la première fois en treize ans, nous avons vu Aiolia porter le casque du Lion. Jusqu'alors, personne ne savait ce qu'il en avait fait. Personne ne savait, parce que personne n'était allé là-bas.

Seuls y vont ceux qui savent, ou du moins ceux qui sentent.

Ceux qui se posent des questions.

Au Sanctuaire, ils ne sont pas beaucoup, je le sais, et ce n'est pas surestimer la force de mon secret que d'affirmer cela. Ils ne voient pas. Ils n'observent pas. Ce sont des enfants. Ils grandiront un jour, bien sûr, et avec leur éveil viendra mon heure à moi, mais aujourd'hui, encore, ils se contentent de ce qu'on leur dit.

Deux !

Deux seulement à ce jour osent braver la loi pour aller le voir. Lui.

Le mort sans sépulture, à qui je n'ai même pas eu besoin d'interdire qu'on élève une stèle dans le cimetière, aux côtés des autres tombeaux, puisque personne n'a demandé ou pris l'initiative de le faire.

Kréon avait laissé Polyneikès aux corbeaux, j'ai laissé Aioros au mépris et à l'indifférence générale.

Est-ce pour cela qu'Antigone n'est jamais venue ?

Est-ce pour cela que personne, pas même Aiolia, ne m'a encore jamais défié ?

Je voulais une grande histoire, dans ce monde. Je voulais me tracer une route flamboyante, à moi et pour moi, une route à suivre jusqu'au bout afin de me consumer dans les règles et devenir enfin quelque chose d'unique. De reconnaissable. Être Un et Entier dans les mémoires, à défaut de pouvoir l'être dans la vie, par un destin et un châtiment à la hauteur. Je voulais mon rôle. Ma place dans la distribution.

Naïveté.

Savoir non seulement qu'on ne sera jamais le héros, mais qu'on ne sera jamais le méchant non plus, puisque personne n'aura daigné vous donner la réplique : c'est cela, le véritable châtiment.

Être ignoré.

Attendre le jour où vous serez obligé de vous dévoiler, de vous expliquer, sans que personne n'ait jamais soupçonné le coup de théâtre derrière votre masque.

Mais non, je me trompe.

Ou plutôt, je trompe tout court.

Mes lamentations ne sont pas justifiées, ou du moins pas complètement.

On m'a défié.

On m'a reconnu.

En bonne et due forme, et pour tout ce que j'étais. On m'a montré du doigt en m'appelant traître, usurpateur et assassin. On a bravé ma parole, et dit clairement aux autres que je n'étais pas celui qu'il fallait croire.

Mais ce n'était pas cela, que je voulais. Pas avec lui, pas comme ça.

Deux pour le mort, deux dans ma tête, et deux pour me faire mentir lorsque je dis que je n'ai jamais eu de partenaire à la hauteur.

Il y a d'abord eu Galan. Ancien camarade d'entraînement d'Aioros, criminel châtié -comme moi, et aujourd'hui serviteur d'Aiolia, intendant de la Maison du Lion.

Galan.

Galarian Steiner.

Est-ce donc lui, que j'aurai dû faire enterrer vivant ?

On n'a jamais retrouvé le cadavre d'Aioros, ni dans les montagnes, ni dans les villes et les villages alentours. Certains disent qu'il est tombé à la mer, d'autres que les Erinyes elles-mêmes l'ont enlevé et emporté chez Hadès, et d'autres enfin qu'il a été trouvé par un étranger, un homme venu d'Orient qui aurait accompli le rituel funéraire sous le regard d'Athéna elle-même.

Quelle que soit la vérité, elle n'a plus d'importance. Galan a choisi pour nous, en bravant tout ensemble ma parole, la loi du Sanctuaire, et le regard des autres.

Il a pris cette urne, vide de cendres mais pleine de questions et de réponses à la fois, et il est allé lui trouver un asile loin du cimetière, hors des frontières du Domaine Sacré, à un endroit d'où l'on voit tout. Un endroit où rien de ce qui se passe ici bas, un endroit où nulle faiblesse, pas même la vôtre, ne peut vous échapper.

Le corps d'Aioros n'a pas de tombe, mais son âme, elle, en a une, au sommet du mont Athos.

