Chapitre 3 : Convergences
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Depuis plusieurs décennies, le service militaire était obligatoire en Hyrule. Tous devaient s'y conformer, même les femmes, et toutes les races. Durant un an, les Hyliens ayant atteint la majorité (16 ans) cette année-là devaient apprendre à se battre, à manier toutes les armes et à défendre la citadelle d'Hyrule. Ceux qui le souhaitaient pouvaient ensuite poursuivre cette formation afin de devenir soldat, mais c'était surtout des elfes et des hommes qui choisissaient cette voie. Gorons, Zoras et Kokiris préféraient retourner mener une vie tranquille.
Au sud d'Hyrule se trouvait un ranch. Créé à l'époque du premier règne de Ganondorf, il s'était agrandi au fil du temps pour maintenant ressembler à un véritable fort, protégé des attaques de voleurs. Le propriétaire s'appelait Talon, troisième du nom, et sa fille unique Malon. Elle avait eu 16 ans pendant la période du retour de Ganondorf, et en avait donc à présent 17. Elle en avait encore pour trois mois de services, et étaient en poste sur les remparts du château.
Elle fut donc la première ce jour-là à voir arriver un cavalier à la porte principale. Un capuchon cachait le visage du visiteur, aussi le héla-t-elle du haut du mur d'enceinte pour lui demander de l'abaisser. Il lui sembla que l'homme se raidit, mais il s'exécuta. C'était un humain de guère plus de 25 ans, brun, une cicatrice en forme de croissant de lune sur la pommette droite. Mais ses yeux ne collaient pas avec le reste de son visage, Malon le vit tout de suite. Il avait le regard gris acier, mais ses yeux reflétaient l'expérience d'une vie bien plus longue que ce qu'on pouvait croire au premier abord. La jeune fille dut se secouer pour se détacher de son observation et tourna la lourde manivelle qui commandait l'ouverture de la porte. Une fois dans la cour, l'homme mit pied à terre. Nivatras, le cousin de la princesse Zelda vient l'accueillir avec un empressement et une déférence qui lui étaient peu communs. Malgré l'éloignement, Malon put entendre ce qui se disait, comme si l'étranger faisait exprès de parler fort, pratiquement crier, en fait.
- Vos nouvelles recrues sont bien zélées, votre Altesse. Ne leur apprenez-vous donc pas ce que sont le respect et la circonspection ?
- Je suis désolé de ce petit malentendu, votre Seigneurie, je vais faire donner le fouet à l'imbécile coupable de cet incident…
Malon se raidit. Le fouet ? Elle n'avait fait que respecter les ordres, pour une fois ! D'accord, elle n'était pas toujours la plus obéissante, mais là elle n'y était pour rien !
- Ce ne sera pas nécessaire. Pouvez-vous la faire venir ici ?
- Certainement. Eh, toi, là-bas ! viens ici, et au trot !
La jeune fille serra les dents. Sous prétexte qu'elle venait du ranch, il se permettait de la traiter comme un cheval ! Elle se retint de rétorquer et descendit le mur pour se mettre au garde à vous devant les deux hommes.
- Ah, j'aurais dû me douter que c'était toi ! cracha Nivatras. C'est une de nos pires recrues, votre Seigneurie. Une bonne à rien, même pas capable de nettoyer son épée correctement !
- Taisez-vous, Nivatras ! ordonna l'homme, ce qui ne manqua pas de surprendre Malon. (l'homme l'étudia sous toutes les coutures, s'arrêtant –comme par hasard- un peu plus longtemps sur ses fesses et sa poitrine). Elle fera l'affaire. Jeune fille, tu es à mon service jusqu'à nouvel ordre. Qu'on lui prépare une chambre proche de la mienne.
- Oui, votre Seigneurie.
- Toi, dit-il en se retournant vers Malon, va m'attendre dans l'armurerie. Je ne serais pas long.
