Clarke entendit un grand fracas qui semblait provenir de leur « salon ». Elle se leva immédiatement de son lit et se rua à l'extérieur de sa chambre en écartant le rideau qui lui servait de porte. D'ordinaire, en entendant le moindre bruit, elle éprouvait ce sentiment de peur instinctif qu'un inconnu soit entré ou qu'un de leurs petits systèmes électroniques mal réglé ait court-circuité le réseau, voire explosé. Mais là, son mouvement de panique était dû à une nouvelle cause d'inquiétude : elle avait peur pour Raven. Depuis son accident, qui remontait à présent à 2 semaines, elle ne relâchait son attention qu'en de rares moments où celle-ci lui faisait sentir que sa présence l'agaçait. Raven détestait qu'on s'occupe d'elle constamment. Depuis toute petite très autonome, elle vivait la nouvelle situation comme un calvaire et Clarke était presque certaine que malgré sa vaillance et son apparente résolution, elle souffrait beaucoup de ne plus pouvoir se débrouiller seule. Il lui avait même semblé l'entendre pleurer tout bas, une nuit où elle ne parvenait pas à dormir. Mais Clarke n'avait rien dit et faisait très attention à tous ses faits et gestes devant elle elle avait la très nette impression qu'elle pouvait craquer à tout moment. C'est pourquoi elle hésita, une fois en face d'elle.
« Ça va, ça va ! » lâcha la brune sur un ton agacé.
Elle était avachie contre le rebord de leur évier de fortune, les sourcils froncés, la lèvre tremblante. Sa main droite était crispée sur sa jambe gauche empaquetée dans les bandages. Clarke esquissa un mouvement vers elle.
« C'est bon, j'ai dit. J'ai juste fait tomber ce qui était sur le meuble. »
Clarke se baissa pour ramasser les pièces à terre tout en gardant un œil sur Raven, qui avait l'air de souffrir. Elle avait perdu l'usage de sa jambe dans l'accident, jambe qui avait été apparemment comprimée entre deux morceaux de tôle, et qui n'avait perdu sa sensibilité qu'à la moitié de la cuisse. Elle disait éprouver une douleur sourde dans tout le reste de sa jambe, qui la lançait quand elle essayait de marcher. Clarke et Octavia s'escrimaient à la faire rester assise, elles lui avaient même fabriqué un fauteuil roulant qu'elles comptaient bien améliorer avec le temps (Octavia avait d'ailleurs l'intention de lui acheter des pneus tout-terrains dès que possible), mais Raven supportait de moins en moins cette contrainte. Elle avait beaucoup de mal à accepter l'idée qu'elle ne pourrait plus jamais marcher comme avant ; elle avait besoin de ses jambes au quotidien, ne serait-ce que pour aller marauder à la recherche de matériaux à revendre au marché, mais surtout, ce qu'elle ne disait pas, elle en avait besoin pour piloter. Elle qui avait l'habitude de courir à travers la ville pour échapper à ses poursuivants après avoir piqué quelques radis, de zigzaguer entre les décombres de la décharge ou de sauter sur les toits plats de l'ancienne usine devait à présent rester assise, à tenter de rester le plus immobile possible pour laisser le temps à sa chair martyrisée de cicatriser un peu. Des points avaient été jugés nécessaires et Clarke, qui avait quelques notions de premiers secours, avait dû lui recoudre des lambeaux de peau le soir même de son accident, sans autre anesthésiant qu'une vieille bouteille de whisky qu'elles conservaient depuis des années. Il fallait donc veiller à ce que les points improvisés ne cèdent pas, comme tous les bandages qui lui enserraient la jambe, mais Raven montrait de plus en plus de signes d'impatience. Cela faisait trois jours qu'elle refusait toute aide pour changer ses pansements, arguant qu'elle seule savait où cela lui faisait mal, et qu'elle s'acharnait à vouloir se débrouiller toute seule pour se déplacer dans la maison. Elle réussissait à se mettre debout mais devait marcher soit à cloche-pied soit en s'agrippant aux meubles. Elle ne semblait tenir vraiment que par sa force extraordinaire de caractère.
En voyant qu'elle ne pouvait plus bouger de sa position sans avoir l'impression que sa jambe se déchirait en deux, elle soupira et attendit. Clarke se redressa, posa ce qui était tombé sur la table, et s'approcha d'elle :
« Allez, viens. »
Raven se laissa faire alors qu'elle passait un bras sous ses épaules et prenait une partie de son poids sur elle. Avec précautions, elles firent ainsi quelques pas, Raven relâchant sa jambe souffrante au maximum sur le côté, puis elles se laissèrent doucement glisser sur le fauteuil défoncé. La brune esquissa un rapide sourire de remerciement, qui retomba bien vite lorsque ses yeux se posèrent à nouveau sur son membre mal en point. Elle retira son bras des épaules de Clarke et massa le haut sensible de sa cuisse.
« Tu as besoin de quelque chose ? »
Raven releva les yeux, le visage sombre et l'air grognon.
« Oui, de whisky. »
Sa réponse fit sourire Clarke malgré elle. Son visage s'éclaira à son tour.
« Oui, bon, un peu de rhum, alors ?
- On n'en a plus non plus. Je te rappelle que tu as tout bu au début... Et puis, j'irais bien te racheter quelque chose, mais... hésita-t-elle.
