Chapitre 2 – Inheritance
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Tard ce même soir, quand la réunion s'acheva, que toutes les protections furent mises en place derrière Rogue et les autres membres qui devaient rentrer chez eux, que les portraits du hall furent réduits au silence, Tonks et Remus regardèrent d'un air attendri Sirius saluer son filleul – moins chaleureusement qu'on aurait pu s'y attendre, mais le fait que Mrs Black se soit réveillée y était pour beaucoup (Tonks détestait ce porte-parapluie). Les cris qu'ils avaient entendus à l'étage leur avaient appris qu'Harry n'avait pas été particulièrement ravi de passer l'été sans nouvelles de ses amis. Ce n'était pas comme si Ron et Hermione avaient passé l'été à tenter de les envoyer, ces fichues lettres (ils avaient dû faire venir Dumbledore pour qu'il joue son rôle de directeur même pendant les vacances…) ! Hermione avait compris l'enjeu. Ron voulait seulement aider son meilleur ami à passer l'été. Mais visiblement, ils s'étaient réconciliés avec eux au moment du dîner. On ne séparait pas si facilement un trio qui avait fait les quatre cents coups ensemble.
La cuisine des Black, qui leur servait de salle de réunion, aurait fait fuir le plus tenace et utopiste des agents immobiliers, mais la foule colorée qui y était réunie ce soir faisait oublier le sol de terre battu, l'armada de casseroles ensorcelées et les murs humides et ternis par les fumées de cuisine. Tonks se précipita pour aider Bill Weasley à ranger les plans du Ministère sur lesquels Maugrey avait mis la main, et faillit brûler lesdits plans dans l'opération. Par Merlin… la seule explication qu'elle avait trouvée, en 22 ans de maladresse, à son impossible coordination œil/jambe était que son centre de gravité était affecté par ses transformations trop régulières. Ou alors elle était juste maladroite. Non, la première théorie lui plaisait plus.
Elle nota qu'Harry avait aperçu un plan et joua le jeu de Molly, qui demandait de l'aide en cuisine pour détourner son attention. Sauf que la matrone Weasley semblait en avoir déjà assez des accidents domestiques qu'elle produisait. Et comment lui en vouloir… ? Elle avait après tout réveillé Mrs Black, failli brûler une carte précieuse à l'Ordre et renversé une chaise, tout ça en l'espace de cinq minutes. Et elle était loin de son record…
Tonks sentit les larmes lui monter aux yeux. Pour la première fois ce soir-là, mais malheureusement pas la première fois depuis ses années d'école et de travail, elle se demanda pourquoi Dumbledore et le Ministère lui faisaient confiance. Elle ne se serait pas fait confiance à elle-même.
Au moins, le chaudron renversé par les jumeaux et le couteau qui avait failli hacher menu la main de Sirius lui rappelèrent qu'elle n'était pas le seul bras-cassé du groupe – sauf qu'eux commençaient seulement à utiliser la magie en dehors des cours. Enfin… officiellement. Elle n'aurait pas été surprise qu'ils se servent de leur baguette tous les étés depuis leur première année : le Ministère ne pouvait que repérer les flux magiques, mais dans une large famille de sorciers comme celle des Weasley, il aurait été difficile de déterminer qui lançait des sorts.
Le rire de Sirius explosa dans la salle comme un feu d'artifice - ça lui fit plaisir de le voir rire.
D'humeur un peu plus légère, Tonks s'assit avec Hermione et Ginny, qui était très bon public quand il s'agissait de Métamorphomagie (elle se fit la réflexion qu'elle pourrait toujours être engagée dans un cirque, si un jour elle avait envie de quitter son job au Ministère, ou quand elle serait vraiment trop vieille pour courir après les crapules du monde magique – bien sûr, si elle atteignait un âge avancé, ce qui était rare dans le métier…). Il fallait dire que l'arrivée d'Harry renouvelait son public et il y avait quelque chose de flatteur à impressionner l'Elu sans faire le moindre effort. Le coup de jeune que prenait le QG depuis quelques semaines lui plaisait. Elle passait beaucoup plus de temps chez Sirius que dans son petit T2 situé à deux pas du Ministère.
- Bill… encore cette boucle d'oreille ! grommelait Molly plus à gauche.
Ginny et elle échangèrent un regard. Bill, Mr Weasley et Lupin, qui étaient assis à côté d'eux arrêtèrent leur conversation. Personne ne se mettait jamais en travers du chemin de Mrs Weasley quand il s'agissait de parler du look de son fils.
