Mycroft regarda le mince filet écarlate s'écouler le long de la céramique blanche. Le sang avait éclaboussé jusqu'au rebord du robinet de laiton et formait au fond du lavabo comme les pétales d'un coquelicot à demi fané. Il s'était salement blessé en se rasant. Une bouteille de vodka déjà entamée tenait en équilibre précaire sur le marbre. Une boîte de cachets ouverte traînait à côté. Le sang coulait du visage de Mycroft, mais il n'avait même pas mal.

La vibration du téléphone lui fit l'effet de l'estafilade d'un couteau aiguisé. Pourquoi n'avait-il pas pu résister à la tentation de l'allumer à nouveau ? La lecture des messages acheva de lui ramener la tourmente de la semaine passée. La campagne médiatique qui avait suivi les événements de Sherrinford s'était propagée avec rapidité et violence, malgré les progrès dans l'enquête de Sherlock. Le détective faisait les unes avec lui, qui était clairement pris pour cible principale, John n'étant pas en reste. Il s'était donc réfugié au club Diogène, et avait pris d'innombrables précautions pour que seules, un très petit nombre de personnes le sachent.

Bien sûr qu' il y avait des appels, des messages vocaux, des sms, restés sans réponses.

I jours. Mycroft, où es-tu, est-ce que tu vas bien? GL

I jours. On t'a déjà dit que tu étais le dernier des idiots? GL

I jours. Je suis très inquiet, réponds-moi stp. GL

I jours. Si tu essaies de m'éloigner, ça ne marche pas, je serai toujours là pour toi. GL

Et maintenant.

10h. "Juste un beau cul dans ton lit"? C'est ça que j'étais pour toi? GL

10h30 Mycroft, parle-moi. GL

10H35 Myc. S'il te plaît. GL

Mycroft ne ressentait rien. Un immense dégoût de lui-même submergeait tout, presque même le désir insensé de partir, là, tout de suite, et de lui dire encore et encore qu'il l'aimait, combien il l'aimait. Un sentiment de perte imminente venait s'ajouter à cette aversion de lui-même.

Ses parents l'avaient accablé de reproches. Toute leur histoire familiale était remontée violemment. Des années de secrets, de mensonges, de dissimulation. Sa mère, surtout, l'avait regardé comme si c'était lui le monstre. Quelque chose d'irréparable avait été consommé, à ce moment-là, entre elle et lui. Ce n'était plus la femme brillante et sûre d'elle-même qu'elle avait toujours été. C'était juste une mère que son fils aîné venait de briser. Retourner là-bas avec ses parents, à leur demande, préparer leurs futures visites et celles de Sherlock avait été une horreur et une bien maigre rédemption.

Ma responsabilité.

Cinq minutes. Il lui avait accordé cinq minutes seulement. Cinq minutes sans surveillance, sans supervision. Et Eurus avait tout planifié, préparé, programmé. Bien sûr, elle avait utilisé Moriarty. Ce n'était même pas une vengeance contre ses frères. C'était l'expression de sa folie et de son ineffable solitude intérieure. Elle avait mis à mal la sécurité de la prison la mieux surveillée d'Angleterre. Elle avait réduit à néant les mesures les plus extrêmes du Home Office. Enfermée, au secret, elle avait néanmoins réussi à manipuler le monde extérieur, à tromper les services les mieux informés du pays. Elle l'avait ridiculisé. Lui.

Mon choix.

Il avait encore l'impression de respirer l'odeur âcre qui se répandait autour du directeur de Sherrinford. Une odeur de peur et, finalement, de mort. Il ne pouvait s'empêcher de se remémorer l'index de la main droite de son frère crispé sur la gâchette du revolver qu'il tenait appuyé sur sa gorge. Le canon de l'arme pressait fort sur la chair qui s'était déjà creusée, prête à accueillir la balle mortelle. Le poignet de Sherlock tremblait sous l'effort violent. Presque invisibles, mais néanmoins présentes, des gouttes de sueur trempaient son front. On n'entendait plus dans la pièce que la respiration affolée de John.

Mon erreur.

Sur le trottoir, Greg, à terre, le fixait, cherchant son regard. Le coup porté à la tempe l'avait salement abîmé. Il était plié en deux sous la douleur, ses yeux si lumineux d'habitude rendus brumeux par l'attaque brutale. Et Mycroft avait achevé le travail que les coups n'avaient pu finir. Des paroles vulgaires, immondes. Il s'entendait prononcer froidement des mots comme "ton cul dans mon lit", "couché ensemble", "petit flic minable du Yard". Et Greg qui, à chaque outrage, devenait plus blanc...ses lèvres qui tremblaient sous le choc conjugué de la douleur physique et de la détresse causée par ce déluge de mots haineux. L'homme qu'il aimait. Blessé. Brutalisé. Meurtri.

Ma faute.

Lentement, Mycroft détourna son regard du sang qui tachait la céramique immaculée. Il se regarda enfin. Le miroir lui renvoya l'image d'un homme qu'il ne reconnaissait pas. Le sentiment de toute-puissance qui, jusqu'à présent, avait façonné son maintien aristocratique, sa diction parfaite, le pli souvent condescendant de ses lèvres, s'était évanoui. L'homme de pouvoir qu'il avait toujours été, construisant les alliances d'un jour, le lendemain ruinant d'invulnérables organisations, faisant et défaisant par la force de ses paroles et de son intelligence d'innombrables mondes, avait disparu. Pourtant, depuis longtemps, la finance internationale et le monde politique avaient été son terrain de jeu quotidien. Mycroft Holmes, comme il aimait à le dire dans une ironie à peine déguisée, occupait une certaine position dans le gouvernement britannique. Cela ne s'était pas fait sans quelques compromissions déplaisantes, bien sûr. Il lui avait parfois fallu fermer les yeux. Et même si cela lui était devenu plus difficilement supportable depuis que les choses s'étaient avérées sérieuses avec Greg, le contrôle, le pouvoir, étaient à ce prix. Il l'avait toujours su. Ce qu'il n'avait pas anticipé en revanche, c'est que quand l'Affaire Holmes contre Holmes allait sortir sur le devant de la scène dans la presse et allait ruiner sa carrière, le montant à payer serait beaucoup plus élevé que les compromis certes fâcheux, mais pas insurmontables, sur lesquels il avait fermé les yeux jusqu'à présent.

