L'inspiration m'est curieusement revenue après avoir vu Bourne Legacy. Donc, j'ai écrit les ficlets 4 et 5 et ils sont partis aussitôt à la bêta, voilà deux semaines. J'en profite donc pour vous offrir le troisième, qui est bien plus long que les autres, plus élaboré aussi. Merci à tous pour vos reviews, qui sont une grande source de motivation ! Bonne lecture.


Ces choses qu'il ne voulait pas voir


Parfois, Clint détestait avoir une vue aussi développée.

De son perchoir, la scène allait prendre une tournure qu'il jugeait obscène au point de lui donner des frissons dans le dos. Il n'était pourtant pas une prude, pas plus qu'un homme à déstabiliser facilement, puisqu'il s'agissait d'un digne agent du SHIELD. Mais comme tous, il avait ses faiblesses, ses sentiments, peu importait s'il les dissimulait sous un professionnalisme soigneux et austère.

Il serra les poings, résistant à l'envie de se saisir de son arme. Il n'était pas temps. À la place, il se focalisa sur Natasha, en contrebas, divine dans sa robe fourreau noire, chacun de ses mouvements empreints d'une grâce féline, parfaitement à son aise juchée sur ses talons aiguilles – les Louboutins lui seyaient à ravir; le noir de la chaussure épousait parfaitement sa cheville, le talon mettait en valeur ses jambes fuselées et le rouge sang de la semelle rappelait sa profession avec une ironie certaine.

Du regard, elle sondait la foule, pour trouver leur premier objectif. Là était toute la subtilité du plan; Natasha devait être victime au même titre que leur objectif. Éliminer deux membres importants de la société était une mission plus délicate que la moyenne, puisqu'elle impliquait une difficulté accrue pour la seconde victime. Sauf si l'assassin était déjà à ses côtés.

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Natasha repéra enfin John Dowell, un homme à la corpulence répugnante, suintant. Mais un homme de pouvoir. Déjà, elle savait quel jeu jouer, quel genre de femme elle serait. Elle le sonda quelques instants encore, attendant la bonne ouverture, discutant l'air de rien avec un ministre étranger quelconque.

Puis, quand son verre fut vide, elle fit mine d'aller en chercher un nouveau, s'excusant d'un regard poli, d'un battement de cils. D'un coup d'œil furtif, elle vérifia que l'emplacement serait parfait par rapport à l'ouverture qu'offraient les fenêtres, tentant de discerner la silhouette de coéquipier dans l'obscurité de la nuit. Si elle n'avait pas pu trouver son regard, elle n'avait aucun doute sur le fait que lui avait croisé le sien, et un sourire léger flotta sur ses lèvres. Encore quelques enjambées, et elle atteignait sa proie.

— Vous devez être monsieur Dowell ? souffla-t-elle d'une voix basse, légèrement grave.

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Un frisson de dégoût lui parcourut l'échine quand il vit le regard de Dowell glisser sur la silhouette de Natasha, devinant sans peine l'éclat licencieux qui hantaient les prunelles porcines de l'immonde personnage. S'il regrettait de devoir verser toujours plus de sang; il comprenait pourquoi le SHIELD avait besoin d'éliminer ces personnages. En l'occurrence, Dowell travaillait à l'élaboration d'un sérum semblable à celui qui avait transformé Steve Rogers. Mais pour l'instant, ses recherches révélaient des effets secondaires pires encore, terrifiants. Aucun être humain ne méritait de finir comme ça.

Son regard acéré glissa sur les lèvres de Natasha, lisant dans le moindre de ses sourires, de ses moues, buvant chacun de ses mots, jusqu'à deviner quelle technique elle allait aborder. Elle jouait donc cartes sur table, à mots couverts. Elle n'usait pas que de sa beauté, mais aussi de son savoir. Elle était la vilaine fille qui désirait utiliser le sérum, elle était le fantasme, la criminelle parfaite. Il l'entraîna par le bras, pour lui parler, pencha la tête vers son cou, pour souffler à son oreille. Mais comme prévu, ils restaient au milieu de la salle, s'approchant simplement du bar. Dowell était prudent, il n'allait pas accorder un entretien privé; se retrouver seul avec une inconnue était probablement le meilleur moyen de se faire tuer, quand bien même Natasha avait été soigneusement fouillée à son arrivée. Elle ne disposait d'aucune arme.

Natasha se contenta d'un sourire poli et d'un regard mauvais lorsque Dowell porta une main potelée sur sa taille. Clint lui, souffla un juron et serra une fois de plus les poings, et ses prunelles bleue-grises dissimulées derrière ses lunettes suivirent avec attention le mouvement discret que formait un frisson sur l'épiderme de l'ancienne espionne du KGB.

Il lut tous les signes du désir dans le langage corporel de Dowell, encore accentué par les tics et sa transpiration, son souffle qu'il devinait rauque. Quand Natasha demeurait impassible, lui tremblait de rage pour elle. Il attendait avec une impatience nouvelle le moment où elle lui donnerait le signal. Il jugea que ce serait pour bientôt, décida donc de se mettre en position, choisissant la ligne de mire avec une précision surhumaine à travers la lunette du fusil. Bien entendu, il n'utiliserait pas son arc, Black Widow et Hawkeye formaient un duo désormais célèbre et en dépit de toutes leurs précautions, un tel signe distinctif ne leur pardonnerait pas.

