Chapitre 2 : Le Chemin de Traverse
La voiture roulait vite, direction Londres. Retranché dans un silence boudeur, Adam regardait le paysage défiler à travers la vitre. Son père était mal à l'aise, il le sentait, et ça lui convenait parfaitement. Autant que son bourreau aient un peu de mal.
Adam culpabilisa directement. Comment pouvait-il penser ça ? C'était sa faute s'il devait partir. Il n'aurait jamais dû faire le malin avec ses supposés pouvoirs. Et maintenant, à cause de ça, il devait partir…
-On arrive quand ? demanda-t-il histoire de briser la glace.
-Bientôt, ne t'inquiète pas.
-Si ça tenait qu'à moi, on rentrerait à la maison.
Son père soupira et changea de vitesse. Adam regarda ses mains posées sur ses genoux. Une mélodie lui vint à l'esprit, et il commença à la jouer sur un piano imaginaire. Ses doigts bougeaient rapidement, et les notes étaient presque réelles.
Peut-être trop.
Adam leva la tête. La musique était réelle. Il jouait vraiment du piano, même s'il n'y en avait pas. Le garçon croisa le regard son père, qui le fixait avec stupeur, et cessa de jouer. La mélodie disparut de suite. Il soutint le regard de son père pendant quelques secondes puis se tourna vers la route.
-Attention ! cria-t-il.
François se retourna vivement et agrippa violemment le volant. La voiture fit une embardée à gauche et évita le bus qui arrivait dans l'autre sens. Un klaxon furieux retentit rapidement, pendant que François garait le véhicule en respirant profondément.
-On a failli y passer, fit-il après quelques secondes. S'il te plaît, Adam, ne fais plus rien jusqu'à notre arrivée, d'accord ?
Adam acquiesça, sous le choc. La voiture redémarra et repartit. François emprunta de petites rues, histoire d'éviter les embouteillages, mais dut finalement se garer à plus de cinq cents mètres de leur destination.
Adam attrapa la main de son père et la serra pendant le trajet à pied, essayant de transmettre ses excuses par le touché. Ils longèrent pendant un moment la Charing Cross Road puis s'arrêtèrent devant un pub miteux appelé le « Chaudron Baveur ».
-Je pense que c'est ici, fit François. Je t'attends en face, d'accord ?
-J'veux pas y aller !
Le père soupira et s'agenouilla.
-Nous n'avons pas vraiment le choix. Pour l'instant, ce que tu fais nous encombre plus qu'autre chose. Regarde ce qui s'est passé, tout à l'heure. Tu dois y aller. Il vaut mieux que je reste en arrière, ce n'est pas vraiment mon monde.
-Pourquoi ? Je veux pas y aller seul…
-C'est… compliqué. Vas-y, je t'attendrai.
Il sortit l'enveloppe jaunie et bordée d'or de son manteau et la donna à son fils.
-Et n'oublie pas ceci. Tu devras la montrer au responsable de cet… établissement. C'est ce qui est marqué dans la lettre. D'accord ?
-Oui…
François se releva et traversa la rue. Un café éclairé se trouvait de l'autre côté, disposant d'une terrasse où il s'installa. Adam hésita quelques secondes puis entra dans le sombre pub qui lui faisait face.
D'abord, il y eut l'odeur. Une odeur de renfermé, de moisi, un peu d'alcool et de fumée de cigarette. Ensuite, l'apparence. C'était plus grand que ça en avait l'air, plus éclairé et propre aussi Au centra de la salle se dressait un bar où s'agglutinaient les clients. Adam s'approcha et se hissa sur la pointe des pieds.
-Excusez-moi, marmonna-t-il. Je dois montrer ça à quelqu'un…
Il leva la lettre et l'agita un peu. Le barman le regarda quelques instants puis la prit et la parcourut rapidement.
-Au fond à droite, fit-il en montrant une table du doigt.
Adam le remercia et alla à l'endroit indiqué. Un homme était assis, sirotant une tasse de thé avec un air las et blasé. Son visage changea lorsqu'il vit le garçon. Un sourire apparut sur ses lèvres et il se leva, faisant bouger la longue cape qui pendait dans son dos.