Greg...

Une vague nauséeuse le submergea alors qu'il contemplait son reflet dans le miroir. Il était blême. Des cernes bleuâtres trahissaient son manque de sommeil, et plus encore, l'effondrement intérieur. Dans un vertige soudain, il se demanda comment on avait pu le trouver désirable. Le pouvoir, sans doute. Et s'il perdait cela...Une image floue vint se superposer au visage marqué qu'il contemplait en face de lui. C'était le visage de Greg, un Greg tendu et visiblement en colère qui était venu, en sortant du Yard, le chercher en moto à l'arrière d'un bâtiment ministériel dans lequel, enfermé depuis la veille au soir, il déjouait une crise politique lointaine qui nuisait aux intérêts et à l'image du Royaume. Sans dire un mot, avec un long soupir, l'officier de police lui avait tendu le casque.

"Allez. On file chez moi", avait dit Mycroft sans laisser dans sa voix la moindre possibilité de refus. Il savait lire désormais sur les traits du policier et avait compris qu'il avait dû se résoudre, en échange d'informations, à laisser repartir en liberté ce proxénète dont il lui avait parlé quelques jours auparavant. Il avait senti que cette décision venue sans doute d'en haut révulsait Greg, alors que, à l'arrière de la Harley, appuyé contre le blouson épais, il percevait les muscles tendus du dos. Les effluves de vétiver avaient un peu cédé la place à l'odeur du tabac. Greg respirait fort et conduisait nerveusement, passant de file en file, sur le quai, le long de la Tamise.

Mycroft, désormais habitué, s'était serré davantage contre lui et avait glissé sa main droite dans l'échancrure à demi ouverte, trouvant la peau nue sous la chemise, dans un geste qu'il voulait apaisant, tant il sentait le coeur de Greg battre trop vite et trop fort. Il avait alors senti naître en lui un désir insensé, presque nouveau et effrayant. Certes, il avait souvent pensé à Greg bien avant d'envisager quoi que ce soit avec lui. Bien sûr, depuis leurs premiers gestes amoureux, leurs premiers baisers, il pensait à aller plus loin. Au fil de ses diverses liaisons, jamais il n'avait ressenti un tel degré d'intimité avec un autre, et cela l'avait conduit à exprimer, lui aussi, le souhait de se donner un peu de temps. La crainte, également, sans doute, de ne pas réellement plaire à Greg, n'était pas absente. Sans qu'il sache vraiment pourquoi -la vitesse, la peau chaude sous ses doigts, le sentiment de devoir réconforter son partenaire?-, ce besoin et cette appréhension étaient en train de s'évanouir au fil de leur course. A leur arrivée, les deux hommes s'étaient débarrassés de leurs casques. Mycroft avait tenté de ramener le visage de Greg vers lui, par une caresse légère sur son menton et évidemment, il s'était dit à lui-même, comme toujours les soirs où il retrouvait Greg: "cette barbe, quand même...". Mais ce soir-là, le policier avait détourné la tête, le souffle court. Il y avait dans ses yeux bruns une vulnérabilité qu'il ne voulait pas laisser voir.

"Ne me demande rien, je t'en prie", avait glissé Greg, la voix mal assurée. Mycroft avait alors pris sa main et l'avait guidé vers le porche d'entrée. Une fois la porte refermée, tout était allé très vite. Mycroft l'avait poussé contre le mur. Dans l'oreille, il lui avait glissé:

"Ne me dis rien, laisse-moi faire". Et Greg, s'abandonnant, l'avait laissé faire. Il avait rejeté sa tête en arrière. Mycroft avait posé ses lèvres sur son cou, à l'endroit où la veine palpitait, et en même temps avait posé sa main droite dans le creux de ses reins, défaisant la chemise et caressant lentement l'exquise douceur de la peau mise à main gauche effleurait la nuque raidie sous la tension, ses doigts allant et venant avec une fermeté rassurante. La respiration de Greg était toujours laborieuse, mais progressivement Mycroft avait senti le policier détendre ses muscles. Son baiser s'était alors fait plus insistant, remontant le long du cou vers les lèvres entr'ouvertes. Il avait pris possession de la bouche, tout en continuant de caresser le bas de son dos, sa main descendant lentement vers le renflement désiré. Et Greg s'était encore laissé faire. Il avait juste avancé son ventre, s'appuyant contre son amant déjà serré là contre lui, dur et brûlant. Alors Mycroft, avec douceur, avait forcé les lèvres de Greg à se donner davantage, sa langue explorant l'orée de la bouche, caressant toute l'intimité offerte. Sa main droite s'était maintenant immobilisée très bas, à la naissance de la commissure, et son pouce, juste au-dessus, effleurait lentement un duvet soyeux. Sous le baiser pressant, Greg avait fermé les yeux, et Mycroft, désirant moins sa propre satisfaction que le plaisir de son amant, avait senti celui-ci se donner sous cette caresse intime et irrésistible. Et il avait été immensément comblé quand il avait, juste après, éloigné sa bouche de celle de Greg. Ce dernier avait alors ouvert ses yeux dont la couleur brune s'était assombrie sous l'effet du désir et il avait plongé son regard dans le sien. Ce n'était plus le policier tendu qu'il avait enlacé dans son étreinte un peu plus tôt, c'était Greg, presque enfantin dans sa confiance extrême, c'était son loyal et charmant Lestrade, avec son accent cockney un peu traînant et adorable.

"J't'aime, Myc", avait-il murmuré en reprenant son souffle.

Moi aussi, mon amour, si tu savais comme je t'aime...Mais les mots, ce soir-là, n'avaient pas franchi ses lèvres. A la place, Mycroft l'avait encore plus étroitement attiré contre lui. Greg avait répété encore une fois, et un peu plus fort, "j't'aime, Myc".

C'était cet homme-là que quelques jours auparavant, Mycroft avait traité de petit flic minable. Il l'avait laissé, sans un geste, se faire agresser par les agents du MI5 et lui avait débité des paroles qui, aujourd'hui, lui donnaient envie de vomir sur lui-même. Une violente nausée le saisit quand il retrouva son reflet dans le miroir, mais il n'y avait pas d'autre solution.