- Maman, c'est cooool, protesta Ginny en venant à la rescousse de son frère.
- Hé, Kings' ! appela Tonks à travers la table. Viens un peu par-là…
Molly fronça les sourcils. Elle ne se permettrait pas de faire des remarques désobligeantes sur les oreilles percées, si Shacklebolt et son anneau en or s'en mêlaient. Tonks adressa un clin d'œil à Bill, qui lui sourit.
Ginny détendit immédiatement l'atmosphère en demandant une de ses métamorphoses préférées à Tonks, qui obéit en souriant, se retrouvant rapidement affublée d'un groin. Bill s'assit à côté de sa sœur.
- Alors ? Gringotts ? dit Nymphadora pour lancer la conversation.
Bill et Nymphadora avait été réparti la même année, mais en toute honnêteté, ils n'avaient pas été très proche, même à l'école, n'ayant ni été dans la même maison, ni pris les mêmes options de BUSEs et d'ASPICs. C'était les deux plus jeunes membres de l'Ordre et ils se serraient les coudes sur certains points, mais ils n'étaient pas encore les meilleurs amis du monde que tout le monde s'entêtait à les voir devenir.
- Gringotts vient de me mettre une stagiaire dans les pattes, dit-il d'un air fatigué. D'ailleurs, je voulais te demander si tu pouvais te renseigner sur une certaine Fleur Delacour ? Elle a concouru au Tournoi des Trois Sorciers pour Beauxbâtons…
- Je ne sais pas si je peux avoir accès à l'Interpole des Aurors sans bonne raison… si elle a un dossier, les informations seront en français et je ne pourrais pas les traduire…
- Remus comprend bien le français, fit remarquer Ginny, en les surprenant tous les deux. Quoi ? Je l'ai entendu parler à Sirius du temps qu'il a passé hors de l'Angleterre… après la première guerre.
Et la mort de ses meilleurs amis, compléta pour elle le silence.
- Pourquoi tu t'intéresses à elle ?
- Je veux savoir jusqu'à quel point je peux lui faire confiance… Elle a un truc, cette fille, qui dépasse le charme ou la grâce naturels… un truc magique…
Ginny et Tonks échangèrent un regard et pouffèrent.
- Tu es amoureux, c'est ça ?
- Mais… pas du tout ! Je viens juste de la rencontrer !
- Entre nous, Billou, je ne t'en voudrais pas de la trouver belle… mais évite de le dire à Ron…
- Ron ? dit-il, complètement perdu.
- Il a tenté de l'inviter au Bal de Noël, l'an dernier.
- Et ?
- Et il s'est fait jeter. Enfin, en quelque sorte.
Bill eut un air ennuyé.
- Oh, t'inquiètes pas pour Ronnie, il s'en est remis, rit Ginny. Mais je vois ce que tu veux dire pour sa beauté… je me suis toujours demandée si elle n'était pas un peu plus qu'humaine… genre moitié succube ou quelque chose comme ça…
- Les succubes n'existent pas, Ginny… soupira-t-il.
- Ce n'est pas ce que dit Luna Lovegood, rit-elle, plus pour elle-même que pour eux.
- Qui ça ?
- Une amie, éluda-t-elle.
- Je ferai mon possible, promit Nymphadora. Mais ça peut prendre du temps.
- Merci quand même…
- Ooooh les jeunes sont par-là, fit Sirius dans leur dos en s'asseyant, avec une bouteille de cidre. Marre de parler à ces vieux schnocks, fit-il avec un clin d'œil.
- Le vieux schnock en chef tient à rappeler à miss Nymphadora Tonks qu'elle commence à 7h demain, et qu'elle ferait mieux de rentrer chez elle, gronda Maugrey, à l'oreille (et l'œil) duquel rien n'échappait.
- Elle peut rester dormir ici, Fol'œil, dit Sirius.
Tonks regarda sa montre. Elle s'amusait bien et n'avait pas envie de rentrer.
- Je peux vraiment ?
- Mais oui… la maison est assez grande pour tout le monde - et on loge déjà les Weasley, Remus et moi, c'est dire… dit Sirius.
Le repas fut délicieux et ne finit que vers 22h30. Repus de pudding et de tarte à la rhubarbe, les membres de l'Ordre se levèrent et partirent au compte-goutte. Seuls Remus et Nymphadora qui dormaient sur place restèrent assis. Et ils ne ratèrent rien du spectacle.