Les moines qui y vivent sont alliés de longue date du Sanctuaire d'Athéna, mais en bons chrétiens, ils ont fait du pardon une règle de vie. Que le chevalier du Sagittaire ait été un traître ou non de son vivant leur importe peu, ainsi que le fait qu'il s'agisse d'une sépulture et d'offrandes païennes. Ils ont laissé Galan installer l'urne dans un champ de fleurs, près du monastère de la Grande Laure, et permettent les visites à ceux qui le souhaitent.

Galan.

Shura.

Le premier, à chacune de ses visites, y apporte une bouteille de vin et un panier de douceurs, ainsi qu'une unique pièce d'or. Depuis deux ans que le Lion a retrouvé sa crinière, et que son casque n'orne plus la tombe, c'est là sa manière de rappeler au défunt que son frère pense à lui, même s'il ne vient pas. Même s'il fait partie de ceux qui refusent de venir.

Le second n'y apporte rien.

Rien que son silence, et l'ombre de question qui passe quelquefois au fond de ses yeux noirs, où seuls Aioros et moi sommes capables de lire : « Et si... ? »

Et si je n'avais pas fait ce choix ?

Et si j'avais continué à te prendre pour un traître, au lieu d'apprendre qui je servais réellement, et de ne jamais regretter mon geste ?

Nul ne sait pourquoi Shura s'est volontairement rangé à mes côtés.

Nul ne sait ce qui s'est passé dans sa tête et qui a pu le pousser à mettre Excalibur, l'épée des rois et de la Chevalerie par excellence, au service d'un félon comme moi. Il sait. Shura sait. Il a su le jour où il m'a surpris, peu après le début de la titanomachie, et où il n'a rien dit. Même Deathmask, qui jamais, jamais ne pose de questions sur le pourquoi ou le comment de mes actes, tout simplement parce qu'il s'en moque, même lui m'a demandé, après cela.

« Est-ce que... ? »

Non, rien.

Est-ce que quoi ?

Est-ce que je l'ai forcé ? Est-ce que j'ai usé de cette attaque secrète, terrifiante, dont feu notre maître Alhena ne nous avait transmis le secret qu'après des années de mise en garde, à Kanon et à moi ?

Si ç'avait été le cas, Shura ne tuerait pas pour moi.

Il ne tuerait pas tout court.

Le Genrômaoken est une attaque sale, terrible et contradictoire, à l'image de ceux qui l'utilisent : sa puissance ne repose que sur l'illusion, et elle est incapable de concrétiser quoi que ce soit. Soumettre quelqu'un par ce moyen, c'est le condamner à redevenir lucide, à retrouver son empire sur lui-même à l'instant précis où la mort fauchera sous ses yeux. (2)

Or, Shura tue.

Il voit mourir tous les jours.

Le Genrômaoken n'est pour rien dans sa fidélité.

Une fois, je lui ai posé la question.

Une fois, je n'ai pas été lâche, et dans un de ces moments où moi non plus, je ne m'en moque pas, j'ai voulu connaître ses raisons.

Il ne m'a jamais répondu.

Peut-être le fera-t-il un jour, tout comme Aiolia se relèvera peut-être et viendra me braver autrement qu'en confiant son casque à Galan, pour lui demander de le porter à sa place en offrande sur la tombe de son frère : ce jour là rien ni personne ne devra s'interposer entre nous, et surtout pas ma propre faiblesse.

Pas comme avec toi.

Pas comme à ce moment là.

Le seul et unique moment où un adversaire à la hauteur est apparu, et où cette histoire a failli en valoir la peine.

Je t'aurais tué, Mû.

Lorsque tu t'es dressé devant moi, du haut de tes sept ans, après avoir vu le cadavre de Shion.

Je t'aurais tué, ou je me serais démasqué, et là c'est toi qui m'aurais tué.

Je sais que tu l'aurais fait.

Je sais que dans l'un comme dans l'autre cas, tu ne m'aurais pas déçu. Tu ne l'as jamais fait. Tu es trop entier pour cela, de cet Entier sans partage qui me fait si cruellement défaut, et le seul Chevalier digne de ce nom qui m'ait jamais défié.

Toi.

Toujours toi, que pendant toutes ces années je n'ai jamais pu appeler que « Mû », mon tout petit, mon bébé à laine mauve, gardien de mes secrets et de tant, oh de tant d'autres choses encore, mais auquel aujourd'hui je n'ai plus qu'un seul nom à donner.

Ennemi.

Est-ce moi qui ai fait cela ?