Ma décision.

Intolérable. Inconcevable. Mycroft avala trois autres gorgées de vodka. Dormir. Déserter. Oublier...

Il décida de répondre, écrivit un message et l'envoya.

Et maintenant?...

Plongé dans cette réflexion intime qui n'était même pas formulée, les yeux rivés sur le message envoyé, Mycroft n'entendit pas s'ouvrir la porte du cabinet de toilette attenant à son bureau privé . Dans son reflet, il ne voyait plus qu'un tas de cendres. De très loin, il perçut tout de même un pas rapide, mais il n'était déjà presque plus lui-même.

D'un coup d'oeil acéré, Sherlock prit la mesure de ce qu'il aperçut. Il embrassa d'un seul regard la main tremblante et les yeux trop flous de son frère, la bouteille ouverte, le sang écarlate qui tranchait violemment avec la céramique blanche, le message et son destinataire sur l'écran.

Il s'approcha d'un pas rapide, et posant fermement la main sur l'épaule de Mycroft, il lança d'une voix où l'inquiétude pointait sous le sarcasme :

"Une rupture par texto? Quel manque de classe, mon cher frère!"

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Très tôt ce matin-là, Greg s'était silencieusement glissé hors de l'appartement de Baker Street, où s'était plus ou moins installé, et avait filé à son bureau. Il avait à tout prix voulu retourner à Scotland Yard, où il partait chaque jour à l'aube pour n'en revenir que tard dans la nuit. Il n'avait pas vraiment justifié pourquoi il préférait le sofa de John et Sherlock à son propre appartement. Il avait plus ou moins marmonné des mots comme "cauchemar...journaux...scandale...disparu". Les mauvais rêves... C'était quelque chose que John connaissait parfaitement. Sherlock, qui n'était d'ailleurs passé qu'en coup de vent tout au long de la semaine, n'avait rien dit. Il avait juste arrêté, quand il se trouvait là, de jouer du violon après deux heures du matin.

Greg avait donc pris possession du canapé. Il avait échappé au regard des journalistes, mais ne subissait pas moins la tempête. Il avait chaque jour plus de mal avec ce qu'il ressentait presque physiquement en lui comme des coups de couteau dans le dos de Mycroft. Qui étaient ces gens pour estimer qu'il avait mal agi devant des choix impossibles, en convoquant ainsi le verdict sommaire de la foule avide de spectacle? Comment espérer un jugement équitable, sous quelque forme que ce soit, entre ceux qui voulaient enterrer l'affaire, ceux qui voulaient faire de l'argent ou de la renommée dessus, et ceux qui en souffraient? Mais ce n'était pas ça le plus difficile. Il avait beau comprendre les motivations de son amant à avoir voulu lui faire croire que leur histoire était terminée, il ne pouvait parfois s'empêcher de douter. Pourquoi Mycroft ne voulait-il plus seulement le voir? Il ignorait même où il était. Tout juste avait-il réussi à savoir par Alicia Smallwood -"Inspecteur Lestrade, nos services ne sont pas ceux de la dernière principauté totalitaire de la planète. M. Holmes reste sous surveillance. Il est libre de ses mouvements et peut contacter qui bon lui semble, toutefois... "- ce qui était arrivé après l'interrogatoire. Pourquoi ne répondait-il même à aucun de ses appels ou de ses messages. Mais au fond de lui-même, Greg était très inquiet. C'est lui qui avait vu les yeux vides de Mycroft refusant de le regarder, c'est lui qui avait entendu le ton suprêmement condescendant. C'est lui qui avait ressenti chacune de ses paroles méprisantes et haineuses le transpercer comme des coups de poignard. Etait-il impossible que Sherlock eût mal interprété l'attitude de son frère? Et si le détective s'était trompé? Et si cette comédie n'en était pas une?. L' idée lui était venue, peut-être plus insupportable encore, que Mycroft l'avait volontairement éloigné, qu'il ne lui faisait pas suffisamment confiance pour affronter l'épreuve ensemble. Un choix assumé de la solitude...

Tu ne sais pas jusqu'où je suis capable d'aller pour toi...

L'incompréhension, en lui, le disputaient à la colère et à la peur. Ses mains avaient été saisies de tremblements incontrôlables. Il lui fallait une cigarette. Il lui fallait plonger à corps perdu dans le travail. Et vite.

Le boss avait vraiment sa tête des mauvais jours, pensa Sally quand elle était entrée dans le bureau un peu plus tard, et l'avait vu pas rasé, blanc de fatigue, les cheveux en bataille, et définitivement dépourvu de son habituel sillage de vétiver.

Oui, sa tête des très mauvais jours...

Elle ne lui avait même pas posé la question. Elle lui avait d'emblée amené un gobelet de café brûlant et un paquet de cigarettes. Le policier avait ignoré le premier et se jeta sur le second.

"Euh, ça va patron?, avait-t-elle demandé au bout de quelques minutes. Bien sûr que non, ça n'allait pas. Comment le docteur Watson l'avait-il laissé repartir?

"Qu'est-ce qu'on a ce matin, Sally?, avait marmonné Greg sans répondre à la question, évitant soigneusement les yeux de la jeune femme.

-Pas grand-chose, lieutenant, c'est calme", avait répondu Sally, entrant dans le jeu.

Evitons d'envenimer les choses...

"Les documents sur l'agression à main armée dans un pub près de Earl's Court, mais pas de blessés. Et tout à l'heure, on a fait une jolie prise de crack à Waterloo", ajouta-t-elle dans le vain espoir d'apaiser un peu la tension qu'elle sentait à fleur de peau chez son supérieur.

Elle l'avait regardé tirer de rapides bouffées de cigarette. Sa main droite tremblait légèrement. Il avait fermé à demi les yeux et rejeté sa tête en arrière. Une fois la première cigarette fumée, il en prit une autre. Et une autre encore.

"Un café, maintenant, patron?"

Le téléphone de Greg avait alors sonné. C'était John, qui à l'immense surprise du policier, avait des nouvelles de Mycroft. La respiration presque coupée, Greg avait demandé d'une voix tendue:

"Où est-il, est-ce qu'il va bien?...