Nymphadora était d'accord avec Sirius : de tous les adolescents présents à table, Harry était celui qui avait le plus le droit de savoir ce que l'Ordre faisait. Elle se mettait à la place de son cousin : il voyait en Harry un allié et son semblable, quelqu'un que Dumbledore avait volontairement coupé du monde magique pendant un long mois – à la différence près que Sirius avait eu accès aux informations de l'Ordre.
La requête d'Harry était on ne peut plus légitime. Et pourtant, Nymphadora savait qu'ils ne devaient pas répondre à toutes ses questions.
Tout à coup aussi alerte que les autres, elle observa l'échange. Molly contre Sirius, round… 300 et quelques. Ils n'avaient pas attendu l'arrivée d'Harry pour se disputer sur l'éducation à donner aux jeunes Weasley et aux autres jeunes habitants « influençables » du 12 Square Grimmaurt. Il était évident que Molly pensait que Sirius avait manqué de modèles parentaux. Nymphadora ne pouvait pas lui en vouloir, après tout, Molly avait vu le portrait de Mrs Black et Nymphadora en avait assez entendu sur sa famille maternelle pour savoir qu'en effet, Sirius n'était pas tombé sur la bonne famille. Mais Harry avait quinze ans et il était assez mature pour son âge. Les Weasley pouvaient jouer le rôle de la famille encadrante et aimante, son parrain remplirait parfaitement l'office de l'ami plus âgé qui se sentait concerné par son bien-être et qui pourrait lui parler de la vie, de ses parents et de la guerre. Ils ne s'en rendaient peut-être pas compte, mais Molly et lui étaient assez complémentaires quand il s'agissait de prendre soin d'Harry.
Mais pour l'heure, ils n'avaient pas la même définition de ce qu'Harry avait besoin de savoir.
- Il n'est pas un membre de l'Ordre du Phénix ! Il a quinze ans, et…
- Et il a dû faire face à bien plus de choses que certains membres de l'Ordre !
Nymphadora déglutit difficilement. Parlait-il d'elle ? Sans doute. Elle n'avait jamais fait face à Voldemort. Elle n'avait pas combattu durant la première guerre. Son regard se posa sur Lupin. Il observait l'échange attentivement.
Elle avait remarqué que le sorcier n'était pas du genre à prendre la parole à la légère. Clairement, Sirius était plus impulsif. Et il n'appréciait pas du tout que Molly questionne son statut de responsable d'Harry. Oh-oh. Il était plus que temps que quelqu'un les arrête. Elle lança un regard perçant à Remus – qui ne sembla pas le voir – et se demanda si elle avait le droit de prendre la parole. A son avis, Harry, comme les autres adolescents qui logeaient dans le QG, avait le droit de savoir certaines choses. Ils y parviendraient de toute façon, elle en était sûre.
Elle avait dû utiliser trois bons Recurvite, avant que ses Doc Martens ne perdent l'odeur des Bombabouses qui avaient été lancées sur la porte de la salle de réunion. Elle n'était pas dupe. Ginny et les jumeaux (au minimum) avaient cherché un moyen d'avoir des informations, et tôt ou tard, elle était persuadée qu'ils y parviendraient.
- Dumbledore sait que les choses ont changé et qu'Harry devra y prendre part de près ou de loin, Molly, dit Arthur.
Merci Merlin ! songea-t-elle.
Lupin prit enfin la parole à côté d'elle.
- Personnellement, je pense qu'Harry devrait avoir une idée de ce qu'on fait – grosso modo. Qu'il ait certaines informations par nous… plutôt que par d'autres moyens.
Nymphadora se retint de sourire. Ah. Elle n'était donc pas la seule à savoir additionner deux plus deux, dans cette maison. Ginny, qui était toujours assise par terre avec Pattenrond et ses bouchons de Bièraubeurre, rosit légèrement.
Elle reporta son regard sur le duel verbal entre Molly et Sirius. Molly était vexée, c'était visible. Et Sirius n'attendait qu'une bonne raison de s'emporter. Elle raffermit sa prise sur sa baguette magique, et vit que Lupin en avait fait de même.
- …Ça a dû être difficile de prendre soin de lui quand tu étais dans ta cellule à Azkaban, n'est-ce pas !