Malon ne dit pas un mot et obéit sans discuter. Mais si la chambre proche et l'examen détaillé de sa physionomie ne lui disait rien qui vaille. S'il s'avisait ne serais-ce que de la toucher… et puis qui était-il pour se faire appeler « seigneurie » et traiter le cousin de la reine comme un simple valet de pied ?
Elle arriva dans la salle d'arme et attendit. Pas très longtemps, d'ailleurs, car un autre soldat entra à son tour peu après et la regarda avec dédain.
- Pff, les femmes ne devraient rien avoir à faire dans l'armée. Vous n'êtes bonnes qu'à faire la cuisine et à s'occuper des enfants !
Après les très récents évènements, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Elle rétorqua avec hargne :
- Les imbéciles non plus ne devraient pas être ici, et pourtant j'ai un beau spécimen juste devant moi.
- Quoi ? Répète un peu ! J'vais t'faire ravaler tes paroles, salope ! dit-il en tirant son épée.
Malon fit de même et se mit en garde. Le jeune homme se jeta sur elle. S'il était plus fort et plus expérimenté, Malon compensait par la vitesse et la souplesse. Elle fit un pas sur le côté et présenta négligemment son épée qui creusa une profonde entaille entre les côtes de son adversaire qui s'effondra en geignant sur le sol.
- Au moins à présent tu arrêteras de dire n'importe quoi, pauvre cloche.
- Très joli, commenta une voix à la porte.
L'étranger s'y tenait et la regardait en souriant légèrement.
- Suis-moi, ordonna-t-il.
Soigneuse, Malon essuya sa lame sur la veste de son adversaire au sol avant de rengainer et de suivre son interlocuteur. Ils arrivèrent dans une vaste chambre, sans doute la sienne à en juger par la richesse de la décoration. Il s'assit sur un fauteuil de velour noir et lui fit signe de faire de même.
- « Ce sale obsédé cherche juste à tirer un coup », c'est ce que tu te dis, pas vrai ? C'est vrai que mon comportement de tout à l'heure pouvait paraître étrange, et je te pris d m'en excuser. En fait, j'ai une mission à te confier. Le sérieux avec lequel tu t'es acquittée de ta tâche à la porte me pousse à te faire confiance pour cela. Vois-tu… je cherche la princesse Zelda. Au fait, pourquoi tout le monde continue à l'appeler « princesse Zelda » alors qu'elle est reine ?
- …
- Bref. Tout le monde ici dit qu'il n'en sait rien. Je sais que c'est faux. Ce que je veux, c'est que tu écoutes les conversations, que tu fouines un peu partout et que tu me rapportes les informations que tu auras obtenues.
- C'est tout ?
- C'est tout.
- J'ai le droit de refuser ?
- Tout à fait. Mais si tu refuses, tu n'es plus sous ma protection et Nivatras se fera un plaisir de te faire fouetter.
- Vu comme ça, évidemment… Je ne pourrais par contre pas accéder partout dans le palais, sachez-le.
- Bien sûr que si. Ça faisait partie des critères de ta sélection.
- C'est-à-dire ?
- Ta magnifique poitrine, évidemment.
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- Cours !
Zelda s'élança comme une dératée dans le long couloir qui menait à la salle principale du temple. Ils avaient contourné le champ de bataille et atteint le fort de Nox, à Daein, quelques jours plus tard. Pratiquement enseveli sous la neige toute l'année, c'était en effet l'endroit le plus probable par rapport aux « profondeurs enneigée ». Et en effet sous le fort un long couloir plongeait dans les profondeurs de la Terre, menant à la salle où se trouvait la gemme. Gemme évidemment protégée par un gardien ç'aurait été trop simple autrement. L'ennemi en question était resté invisible jusqu'à ce que Javelin et Zelda n'arrivent au centre de la pièce. A ce moment, un tigre aussi grand qu'un cheval avait surgi et tenté de les goûter. Il s'était avéré que sa rapière n'arrivait même pas à entamer la peau de l'animal et que sa magie était inefficace, aussi la princesse repartit attendre dans le couloir que Javelin abatte l'animal… à moins que ce ne soit l'inverse que se produise.