-Je ne l'ai pas vu, il a demandé à Sherlock de venir et Sherlock...enfin, je l'ai un peu cuisiné... Bref, Mycroft est au club Diogène depuis sa libération. Il n'a voulu voir personne, à part des gens liés de près à l'affaire...ses parents, en particulier, il y a quelques jours, avec Sherlock. C'était à prévoir, la réunion de famille...

-Et...comment ça s'est passé? Avec les parents?"

John eut une hésitation, puis reprit:

"Je ne peux pas te dire que ça s'est bien passé, non."

Greg avait frissonné. Il savait que les relations de Mycroft avec ses parents n'étaient pas très bonnes. Il n'en avait jamais vraiment parlé avec lui, mais il soupçonnait les Holmes d'avoir pour le moins fait peser beaucoup de responsabilités sur leur aîné, dans l'enfance, l'adolescence ou l'âge adulte, dans des circonstances difficiles...qui ne s'étaient pas arrangées, donc, pensa-t-il amèrement. Mais John avait continué:

"Et...ils ont voulu aller... là-bas...enfin, tu comprends...voir leur fille...Mycroft a dû les accompagner, pour les accréditations, pour que Sherlock puisse y aller aussi, plus tard..."

Ces mots avaient lancé un éclair de rage immédiat et douloureux à travers la poitrine de Greg.

"Mais là, Mycroft a dû y aller quand même...Bon sang...et toi ? Tu vas laisser Sherlock y retourner?"

Greg fit ce constat d'une voix blanche, n'arrivant pas même à concevoir le retour de Mycroft dans ces lieux de cauchemar. Et que voulait dire John par "Je ne peux pas te dire que ça s'est bien passé"?

Seigneur...mon amour, oh...mon amour...

"Greg, il faut que tu sois conscient de certaines choses! C'est leur fille! Leur soeur! Et il faut que tu arrêtes de t'aveugler, le sang sur les mains, ce n'est pas entièrement...

Il avait coupé la parole du médecin, en lançant un "j'arrive" dont John avait pu percevoir la rage. Sally l'avait vu blêmir au cours de la discussion. Il s'était levé à peine le téléphone coupé, avait attrapé un de ses blousons de cuir qui traînaient toujours au bureau, et avait attrapé les clés de sa moto En un instant, le policier avait disparu. Deux minutes plus tard, Sally avait entendu hurler le moteur de la Harley.

Quand il était arrivé à Baker Street, son état d'agitation avait alarmé le médecin, qui priait pour que Sherlock, sorti depuis la veille au soir, ne réapparaisse pas trop rapidement. Greg ne cessait d'aller et de venir dans le salon en regardant son téléphone et en pianotant frénétiquement. Son ventre, là où il avait été frappé, le faisait visiblement encore beaucoup souffrir. A la fin, John avait fini par lui dire de s'allonger et de rattraper un minimum le manque de sommeil, lui donnant à nouveau un léger sédatif.

Une fois la respiration du policier apaisée, une fois qu'il fut certain de son endormissement, John avait poussé un long soupir. Entendant Sherlock arriver, il s'était avancé sur le palier en posant un doigt sur ses lèvres. Le détective avait commencé à traverser silencieusement le salon, mais en plein milieu de cette marche, il s' était immobilisé, et son regard brillant n'avait plus cessé de virevolter entre Greg assoupi et des journaux qui traînaient par terre. Il s'était mis à marmonner:

"Idiot, idiot, idiot...

-Sherlock, avait questionné John, de qui parles-tu?"

Sherlock n'avait pas répondu tout de suite. Ses deux index joints posés sur son menton, il regardait de loin une photo criarde à la une d'un tabloïd. Il était soudain sorti de son immobilité et s'était dirigé vers la table de la cuisine où il avait déposé sur une lame de verre un fragment de l'explosif qu'il avait retrouvé quelques jours auparavant sur le fauteuil. John s'était bien chargé lui aussi d'essayer de remonter la piste de ces explosifs durant la semaine écoulée, mais il n'avait rien trouvé de probant.

Le médecin avait alors vu s'arrondir les lèvres du détective dans un "o" de contentement.

"Tu as trouvé quelque chose?"

John s'était alors avancé vers son ami et avait posé sa main sur son avant-bras. Sherlock était assis, penché vers la lamelle, extrêmement attentif à l'odeur désagréable qui se dégageait encore un peu du fragment. Pour une fois, John le dominait mais tout ce qu'il regardait était le désordre des cheveux bruns de Sherlock éparpillés sur sa nuque. Le médecin considérait vaguement la lamelle, son regard surtout attaché au détective. Rien ne faisait sens. Sans s'en rendre compte, et parce que cela seul comptait pour lui à ce moment précis, dans la tourmente qu'ils étaient en train de vivre, il avait posé ses lèvres sur les boucles brunes qui dansaient devant ses yeux. Une douceur infinie lui caressa les lèvres. La nuque de Sherlock était chaude, un peu humide comme celle d'un enfant qui aurait trop couru. John avait cru sentir le détective baisser davantage encore la tête. S'offrait-il à ce délicat effleurement? Les événements de Sherrinford paraissaient avoir fait sauter l'invisible barrière dont les deux hommes, pour des raisons qu'eux-mêmes ignoraient sans doute, s'étaient évertués à construire entre eux. La mort s'était invitée trop près cette fois-ci. Finalement, le compte à rebours de Sherlock ne lui avait pas ôté sa vie, mais semblait avoir donné naissance à une nouvelle forme de relation, à peine éclose encore, mais pleinement consentie.

"Quel imbécile, avait pourtant continué Sherlock, sans que John n'ait pu dire vraiment s'il avait senti ou pas le léger et tendre baiser, il faut que j'y aille, et très vite!"

Prenant son Belstaff à toute vitesse et nouant son écharpe dans un geste cavalier -Sherlock sera toujours Sherlock, n'avait pu s'empêcher de penser John dans un demi sourire- le détective s'était déjà jeté dans les escaliers. C'est sans surpise que le médecin avait entendu, comme par enchantement, un taxi s'arrêter devant la porte. Et il s'était murmuré à lui-même, dans un léger soupir:

"Ce n'est pas évident, tu sais, pour moi..."