Tout le monde ici avait déjà vu une fois Molly Weasley être énervée, critique ou cassante, mais jamais être volontairement blessante. Nymphadora sut qu'elle avait été trop loin. Elle était une Black aussi, partiellement, et les Black avaient leur fierté. Lupin dut sentir le danger également.
- Molly, tu n'es pas la seule personne à te préoccuper du bien-être d'Harry ici ! dit-il d'une voix ferme. Sirius, assieds-toi… Je pense qu'Harry a son mot à dire… il assez grand pour décider ce qu'il veut.
- Je veux savoir ce qui se passe, répondit l'intéressé.
Ben voyons… pensa Nymphadora en se rasseyant, pendant que les fils Weasley réclamaient le droit de rester. Elle remarqua qu'Hermione n'avait pas insisté pour rester. Elle devait savoir qu'Harry finirait tôt ou tard par lui dire ce qu'on lui avait dit… ou alors, elle avait ses propres moyens de se renseigner. Tonks avait appris au cours de l'été à ne pas sous-estimer Hermione Granger et son sens de la déduction.
- Ginny ! Au lit ! s'exclama Mrs Weasley (la seule petite victoire qu'emporterait son autorité ce soir-là), tandis que quelque part dans les hauteurs de la maison une horloge sonnait 11 coups.
Tonks savait qu'il ne fallait pas contrarier la benjamine Weasley – même ses frères faisaient attention. La tornade rousse poussa un feulement de chat en colère et remonta l'escalier en faisant autant de bruit qu'un troupeau d'hippogriffes. Tonks échangea un petit sourire avec la Gryffondor assise à sa gauche – Ginny avait une alliée de choix parmi eux, en la personne d'Hermione.
Sirius attendit que Remus revienne de son expédition « Faisons taire Mrs Black » pour expliquer à Harry les prémices du deuxième Ordre du Phénix.
- Nous tentons de faire comprendre aux gens que Voldemort est de retour… être sur ses gardes permet d'être plus résistant à l'Imperium.
- Mais vous le dites aux gens, n'est-ce pas ?
- Eh bien, depuis que je suis un serial-killer fou et que le Ministère a promis une récompense de 10 000 gallions à qui me trouverait, je ne peux pas exactement me balader dans la rue en distribuant des tracts « Voldemort est de retour », fit Sirius.
- Et je ne suis pas l'invité idéal de la plupart des dîners mondains… ça arrive quand on est loup-garou, dit Lupin.
C'était la première fois que Nymphadora l'entendait faire de l'humour en public sur son « petit problème de fourrure ». Elle n'était pas plus surprise que les autres par l'annonce – elle avait enquêté de son côté sur chacun des membres de l'Ordre – et les élèves actuels de Poudlard se souvenaient encore de la raison de la démission d'un de leurs meilleurs professeurs de Défense contre les Forces du Mal.
Elle fut cependant plus surprise par ce que Lupin ajouta après. Dumbledore aurait donc fait des discours choc annonçant le retour de Voldemort dans tous les lieux auxquels il avait une place de renom. Au Magenmagot. A la Confédération internationale des mages et sorciers. Devant l'Association Honorifique des Sorciers de l'Ordre de Merlin Première classe. Elle savait que Fudge voulait le faire tomber. Elle n'avait cependant pas eu ces informations, même au sein du Ministère. Surtout au sein du Ministère, pensa-t-elle.
Puis Potter posa la question que Molly avait redoutée. Quels étaient les autres plans de Voldemort – hormis le recrutement de Mangemorts et de partisans. Elle vit les deux Maraudeurs échanger un regard.
- Quelque chose qu'il ne peut qu'obtenir par le vol. Comme une arme. Quelque chose qu'il n'avait pas la dernière fois.
Nymphadora retint son souffle.
- Quelque chose de pire que l'Avada Kedavra ?
- Assez !
Sirius cilla.
- Tu lui as déjà donné assez d'informations ! insista Molly. Autant le faire entrer immédiatement dans l'Ordre !
- Pourquoi pas ?
- Non, dit Lupin.
Nymphadora ne l'avait jamais entendu parler autant, en un mois d'Ordre. Il semblait avoir beaucoup réfléchi à la question.
- L'Ordre est composé de sorciers majeurs – de sorciers qui ont quitté l'école. Notre travail implique des dangers dont vous n'avez aucune idée, aucun d'entre vous. Je crois que Molly a raison, Sirius. On en a assez dit.
