« Madame, je suis dans le regret de vous annoncer que les analyses réalisées ne nous apportent pas de bonnes nouvelles. »
Lucy roula des yeux, agacée. Tout ce qu'elle savait, c'est que la sage-femme avait arrêté de parler et de lui poser des questions sur sa grossesse avec une voix niaiseuse dès qu'elle avait agité sa baguette au-dessus de son ventre. Elle savait aussi qu'habituellement, les analyses de contrôle ne duraient jamais aussi longtemps. Bon, ce n'était pas vraiment une analyse de contrôle habituelle de celles qu'elle avait notées en rouge sur le calendrier accroché sur son frigo. Elle avait ressenti toute la nuit des douleurs dans le ventre. Elle entamait à peine son huitième mois de grossesse et elle n'était pas, mais alors vraiment pas le genre de femme à s'alarmer des moindres maux. Surtout qu'elle était chez sa mère, moldue et française, que celle-ci s'était absentée pour la matinée, et que le médecin qui la suivait travaillait à Londres. Mais bon, elle avait cette voix dans sa tête qui l'agaçait, qui ne cessait de répéter « Va quand même vérifier que tout va bien ! On ne sait jamais, Lucy. Et puis ce n'est qu'une simple précaution ! »
Bon, du coup, elle avait transplané à Sainte-Radegonde, l'hôpital sorcier français.
Ce qu'elle savait aussi, c'est que la sage-femme lui avait annoncé qu'elle revenait, et puis elle était revenue avec une femme médecin. De ceux qui ont une robe blanche. Et un air dépité et de pitié, vous voyez ? Comme celui qui avait annoncé à toute la famille le décès de sa Grand-Mère. Lucy n'était pas idiote, elle savait très bien que ce n'était pas une bonne nouvelle. Ce docteur… comment déjà ? Guibert ? Ribert ? Qu'importe après tout. Ce docteur était stupide !
« Madame, je suis navrée de vous dire que, durant nos analyses, nous ne sommes parvenus à localiser les battements de cœur de votre petite fille.
- Ah, très bien. »
Un silence de mort envahit l'espace. Lucy était toujours semi-allongé sur ce lit d'hôpital loin d'être confortable, dans cette blouse en plastique bleue immonde. Elle pianotait des doigts sur les rambardes de sécurité d'agacement.
« Son cœur ne bat plus Madame. Votre petite fille est décédée. »
Ils la regardaient tous les deux avec cet air étrange. Comme s'ils attendaient qu'elle explose, ou qu'elle pleure…
Elle, Lucy Weasley, pleurer ? C'était mal la connaitre.
« Bon. Et donc, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
La médecin et la sage-femme échangèrent un regard que Lucy ne parvint pas à interpréter. En même temps, elle n'avait aucune envie de l'interpréter. Elle détestait les hôpitaux. Surtout CET hôpital en fait. Elle n'avait qu'une envie : partir de là, s'enfoncer dans le gros fauteuil qu'elle avait installé dans la bibliothèque, dans leur toute nouvelle maison, et puis lire un bon livre.
« Votre travail a commencé Madame, continua la médecin d'une voix bien trop douce pour être sincère. Nous allons laisser votre corps finir ce qu'il a commencé. Nous allons vous accoucher naturellement. Souhaitez-vous prévenir quelqu'un ?
- Qui voulez-vous prévenir ?
- Peut-être le papa voudra-t-il vous rejoindre ? De la famille ? »
Lucy songea à Scorpius qui était en plein milieu d'une grosse affaire. Il était avocat, il avait beaucoup de travail… Et puis, il était à Londres. Elle n'allait quand même pas lui faire faire le déplacement pour ça, c'était stupide. Molly aurait peut-être aimé venir mais elle aussi était loin. Elle devait actuellement être dans sa petite maison du Pays de Galles avec Thomas, son petit garçon. Et ce n'était pas un lieu pour un petit garçon… Pour sa mère, il était hors de question que Lucy supporte ses larmes de crocodile. Et son père n'avait même pas eu le courage d'assister à la naissance de ses deux filles, elle n'allait pas lui demander d'assister à ça.
« Non… Non. Ne prévenez personne pour le moment. Envoyez juste un hibou à ma mère quand ce sera fini. Pour qu'elle vienne me chercher.
- Vous ne sortirez pas aujourd'hui de l'hôpital, Madame.