Est-ce moi, Mû, qui t'ai à ce point défiguré, dénaturé, obligé à t'écarter de moi pour aller te placer à l'autre bout de la lice, en garde, prêt à me barrer la route au lieu de me soutenir jusqu'au bout ? Ta route à toi n'était pas celle de l'exil ! Pas celle des parias et des traîtres qu'on montre du doigt ! Jamais tu ne t'es laissé dicter ta conduite par qui que ce soit, jamais, et surtout pas par moi ! Alors, pourquoi, Mû ?

Pourquoi n'as-tu pas choisi de rester près de moi ?

N'étions nous donc rien, ensemble ? Ces jours, ces nuits, ces semaines, ces années passées à mes côtés, dans mes bras, dans mon cœur et dans ma tête, que je te livrais à loisir et qui étaient ton terrain de jeu favori, tout cela n'aurait-il pas dû peser plus lourd qu'un crime, dans la balance ? Ne t'ai-je pas donné assez, pour qu'une faute, une seule faute, aussi lourde soit-elle, suffise ainsi à me chasser de ta vie ?

Je l'ai vu, ton regard. Je l'ai vu, lorsque tu es venu au Sanctuaire, il y a deux ans, et que je t'ai surpris en train de fouiller dans les archives. Te souviens-tu ? Je ne portais pas le casque du Grand Pope, alors, mais ce visage, MON visage, qui n'était déformé ni par la haine, ni par l'ambition, simplement par la honte et le chagrin, tu ne l'as pas reconnu ! Tu n'es pas venu, tu ne m'as pas tendu les bras, tu ne m'as pas souris, tu ne m'as pas embrassé... tu n'as pas sorti de ta poche l'une de ces fleurs, ces toutes petites fleurs en forme d'étoile, un peu froissées par le voyage, que tu me rapportais de Jamir après chaque séparation... ces fleurs que j'ai conservées, une à une, dans un petit cahier acheté au village, avec les quelques sous que je gagnais parfois en aidant au marché... Oh, Mû ! Mû ! Si tu m'avais seulement accordé un seul de ces gestes, ce jour là ! Si tu m'avais donné une chance ! S'il y avait eu la moindre lueur au fond de tes yeux, à ce moment, la moindre étincelle pour me laisser espérer que tout n'était pas mort entre nous, je me serais jeté à tes pieds pour te demander pardon.

Mais tu n'as rien fait de tout cela.

Tu ne m'as pas reconnu, moi, Saga. Tu n'as vu, ou tu n'as voulu voir en moi que que le criminel, et pas l'homme qui t'attendait, toi et personne d'autre.

Encore une fois, le châtiment.

Ce n'est pas la douleur physique qui m'a fait plier, lorsque tu m'as brisé la main et que tu es parti sans te retourner. Ce n'est pas cette violence dont pour la première fois je t'ai vu faire preuve, ce n'est pas ta volonté de me faire mal. Non.

C'est la certitude que quoiqu'il arrive, tu ne me choisirais pas.

Tu ne me verrais plus.

Tu ne me reconnaîtrais jamais.

Si tu ne l'avais pas fait à ce moment là, alors pourquoi le ferais-tu dans l'avenir ?

Même pour toi, rien en moi n'en valait plus la peine

Alors, sans personne pour me rendre à moi-même, sans Autre pour me servir de miroir et m'aider à me souvenir de ce que je devais être, je me suis écroulé.

Encore.

Toujours.

J'avais tué Kanon, et j'étais mort dans ton cœur.

Privé de mes deux jambes, de ces deux piliers de ma vie tombés l'un après l'autre sous mon impulsion, comme une rangée de dominos, je ne pouvais que suivre le mouvement que j'avais moi-même initié.

Je n'étais plus le chevalier d'Athéna, serviteur de sa Déesse et de l'humanité, je n'étais plus le jumeau de celui qui m'avait tiré à la vie en y venant lui-même, et je n'étais plus ton ami.

J'étais seul.

J'étais fou.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir, Mû.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir pour ce que j'ai fait alors, puisque tu avais toi-même renoncé à m'en empêcher. Tu m'as ignoré. Tu m'as laissé par terre.

Chien abandonné n'est plus qu'un loup, à moins qu'il ne se laisse mourir ou qu'un nouveau maître ne tende la main pour l'apprivoiser.

Tu étais parti.