Il y avait tout un monde d'incertitudes et de désir mêlés dans cette simple affirmation, de l'amour peut-être s'avouant enfin tel qu'en lui-même. Il avait tourné son regard vers Greg qui dormait encore, d'un sommeil agité. Il l'avait recouvert à nouveau de cette couverture que le policier ne cessait de faire tomber. John avait alors mis un peu d'ordre dans le salon. Il avait alors pris le pouls de Greg, et, rassuré, avait décidé de sortir faire quelques courses pour le repas de la mi-journée dont l'heure approchait. Il avait tout de même pris la précaution de laisser un mot pour son ami. A son retour, il avait poussé la porte, déposant les sacs juste à l'entrée et faisant quelques pas, essayant de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Greg. Il s'était avancé dans le salon.

La première chose qu'il avait aperçu fut un verre cassé et de l'eau sur le sol. Le sofa, lui, était vide.

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"Une rupture par texto... Quel manque de classe...et un ami à moi, en plus!", répéta Sherlock, retirant le téléphone et la bouteille des mains de son frère, et amenant celui-ci vers un fauteuil, sans provoquer la moindre réaction.

Sherlock ne s'était jamais senti à l'aise dans le bureau de son frère au Club Diogène. Il s'était pourtant fait à l'idée que Mycroft se sentait là le moins vulnérable possible, et n'avait pas essayé de le dissuader de quitter les lieux. C'est lui aussi qui avait fait en sorte d'y organiser cet entretien, qu'il n'aurait pas imaginé tourner à ce point au cauchemar pour Mycroft, avec leurs parents. Il est vrai qu'il avait sa part de responsabilité dans la réticence de Mycroft à regagner son domicile, mais tout de même, il ne voyait pas en quoi cette atmosphère confinée de gris-bleu, à peine atténuée par les faux-semblants des jeux de miroirs, pouvait apporter le moindre réconfort, d'autant que les étagères étaient désormais encombrées de diverses publications de ces derniers jours. "Tu as une drôle de façon de te raser, aujourd'hui. Tu as renvoyé ton barbier? Vraiment, Mycroft Holmes, tu as baissé de niveau...Se raser soi-même, quelle déchéance!"

Tout en lançant ses piques habituelles à son frère, il le surveillait étroitement, l'avait détourné du miroir et emmené dans l'autre pièce. Mycroft ne disait rien, il ne semblait pas même avoir conscience de la présence de son frère. D'un claquement sec sur la télécommande, Sherlock éteignit l'écran d'un téléviseur sans doute allumé depuis des heures. Le bandeau défilant de Sky news laissa voir le mot Sherrinford avant de s'assombrir et disparaître.

"Tu es sûr que tu devrais te faire apporter ça tous les jours? "Un Guantanamo dans nos vertes prairies?" Mycroft? Sérieusement? Là, assieds-toi, je vais chercher de quoi nettoyer ça. En attendant, mets ton doigt sur cette coupure." Sherlock prit la main de son frère toujours immobile et lui fit appuyer son index sur l'estafilade. Fourrageant dans le cabinet de toilette attenant, il interrogea Mycroft qu'il voulait faire sortir de son silence.

"Mais où donc sont rangées les choses, ici? Tu n'as même pas d'antiseptique?"

Mycroft ne réagissait toujours pas. Son frère rajouta d'une voix basse, quittant le ton sarcastique:

"Il faut qu'on parle, et tu le sais".

Sherlock avait rapidement enquêté après la visite d'Alicia, et découvert qu'un des grands pontes dans la confidence de Sherrinford, supposé être un ami de longue date de son frère, avait reçu quelques petits cadeaux en échange d'informations. Il avait été confondu, mais pas même arrêté. Le patron de presse qui avait offert les récompenses avait été très prudent, et il n'avait pu obtenir qu'un vague engagement à bientôt arrêter de titrer sur l'affaire. Le détective se lança dans un résumé de ses conclusions, autant pour la forme que pour tirer Mycroft de son mutisme.

"Je trouve que tout ça a été bien simple... Ta chère Alicia n'est pas un perdreau de l'année...Elle n'avait pas besoin de venir me voir elle aurait pu trouver seule ce que j'ai trouvé. Et il était bien tard quand elle est venue me solliciter. J'ai la très nette impression qu'elle voulait juste se couvrir en me demandant, pour la forme, de chercher. J'ai tout de même trouvé qu'il manquait d'envergure... Magnussen aurait dû lui donner quelques conseils. Ennuyeux. Ne s'intéressait qu'à l'argent...Les petits journalistes dans cette affaire étaient parfois plus intéressants. Il y en avaient qui voulaient se faire un nom, d'autres juste gagner leur vie...et même, ils n'étaient pas tous là pour lever le scoop...certains se posaient de bonnes questions, Mycroft...cette certitude que tu arriverais à tout contrôler, y compris le mal le plus absolu...Il y en a même qui ont compris que tu faisais cela en pensant que tu écarterais de nouveaux dangers du pays!"

Quelque chose s'alarma en Sherlock lorsqu'il constata qu'il n'obtenait aucune réaction de son frère, lui qui aimait tant se plaindre de sa collègue et qui ne résistait pas à la possibilité de démontrer combien il était supérieur au détective en élucidant les zones d'ombres de ses enquêtes. Sherlock décida qu'il fallait aller au bout des choses.

"Je vais continuer à chercher...tu vas me faire un dossier complet sur cet..."ami"...à toi...ces sortes de pots de vin ne sont peut-être qu'un aspect du problème, un écran de fumée..."

Sherlock hésita encore un instant, puis se lança :

"Et d'ailleurs, à ce sujet..."

Posant le regard sur le visage fermé de son frère, il perçut un infime tremblement de la lèvre inférieure.

"Tu ne penses pas un mot des horreurs que tu as envoyées à la figure de Lestrade, n'est-ce pas? Mais tu as accablé de reproches ta malheureuse assistante, et tu lui en veux toujours de l'avoir contacté à ton retour de Sherrinford...Je sens bien la tension entre elle et toi, ça n'est pas arrivé depuis , disons...la dernière glaciation? Alors, pourquoi? Donne-moi une bonne raison pour que John et moi supportions ton cher et tendre, malheureux comme les pierres, sur notre sofa, les soirs où il se demande pourquoi tu ne veux plus même lui parler, et surtout, avec tout ça, subir l'accroissement de sa déjà notoire incompétence comme..."