-Laisse-moi deviner… Adam Walker ?
-Euh… oui.
-Fais voir ta lettre.
Adam la montra, intimidé. Son interlocuteur était grand et mince, avait de courts cheveux bruns et des yeux noisette qui bougeaient rapidement pendant qu'il lisait. Il portait un sweet-shirt gris et un pantalon noir comme sa cape.
-D'accord… fit l'homme en rangeant la lettre dans l'enveloppe. Bon, on va devoir y aller, mais avant... je m'appelle Allan Ring, et je serai, disons, ton guide pour aujourd'hui. Nous achèterons tes affaires ensemble. Retiens bien les positions des différents magasins, car tu devras le faire seul, l'année prochaine.
-Compris.
-Maintenant, suis-moi.
Allan se dirigea vers l'arrière cour, sa cape voletant derrière lui. Adam était presque certain que cet effet n'était pas naturel mais ne releva pas et le suivit. La cour était petite et servait de débarras. Cependant, une partie du mur était étonnamment propre. Justement, l'homme se plaça devant elle et lui fit signe d'approcher.
-Retiens bien ce que je vais faire, tu devras m'imiter la prochaine fois.
Il sortit un bout de bois de la poche arrière de son pantalon et tapota plusieurs briques dans un ordre précis qu'Adam essaya de retenir. Le garçon se promit de le noter le plus vite possible pour ne pas l'oublier.
Le mur bougea un peu puis… s'écarta, laissant apparaître une rue pleine de monde. Adam écarquilla les yeux et passa son bras dans l'ouverture, histoire de voir si tout cela était vrai.
-C'est réel ? demanda-t-il inutilement.
-Ouaip. C'est une véritable ville dans la ville. Tout l'espace que tu vois là est magique. Il n'existe pas réellement. En fait, il ne doit pas faire plus de quelques centimètres…
-Incroyable…
-On a beaucoup de choses à faire, viens.
Allan s'engagea dans la rue magique, Adam sur ses talons. Beaucoup d'adultes étaient habillés de robes, de capes et de chapeaux pointus colorés, ce qui étonna grandement le garçon. Les enfants, par contre, s'habillaient d'une manière plus conventionnelle : t-shirt et jeans. La rue était aussi fréquentée que les grandes avenues de Londres, et ils avaient du mal à se frayer un chemin dans la foule. Cette dernière finit par s'éclaircir à mesure qu'ils s'éloignaient du Chaudron Baveur.
-Il y avait plus de monde là-bas car c'est le point de départ et d'arrivée des cheminées du Chemin de Traverse, commenta Allan, répondant à la question silencieuse d'Adam.
-Des cheminées ?
-Un moyen de transport très pratique, bien qu'un peu salissant. Tu le découvriras bien un jour ou l'autre. Ah ! Voilà notre première destination.
Il entra dans une boutique assez grande qui fourmillait de monde. Adam s'aperçut rapidement qu'elle vendait presque exclusivement des marmites et des chaudrons. Il interrogea son guide à ce sujet.
-Le chaudron est très important, répondit Allan. Un sorcier se doit de savoir préparer toutes sortes de potions. Nous allons t'acheter un modèle pliable standard. C'est celui qu'utilisent presque tous les élèves.
Adam hocha la tête, pensif. Des potions ? Génial… Il avait imaginé quelque chose de plus excitant.
Allan paya rapidement et l'entraîna à l'extérieur. Ils passèrent à la papeterie, où Adam se vit offrir une plume et des rouleaux de parchemins. Après avoir lancé un « C'est une blague ? » au vendeur qui l'avait regardé avec incompréhension, il s'était résigné et avait laissé Allan régler la note.
L'étape suivante fut « Fleury & Bott », une librairie grande et éclairée. Adam s'étonna du nombre de livres dont il aurait besoin mais ne fit pas de commentaires. Allan paya une fois de plus et ils passèrent au magasin suivant. Il s'agissait d'un tailleur qui vendait des robes.
-Pourquoi on est ici ? demanda le garçon.
-Pour ton uniforme, répondit son guide. Tu n'as pas lu la liste ?