Quand Sirius hocha la tête, les adolescents comprirent que la bataille était perdue et montèrent vers leurs chambres, suivis de près par la matrone Weasley.
Dans la cuisine, le malaise se prolongea.
- Hé bien, fit Mondingus. Je crois que je vais rentrer.
Bill et Mr Weasley firent mine de le suivre. Tonks attendit de voir qui sortait et qui restait.
Remus lança un regard un peu dur à Sirius.
- Tu devrais t'excuser auprès de Molly.
- Moi, m'excuser ? Après ce qu'elle a dit ?!
- Vous avez eu tort tous les deux. Mais vous avez un intérêt en commun, et Harry aimerait que vous vous entendiez bien, observa-t-il.
Sirius émit un grognement qui signifiait, en langage Black, qu'il y réfléchirait.
Tonks observa les deux hommes. Apparemment Sirius écoutait toujours avec attention les conseils de Lupin. Sa mère lui avait dit qu'il était le plus mature et sérieux des Maraudeurs, déjà à l'époque de Poudlard. Il semblerait que ça n'ait pas changé.
- Je vais prendre l'air, soupira-t-il. Je serai dans le boudoir, si quelqu'un me cherche.
« Prendre l'air » signifiait pour lui ouvrir une des fenêtres magiques pour se griller une cigarette. Triste alternative à une promenade, pensa Tonks. Au moment où il allait sortir, Molly revint.
- On va rentrer, maman, dit Bill depuis la porte. Tu viens ?
- J'arrive.
Elle pointa l'évier avec sa baguette et la vaisselle commença à se faire.
- Laisse, Molly, je vais m'en charger, dit Sirius, l'air de vouloir se racheter.
Le regard sévère que Lupin lui lançait semblait avoir eu l'effet escompté – le faire réaliser qu'il avait été très désagréable et qu'il avait peut-être dépassé les bornes. Non que les torts ne soient pas partagés.
- Très bien, dit-elle d'une voix tendue.
Nymphadora et Remus se levèrent en même temps. Ils s'occupèrent l'un et l'autre de nettoyer la table, de rassembler les restes de nourriture et de mettre les chaises et bancs sur les tables.
Molly retint Remus dans le vestibule.
- Merci pour ton soutien tout à l'heure, chuchota-t-elle.
Le loup-garou soupira. Il n'aurait pas été surpris qu'elle lui en veuille de ne pas l'avoir appuyé à propos de tout.
- Sirius pensait bien faire… je pense ce que j'ai dit tout à l'heure. Il se soucie d'Harry au moins autant que toi.
- Ce n'était pas très diplomate de ma part de dire ce que j'ai dit, admit-elle.
- Non, dit-il avec douceur.
Elle sourit un peu.
- Bonne nuit, Remus. On va faire un saut au Terrier, pour vérifier que tout va bien, puis Arthur prendra le tour de veille après Maugrey… Kingsley et Hestia doivent suivre, je crois…
- D'accord… Bonne nuit les Weasley…
Quand il se retourna, il vit que Tonks se tenait dans l'ombre du grand escalier. Elle lui sourit et remonta dans les étages, vraisemblablement pour aller se coucher. Il l'entendit s'arrêter sur le deuxième pallier et sourit en même temps qu'elle – les chuchotements dans les chambres d'amis ne laissait aucun doute sur le fait que tous les adolescents parlaient de ce qu'ils avaient appris.
Ils ne s'en doutaient pas, mais l'ancien professeur et la plus jeune recrue de l'Ordre étaient sans doute les deux personnes de la maisonnée à penser que les adultes sous-estimaient les enfants et les adolescents (en particulier les leurs). Que les parents oubliaient, en devenant parents, le temps où ils avaient été eux-mêmes frustrés par l'incompréhension des adultes. Au contraire, Tonks comme Remus les prenaient très au sérieux.
Remus trouva Sirius dans la cuisine faiblement éclairée, un verre de whisky devant lui.
- Je suis pitoyable, hein ? dit-il. Mon filleul est de retour et je gâche la soirée de tout le monde… Pourquoi est-ce que je suis incapable de ne pas être moi-même pendant deux petites heures… qu'est-ce qui ne va pas avec moi ?
- Tu as bu et tu es resté trop longtemps enfermé, voilà ce qui ne va pas, dit Remus.
Sirius prit une petite gorgée de son verre.
- Tu m'en veux ? devina Remus.