La princesse tenta en vain de calmer sa respiration. De la salle s'échappaient périodiquement des rugissements bestiaux ou des cris de douleur de Javelin, chacun entrecoupés de tintements de griffes, crocs et lame. Enfin, un hurlement retentit suivi du bruit sourd d'un corps s'écroulant sur le sol. Zelda s'approcha de la porte. Dans la salle, le cadavre du tigre était étalé de tout son long, la hampe d'une lance dépassant de sa gueule tandis que la pointe ressortait par la nuque. Javelin était étendu auprès de lui, le torse en sang et une jambe pliée selon un angle étrange. Elle se précipita auprès de lui. L'homme respirait difficilement.
- Prends la… gemme…
- Je ne peux pas te laisser comme ça, ta cage thoracique est enfoncée !
- Rappelle… toi… le Vénérable disait… qu'elle nous mènerait… où on le… souhaiterait…
Se rappelant soudain ce détail, Zelda hocha la tête et retira le joyau pourpre de son piédestal. En un battement de cil, ils se retrouvèrent tous deux dans un endroit entièrement noir. Il ne semblait pas y avoir de sol, de mur ou de plafond. Ils étaient en dehors du temps.
- Tu ne peux pas m'accompagner dans cet état.
- Tu ne peux pas… continuer seule.
- Ne t'inquiète pas pour moi. Joyau, ramène-le à Hyrule.
Javelin disparut, la laissant seule dans ce lieu étrange. Elle dut faire un effort phénoménal pour se rappeler le nom de la capitale du Gondor, qu'elle avait lu étant toute petite dans un ouvrage racontant les légendes d'Hyrule et des contrées voisines.
- Joyau, je veux aller à Minas Tirith.
Elle se sentit comme aspirée, une sensation très étrange et désagréable. Tout cessa brusquement, et elle se retrouva dans ce qui semblait être une maison abandonnée. Des cris, des roulements de tambour et des explosions retentirent au-dehors. Elle sortit. Une rue blanche et pavée s'enroulait autour d'un pic de roche blanc lui aussi, qui semblait sortir directement de la falaise qui s'élevait derrière la ville. Sur d'épais remparts s'alignaient précipitamment des dizaines de soldats solidement armés, la plupart de lances d'acier, de boucliers et des épées passées à la ceinture, mais aussi plusieurs archers. Certains couraient dans les rues en poussant des cris d'effroi à la vue des projectiles qui passaient au-dessus des murs. L'un d'eux atterrit au pied de Zelda, qui le regarda sans réfléchir. Une tête coupée. Elle poussa un cri d'effroi (la princesse, pas la tête) et recula précipitamment contre le mur de la maison. Un soldat arriva vers elle en courant.
- Que faîtes-vous encore là ? Les civils ont ordre de se rendre au second niveau ! dépêchez-vous !
Il la poussa sans ménagement vers de grands escaliers qui menaient au second étage de la ville. Elle s'y précipita, désireuse d'oublier la vision atroce du visage encore tordu de douleur qui s'était écrasé devant elle. Elle passa une lourde porte de bronze et s'assit sur un muret. Autant commencer les recherches par les archives, qui se trouvaient en haut de la citadelle. C'est là qu'elle aurait le plus de chance de trouver des informations sur l'emplacement de la dernière gemme. Elle se releva et commença à repartir vers le troisième niveau, la cité en comptant sept, quand un cri retentit du haut du promontoire rocheux.
- Abandonnez vos postes ! Fuyez, fuyez pour vos vies ! Partez pendant qu'il en...
Il y eut un choc sourd, et un autre ordre s'éleva, d'une voix plus claire, assurée et autoritaire.
- Reprenez vos armes ! Battez-vous ! Défendez la cité !