- Je sais. Il vaut mieux que je surmonte ça sans aide.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit !
- Sans aide ou sans drogue, c'est pareil. Mais soit, pas d'alcool. C'est pas une solution dans la durée, de toute façon, hein ? »
La blonde acquiesça sans la regarder.
« Ne t'inquiète pas pour moi. Enfin, pas trop. Je vais bien, ok ? Ou pas trop mal, en tout cas. Regarde, j'ai réussi à saccager la cuisine, je ne suis pas qu'un cadavre inutile.
- Je sais que ce qui t'arrive est atroce, et invivable et que... »
Elle hésita avant de poser sa main sur celle de Raven.
« … plus rien ne sera comme avant pour toi, mais tu sais qu'on est là, avec Octavia. Évidemment, on ne peut pas comprendre, mais...
- Clarke, l'interrompit-elle avec impatience.
- Je te trouve tellement forte, courageuse, et... et tout ce que tu veux ! Je veux juste que tu te rappelles qu'on ne te laissera pas tomber. Jamais. »
A ces mots, Raven ne sut que répondre. Un sentiment mal défini lui étreignit le cœur. Elle se sentait vraiment soutenue. C'était par fierté qu'elle refusait de se laisser aller aux lamentations et tentait de garder le contrôle de ses émotions toute la journée, mais aussi pour ses deux amies. Elles aussi avaient été frappées par la catastrophe, et cela se traduisait déjà par le simple fait qu'Octavia parte plus tôt et rentre plus tard pour compenser la perte des revenus de Raven. Mais elle était pleinement consciente aussi que la voir dans un tel état les attristait profondément, et qu'elles faisaient de leur mieux pour mettre elles aussi leurs petits problèmes de côté pour se consacrer à elle.
Elles avaient décidé d'un commun accord que Clarke refuserait la mission alléchante qu'un marchand de la ville lui proposait pour pouvoir être un peu plus présente, au moins jusqu'à ce que Raven ait suffisamment cicatrisé, et qu'Octavia travaillerait beaucoup plus en compensation. Celle-ci avait d'abord essayé de refuser ce que ses amies faisaient pour elle, mais elles n'avaient pas voulu l'écouter pour une fois, et Raven trouvait tout compte fait que c'était le mieux à faire. Elle ne l'avouerait jamais, mais la présence de Clarke la rassurait, et malgré sa mauvaise volonté lorsqu'il s'agissait de se laisser aider, sa ténacité lui faisait vaguement chaud au cœur. Mais cela, elle ne l'admettrait sûrement pas. Ça serait faire preuve de trop de faiblesse, et elle craignait aussi de ne plus pouvoir se retenir. Déjà que les deux autres étaient pétries de fatigue... A voir les cernes de Clarke chaque matin, celle-ci ne devait pas dormir beaucoup plus qu'elle et son épuisement la faisait se sentir coupable.
Elle croisa son regard inquiet et se sentit faillir. Sans pouvoir articuler un mot, elle serra sa main avec toute la reconnaissance dont elle était capable. Personne d'autre dans le coin n'aurait pris le risque de se charger d'une estropiée aussi longtemps, de peur de devoir par trop se priver du nécessaire pour vivre. « Le temps, c'est de l'argent », ne cessait de répéter Octavia. Et c'était entièrement vrai, dans ce monde où le moindre imprévu pouvait faire que vous vous retrouviez sans rien à manger le soir venu.
« J'ai quelque chose à te dire, j'avais complètement oublié. »
L'attention de Raven fût immédiatement ravivée, et elle attendit que Clarke continue, un curieux sourire sur le visage.
« Bon, c'est pas vrai, je brûlais d'envie de te le dire depuis que je suis rentrée ce matin, mais tu n'étais toujours pas sortie de ta chambre. Jasper m'a emmenée voir son patron, tu sais, le plus gros mécano de Ray Jow. »
Elle s'interrompit et la réaction de Raven ne se fit pas attendre.
« Et ? La relança-t-elle avec le regard brillant de curiosité.
- Et il est d'accord pour t'engager en tant que mécanicien pour les « trucs trop chiants pour qu'il perde du temps à s'en occuper lui-même ». Ce sont ses mots, précisa-t-elle. Alors ?
- Je... Mais Clarke... C'est génial ! »
Sa voix était pleine d'excitation. Cette bonne nouvelle semblait la faire revivre, et elle devint soudain très agitée à l'idée de pouvoir de nouveau faire quelque chose de ses dix doigts, outre les petits bricolages liés à leur petit intérieur.
« Doucement, dit Clarke en riant. Je sais combien tu dois te sentir inutile, à ne rien faire. Alors j'ai négocié dur, et tu commences demain au lever du jour. Ton nouveau boss n'est pas un marrant. Mais je lui ai dit que le travail ne te faisait pas peur.
- Evidemment ! »
Elle gratifia son amie d'un de ses sourires les plus éclatants et fit un mouvement pour se lever. Mais Clarke la repoussa gentiment dans le siège.
« Hop hop hop, laisse-moi d'abord vérifier tes points, et ensuite nous verrons s'il y a un moyen de soulager un peu ta jambe quand tu marches. Il ne faudrait pas que tu te payes tout le chemin d'ici à l'entrepôt en rampant. »