Mycroft coupa son frère pour reprendre le contrôle de la discussion.

"Sherlock! Allez, ça suffit! Donc ce n'est pas assez pour toi d'avoir vendu la mèche et de lui avoir laissé espérer qu'il y a le moindre avenir avec moi? On a encore eu la chance qu'il soit resté hors du champ de vision de ces abrutis de gratte-papiers et c'est tant mieux. Reprendre contact avec lui, ça voudrait dire le jeter à son tour dans cette fosse aux lions! Il est hors de question, tu m'entends, hors de question qu'il subisse la moindre conséquence de cette déplaisante situation!

-La campagne de presse va s'arrêter... vous ferez face ensemble, après..., rétorqua Sherlock dans l'espoir de calmer Mycroft dont il percevait l'agitation croissante.

-Tu ne te rends pas compte! Et la voix de Mycroft trembla davantage. Même en supposant qu'elle s'arrête rapidement, avec l'impact qu'elle a eue, avec l'état de l'opinion sur les affaires de terrorisme et ce que les gens y assimilent, je n'échapperai pas à un procès ...et à de lourdes peines! Qu'est-ce qu'il me restera à lui offrir? Lui...lui qui mériterait...qu'on lui fasse cadeau du monde entier..."

D'un ton exaspéré, Sherlock reprit la parole:

"Ce bureau est bien le dernier endroit du monde où j'aurais cru entendre des imbécillités pareilles. Tout compte fait, je ne suis pas certain que vous deviez vous reparler, c'est...affligeant...et doublement, en plus! Et puis, Mycroft, tu sais très bien que Greg -il appuya sciemment sur le prénom- n'a strictement rien à faire du pouvoir, du monde ou de ses trésors ou de je ne sais quoi encore..."

Mycroft, décomposé, l'interrompit:

"Je sais, oui...ne t'en fais pas, ce n'est pas très difficile de faire la différence avec les gens intéressés qui me tournent autour depuis des années. Mais être le compagnon de quelqu'un désigné comme un coupable, emprisonné...ce n'est pas une vie pour lui, et je ne le laisserai pas s'enfermer dans cette vie-là!"

La voix de Mycroft dérailla sur ces dernières paroles, et il s'appuya sur son bureau. Sherlock sembla prendre conscience à nouveau de l'état de son frère.

"Attends-moi un peu, reste là, tu es blanc comme un linge. Je vais voir si je peux trouver autre chose à te faire boire que...ça, dit-il en faisant un geste vers la vodka. Mais Mycroft ne le regardait déjà plus et fixait à travers la fenêtre un point que lui seul voyait.

Quelques minutes plus tard, alors que Sherlock remontait vers le bureau, une bouteille d'eau à la main, il sentit son téléphone vibrer. Il s'arrêta sur le demi-palier.

Greg est avec toi? J

Continuant à gravir les marches, il arriva devant le bureau de son frère. Il aurait juré qu'il avait fermé la porte derrière lui et pourtant celle-ci était maintenant largement ouverte... Il n'avait même pas besoin de vérifier et grommela une malédiction.

Le détective pianota très vite sur son écran.

Retrouve-moi au Diogène. Mon frère s'est fait la belle. SH

En réalité, et même si les faits semblaient dire le contraire, les services de surveillance avaient sans doute un oeil sur Mycroft, libéré sous conditions, mais Sherlock ne pouvait s'empêcher d'être inquiet.

Il écrivit un deuxième message.

Et pour l'amour du ciel, prends un taxi. SH

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Vers la fin de la matinée, Greg s'était réveillé brusquement de son repos forcé, dans l'appartement vide et silencieux. Ses yeux se posèrent sur une note laissée par John.

"Parti faire quelques courses. Je reviens bientôt. Repose-toi encore."

Sherlock non plus n'était pas là. Greg ressentit encore des lancements de colère envers le détective qui lui avait caché, au cours de la semaine, ses contacts avec Mycroft. Sans doute sous l'effet conjugué de la fatigue et du sédatif, cette sensation disparut, mais sa tête tournait encore un peu. Il tâta du bout des doigts sa pommette, là où John lui avait fait les points de suture, quelques jours auparavant, puis sa main descendit sur son ventre. L'agent du MI5 s'en était donné à coeur joie et Greg ne put s'empêcher de grimacer.

Putain, il ne m'a vraiment pas raté, cet abruti...

Vacillant sur ses jambes, Greg se dirigea vers la cuisine. Sa bouche était affreusement sèche. Il se servit un grand verre d'eau qu'il avala d'une seule traite, et puis encore un autre, sans que son léger vertige ne disparût. Depuis combien de temps n'avait-il rien avalé? Mais il n'avait vraiment pas faim. Quant à la mine qu'il devait avoir...Un mince sourire se forma sur ses lèvres lorsqu'il sentit sa barbe rêche.

"Greg, pour l'amour du ciel, va te raser"...

Le souvenir des paroles familières l'atteignit au plexus comme un coup encore plus violent que celui qu'il avait reçu en réalité. Et les images de la scène entière d'Exeter refirent aussitôt surface. Bien sûr, depuis, Sherlock l'avait rassuré. Plus ou moins. Une tentative désespérée de manipulation, avait affirmé le détective. C'est vrai, ça ressemblait bien à Mycroft d'utiliser l'arme qu'il possédait le mieux, sa parole toujours aiguisée et précise, pour l'éloigner, pour ne pas l'entraîner dans le gouffre personnel qui s'ouvrait devant lui et qui pouvait le réduire à néant. C'était ce que pressentait Lady Smallwood quand elle leur avait montré les titres criards des journaux qui allaient sortir l'affaire. Mais au fond de lui-même, Greg n'y croyait qu'à moitié.

C'est à ce moment-là que son portable vibra. Il crut voir la pièce tournoyer autour de lui à la lecture du message.