- Tu écoutes Dumbledore.
Sirius l'avait habitué à des réponses bien plus directes.
- Oui, j'écoute Dumbledore. Il a eu presque 100 ans pour mieux comprendre les hommes et leurs caractères.
- Il pense faire ce qui est le mieux pour Harry, mais je ne suis pas d'accord. Il a le droit de savoir. James et Lily ne sont pas morts pour que leur fils ignore ce que c'était… avant. Pour qu'il soit traité comme n'importe quel garçon de quinze ans.
- Dumbledore doit avoir ses raisons de vouloir l'éloigner de certaines choses.
- Il se transforme en papy gâteux, parfois.
- Tu ne penses pas ça.
- Non.
Remus prit une Bièraubeurre. Il savait que ç'aurait été plus facile d'en vouloir à Dumbledore s'il avait eu tort que s'il avait raison. Or, Remus pensait lui aussi qu'Harry ne devait pas tout savoir. Il était encore à l'école, et trop d'informations ne pouvaient que lui donner envie de sortir de Poudlard – ce qu'il n'avait déjà que trop fait, et à ses propres périls, pensa Remus en se remémorant l'année où il avait enseigné.
En revanche, il connaissait assez Sirius pour savoir que Dumbledore avait fait une erreur en lui ordonnant de rester enfermé. Il se souvenait d'une lettre de Lily, peu avant sa mort. James aussi avait été comme une bête en cage pendant les mois qu'ils avaient passé cachés. Mais James avait eu un bébé duquel s'occuper. Passé l'été, Sirius se retrouverait seul dans l'immense maison qu'il avait passé son enfance et son adolescence à haïr, avec pour seul compagnie un vieil elfe de maison et un loup-garou au chômage. On ne demandait pas à un homme qui avait déjà passé un tiers de sa vie en prison de rester seul et enfermé, alors qu'il avait enfin accès au monde extérieur et qu'il savait ce qu'il s'y passait.
- James aurait voulu que son fils fasse partie de l'Ordre.
- Non, tu n'en sais rien, dit Remus d'une voix dure. Tu voudrais qu'Harry fasse partie de l'Ordre.
- Alors toi aussi tu penses que je prends Harry pour son père ?
- OUI !
Sirius cherchait le conflit ? Il allait le trouver.
- Eclaire ma lanterne, Lunard, parce que je ne suis pas sûr de te suivre !
- Tu as envie que les choses se répètent… Voldemort de retour… un nouvel Ordre… de nouveaux membres, dont beaucoup sont les enfants des membres du premier… Je peux comprendre qu'Harry lui ressemble, mais les choses sont différentes de la dernière fois, Sirius. L'histoire se ressemble, mais ne se répète pas. C'est ce que j'ai appris pendant que tu étais en prison ou en cavale.
- Tu insinues que j'ai perdu le sens des choses et que je suis resté au stade d'il y a 15 ans ?
- Peut-être bien.
Sirius avait l'air furieux, sa poitrine se soulevait comme s'il avait couru un marathon. Remus ne comptait pas s'excuser. Son meilleur ami avait été odieux, non seulement ce soir, mais les semaines précédentes, et il en avait plus qu'assez d'attendre qu'il se ressaisisse.
- Bonne nuit, Sirius.
- Lunard ! l'appela-t-il avant qu'il atteigne la porte. Désolé d'être un tel imbécile. Je m'excuserai auprès de Molly demain.
Remus sourit.
- Entre imbéciles, on peut bien se serrer les coudes.
Nymphadora s'aplatit dans l'ombre des tentures d'une baie vitrée, quand Remus sortit de la cuisine. Elle n'avait eu que l'intention d'aller chercher un verre d'eau, mais elle n'avait pas pu s'empêcher d'écouter à la porte - une manie de petite fille qui était née parce qu'à elle aussi on refusait de dire certaines choses. Combien sa mère avait souffert d'être rejeté par ses sœurs et sa famille, combien elle avait souffert quand son cousin préféré avait été envoyé à Azkaban, combien ç'avait été dur pour son père d'avoir un salaire décent quand Lucius Malfoy, son oncle par alliance, était devenu son supérieur hiérarchique, et elle en passait.
Tonks attendit que le loup-garou soit loin avant d'entrer.
- Ohlaaaa ma cousine chérie, dit Sirius.