Et à peine avais-je entendu claquer la porte du souterrain derrière toi qu'Il est apparu.

J'ignore s'il écoutait, s'il attendait depuis le début, ou bien s'il était simplement arrivé au bon moment. A dire vrai, je ne sais même pas s'il m'a dit quelque chose. Je n'écoutais pas. Je n'entendais rien. La seule chose dont je suis sûr, c'est qu'il m'a emmené chez lui, et qu'il m'a soigné. La main, le corps, la chair. Pour la tête et le cœur, c'était déjà trop tard. Tu étais parti. Je me suis laissé faire.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir.

Tu étais parti.

Si tu étais resté, c'est à toi que je me serais accroché. C'est à toi que j'aurais tout dit. Pas à Aphrodite. Pas à ses poisons, pas à ce mensonge qu'il m'offrait et qui n'était pas toi.

J'ai tué Shion, c'est vrai.

J'ai tué Shion, mais c'est toi que j'avais choisi. C'est toi qui avais tout, c'est toi qui a tout pris, toi à qui j'ai tout donné. Est-ce que ça compte, l'ambition, à côté de cela ? Est-ce que c'était grave, de vouloir être puissant, du moment que je restais tien ?

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir d'aimer Aphrodite, Mû, tu n'as pas le droit de m'en vouloir d'être avec lui plutôt qu'avec toi, parce que je vais te le dire : si c'était TOI qui avais tué mes repères et mon passé, si c'était toi qui avais tué Kanon ou Aioros, MOI je t'aurai quand même choisi ! Moi, je ne t'aurais pas quitté ! Je serais resté avec toi, malgré mon horreur et mon chagrin, j'aurai essayé de comprendre, et je t'aurai pardonné ! Fuis-moi, refuse-moi, appelle-moi fou, parjure, dégénéré, et tous ces autres noms qui font les hommes honnis et méprisés entre tous, mais ne me dénie pas cela ! Qui étais-je, hein ? Qui étais-je, à tes yeux, pour que tu m'oublies si facilement ? Qui étais-je, pour que tu me préfères un vieillard mort qui ne t'avais jamais regardé, jamais soutenu, qui n'avait jamais été là pour toi ? Hein ? Dis-le, un peu ! Est-ce que c'est Shion qui t'a aimé ? Est-ce que c'est Shion qui t'a soutenu, bercé, consolé ? Est-ce lui qui t'a tenu dans ses bras, qui t'a souri, qui a chassé tes cauchemars et qui t'a donné son cœur ? Répond, Mû ! Répond ! C'est moi qui t'ai appartenu, moi, depuis le début, depuis ton premier gazouillis de bébé, depuis notre enfance, depuis ce jour, il y a huit ans, où je suis allé te chercher à Athènes, où j'ai bravé la loi pour te retrouver, ce jour où pour te sauver, je t'ai donné mon étoile, et où tu m'as donné la tienne ! Tu as oublié, Mû ? Tu as oublié ça ? Tu me l'as donnée ! A moi ! A MOI ! Pas à Shion ! Jamais à Shion, qui ne savait qu'être dur, lointain, distant, pas à Shion qui avait peur que tu l'empêches de quitter ce monde sans regrets, et qui pour cela t'a toujours repoussé ! Vieillard, deux fois, trois fois bon à mourir, puisqu'il n'était plus rien, qu'il refusait de t'aimer, et que lui non plus, il ne m'a pas choisi ! Ce n'était pas lui, ton maître, c'était moi ! MOI ! Lui n'était que ton bourreau, comme tous les autres ! Alors, pourquoi, Mû ? Si tu le sais, dis-moi pourquoi !

Pourquoi a-t-il fallu que tu le choisisses, lui ?

Pourquoi lui et pas moi ?

Pourquoi es-tu aussi entier, toi ? Pourquoi n'es-tu pas comme moi, et pourquoi ne pouvons-nous être un ? Je te reproche de m'avoir oublié, je pleure ton abandon et le rejet de nos serments, alors que j'ai été incapable de te comprendre moi-même, incapable de te reconnaître... puisque j'ai osé croire que tu me préfèrerais un jour à ton honneur de chevalier.

Sans honneur, pas d'amour.

Shion a eu El Cid, et moi j'ai eu Rodrigue.

Toi tu n'as eu personne.

Tu as laissé la place.

Tu m'as préféré mort à parjure.