Il tendit la liste des fournitures à Adam qui la lut avec des yeux ronds.
-C'est une blague ? fit-il en déglutissant.
Les mots « Robes » et « Uniforme » mis côte à côte lui restaient en travers de la gorge. Allan ne parut pas étonné et sourit.
-Tu verras. La plupart des sorciers s'habillent de cette façon ; une robe, une cape et un chapeau. Tu l'as déjà remarqué, non ?
-Oui, mais…
-Pas de discussion, nous avons encore beaucoup à faire.
Adam soupira et le suivit une nouvelle fois. Ils passèrent de magasins en magasins, achetant des fournitures parfois extrêmement étranges, et finirent finalement devant une vieille boutique moisie.
-Notre dernier arrêt, sourit Allan. Entre.
Adam ne se fit pas prier. Si c'était la dernière boutique, autant expédier ça en vitesse. Il entra et regarda autour de lui. Personne. Le garçon soupira et parcourut les rayons. Ils étaient remplis de boîtes de tailles et de couleurs différentes, comme une sorte de grand magasin de chaussures.
-Bonjour…
Adam sursauta et se retourna. Un très vieil homme le fixait avec un regard perçant.
-Euh… bonjour. Je suis là pour… euh…
-Votre baguette, évidemment. Asseyez-vous là.
Il désigna une vieille chaise branlante et repartit. Adam s'installa en fronçant les sourcils. Baguette ? Comme dans… baguette magique ? Déjà qu'il ne savait pas se tenir avec ses pouvoirs, si on lui donnait un instrument magique, il n'imaginait même pas ce qu'il serait capable de faire. Le vieil homme revint avec une boîte.
-Bois d'if, vingt-sept centimètres, marmonna-t-il en l'ouvrant. Contient un crin de licorne. Tenez.
Adam la prit et attendit. Rien ne se produisit. Le vieux marchand la lui reprit et lui en donna une autre.
-Celle-ci est en bois de saule, trente centimètres, ventricule de dragon.
A nouveau, rien ne se produisit. Le vieil homme soupira et ramena trois boîtes. Adam les essaya une par une, sans succès. Cinq autres allèrent les rejoindre. La dernière brûla carrément la main du garçon qui la lâcha aussitôt.
-J'en ai marre ! geignit-il.
-Un peu de patience. Prends celle-la.
Adam soupira et prit la dernière. Quelque chose traversa son corps entier. Une sorte de chaleur bienveillante. Et, tout au fond de son esprit, il sentit, ou plutôt entendit, une sorte de soupir de soulagement. Un peu désorienté, le garçon agita sa baguette. Une lueur verte illumina la pièce et une fumée verte sortit de l'extrémité du bout de bois. Elle flotta quelques instants puis se dissipa.
-C'est la bonne, soupira la marchand. Bois de bouleau, vingt-huit centimètres, contient une plume de caladre. C'est une baguette de soutient, mais elle pourrait faire mal à vos ennemis.
N'ayant pas compris la moitié des élucubrations du vieil homme, Adam se contenta de le remercier et examina sa baguette. Elle n'avait vraiment rien de spécial. Il la rangea dans sa poche arrière, comme l'avait fait Allan, et leva les yeux vers ce dernier, arrivé quelques minutes plus tôt. Le guide paya le marchand et emmena le garçon à l'extérieur.
-Voilà, nous avons fini, fit-il en s'étirant. Ca n'a pas été rapide, mais nous avons tout.
Adam sourit.
-Merci beaucoup. Et pour tout ce que vous avez payé…
-Ne t'inquiète pas, rit Allan. Tout est payé par l'école. En gros, tu as reçu une sorte de bourse d'étude, si tu veux.
-Oh…
-Viens, je te ramène à la sortie.
Le garçon acquiesça et suivit son guide jusqu'au Chaudron Baveur. Il le salua, prit ses courses et ressortit dans la ville normale, avec des gens normaux qui vaquaient à des occupations tout aussi normales. De l'autre côté de la rue, son père agita la main en souriant. Adam le rejoignit, enfin libéré de ses obligations.