L'attente rendait l'atmosphère palpable.

Il ne manquerait pas sa cible, il le savait. Mais cette certitude et son calme apparent n'empêchaient pas l'adrénaline de courir dans ses veines.

Enfin, Natasha glissa les doigts dans une de ses boucles auburn de sa chevelure chatoyante, la rangeant soigneusement derrière son oreille, révélant la courbe délicate de son cou. Un sourire mauvais se dessina sur les lèvres de Clint, son souffle ralentit à cette vision que lui seul savait apprécier à sa juste valeur.

oOo

La baie vitrée céda sous le coup de feu.

Natasha s'apprêtait à devoir jouer de la surprise, elle savait déjà comment déformer les traits de son visage pour y faire apparaître une horreur factice face au meurtre qu'elle connaissait que trop. Pourtant, ce fut un étonnement authentique qui se dessina sur son visage.

D'ordinaire, Clint visait le cœur ou la tête, tuant ses victimes d'un coup rapide, efficace. Cette fois, néanmoins, la balle traversa la jugulaire avec une efficacité létale, traversant le cou de l'homme. Le flot de sang suivit, inhabituel. Natasha, dans sa surprise, faillit oublier son rôle. Elle y replongea juste à temps pour hurler, feignant l'horreur, bientôt imitée par d'autres membres de l'assemblée. Elle recula d'un pas, hurlant encore pour coller à son personnage, sans jamais laisser entrevoir sa satisfaction, alors que Dowell titubait, suffoquait d'un un gargouillis infâme, tentant vainement de retenir le flot d'hémoglobine de ses mains potelées et maladroites.

Il s'effondra et le tourbillon de panique se mit en branle tandis qu'une nouvelle balle siffla à travers la salle, éraflant la joue de Natasha, y traçant une ligne écarlate – un détail nécessaire pour écarter les éventuels soupçons sur sa personne. Quelques secondes plus tard, les gardes étaient tout autour d'elle, l'entraînant en sécurité.

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Clint tournait en rond dans la chambre d'hôtel, alors que les premiers rayons de l'aube filtraient à travers les rideaux entr'ouverts. Il avait bien entendu laissé la suite des opérations entre les mains expertes de Natasha. Si l'inquiétude le gagnait parfois, il ne doutait nullement dans les capacités de sa partenaire. Rester dans les parages « au cas où » était une précaution qu'ils avaient l'un comme l'autre arrêté de prendre. Il avait fait sa part du boulot tandis que Natasha devait profiter de la panique pour retrouver le professeur avec lequel travaillait Dowell pour l'éliminer à son tour, avant de prendre la poudre d'escampette. Rien de bien sorcier, lorsque l'on pensait à tout ce qu'ils avaient vécu. Le risque était toujours présent, évidemment, mais plus risible, plus grisant qu'auparavant.

Il se percha finalement sur le balcon de la chambre, dans une posture toujours alerte, et contempla les rues en contrebas. Il ne broncha pas lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir; la discrétion de Natasha lui était familière, reconnaissable entre mille. Il ne se tourna pas lorsqu'elle s'accota à la baie vitrée derrière lui, ne frémit pas sous l'insistance du regard posé sur sa nuque.

— Un succès, je suppose, énonça-t-il pour chasser le silence qui s'installait entre eux.

Pourtant, il savait parfaitement comment allait tourner la conversation.

— Oui. Si on oublie ma robe.

Il se tourna finalement, haussant un sourcil interrogateur, son regard parcourut la silhouette de Natasha avec curiosité dans les lueurs du jour naissant, puis aperçut enfin ce dont elle parlait; des taches plus sombres maculaient le tissu noir et épais. Du sang.

— Je croyais que tu avais l'intention de tordre le coup de ce professeur.

— Tu sais très bien que c'est de ta faute; si tu avais tué ce porc proprement, on n'en serait pas là, rétorqua-t-elle en essayant de discerner les prunelles grises de son vis-à-vis à travers les lunettes de ce dernier.

Il sourit face à l'air contrarié, mais ne céda pas à l'envie de lui révéler la véritable raison de ce tir.

— Mes excuses, agent Romanoff.

Elle se contenta de lever les yeux au ciel avant de s'avancer à ses côtés sur le balcon à son tour, se contenant de répliquer d'une voix égale, professionnelle :

— Préviens-moi la prochaine fois que tu comptes te donner en spectacle, Barton.

Il haussa les épaules, faussement désinvolte. D'un regard en biais, il observa la blessure qu'il lui avait faite, cette ligne dure sur sa pommette.

— Tu devrais aller faire examiner ça.

Elle lui fit face, le jaugea d'un regard indéchiffrable, puis soupira. Dans l'immédiat, l'unique chose qu'elle désirait, c'était un peu de repos. Elle secoua donc légèrement la tête, et lui souhaita une bonne nuit, avant de retourner dans la chambre. Dans le reflet qu'une baie vitrée offrait depuis l'immeuble d'en face, il put distinguer le regard curieux qu'elle lui lança par-dessus son épaule, accompagné d'un froncement de sourcil penseur; il remarqua, aussi, alors qu'elle retirait sa robe les hématomes laissés par son affrontement.

Il pinça les lèvres, mais ne souffla mot.

Parfois, Clint détestait avoir une vue aussi développée : il y avait des choses qu'il ne voulait pas voir.