Et moi j'ai préféré Aphrodite à la solitude.

Je ne sais pas être un.

Je ne peux qu'être deux. À deux.

À toi.

Mû.

Tu étais grand, quand tu m'as pris la main pour la briser, refusant de te parjurer à ton tour en l'acceptant telle qu'elle était.

Tu étais grand, mon tout petit mort avec Shion, devenu un homme sans personne pour le guider.

Tu étais beau.

Oserai-je te le dire, à présent que je sais que tu ne m'écoutes plus ?

Ce n'est pas Aphrodite que je voulais.

Ce n'est pas lui qui aurait dû venir me voir, ce n'est pas lui qui aurait dû se déshabiller devant moi, ce n'est pas lui dont j'aurai dû réaliser qu'il n'était plus un enfant, qu'il n'était plus le bébé dont j'avais été la mère et le frère pendant toutes ces années, et dont je voulais aujourd'hui être autre chose.

Mû, c'est toi que j'aurais voulu toucher.

C'est toi que j'aurai voulu, que je voulais, et que je veux encore, là, maintenant, tout de suite, dans ma tête, dans mon cœur et dans nos corps.

Sais-tu ce que cela signifie, pour moi, d'écrire ces mots ?

Je suis au sommet de Star Hill, encore, et je laisse la folie m'envahir pour lever le poing, et pulvériser tout ce qui comptait. Je détruis Shion, notre enfance, ton bonheur et mes souvenirs.

Je te défigure, je décrète que tu n'es plus le Mû de mon enfance, dans mon cœur.

Tu n'es plus l'innocence.

Tu n'es plus la pureté.

Tu es celui qui es parti loin de moi, pour toujours, mais qui m'a laissé une image et un sentiment qui a remplacé tous les autres.

Me crois-tu ?

Ce n'est pas Aphrodite, que je mets nu, que j'embrasse, que je prends. Ce n'est pas lui dont je rêve. Ce n'est pas lui, l'adulte qui m'a fait songer pour la première fois « C'est un homme que je veux ».

« C'est un homme, et non pas une femme ».

Tu n'es plus à moi, Mû de Jamir, chevalier d'or du Bélier, tu n'es plus à moi de ton propre chef, mais moi je suis toujours à toi.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir d'aimer Aphrodite.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir d'aimer l'Amour.

L'Amour n'est qu'un dieu, fugitivement incarné dans cet être qui a son nom, son visage et son corps, mais qui du moment qu'il n'est pas toi n'est que poison.

Si Aphrodite tombe amoureux un jour, alors il jettera le masque, et redeviendra son propre personnage, lui aussi.

En attendant, il est là.

Seulement là.

Alors que tu n'y es plus.

Tu n'as pas le droit de m'en vouloir, puisque cela signifierait que tu regrettes.

Puisque cela signifierait que tu aurais voulu être là.

Et cela, si je devais le croire un jour, si je devais me remettre à espérer, malgré tous mes crimes et tout ce qui s'est passé, alors je n'aurais plus le droit d'être fou.

Je n'aurai plus le droit de te le dire.

Reste un chevalier, Mû.

Reste celui à qui je peux appartenir sans remords, celui à qui je peux être enfin Un et tout Entier sans le salir, puisqu'il ne veut plus de moi.

Mû.

Sans visage et sans parole.

Mais à toi, pour l'éternité. »

XxX

C'était leur corps qui avait réagi le premier, loin, très loin devant leur esprit, lequel n'avait même pas eu le temps de se dire « Non, ce n'est pas possible ».

Un corps qui s'est éveillé au cosmos, un corps dont chaque atome, chaque particule, connaît sa place dans l'univers et se trouve capable d'entrer en résonance avec lui et tout ce qui le constitue, ce corps là sait que c'est possible.

Il sait qu'il ne se trompe pas lorsqu'il reconnaît quelqu'un.

Il sait qu'il ne se trompe pas, même à des milliers de kilomètres de distance, et à plus forte raison quand le seul obstacle entre lui et ce qui l'appelle n'est qu'une simple forêt.

« Le Centre Hospitalier de Naples nous a confirmé qu'on les avait trouvés sur les bords du lac Averne… Votre cas était tellement étrange, à tous les deux, et pas seulement à cause de vos blessures, que nous avions fait appel à tous les grands spécialistes d'Europe pour leur demander conseil… et c'est là qu'on nous a signalé ces trois cas très semblables, en Campanie. »

Mû et Saga ne s'étaient pas posé de questions. A dire vrai, c'est à peine s'ils s'étaient regardés, lorsqu'ils les avaient sentis, avant de bondir sur leurs pieds et de se mettre à courir.

