Me voilà de retour avec la suite de la week. Le début ne sera pas sans vous rappeler l'apport d'une collègue d'écriture que je salue chaleureusement, je ne sais plus pour quel thème elle a utilisé cette mise en scène. Je n'ai pas lu la suite des weeks et je ne sais pas si je m'y jetterai avant d'avoir écrit le thème Rires, histoire que cet incident d'inspirations croisées ne se reproduise plus - même si j'avais bien l'intention d'écrire une scène au même endroit, qui se passait par contre un peu plus tard -.

Merci encore pour toutes vos reviews, ça met du baume au cœur. Aujourd'hui, mystwalker25, tu auras tes réponses ^^ (et puis n'oublie pas pour la première scène quelle est la magie d'Ultear...). Je crois que mes points-virgules ont sauté dans le chapitre précédent et j'irai corriger ça, mais en attendant : bonne lecture !

LES COUPABLES

3.

Famille

Elles étaient à la Tour du Paradis, et Meldy observait Gérald du coin de l'œil, lorsqu'elle s'imaginait qu'il ne s'en apercevait pas. Sur son promontoire de cristal, il dominait la foule des initiés qui peinaient au travail de force. Ses yeux étaient illuminés d'une étincelle retorse dont elle ne comprenait pas qu'on puisse ne pas la voir, mais peut-être la différence entre elle et le reste de la foule venait-elle du fait qu'elle en était informée. Zeleph n'avait pas tant besoin de revivre, il était déjà devant eux.

Il n'y avait rien de plus terrifiant que d'affronter son regard. Chaque fois que cela s'imposait, Meldy s'assurait de toute son impassibilité pour ne pas trembler comme une feuille. Le démon connaissait ses craintes et il en jouait : il n'y avait pas d'autre explication à ses sourires moqueurs lorsqu'elle peinait à soutenir sa fouille douloureuse.

Meldy, cependant, restait fidèle aux ordres. Mais parfois, lorsqu'elle se pensait à l'abri de sa quasi-omniscience, elle se laissait aller à s'interroger sur les raisons de ce sort.

-C'est parce qu'il n'a personne, n'est-ce pas ?

Ultear, qui faisait les frais de son monologue, se tourna vers elle avec intérêt.

-De quoi parles-tu ?

-Gérald. Il semble si… - Meldy frissonna, ce qui renforça l'intérêt de la jeune femme -. C'est parce qu'il n'a pas de famille qu'il est devenu comme ça ?

Ultear ne s'attendait pas à cette question. Elle savait pourtant que c'était faux – les Fernandez étaient d'illustres banquiers, descendants d'une branche de nobles qui s'étaient mêlés à des roturiers débrouillards pour donner de meilleures chances de survie au domaine familial, et, si toute la branche directe avait été assassinée pour se débarrasser d'une dette, il restait sûrement à son jouet préféré quelques cousins éloignés à l'autre bout de Fiore –. Il n'était cependant pas dans ses intérêts d'en informer sa fidèle, aussi se contenta-t-elle d'hocher la tête.

-Comme quoi ? interrogea-t-elle néanmoins.

Meldy sembla hésiter. Elle se mordit les lèvres et jeta un coup d'œil apeuré en direction de l'homme.

-Il ne nous entend pas, la rassura Ultear.

-…Fou, je crois. Ou diabolique. Il ne vit plus que pour le mal, n'est-ce pas ? L'influence de Zeleph est tellement forte qu'il aurait sûrement assassiné père et mère s'ils avaient été là lors du changement. Je ne sais pas si un démon suffirait à changer une personne à ce point. Il devait être déjà comme ça avant, non ?

Pas vraiment, se dit mentalement Ultear. Et puis, assassiner ses proches… il n'en aurait pas eu l'occasion.

Elle n'avait jamais informé la petiote du mécanisme dont le conseiller était la victime. Cela lui avait paru superflu. Ç'aurait été perdre du pouvoir, et Ultear n'était pas prête à céder le sien d'un pouce, même devant le vieux Hadès. Meldy n'était pas encore là lorsque la rébellion avait failli ruiner ses espoirs et qu'elle avait dû faire le choix d'en couper la tête : le jeune Gérald avait alors été passé sous la coupe d'un enchantement mineur du Livre de Zeleph, issu du même type de magie que celui qu'une certaine guilde noire préparait en cachette et destiné à inverser la personnalité de l'individu qui en était la victime. A partir de là, prendre le contrôle d'un esprit aussi affaibli avait été un jeu d'enfant.

Quel intérêt aurait-elle eu à révéler ce coup d'avance à une gamine qui la vénérait ?