12h. C'est fini. MH

Sans penser, sans réfléchir, Greg se précipita dans la rue et fit démarrer sa moto en prenant à peine le temps de sangler correctement son casque.

Il conduisait vite. Les quais de la Tamise étaient blindés de voitures. Il s'était mis à pleuvoir. Clignotant. File de droite. Clignotant. A gauche. Plus à gauche. Quand il avait reçu ce message, Greg n'avait même pas réfléchi. Tout ce qu'il voulait, là, immédiatement, c'était aller retrouver Mycroft, essayer de comprendre, de lui parler. Il avait aussi envie, plus que tout, d'aller lui mettre une râclée, une sévère, d'aller lui faire du mal, d'aller l'aimer, et que tout cela s'arrête. Greg sentait les larmes tremper l'intérieur de son casque, c'était plus fort que lui. Dans un semblant de lucidité, il traversa de nouveau les quais vers la droite, bifurqua vers le fleuve et arrêta la moto dans ce qui lui parut être une sorte de parking désert. Il fit quelques pas hésitants vers la Tamise, rendue plus grise encore que d'habitude par les nuages qui obscurcissaient le ciel. Un vent violent faisait tourbillonner les flots. Les larmes brûlaient sa joue abîmée. La nicotine des cigarettes qu'il avait fumées à Scotland Yard couraient à travers son corps et affolait ses pensées. Comment avaient-ils pu en arriver là? Il y a quelques jours encore...et aujourd'hui, tout n'était plus qu'un champ de ruines. Finalement, quelle qu'en fût la raison, le protéger comme l'affirmait Sherlock, ou bien le repousser, le résultat était le même. Un sentiment d'abandon total envahit Greg, au point que tout commença à lui paraître irréel. N'avait-il pas rêvé leur première balade en moto et leurs étreintes naissantes? N'avait-il pas fardé de son propre amour ce qui finalement pour Mycroft n'avait été qu'un jeu?

C'est fini. MH

Ce n'est pas possible...

Greg s'approcha un peu plus près de l'eau. Son reflet lui fit peur. Ses yeux étaient gonflés par les larmes et la fatigue. Les trois points de suture étaient enflammés et faisaient comme trois taches rouges grotesques sur sa peau. Ses cheveux, déjà aplatis par son casque, étaient maintenant trempés par la pluie. Des rafales de vent plaquaient son blouson de cuir contre lui. Se pouvait-il qu'un jour il eût pu, lui, le simple flic du Yard, attirer réellement le brillant Mycroft Holmes? Et pourtant, Greg ne pouvait empêcher ses pensées de revenir vers une aube déjà lointaine, lorsqu'il avait vu Mycroft s'approcher de lui sur le trottoir devant le Yard, lui prendre les mains, puis poser les lèvres sur les siennes. Il lui avait demandé la veille, sachant que leur première partie de journée était libre pour tous les deux, de le rejoindre à Scotland Yard à la fin de son astreinte de nuit. Il avait une surprise pour lui...

"On sera de retour pour ta conférence de 15h, ne t'en fais pas..."

Le début du trajet s'était déroulé sans encombres, mais à peine sorti de Londres, alors qu'il se laissait griser par la vitesse et l'étreinte de son passager, il avait entendu un bruit de moteur inquiétant. Son intuition sur la possibilité d'une panne importante s'était avérée exacte et il n'avait eu que le temps de se garer dans un quartier désert, sinistre dans la nuit pas encore terminée avec de petites maisons silencieuses, d'immenses centres commerciaux aux vitrines illuminées mais figées et d'interminables entrepôts.

"C'est pas vrai! Moi qui croyais t'emmener à la mer pour voir le soleil se lever! Et il n'y a nulle part où t'offrir même un café!..."

Mycroft, ne semblant pas lui prêter attention, se mit à énumérer:

"Dartford. Quartier périphérique. Importante communauté nigérianne. Boko Haram a essayé de les infiltrer, mais ça n'a pas marché, les habitants du coin n'étaient pas vraiment réceptifs à la propagande radicale...

-Vous ne vous arrêtez donc jamais, toi et ton frère! Mais à quoi tu vois ça? Et quel rapport avec...

-Je ne le vois à rien du tout...une opération de surveillance de ces agents islamistes a été ordonnée ici il y a quelques semaines, et nos services n'ont pas encore résilié le bail de l'appartement qui servait de planque. Il est à quelques rues d'ici. Alors, si tu veux un café... On peut appeler pour qu'on vienne chercher ta moto, et aller le boire là-bas."

A son grand amusement, Greg avait eu la nette impression que Mycroft n'était pas fâché de voir le contrôle de la situation lui échoir à nouveau. La maisonnette en question ne présentait, en apparence, aucune différence avec celles du quartier, mais elle dissimulait une serrure à code numérique. Quelques allées et venues des doigts de Mycroft sur l'écran de son téléphone portable leur ouvrirent les lieux. Tout y était encore installé pour mimer la vie quotidienne d'une famille moyenne, et ils s'étaient effectivement préparé un café, leurs mains se joignant sur une tasse chaude. Puis Mycroft avait retiré le récipient à Greg. Il avait initié un long baiser, avant de lui glisser ces simples mots à l'oreille, alors qu'il accentuait ses caresses:

"J'ai envie de toi..."

Oh...moi aussi, si tu savais...je crois que c'en est fini de mon Mycroft un rien craintif... C'était incroyable, l'autre jour, dans l'entrée, chez toi, et tu veux qu'on continue, alors...

A moi...Enfin...

Ces pensées, ainsi que la voix chaude descendue encore plus dans les graves sous l'effet de l'élan amoureux, avait aboli chez Greg toute tentation d'attendre le retour chez l'un d'eux. Découvrant petit à petit leurs peaux nues et sensibles sous les explorations de l'autre, impatients, ils s'étaient allongés sur le canapé du coin salon. Sous les gestes à la fois plus doux et plus intenses que chez Mycroft, porté par les mots exhalés par son partenaire -"tu es magnifique...oh, tes mains, comme elles me réchauffent, c'est prodigieux... et toi, dis-moi si ce que je fais te plaît..."-, Greg avait retrouvé une nouvelle fois de ces sensations qui coupent le souffle, largement oubliées avec son épouse, peu réanimées après son divorce par de sommaires caresses avec quelques maîtresses et amants de passage, imaginées dans les moments où ils avaient laissé leur désir à l'état de promesse. Les baisers innombrables, réchauffés par le café, l'avaient rapidement embrasé. Accompagnés de ses mains, cueillis d'abord sur ses lèvres tout aussi chaudes, ils étaient descendus le long de lui, de plus en plus insistants et brûlants, au creux de son cou, sur ses épaules, plus bas vers ses hanches. Un regard à la fois interrogateur et noyé d'envie, un signe d'approbation, et Greg s'était senti absorbé dans la bouche de son amant, puis infiniment choyé sous sa langue et ses lèvres dévouées.