Sautant par dessus les talus, évitant les branches, faisant voler l'humus et fuir les lapins, ils n'eurent même pas besoin de chercher le sentier pour s'orienter et rejoindre la lisière, là où on les attendait.

Ou plutôt, là où on manqua de les percuter de plein fouet, parce qu'on avait couru vers eux à la même vitesse, et pour les mêmes raisons.

Pour les revoir.

Pour les toucher.

Pour hurler leur joie, les attraper par le cou, tomber avec eux et rouler jusqu'au bout du chemin, tous ensemble, morts de rire et enfin rassemblés.

C'était eux.

Eux !

Enfin, après tout ce temps d'attente, de questionnement, de solitude et de perdition dans un monde qui n'était pas le leur, Athéna permettaient qu'ils se retrouvent eux-mêmes, en même temps qu'ils retrouvaient ceux qui avait été toute leur vie.

Le cosmos faisait de ces miracles.

Et la raison en faisait d'autres.

Les deux chevaliers bondirent par dessus le dernier fossé, émergèrent de sous les arbres, tendirent les bras, ouvrirent la bouche, et croisèrent le regard de ceux... de ceux...

Au sortir de la forêt Umbra, ce ne fut pas leurs compagnons qui les percutèrent de plein fouet.

Ce fut le soleil.

Comme l'esprit qui rattrape le corps.

Comme la conscience qui vous revient.

Mû et Saga d'un côté Shura, Aioros et Aiolia de l'autre.

Oui.

Ils les retrouvaient.

Ceux qui auraient dû être toute leur vie.

Et qui ne l'avaient pas été.

Jamais.

Chacun pour des raisons différentes.

Contre toute attente, ce ne fut pas Saga qui pila le premier, lorsqu'ils se retrouvèrent tous les cinq en présence, et qu'ils purent lire chacun dans les yeux de l'autre que c'était la même chose, tous, à laquelle ils pensaient.

Ce ne fut ni Saga, ni Aioros. Ce ne fut pas même Shura.

Non, ce fut Aiolia.

Et tous pilèrent avec lui.

Comme un seul homme, alors qu'ils n'avaient peut-être jamais été aussi conscients d'être plusieurs.

Personne ne parla.

Personne ne rit, ni ne grimaça.

Ils étaient cinq.

Ils étaient frères.

Et ils ne bougeaient pas.

Tous les oiseaux, qui s'étaient envolés durant leur course, eurent le temps de revenir se poser un à un sur leur branche, tant le silence qui suivit fut profond.

Saga regardait Aioros.

Aioros regardait Saga et Mû.

Mû regardait Aiolia, qui lui ne regardait qu'un point vague, quelque part entre les deux chevaliers qu'il retrouvait, ensemble, et devant lui.

Et à côté d'eux, peut-être parce qu'il était le seul à n'avoir personne à regarder plus intensément que les autres, justement, Shura fut le seul qui comprit.

Il fit deux pas sur la gauche.

Aiolia, dont les jambes avaient frémi, fut contraint de ne pas bouger, et ce fut son frère qui bondit.

Ni Mû ni les autres n'eurent le temps d'esquisser le moindre geste : à peine avait-il franchi la distance qui les séparait qu'Aioros avait pris son élan et balancé son poing dans la mâchoire de Saga.

-Bon, alors ça, c'est fait, sourit le Sagittaire en faisant craquer ses phalanges. Maintenant, les arguments.

Et il se rua sur le chevalier des Gémeaux, qui avait à peine eu le temps de se redresser, pour le coucher à terre d'un nouveau coup de poing, avant de s'asseoir à califourchon sur lui et de lui démolir le portrait dans toutes les règles de l'art.

Pendant une seconde, Mû sembla prêt à se jeter entre eux pour les séparer.

Mais ce faisant il releva la tête, et posa les yeux sur le visage de Shura.

Jambes fléchies, légèrement penché en avant, dans l'attitude du fauve qui n'attend que de bondir dans la mêlée, celui que l'on surnommait autrefois le bourreau-juré d'Athéna, détenteur d'Excalibur et exécuteur officiel, celui là souriait.