- Bon et bien, envoyez lui un hibou pour qu'elle ne s'inquiète pas en rentrant.
- Bien. Les douleurs vont commencer à s'intensifier. Nous pouvons vous administrer des potions anesthésiantes pour que vous ne ressentiez rien.
- Oui… Oui, ce sera parfait. »
o
Lucy ne savait pas trop depuis combien de temps elle tenait Ivy dans les bras. De toute manière, elle n'était pas très lourde donc ça ne la dérangeait pas. Et puis c'était dans les bras de leur mère que devait rester les bébés, n'est-ce pas ?
Elle avait demandé à la prendre directement contre elle après l'accouchement. Ils l'avaient lavé et emmailloté dans un lange blanc. Avec sa peau si pâle qu'elle en était presque translucide, ça faisait un peu ton sur ton, mais elle était tout de même très jolie, cette petite fille. Lucy n'imaginait pas, par contre, qu'elle puisse être aussi petite ! C'était quand même assez fou de penser qu'ils avaient tous été aussi petit !
Lucy lui parlait, doucement. Elle lui décrivait la chambre qu'elle avait aménagé pour elle, dans la maison qu'ils avaient achetée pour y construire leur famille. Bon, en réalité, c'était Scorpius qui avait orchestré la décoration de la chambre, mais sa fille apprendrait rapidement à différencier les caractères diamétralement opposés de ses parents. C'était un peu idiot parce que de toute manière, Ivy allait bientôt la voir, cette chambre. Elle lui parlait aussi de son cousin Thomas, de sa tante Molly, de ses grands-parents aussi. Elle lui avait aussi dit à quel point sa tante Aurora et sa marraine Meredith allaient être si heureuse de la rencontrer et pousseraient sans doute des cris très aigu avec l'émotion. Elle lui dit qu'il allait falloir qu'elle soit forte et qu'elle ne prenne pas peur. C'était un comportement normal, paraissait-il.
Elle caressait le bout du nez, le galbe de la joue, passait un doigt dans son petit poing. Ivy avait la peau un peu froide alors elle avait remonté la couverture sur elles pour la réchauffer. Elle-même crevait presque de chaud, mais elle pouvait bien faire ça pour le bien-être de sa petite fille.
La porte grinça et Lucy croisa le regard de Scorpius. Il avait les yeux rouges et le visage fermé, mais elle était très contente qu'il arrive enfin.
« Hey, Ivy ! regarde qui vient… C'est Papa ! »
Le visage de Scorpius se contracta instantanément, comme s'il allait pleurer. De joie sans doute. En même temps, Scorpius avait toujours été le plus sensible des deux. Il s'était d'abord approché de sa petite-amie pour replacer une mèche qui, avec la sueur de l'effort plus tôt, s'était collé à sa joue, et il l'embrassa tendrement sur la tempe. Puis il baissa les yeux vers sa fille et Lucy le vit s'accrocher à la rembarde pour ne pas s'écrouler alors qu'un sanglot s'échappait de sa poitrine.
« Tu as vu comme elle est belle ? » s'émerveillait Lucy. « Tu dirais qu'elle a plutôt mon nez ou ton nez ? Elle est très sage, elle n'a pas encore pleuré. Tu veux la prendre ? »
Scorpius pleurait, tremblait de tous ses membres et la fixait d'un air étrange. Elle le somma de se calmer, s'il ne voulait pas réveiller leur bébé. Avec un nouveau sanglot, il avait plongé sa tête dans le creux du cou de Lucy. Il finit par se redresser en acquiesçant d'un signe de tête.
« N'aie pas peur, elle est aussi légère qu'une plume. Tiens lui bien la tête ! »
Une fois le bébé calé au creux du coude son père, Lucy les regarda avec tendresse.
Et puis se figea. Scorpius s'éloignait avec son bébé. Sa petite fille. Elle tenta de protester, lui dit de revenir, mais il ne l'écoutait pas. Lorsqu'il ouvrit la porte, un cri d'alerte franchit la barrière de ses lèvres. Elle tenta de se lever mais les potions anesthésiantes faisaient encore effet et elle s'écroula sur le sol comme une poupée de chiffon. Lorsque la porte se referma et que Scorpius revint les bras vides, s'agenouillant devant elle en larmes, Lucy entendit un bruit.
Un « CRAC ».
Un tout petit. Dans la poitrine.
Mais qui résonna en elle tel le son d'un gong.