-Je suppose que si j'ai échappé à ce sort, dit Meldy d'une voix songeuse, c'est que moi, j'ai une famille.

Ultear se retourna brusquement.

-Que veux-tu dire ?

Elle savait que la petite mage n'avait plus personne. L'élimination de ces derniers avait été de son ressort, donc oui, elle en était certaine. Et puis, mettons que Meldy parle de défunts : elle n'aurait pas dû. Le lavage de cerveau qu'elle lui avait fait subir aurait dû effacer tout souvenir compromettant. Ultear avait même poussé le vice jusqu'à faire disparaître les autres, ceux de sa courte vie heureuse. Le bonheur était une plaie. Un frein. Meldy ne serait jamais forte ni fidèle s'il subsistait en elle d'autres modèles ou valeurs, des attaches antérieures qui pourraient la pousser à se retourner contre ses alliés d'une manière inattendue.

Ultear avait fait de la gamine une arme parfaite et s'y était appliquée avec tant de force que le plus minuscule des échecs… la mettrait en bien mauvaise posture. Se pouvait-il que le sceau de ses pensées ait été levé par accident ?

Meldy la regarda avec un mélange d'ébahissement et d'indignation.

-Je t'ai toi, Ul'.

-Ne m'appelle pas comme ça, répondit-elle d'un ton sec.

Machinal.

Ses pensées avaient pris un autre tour. Alors comme ça, Meldy la considérait comme sa mère ? C'était mieux que sa supposition précédente. Ça aurait coulé de source pour n'importe qui d'autre et c'était aussi un phénomène qu'Ultear, sans mettre de nom dessus, n'avait jamais négligé d'exploiter, mais le nom lui déplaisait fortement. On ne pouvait pas faire confiance à une mère. C'était le genre de personne qui profitait de votre crédulité pour vous enfoncer un poignard dans le dos. Pas qu'Ultear se fie à qui que ce soit. Ni même que la réalité ne soit pas proche. Elle doutait cependant que Meldy en ait conscience, sans quoi toute l'admiration que la fillette couvait n'aurait pas suffi à éviter une rébellion.

Il était vrai qu'elle menait Meldy par le bout du nez. Tout autant que le fait qu'elle trahissait allégrement ses bons sentiments, et qu'elle l'aurait remplacée sans honte si l'occasion lui était avantageuse. Mais si elle y réfléchissait bien, elle n'aurait jamais livré Meldy en tant que rat de laboratoire : elle tenait trop à… à sa survie, ou quelque chose dans ce genre. Elle ne ressemblait pas tant que ça à Ul, non ?

Non, et c'était pire : elle n'aurait pas aimé que Meldy souffre à cause de quelqu'un d'autre qu'elle. Et elle se chargeait de cette mission avec une volonté consciencieuse.

-Pourquoi ?

-Pourquoi le ciel est-il bleu ? répliqua-t-elle sans même y réfléchir.

Les questions de Meldy étaient toujours identiques et il n'y avait aucune raison que ses réponses diffèrent.

Elle leva les yeux vers Gérard dont l'inquisition sur ses troupes n'avait pas cessé. Lui aussi ne se croyait-il pas maître de ses actes ? Comme lorsqu'ils avaient eu une brève relation, à se cramer des ailes qui n'étaient déjà plus que des squelettes, à laquelle elle avait mis fin lors en constatant que non, l'amour, le désir ou quoi que ce soit d'autre, tout ça lui était aussi étranger que la tendresse d'une mère. Gérald avait beaucoup pris d'elle, sans qu'elle le sente, et avec cela ses derniers espoirs agonisants.

Il était normal qu'eux trois se rencontrent, si elle y réfléchissait. Ils avaient tout en commun. Une famille en loques, le désir de changer les choses pour un autre, et l'impression de mieux savoir et de mieux manœuvrer que l'adversaire. Ça lui faisait se demander si elle aussi avait tort, alors qu'elle savait très bien qu'elle n'aurait aucun scrupule à saigner Hadès si cela s'avérait nécessaire.

Eux aussi. Et c'était bien ça, tout au fond. Ils se ressemblaient tellement qu'il aurait été impossible que leurs chemins ne se rejoignent pas. C'était comme si… comme s'ils étaient destinés à fonder une famille. Une bien piètre famille, certes, mais qui leur ressemblait.

Elle leva les yeux, et croisa alors le regard d'un tueur. Un grand jeune homme aux cheveux bleus, aux mots de miel et aux iris absinthe. Un manipulateur-né qui la dominait de tout son orgueil.

Elle sourit.

Qui avait jamais dit qu'une famille ne devait pas être fratricide ?