"Mycroft, souffla-t-il après des minutes incandescentes... je suis bien, c'est bon avec toi...je tiendrai pas beaucoup plus..."

-Viens..."

L'espace de quelques secondes, il avait perdu le sens de la réalité. Au bout d'un moment, il avait eu à nouveau conscience de la peau douce, du souffle haletant et des mouvements réguliers de son partenaire contre lui.

"Attends..."

Greg avait fait glisser sa main entre eux et l'avait laissée aller et venir en rendant ses baisers à Mycroft. Un soupir mêlé à un gémissement déchirant, puis la sensation d'une chaleur suave sur ses doigts, une respiration essoufflée entrecoupée de mots de reconnaissance enfin, n'avaient pas tardé à suivre, faisant bondir son coeur. Fatigués des derniers jours, ils s'étaient endormis enlacés. A son réveil, il avait frissonné en constatant que Mycroft le regardait. Il l'avait attiré vers lui et très vite senti qu'ils avaient encore envie l'un de l'autre.

C'est dans cette certitude que Greg s'était laissé engloutir. Mais aujourd'hui, tout ceci avait disparu, emporté dans la débâcle de Sherrinford, dans cette situation qui menaçait de les perdre tous les deux, dans le vent mauvais qui soufflait cette fin d'après-midi sur la Tamise. Greg se pencha, avec une sorte d'envie , au-dessus des vagues. Le flot noir aurait pu engloutir en un instant le désespoir qu'il ressentait là, seul, au bord du fleuve. Il relut le message.

C'est fini. MH

Non. Pas ça.

Il reprit sa moto, glacé de peur. Mais il savait où aller.

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John fut aussitôt sur ses gardes en voyant Sherlock dans le bureau vide, l'air agité.

Mais quand vont-ils enfin apprendre à s'entendre, ces deux-là?

Le médecin avança prudemment vers le détective. Il savait que, quand on touchait à Mycroft, Sherlock, qui s'en défendait pourtant comme un beau diable, était extrêmement protecteur.

"Sherlock, explique", commença John.

D'une voix blanche, le détective se mit à parler à toute vitesse:

"Il vient de me dire qu'il voulait que "personne d'autre que moi ne pâtisse de cette déplaisante situation"...Les euphémismes de mon frère, je n'en peux plus ! Et quand il dit "personne", tu te doutes qu'il parle d'une certaine personne et qu'il ne s'agit ni de toi ni de moi...Et il avait bu, John, beaucoup, et peut-être aussi..."

Il s'arrêta et montra du doigt la boîte de cachets qui était restée à traîner.

"Putain", siffla John entre ses dents.

Le médecin s'approcha du détective dans une tentative pour l'apaiser. Mais Sherlock, à la fois furieux et bouleversé, continua:

"Tu crois que Mycroft est le seul qui s'inquiète pour son frère? Tu crois qu'il est le seul à avoir besoin d'une liste?"

A ce souvenir, John blêmit et une onde d'exaspération le traversa. La démesure des frères Holmes pouvait tous les emmener en enfer. L'un y était déjà allé. L'autre s'apprêtait à le rejoindre.

Sherlock ajouta, la voix pleine d'une colère froide:

"Il est allé au diable, et il y est parti tout seul. John, tu le sais, tout comme moi..."

Le médecin, sentant son ami perdre pied dans la tourmente, se rapprocha de lui et murmura d'une voix qu'il voulait la plus rassurante possible:

"On va le retrouver, Sherlock, on va le retrouver... Je suppose que tu as déjà contacté les responsables de sa surveillance...

-Ils ne savent rien. Ils ont un oeil sur tous les lieux où il pourrait aller, mais..."

John essaya de ne rien en montrer, mais l'idée de Mycroft décidé à en finir et que plus personne ne pouvait protéger le glaça de peur. Il réussit pourtant à attraper son portable.

13h30. Mycroft, où êtes-vous, ça va? Appelez-moi. Pas de bêtise, d'accord? JW.

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Mycroft se jeta dans le coin le plus sombre de la voiture. Chez lui à Belgravia? Impensable. Le ministère? Impossible. Son téléphone ne cessait de vibrer. Il l'éteignit, il avait besoin d'être au calme. Il avait besoin d'être seul. Il avait besoin de dormir. Un sale goût avait envahi sa bouche. Les cachets, peut-être. Des paroles résonnèrent en lui.

J'aime tellement tes lèvres et leur parfum de bergamote...

Mycroft ferma les yeux, tordu de chagrin. Il porta de nouveau la bouteille de vodka à sa bouche. Les choses lui apparaissaient, somme toute, assez claires. Un lieu, un seul, lui sembla propice. Il indiqua la direction de l'Est et une adresse au chauffeur de taxi. Le trajet allait prendre un certain temps. Il lui faudrait supporter un long moment encore l'idée presque devenue sensation du sang qui avait coulé par sa faute, celle du rachat impensable, celle du mal qu'il allait encore faire. Finalement, il sentit que la voiture se garait. Il sortit, la bouteille et son attaché-case en main. Il tendit le prix du trajet au chauffeur nullement préoccupé par ce passager qui pourtant s'éloignait en chancelant.

Mycroft ne s'étonna guère du calme du quartier ni de l'absence de voitures garées devant les maisons. En pleine journée, tout le monde était parti travailler au centre de Londres. C'est pour cela qu'il vit très vite la moto, garée devant la maison, puis à quelques pas de là, son casque à la main, l'air plus résolu que jamais, Gregory Lestrade.