D'autres soldats descendirent des niveaux supérieurs et redirent aux remparts, bientôt suivis par un vieux cavalier entièrement vêtu de blanc, arborant un bâton élégamment sculpté et une épée de fabrication elfique, il n'y avait aucun doute là-dessus. La princesse reprit son ascension. Quand elle fut arrivée au dernier niveau, elle se retourna et regarda ce qu'il se passait en bas. Des dizaines de milliers de créatures qu'elle n'avait jamais vues se massaient devant les murs. De plus grosses amenaient des tours mobiles assez grandes pour prendre d'assaut les remparts et le pire était un bélier à tête de loup, aussi grand que dix hommes, qui se mouvait doucement vers la porte principale.
Zelda détourna le regard et demanda à un passant affolé où étaient situées les archives. Apparemment, elles étaient dans la tour Blanche elle-même, soit le cœur de la cité inaccessible aux civils. Mais elle n'était pas un simple civil. Elle était une elfe, princesse d'Hyrule, et amoureuse de surcroît. Prenant son courage à deux mains, elle entreprit d'escalader la tour jusqu'à la première fenêtre. Celle-ci menait à un escalier, qu'elle descendit silencieusement jusqu'aux sous-sols. Un panneau écrit en quenya, chose étrange en sachant qu'aucun elfe ne vivait ici, indiquait sur une petite porte de bois au sous-sol qu'elle avait atteint la salle des archives. La porte était fermée à clé. Qu'à cela ne tienne, elle l'enfonça d'un coup de pied. A l'intérieur, des rouleaux de parchemins trainaient un peu partout dans un certain désordre. Trouver l'objet de sa recherche n'allait pas être une mince affaire…
Deux heures passèrent ainsi, à essayer d'ignorer les bruits venant de la bataille au-dehors tout en lisant le plus rapidement possible les ouvrages éparpillés dans la salle. Elle trouva enfin son bonheur : « L'urne d'Earendil renferme mon deuxième trésor le lus secret, une gemme qui dit-on fut créé par les dieux, le premier étant mon anneau, mon précieux anneau… ». La suite du texte se perdait dans la description du fameux anneau dont elle n'avait jamais entendu parler. Le parchemin était signé : Isildur, « celui qui est dévoué à la lune » en quenya. Zelda haussa les épaules. Elle ne savait pas du tout qui il était, et encore moins que c'était en partie sa faute si la cité était assiégée à cette heure.
Elle dénicha rapidement un autre texte qui faisait mention du fragment: « et la gemme royale, gardée dans l'urne d'Earendil, repose à présent entre les mains de l'héritier de la maison royale. En vérité je le sais, il reviendra un jour reprendre son trône et ce jour l'urne aura disparu, et le joyau reposera sur sa bague, héritée de ses ancêtres. Car la gemme, bien qu'infiniment précieuse, est très petite à peine la taille de l'ongle de l'auriculaire. Elle sera dissimulée sous la tête des serpents qui se battent et s'avalent. Elessar sera le nom de son porteur, et il vaincra les ténèbres car de sa lame viendra la lumière et dans la victoire il donnera la bague à une personne qui en aura grand besoin, montrant à tous sa sagesse. » Zelda devait donc chercher une bague appartenant à un certain Elessar, roi du Gondor. Elle se leva, désespérée : le Gondor n'avait plus de roi depuis des lustres, cela même Hyrule le savait. Elle sortit de la tour par la fenêtre, et s'arrêta sidérée devant ce qui se déroulait devant ses yeux. Le vieil homme qu'elle avait croisé était étalé sur le sol. En face de lui se tenait une bête hideuse, croisement d'oiseau et de dragon, que montait une sorte de spectre noir, la tête ornée d'un casque rappelant la forme d'une couronne.
- Tu as perdu, vieillard, dit-il d'un ton triomphant et d'une voix sépulcrale.
Mais tandis qu'il savourait sa victoire, une sonnerie de cor reprise de multiples fois retentit au loin. Il détourna la tête et poussa son ignoble monture vers la colline au nord, où se formait déjà une ligne de cavaliers.