C'était un des innombrables surnoms qu'il lui avait trouvé. C'était étrange, quand elle y pensait, qu'il l'ait aussi vite adoptée, alors qu'ils ne passaient que très peu de temps ensemble.
- Je passe juste prendre un verre d'eau, dit-elle sur un ton d'excuse.
- Tu nous as entendus ?
- Désolée.
Il secoua sa main pour lui signifier que ça importait peu, avant de reporter son verre à sa bouche. Elle le fit disparaître d'un coup de baguette magique, un sourcil relevé avec un air de défi.
- Hé !
- Il est minuit… la seule boisson que je t'autorise à prendre c'est un petit lait chaud…
- Tu n'es pas ma mère, protesta-t-il puérilement.
Ils échangèrent un regard et éclatèrent de rire.
- Je suis sûre qu'on pourrait arranger le portrait de l'entrée pour qu'il me ressemble… De la peinture moldue violette devrait faire l'affaire… Hé, j'ai dit non ! dit-elle en le voyant rapprocher sa main de la bouteille de whisky.
- Qui êtes-vous, madame, pour me refuser ce remontant ?
- Une amie, dit-elle sérieusement. Tu m'as invité à dormir chez toi… or, je peux être dictatoriale quand je veux…
- Je vais devoir avoir une sérieuse discussion avec ta mère sur l'éducation qu'elle t'a donnée…
Nymphadora se mordit la lèvre. Dumbledore refusait toujours qu'elle dise à ses parents que Sirius était innocent. Sirius sembla s'en rappeler lui aussi.
- Allez, au dodo, dit-elle en lui montrant le couloir sombre.
- D'accord, d'accord. Nox, dit-il avant de refermer la porte.
Les étages étaient enfin silencieux quand ils remontèrent. Sirius s'arrêta au troisième étage, où étaient sa chambre et celle où logeait l'hippogriffe appelé Buckbeak.
Remus logeait à l'étage au-dessus, le même qu'elle. Sa lumière était encore allumée. Le bruissement d'une page qu'on tourne se fit entendre quand elle passa devant la porte.
Sa propre chambre sentait un peu l'humidité, mais elle était plutôt jolie. Elle soupçonnait Sirius de lui avoir donné la chambre dans laquelle sa mère, ou au moins une des sœurs Black, séjournait lorsqu'elles venaient au 12 Square Grimmaurt. Les murs étaient tendus de brocart d'un beau vert d'eau lamé d'argent. De petits éléments du motif fleuri avaient été rehaussés par de minuscules pierres noires, qu'elle soupçonnait d'être des diamants. C'était d'une élégance rare.
Le lit à baldaquin craqua une fois lorsqu'elle s'allongea dessus. Elle attrapa sa baguette pour fermer les volets, et entendit son voisin faire de même.
Elle n'avait jamais vu Remus Lupin parler autant qu'à cette soirée.
Elle commençait seulement à comprendre à quel point il était le liant, le ciment entre les membres de l'Ordre, celui qui avait compris que leur division ferait leur perte. Peut-être s'en voulait-il d'avoir sous-estimé ou ignoré Peter Pettigrew, menant ainsi son ancien meilleur ami droit dans les bras de Voldemort.
Elle avait par exemple remarqué comment Lupin avait tenté de réorienter la conversation, quand celle-ci s'était posée sur Percy, au tout début du repas. Elle sentait qu'elle pouvait lui faire confiance. Ce qui allait complètement à l'encontre de son principe (très personnel) de ne pas faire confiance à quelqu'un qui rentre sa chemise dans son pantalon.
Mais ce Remus savait comment prendre les gens, comment agir avec eux, et ce n'était pas seulement pour les caresser dans le sens du poil, mais pour le bien de l'Ordre. C'était le genre de personne précieuse pour l'Ordre – en retrait, discret, observateur et qui savait agir dans l'ombre pour que tout le monde se sente bien. C'était le genre de personne qu'on ne soupçonnait pas de faire autant de bien qu'il en faisait.
Quelque part en bas, une horloge sonna une heure du matin. Nymphadora se rappela qu'elle se levait tôt et décida de laisser là ces considérations nocturnes.
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- Je parlerai à Sirius, promit Dumbledore à Remus avant de briser la communication.
- Qu'est-ce que Lupin avait à dire ? demanda froidement Severus Rogue, qui était assis dans le bureau du Directeur.