Et ce sourire-là suffit.

Ou presque.

Il fallut encore un énorme craquement, celui du bouquet d'arbres que venait de pulvériser le corps du Gémeau, pour que tous les oiseaux de la forêt s'envolent à nouveau et que le chevalier du Capricorne passe à l'attaque.

-Pour t'être laissé tuer, martyr du dimanche !, s'écria-t-il en se jetant sur Aioros, qu'il frappa en plein dans les côtes, avant de le relever sans ménagement.

Ce fut le signal.

A l'instar de Saga, qui pas une seconde n'avait fait mine de se défendre, Aioros n'avait strictement rien fait pour esquiver le coup de pied de Shura.

En revanche, lorsqu'ils croisèrent le regard des uns et des autres, à cet instant précis, ce fut l'épiphanie.

Imposteur en chef, dangereux psychopathe, traître à châtier, chevalier d'or à terre, visage défait, tout couvert de sang, de boue et de bleus, Saga des Gémeaux éclata de rire.

Et comme s'ils n'avaient attendu que cela, ses deux anciens camarades en firent autant, avant de se jeter littéralement sur lui, ensemble.

-Ah, tu ris ? Attends un peu, « Grand Pope », j'en ai autant pour toi !, s'exclama Shura avec un grand sourire, en lui lançant son pied dans les côtes.

Le nez dans les feuilles, les épaules légèrement tressautantes, sans qu'il fût capable de déterminer si c'était à cause de la douleur ou de son hilarité persistante, Saga n'eut pas le temps de reprendre son souffle. Aioros l'attrapa, se pencha sur lui, le retourna sur le dos et le regarda dans les yeux :

-Je ne sais pas si ce sont le cocard et la mâchoire en sang qui font ça, mais tu as vieilli.

-Et toi, tu es toujours le même.

-La faute à qui ?, répliqua le chevalier du Sagittaire, qui effectivement, était resté le Aioros d'autrefois.

Il était revenu, comme eux. Dans le corps qui avait été le sien juste avant sa mort.

Sa mort, que Saga avait ordonné il y avait de cela presque quinze ans.

En 1973.

-T'as pas idée d'à quel point j'ai pu te maudire, les premières nuits, souffla l'adolescent, tandis qu'il encadrait de ses mains le visage de celui qui était autrefois son frère, son égal, celui avec qui il avait tout partagé depuis l'enfance, et qu'il retrouvait enfin aujourd'hui.

Changé.

« Vieilli ».

Contrairement à lui, Saga avait vécu. Il était devenu un homme, un homme mûr, sur qui treize années de malheurs et de passions mortelles étaient passés, le défigurant pour jamais au regard de ses souvenirs.

Ce n'était plus son compagnon d'enfance, qu'il retrouvait. C'était un adulte.

Un adulte qui, parce que lui n'avait pas grandi, ne pourrait plus jamais le regarder comme autrefois.

Aioros battit des paupières.

Trop tard.

Saga avait vu.

Et, qui sait ? Peut-être était-ce pour cela qu'il continuait à rire, malgré tout. Peut-être était-ce pour cela qu'il ne dit rien.

Parce qu'il avait vu, et ne voulait pas que les autres voient.

Parce qu'il comprenait sa rage et sa frustration, sa terreur de ne pas savoir dissimuler, et surtout parce que mieux que quiconque, il connaissait ce moment terrible où l'on réalise qu'on a tout perdu, même son identité.

« Pardon de t'avoir trahi ».

« Pardon de t'avoir volé ».

« Pardon de ne pas pouvoir te rendre ta vie, et de n'être capable que de t'empêcher de pleurer ».

Ce fut là leurs seules explications.

Les seules dont ils eussent réellement besoin.

Comme à cette époque où ils avaient encore tous deux le même âge, la même façon de penser, et où l'un ne savait pas fléchir sans que l'autre ne cherche immédiatement à le relever.

Aioros sourit.

Une légère caresse sur la joue de Saga, un échange de regards, le sourire doucement complice de Shura, et tout fut dit.

En lui épargnant les larmes de désespoir, en cet instant, c'était son rôle d'aîné, son statut de meneur et de justicier, que le chevalier des Gémeaux venait de conserver au Sagittaire. Si ce dernier faiblissait maintenant, la scène perdrait tout son sens.