Celui-ci se tenait près de sa Pensine, comme toujours. Rogue savait qu'Harry était la seule personne, en dehors de Dumbledore, à avoir accès aux souvenirs renfermés par l'artefact magique. Le Directeur l'avait lié à l'objet magique, au cas où il lui arriverait quelque chose.
- Rien à quoi je ne me sois pas attendu. Je ne pourrai pas vous rejoindre à la prochaine réunion… est-ce que vous pourrez rappeler à tous les membres de l'Ordre qu'il est vital qu'Harry ne sache rien de l'arme que nous protégeons ?
Severus grogna. Encore un joyeux travail pour lui, qui n'allait pas lui faire que des amis.
- Les autres membres de l'Ordre ne savent rien de l'arme que nous protégeons. Et vous ne m'en dites pas plus à moi.
- Parce que vous en savez déjà beaucoup, Severus, dit Dumbledore avec impatience. Dois-je vous rappeler que vous avez été la première personne, avec moi, à avoir accès à cette prophétie ?
- Je ne comprends toujours pas pourquoi vous ne dites pas au reste de l'Ordre que c'est une prophétie qu'ils gardent !
- Parce qu'ils ne comprendraient pas ce qu'est réellement une prophétie… La plupart ne prendrait pas au sérieux la menace que représentent ces prédictions pour Harry et notre monde. Et je ne veux pas qu'ils baissent leur vigilance.
- Je ne vous comprends pas… ne serait-il pas plus simple de révéler la prophétie à Harry ?
- Non ! Surtout pas ! S'il en prend connaissance, il se sentira obligé de l'accomplir, parce qu'il aura vu à quel point nous avons tenté de la protéger. Il pensera qu'on la protégeait parce qu'elle était vraie, pas parce qu'elle était dangereuse. Voldemort pense que je prends la prophétie au sérieux. Mais en fait, c'est de son fait que la première partie a été réalisée – sa destruction par un ennemi né fin juillet, le fils de deux de ses ennemis.
Rogue regarda ses chaussures. En règle générale, il n'aimait pas que le Directeur parle de Lily et des Potter devant lui.
Dumbledore et lui avaient pensé qu'il serait une bonne idée de ramener Severus dans les grâces de Voldemort en lui rappelant l'existence de cette prophétie. Après qu'Harry a échappé pour la quatrième fois au Seigneur des Ténèbres (un exploit qu'il était à ce jour le seul à avoir accompli), ils leur avaient paru judicieux de réinstaller Severus dans le cercle des intimes de Voldemort : pour cela, il lui avait fallu une information d'importance. Comme par exemple, l'emplacement de la prophétie que Voldemort avait toujours voulu entendre en entier et qu'il soupçonnait de dire quelque chose de son lien à Harry Potter.
Rogue savait pertinemment que Dumbledore avait entendu la prophétie en entier et que son contenu n'était pas en soi très important. Il avait donc donné cette idée pour occuper Voldemort, pour leur faire gagner du temps. Ils avaient fourni un objectif à court terme aux Mangemorts et à Voldemort, un but qui les occuperaient davantage que l'attaque d'innocents et qui leur permettrait peut-être de montrer au Ministère que Voldemort était revenu. Une opportunité de le faire se dévoiler. Cette stratégie n'avait pas été partagée avec le reste de l'Ordre – ses membres pensaient réellement empêcher le Seigneur des Ténèbres de s'emparer d'une arme, pas d'un leurre.
- Tant que nous ne pouvons pas détruire cette prophétie, il faut empêcher Voldemort de mettre la main dessus, où Harry sera encore plus en danger qu'avant.
- Le Seigneur des Ténèbres le considère déjà comme sa cible favorite, fit remarquer Rogue.
- Favorite… mais pas nécessaire. Il accorde du crédit à la prophétie, depuis la première guerre – vous vous en souvenez – et il n'aura de cesse de mettre la main sur Harry s'il pense qu'il est vraiment celui qui le mettra à bas. Le plus important est que Voldemort ne prenne pas connaissance de cette prophétie, pour qu'il n'y croie pas.
La seule raison pour laquelle Rogue le suivait, à ce niveau, était qu'il avait promis de protéger Potter. Et empêcher Voldemort de prendre connaissance de la prophétie signifiait protéger Potter.
- Je suppose que vous ne voulez pas mettre Potter au courant de l'existence de cette prophétie.
- Non, Severus, je ne le veux pas.
Severus Rogue l'ignorait, mais il n'avait jamais été aussi près d'être d'accord avec Sirius Black.
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