Et les deux jeunes gens qui les regardaient ne souriraient plus.

Ou du moins l'un d'entre eux.

-Et toi, Mû, lança alors Aioros, tout en redressant Saga pour en finir avec lui. Tu n'as pas quelques petites choses à nous dire, toi aussi ? Pour lui, là (il tira le Gémeau vers lui pour empêcher Shura de se l'accaparer), je ne dis pas, tu l'as eu à ta merci pendant quinze jours, mais moi ? Après tout, c'est aussi ma faute, si tu t'es exilé !

Loin, très loin là-bas, depuis le chêne où il s'était accoudé pour assister à la scène, le chevalier d'or du Bélier sourit.

Il avait vraiment failli y croire, tout à l'heure.

Mais vraiment.

Pour de vrai, avec la panique, la douleur et l'incompréhension.

Il avait fallu Shura pour que la lumière se fasse. Pas Saga, dont la passivité aurait fini par avoir raison de la sienne de toute façon, ni Aioros, à qui il aurait été effectivement en droit de faire quelques bleus.

Avec aucun d'entre eux, il n'aurait pu être objectif. Avec aucun d'entre eux, il n'aurait pu comprendre, tout simplement parce que lui n'avait déjà plus rien à leur pardonner.

C'était déjà fait. Du fond de son cœur et depuis longtemps. Au bourreau comme à l'aveugle.

A Saga comme à Aioros.

-J'aurai pu, en effet, répliqua Mû à ce dernier avec un regard suggestif. Mais outre que la vengeance est le plaisir des dieux, j'avoue que je trouve le spectacle beaucoup plus amusant d'ici. Penses-tu, ce n'est pas tous les jours que je découvre trois nouveaux camarades de jeu pour mon apprenti !

Touché.

Pris en flagrant délit de puérilité, les trois anciens ennemis ne purent qu'éclater de rire, à nouveau et sans arrière pensée.

Tout était bien.

Un instant, et pour de bon, cette fois, ils se serrèrent les uns contre les autres, toujours vautrés par terre, avant de se relever.

Tout était bien, ou presque.

Pendant toute la scène, debout aux côtés de Mû, Aiolia n'avait pas décroché un mot.

Fin de l'Acte II – Deuxième partie : Phéacie.

À suivre.


(1) Voir La Lettre volée. Ou comment la meilleure façon de cacher quelque chose et d'être sûr qu'on ne s'y intéressera pas, c'est encore de le mettre en évidence.

(2) Just for fun, comme dirait l'autre : vous serez sans doute ravis de savoir que le correcteur automatique de LibreOffice refuse « possessivement », « sweat-shirt » et « différemment », mais qu'il accepte sans broncher « Genrômaoken ». Y'a vraiment des jours où j'aimerai bien qu'on m'explique.


Shangri-La est le nom d'une lamaserie tibétaine fictive, imaginée par l'écrivain anglais James Hilton dans son roman Lost Horizon (1933). Elle aurait été inspirée par le mythe de Shambhala, un royaume pur et hors du temps où seuls se réincarnent ceux qui le méritent niveau karma. J'ai un peu changé sa vocation dans cette fic.

Kumari Kandam (ou Kumainadu) est un autre avatar du mythe du continent perdu, avec l'Atlantide, Mû et bien d'autres. Il aurait été situé au sud de l'Inde, et on l'assimile à la Lémurie dans certaines versions.

Le Mont Athos est une montagne de Grèce où se trouvent plusieurs monastères orthodoxes, qui se sont regroupés pour former une république théocratique indépendante, dont la particularité est de n'admettre aucune créature femelle sur son territoire (non, même pas les chèvres). Et après on se demande pourquoi ça n'a pas marché avec Milady x)

(D'ailleurs en parlant de Dumas, si ce n'est pas déjà fait, je ne peux que vous recommander très très très chaudement la lecture des Trois Chevaliers, la dernière fic d'Hemere, qui met en scène Milo, Camus et Saga au XVIIe siècle, et qui en plus d'être un merveilleux cadeau est juste à mourir de rire. Il faut d'ailleurs que j'aille rattraper mon retard TT)

La Phéacie est le royaume où échoue Ulysse après avoir quitté l'île de Calypso, et la dernière étape avant le retour à Ithaque. C'est là qu'il raconte toute son histoire, ses dix ans de périple après la guerre de Troie, révélant ainsi à tous sa véritable identité.